‹ La Cour de Lunéville au XVIIIe siècle Les marquises de Boufflers et du Châtelet, Voltaire, Devau, Saint-Lambert, etc.Chapitre 25 sur 36 · CHAPITRE XXII

CHAPITRE XXII

(1749)

Séjour à Cirey, de décembre 1748 à février 1749.--Séjour à Paris, de février à avril 1749.--Séjour à Trianon, du 14 au 28 avril 1749.

Mme du Châtelet et Voltaire prirent donc la route de Cirey.

On arriva à Châlons à huit heures du matin; mais la marquise avait gardé si mauvais souvenir de cette ville, qu'elle ne voulut même pas s'y arrêter, et l'on se rendit directement à la maison de campagne de l'évêque, qui était un de leurs amis.

Le prélat, qui avait en séjour quelques invités, fit aussitôt servir un plantureux déjeuner. La conversation devint des plus gaies. Mme du Châtelet, très animée, proposa une partie de comète ou de cavagnole; on accepta et l'on se mit incontinent à la table de jeu. Cependant, neuf heures et demie avaient sonné, heure fixée pour le départ. Les chevaux étaient à la porte et les postillons s'impatientaient. Après une heure d'attente, comme la partie de comète battait son plein, on fit dire aux postillons de s'en aller, et de revenir à deux heures.

A deux heures, ponctuellement, on entendait claquer les fouets; mais, hélas! on avait recommencé une nouvelle partie, et la marquise, qui perdait, ne voulait pas entendre parler de départ.

En attendant, la pluie tombait à verse, et les postillons criaient, juraient, menaçaient de tout abandonner; à la fin, on finit par les installer ainsi que leurs chevaux dans les écuries du château. Ce n'est qu'à huit heures du soir qu'on put arracher la marquise à sa table de jeu.

On arriva à Cirey le 24 décembre. Mais tout à coup Mme du Châtelet, qui dans la vie ordinaire était toujours vive et de bonne humeur, devint rêveuse, sombre, taciturne. Surpris de ce changement, que rien en apparence ne motivait, Voltaire essaya d'en connaître la cause. Ce fut d'abord en vain. Cependant, à force d'insistance et de prières, il finit par arracher à la marquise son douloureux secret: elle lui confia qu'elle avait de graves inquiétudes, et qu'à certains symptômes elle avait tout lieu de se craindre dans une situation intéressante.

La position était d'autant plus délicate que, depuis de longues années, elle n'avait plus avec son mari que de simples relations d'amitié. Comment sortir honorablement de ce pas difficile?

L'occasion était unique pour Voltaire d'accabler son imprudente amie, de se désintéresser d'un incident auquel il n'avait aucune part et de dire à la divine Émilie de se tirer de là comme elle pourrait. Mais il avait le cœur trop généreux pour agir ainsi. Touché aux larmes de la détresse et des angoisses de Mme du Châtelet, il n'eut qu'une idée: lui venir en aide et apaiser ses inquiétudes. Il s'y employa avec autant de zèle que s'il eût été l'auteur responsable du désastre.

Très sagement, le philosophe conseilla de faire venir le principal intéressé et de voir avec lui à quel parti il convenait de s'arrêter: c'était bien le moins qu'il aidât la marquise à sortir de l'embarras dans lequel il l'avait placée.

Ainsi fut fait, et Saint-Lambert, mandé en toute hâte, arriva à Cirey.

On peut deviner ce que furent les conférences entre Mme du Châtelet, Voltaire et Saint-Lambert; elles ne manquèrent assurément ni de piquant, ni de saveur. Enfin, après un long examen de la situation, le singulier trio ne trouva que deux solutions possibles:

La première était de dissimuler la grossesse, de disparaître pendant quelques mois, et d'accoucher en cachette. Mais que de difficultés! Et on restait toujours à la merci d'une indiscrétion.

La seconde était d'attribuer à M. du Châtelet ce qui juridiquement lui appartenait. Mais, si pour le public la chose était facile, il n'en était pas de même vis-à-vis du marquis.

C'est cependant à ce dernier parti que les trois amis s'arrêtèrent comme le plus convenable, et Voltaire qui avait l'habitude des comédies fut chargé d'organiser le scénario.

Donc, Mme du Châtelet écrit à son mari, qui était alors à Dijon, de venir promptement à Cirey, qu'un procès est menaçant, que sa présence peut tout arranger; que, de plus, elle a à lui remettre une forte somme d'argent pour subvenir aux frais de la prochaine campagne. Cette dernière perspective ne laisse pas le marquis insensible, et il accourt à Cirey, où il est reçu avec de grandes démonstrations de joie; Mme du Châtelet, Voltaire, Saint-Lambert, quelques seigneurs des environs qu'on a conviés à faire un séjour, tout le monde s'empresse autour du châtelain et lui fait fête. Dans la journée, on chasse, on parcourt les bois, on visite les fermiers; le soir, on fait grande chère, on sert des vins généreux, la bonne humeur est générale; on cause chasse, pêche, chiens, chevaux, c'est-à dire qu'on choisit de préférence les sujets chers à M. du Châtelet, et chaque fois qu'il prend la parole, tout le monde l'écoute avec déférence.

Charmé d'un succès auquel il n'est pas habitué, le marquis en profite pour raconter ses campagnes. D'autre part Voltaire, qui dans cette comédie joue le premier rôle, étourdit toute la société par les contes les plus drôles et les plus divertissants; la marquise, placée auprès de son mari, porte une toilette des plus suggestives.

Dès le second soir, le marquis, grisé par ses propres paroles, par le bruit, par le vin, perd à peu près la raison.

Grand fut son étonnement de se réveiller le lendemain matin, les fumées du vin dissipées, dans la propre chambre de son épouse, tendrement couché auprès d'elle. Elle lui expliqua, en rougissant, qu'elle avait dû céder à ses instances, et il le crut d'autant plus volontiers, qu'il n'avait plus le moindre souvenir de ce qui s'était passé.

La même charmante existence se prolongea pendant trois semaines au milieu de plaisirs toujours renouvelés et de la gaieté générale. A ce moment, la marquise avoua timidement à son mari qu'elle éprouvait d'étranges symptômes et qu'elle ne serait pas autrement surprise si elle était appelée quelques mois plus tard à lui donner un nouvel héritier.

A cet aveu, M. du Châtelet pensa s'évanouir de joie; puis, après avoir tendrement embrassé sa chère épouse, il courut annoncer la bonne nouvelle à Voltaire, à Saint-Lambert et à tous les amis qui se trouvaient dans le château. Tout le monde le félicita de cet heureux événement; puis ce fut au tour de la marquise de recevoir les compliments de son entourage.

De grandes réjouissances eurent lieu à Cirey en l'honneur de cette maternité si imprévue et M. du Châtelet les présidait avec une fierté bien légitime.

La comédie imaginée par Voltaire et ses amis réussit donc à merveille. Seuls quelques esprits malveillants se permirent de trop faciles plaisanteries.

Quelqu'un disait: «Quelle diable d'idée a donc pris à Mme du Châtelet de coucher avec son mari?»

--«Vous verrez, répondit-on, que c'est une envie de femme grosse.»

Cette délicate négociation heureusement terminée, la réunion des deux époux n'avait plus de raison d'être; M. du Châtelet retourna donc à son corps, Saint-Lambert partit pour Nancy rejoindre son régiment, Voltaire et la divine Émilie firent leurs préparatifs pour regagner Paris.

Depuis que l'on avait quitté Lunéville, Voltaire entretenait avec Stanislas une correspondance assez suivie. Dès la fin de décembre, il avait écrit au roi pour lui envoyer ses vœux de nouvel an. En même temps, il lui parlait avec colère d'un pamphlet où on le vilipendait[132]:

«C'est un livre imprimé au fond de l'enfer», répond le roi qui prend part à la juste indignation de son ami; mais en même temps il l'engage à se mettre au-dessus d'aussi basses attaques, «l'envie effrénée n'attaquant que le mérite. Mieux vaut, lui dit-il, mépriser la noirceur des malhonnêtes gens et se contenter d'être estimé des gens d'honneur».

[132] _Voltairiana_.

Voltaire n'envoie pas au roi seulement des pamphlets; il lui soumet également ses dernières productions[133].

[133] 31 janvier.

«_Memnon_ m'a endormi bien agréablement, lui répond le monarque, et j'ai vu dans un profond sommeil que la sagesse n'est qu'un songe.»

Mais le roi ne veut pas être en reste de politesse avec son ami, il soumet à son appréciation un opuscule qu'il vient de terminer:

«Je vous envoie _le Philosophe chrétien_ qui a été continué depuis votre départ. Memnon dira bien qu'il y a de la folie de vouloir être sage; mais, du moins, il est permis de se l'imaginer. Ce philosophe ne mérite pas un moment de votre temps perdu pour le parcourir, mais il connaît votre indulgence pour se présenter devant vous. Faites-lui donc grâce en faveur du bonheur qu'il cherche et que vous lui procurerez si vous le jugez digne de vous occuper un moment...» (5 février 1749.)

Stanislas envoya aussi _le Philosophe chrétien_ à sa fille qui lui répondit que l'ouvrage était d'un athée, et qu'elle y reconnaissait la main de Voltaire. Ce dernier, auquel le propos fut rapporté, s'indignait fort d'être soupçonné de collaboration à un livre qui, disait-il, n'était pas écrit en français.

Entre Stanislas et Voltaire, c'est un échange perpétuel de bons procédés et de gracieux compliments, et comme les petits cadeaux entretiennent l'amitié, le philosophe fait envoyer à son confrère couronné quelques friandises du bon faiseur parisien.

«Nous mangeons vos bonbons tout notre saoul, écrit le prince reconnaissant; vos soins à nous les envoyer en font la plus agréable douceur.»

La marquise elle-même écrit souvent au monarque, et Stanislas lui répond très fidèlement. Il lui mande le 17 février 1749:

«Je vous rends mille grâces, ma chère marquise, du compte que vous me rendez de ce que vous faites. J'envie le bonheur de tous les lieux où vous vous trouvez. J'espère avoir le plaisir de vous rejoindre immédiatement après Pâques; Mme l'Infante m'en donnera le temps. Jusqu'à ce moment, le carême me deviendra bien mortifiant. J'ai réfléchi sur ce que M. d'Argenson[134] vous a dit. Si vous ne faites rien avant mon arrivée, je crois que la gloire me reviendra, quand j'y serai, d'effectuer ce qu'on vous a promis. Du moins, j'y emploierai tous mes soins et tout l'empressement que vous me connaissez pour tout ce qui vous intéresse. Soyez-en, je vous en conjure, persuadée, car, en vérité, je suis de tout mon cœur, votre très affectionné

«STANISLAS.

«_A M. de Voltaire_

«_P.-S._--Je n'ai pas le temps, mon cher Voltaire, de vous écrire aujourd'hui. Je me réduis à cette apostille pour vous dire que je viens d'exécuter ce que vous avez demandé au _philosophe_[135] par sa bonne amie, et de vous embrasser cordialement.»

[134] Mme du Châtelet lui avait écrit quelques semaines auparavant pour obtenir en Lorraine une lieutenance du roi pour son fils, alors à Gênes. D'Argenson était ministre de la guerre.

[135] Stanislas lui-même, auteur du _Philosophe chrétien_.

Le 17 février, Voltaire et Mme du Châtelet se réinstallent à Paris.

Pendant que Voltaire est absorbé par des préoccupations littéraires, Mme du Châtelet mène l'existence la plus remplie, la plus agitée; elle revoit ses amis; va dans le monde, à la cour; soupe tous les soirs en ville; entre temps, elle travaille à son ouvrage sur Newton, qu'à tout prix elle veut achever avant ses couches. Sait-on jamais ce qui peut arriver!

Son existence serait heureuse si elle n'était empoisonnée par les soupçons, les inquiétudes que lui inspire la conduite de Saint-Lambert. Elle le trouve froid, indifférent; elle s'imagine que sa grossesse l'a détaché d'elle, qu'il est las de cet amour si violent, qu'il n'attend qu'un prétexte pour rompre une liaison qui lui est à charge. Elle est jalouse, non plus seulement de Mme de Boufflers, mais aussi de Mme de Mirepoix, de Mme de Bouthillier, de Mme de Thianges.

Du côté de Mme de Boufflers, ses préoccupations ont d'autant plus de raison d'être que la liaison de la marquise et du vicomte subit un refroidissement évident. D'Adhémar est véhémentement soupçonné d'infidélité. Mme de Boufflers ne va-t-elle pas profiter de l'isolement de Saint-Lambert, pour reprendre son empire sur lui et le replonger dans ses fers?

Pourquoi, au lieu d'être à Nancy, reste-t-il toujours à Lunéville, si ce n'est parce que la marquise l'y attire et l'y retient?

Cette pensée torture Mme du Châtelet; elle prend en horreur l'amie qu'elle aimait si tendrement; elle la croit capable des pires noirceurs. Ses lettres, tantôt tendres, tantôt violentes, toujours passionnées, reflètent lamentablement son état d'âme.

· · ·

«Je joue un singulier rôle, il faut que j'aie bien de la vertu; l'envie d'être digne de vous et du moins de me faire regretter, si vous ne pouvez plus m'aimer, me soutient.

«On quitte le vicomte pour vous enlever à moi; je ne puis plus en douter que par l'excès de la folie avec laquelle je vous aime. Le vicomte veut partir et c'est moi qui l'en empêche, de peur de perdre quelqu'un qui m'a arraché le bonheur de ma vie, et qui a employé tant d'art, de noirceur et de manège pour vous détacher de moi, et qui y est enfin parvenu...

«Je passe ma vie à pleurer votre infidélité et à cacher mes larmes à qui pourrait me venger... Pour m'en récompenser, vous me faites mourir de douleur, moi et _ce qui doit vous être cher_. Vous pouvez tout finir d'un mot, et vous me le refusez. Ce mot est que vous m'aimez, mais si vous ne m'aimez plus, ne me le dites jamais...»

· · ·

Comment peut-il la trahir pour une femme qui lui a fait tant d'outrages, dont le cœur est si peu fait pour le sien! Comment peut-il la sacrifier à la faveur!

Ce qu'il y a de plus pénible, c'est la contrainte à laquelle Mme du Châtelet se trouve condamnée et la violence qu'elle doit se faire pour dissimuler ses sentiments secrets. En apparence, elle est toujours au mieux avec Mme de Boufflers, et elle lui écrit par chaque poste.

Alors qu'elle devrait l'accabler de reproches, elle ne lui laisse voir que l'amitié la plus tendre. C'est un véritable supplice.

Si Mme du Châtelet était vindicative, elle pourrait, d'un mot, tout finir. Elle n'aurait qu'à mettre le vicomte au courant de ce qui se passe, il partirait sur-le-champ. Que deviendrait Mme de Boufflers devant ce témoin embarrassant?

L'existence de la divine Émilie est donc fort triste. Outre les maux et les incommodités de son état, elle n'a pas une minute de tranquillité. Elle écrit tous les jours à Saint-Lambert, souvent plusieurs fois par jour; elle écrirait, même s'il ne devait pas lire ses lettres, pour avoir la consolation de lui parler et de confier au papier ses peines, ses inquiétudes et les transports de son cœur. Ses lettres interminables sont un tissu d'incohérences, de reproches, de tendresses, de menaces et de marques d'amour.

«Je sens que je vous excède de mes lettres», lui mande-t-elle naïvement; mais elle continue de plus belle à l'en accabler.

«Je vous ai écrit vingt-trois lettres, et je n'en ai reçu que onze. Ce serait bien autre chose, si on comptait par page!...»

«J'aime mieux mourir que d'aimer seule; c'est un trop grand supplice...»

Elle lui réclame son portrait; mais, «s'il le renvoie, il lui portera un coup mortel».

«Pourquoi faut-il que vous m'aimiez moins, parce que je vous adore davantage? Seriez-vous de ceux que l'amour refroidit?...»

De temps à autre, cependant, il y a dans la correspondance une note gaie. Entre deux reproches, la marquise fait à son amant cette confidence amusante:

«M. du Châtelet n'est pas si affligé que moi de ma grossesse; il me mande qu'il espère que je lui ferai un garçon.»

Mais Saint-Lambert n'a-t-il pas la fâcheuse idée de retourner à Lunéville! Qu'y va-t-il faire? Les soupçons, les inquiétudes de la marquise reprennent plus violents que jamais.

«Dimanche.

«Je n'ai point de lettre de vous aujourd'hui. Cela est abominable. Cela est d'une dureté et d'une barbarie qui sont au-dessus de toute qualification, comme la douleur où je suis est au-dessus de toute expression. Ne soyez pas excédé de mes lettres; si je n'en reçois pas par la première poste, je ne vous écrirai plus.

«Ma grossesse augmente encore mon désespoir; cependant, je me conserve comme si la vie m'était chère.»

Les récriminations entre les deux amants continuent incessantes et chaque jour plus âpres, plus pénibles.

Saint-Lambert, qui évidemment a assez de cette liaison, cherche tous les prétextes pour soulever des querelles. Quand les lettres qu'il reçoit sont froides, il en manifeste beaucoup d'humeur et il ne ménage pas les reproches; quand elles sont tendres, il n'y répond même pas.

Puis il se pique de jalousie. Il reproche amèrement à Mme du Châtelet de l'oublier et tantôt d'être en coquetterie avec le chevalier de Beauvau, tantôt avec le comte de Croix. Il en paraît même si affecté qu'il la menace nettement d'une rupture.

La pauvre femme répond tristement:

«Comment pourrais-je vous oublier? Cela m'est impossible, quand même vous m'y forceriez. Comment pourrais-je vous négliger? Vous êtes le commencement, la fin, le but et le sujet continuel de toutes mes actions et de toutes mes pensées.

«Tous mes sentiments sont durables; croyez-vous que les impressions que m'ont faits vos soupçons, votre dureté, l'idée que vous avez pensé à me quitter, que vous me l'avez écrit, que vous avez risqué ma santé et ma vie, et cela sans aucun fondement, sans que j'eusse le moindre tort, même sans me le dire, car ce n'est qu'à la troisième lettre que vous êtes entré en explications; croyez-vous, dis-je, que tout cela soit effacé?... Vous avez bien à réparer avec moi; ne négligez pas de fermer les plaies de mon cœur... Vous m'avez tellement déchirée, vous paraissez vous en repentir si peu, vous ne paraissez pas même l'avoir senti.»

Mais si Saint-Lambert est détaché d'elle, les sentiments de Mme du Châtelet sont restés immuables et elle rendra le bien pour le mal; elle fera tout au monde pour l'homme qu'elle a aimé, qu'elle aime toujours passionnément. Le roi de Pologne doit venir prochainement à Trianon; les nouvelles assiduités de Saint-Lambert auprès de Mme de Boufflers ont dû certainement lui donner de l'humeur et lui rendre ses soupçons anciens; elle fera tout au monde pour les dissiper: «Votre bonheur et votre fortune sont la seule manière de me consoler de votre perte», lui dit-elle.

Cependant, la marquise a besoin de connaître les véritables sentiments de Saint-Lambert, car il lui faut prendre des mesures et des arrangements pour ses couches; les fera-t-elle à Paris ou à Lunéville?

«C'est à vous de décider de mon sort. Je ne sais que penser de vos deux dernières lettres. Êtes-vous détaché de moi? Je ne le croirai que quand vous me l'aurez bien répété, et je sens que, si vous me le répétez, je ne m'en consolerai jamais. Mais je sais que l'amour et le goût ne se raniment point et je pleure en secret l'erreur de mon cœur.»

La pauvre femme s'humilie, elle demande pardon d'une lettre violente qu'elle a écrite: «Il est impossible, ajoute-t-elle, que vous n'ayez pas démêlé dans la fureur qui y régnait tout l'amour qui l'avait dictée.»

Saint-Lambert daigne pardonner et écrire un peu plus tendrement; aussitôt la marquise, ravie, oublie tous ses griefs; elle se croit aimée de nouveau; elle se calme, s'apaise et naturellement elle se décide à faire ses couches à Lunéville, ce qu'elle souhaite par-dessus tout.

Mais ce n'est pas tout de le désirer, il faut encore en avoir la permission; et comment l'obtenir sans la bienveillante intervention de Mme de Boufflers? Elle se décide alors à avouer à son amie une situation qu'elle lui a jusqu'à ce jour soigneusement dissimulée:

«Paris, jeudi 3 avril 1749.

«Eh bien, il faut donc vous dire mon malheureux secret, sans attendre votre réponse sur celui que je vous demandais: je sens que vous me le promettez et que vous le garderez, et vous allez voir qu'il ne pourra se garder encore longtemps.

«Je suis grosse, et vous imaginez bien l'affliction où je suis: combien je crains pour ma santé et même pour ma vie; combien je trouve ridicule d'accoucher à quarante ans[136], après en avoir été dix-sept sans faire d'enfants; combien je suis affligée pour mon fils. Je ne veux pas encore le dire, de crainte que cela n'empêche son établissement, supposé qu'il s'en présentât quelque occasion, à quoi je ne vois nulle apparence...

[136] Elle devrait dire quarante-trois.

«Personne ne s'en doute, il y paraît très peu: je compte cependant être dans le quatrième et je n'ai pas encore senti remuer; ce ne sera qu'à quatre mois et demi. Je suis si peu grosse que, si je n'avais pas quelques étourdissements ou quelques incommodités, et si ma gorge n'était fort gonflée, je croirais que c'est un dérangement.

«Vous sentez combien je compte sur votre amitié et combien j'en ai besoin pour me consoler et pour m'aider à supporter mon état. Il me serait bien dur de passer tant de temps sans vous et d'être privée de vous pendant mes couches! Cependant, comment les aller faire à Lunéville et y donner cet embarras-là? Je ne sais si je dois assez compter sur les bontés du roi pour croire qu'il le désirât et qu'il me laissât le petit appartement de la reine que j'occupais; car je ne pourrais accoucher dans l'aile[137] à cause de l'odeur du fumier, du bruit et de l'éloignement où je serais du roi et de vous. Je crains que le roi ne soit alors à Commercy et qu'il ne voulût pas abréger son voyage; j'accoucherai vraisemblablement à la fin d'août ou au commencement de septembre au plus tard.

[137] Elle veut parler de l'aile droite de la cour d'honneur où étaient situés les appartements des étrangers. En sous-sol se trouvaient les écuries royales.

«J'ignore quels sont les projets du roi pour ses voyages; il me serait bien dur de passer encore huit mois sans vous et peut-être plus; car, avec le temps de mes couches, cela ira au moins à huit mois, et, pour peu qu'il me restât la moindre incommodité, je ne pourrais au commencement de l'hiver entreprendre un si grand voyage en relevant de couches; ce sera un des temps de ma vie où notre amitié sera la plus agréable et la plus nécessaire et où les bontés du roi me seront de la plus grande consolation. Il me semble bien dur de m'en priver; j'espère que vous ne le souffrirez pas. Vous voyez cependant combien de considérations doivent m'arrêter; je ne veux point abuser des bontés du roi pour moi ni de votre amitié. M. du Châtelet veut que j'accouche à Lunéville, ou du moins le désire fort; je le désire plus que lui, mais c'est à vous de voir si cela est possible et convenable; c'est à vous de me dire si vous le désirez, si le roi le désire et ce que vous me conseillez.

«Si je dois accoucher à Lunéville, j'y retournerai à la fin de mai ou au commencement de juin, parce que je risquerai moins alors. Je ne crains point le voyage, j'irai doucement; je ne me suis jamais blessée, je suis très forte. Rien ne me serait plus malsain que de me passer de vous. Décidez donc de mon sort et, si vous voulez qu'il soit heureux, faites que je sois avec vous. J'attendrai votre réponse avec impatience. Vous direz au roi tout ce que vous voudrez; je mets mon sort entre vos mains.

«Je compte que je trouverai en Lorraine un bon accoucheur et une bonne garde. Il serait bien cher d'accoucher à Paris, et bien triste d'y accoucher sans vous.»

En prévenant Saint-Lambert de la lettre qu'elle envoyait à Mme de Boufflers, la marquise ajoutait:

«Je prie Mme de Boufflers de faire de ma confidence un usage convenable et utile, et je lui avoue tout ingénument que je serais au désespoir d'accoucher ici. Elle a le cœur bon dans le fond, mais je crois que la meilleure finesse est de n'en point avoir... Il est certain que je suis incapable de soutenir l'idée d'accoucher ici et d'y accoucher sans vous, et que, si je n'en mourais pas, la tête m'en tournerait et que je suis capable de mille extravagances.» (3 avril.)

Par malheur, le roi de Pologne venait d'être fort souffrant et le moment était mal choisi pour l'entretenir de la requête de la divine Émilie.

Une nuit, Stanislas avait été pris par des douleurs violentes, résultat d'une forte indigestion, et son état avait été un moment si inquiétant que son entourage avait été fort alarmé. Il se remit peu à peu, cependant; mais le bruit de sa maladie s'était répandu, et la _Gazette de Hollande_ avait même annoncé qu'il était au plus mal.

A cette nouvelle Voltaire, qui était attaché au roi par les liens de la reconnaissance et de la plus vive amitié, fut très profondément affecté; il s'empressa de lui écrire pour lui exprimer tous ses vœux et lui dire les tendres sentiments dont son cœur était plein.

A peine rétabli, le roi remercie le philosophe:

«Je serais, mon cher Voltaire, au désespoir si je me trouvais aussi embarrassé à répondre à vos sentiments pour moi qu'à la production de votre incomparable génie; car il n'y a ni vers, ni prose qui soient capables de vous exprimer combien je suis sensible à tout ce que vous me dites. Toute mon éloquence est au fond de mon cœur. C'est par son langage que vous connaîtrez ma façon de m'expliquer pour vous marquer ma reconnaissance de la part que vous avez prise à ma légère incommodité et pour vous assurer combien je suis de tout mon cœur à vous.

«STANISLAS, roi.»

En avril, le roi de Pologne vint faire à Trianon un de ses séjours habituels. Il était accompagné du duc Ossolinski, du marquis de Boufflers et de M. de la Galaizière.

Mme du Châtelet, qui avait mille raisons pour lui faire sa cour et le quitter le moins possible, vint s'installer à Trianon auprès de lui. Elle espérait que cette marque d'attachement ne passerait pas inaperçue et que le roi, déjà préparé par Mme de Boufflers, lui accorderait au château de Lunéville le petit appartement de la reine qu'elle avait déjà occupé et qu'elle souhaitait de nouveau très vivement.

Le roi, en effet, fut charmé de revoir la divine Émilie, charmé de jouir de sa société. Elle passait avec lui toutes les matinées et dînait en sa compagnie à midi.

Tous les jours, entre deux et trois heures, le roi se rendait à Versailles auprès de sa fille et il restait avec elle jusqu'à cinq heures et demie. A ce moment, il descendait chez Mlle de la Roche-sur-Yon qui, elle aussi, était venue à Versailles pour le voir plus facilement, et ils jouaient à la comète. Marie Leczinska favorisait ces entrevues, dans l'espoir que son père se déciderait enfin à épouser la princesse, et qu'il renoncerait ainsi à Mme de Boufflers. Mais le vieux roi faisait la sourde oreille et les instances de sa fille ne pouvaient le faire départir de banales relations de politesse. A sept heures, il retournait à Trianon.

Quant à Mme du Châtelet, après avoir dîné avec le roi, elle se met au travail, et ne sort pas. Tout le jour, toute la nuit, elle reste plongée dans ses chiffres, avec l'espérance d'avancer son travail, et par suite son départ. Elle ne perd pas un moment. Elle sacrifie tous les plaisirs, elle ne voit plus ses amis, elle ne soupe même plus.

Sa santé, tant par suite de sa grossesse que des inquiétudes qui l'assiègent, est mauvaise; elle a des maux de cœur et des maux de tête incessants, et elle a dû se faire saigner à plusieurs reprises.

De nouveaux soucis viennent encore s'ajouter à ses préoccupations de travail et de santé. A peine Saint-Lambert a-t-il appris le départ de Stanislas qu'il est allé s'établir à Lunéville. Pourquoi, si ce n'est pour faire la cour à Mme de Boufflers?

Ce n'est pas tout encore. Soit par fantaisie, soit pour rompre plus aisément une liaison qui lui pèse, Saint-Lambert ne s'est-il pas avisé de vouloir prendre du service actif et de solliciter un poste de son grade dans un régiment de grenadiers?

Cette idée affole la marquise et la trouble jusqu'au fond de l'âme. «Prendre ce parti ou me quitter, c'est la même chose», dit-elle. Elle écrit à Saint-Lambert des lettres désolées et indignées; elle lui fait une description effrayante de ces grenadiers, où personne ne veut entrer, où personne ne veut rester, où l'on n'a pas de congés, etc., etc. S'il y entre, c'est la perte certaine de sa fortune et le malheur de sa vie. C'est «se casser le cou».

Elle lui dit avec colère: «Quel que soit le parti auquel vous vous arrêterez, cela m'a fait connaître votre cœur et voir à quoi vous me sacrifiez et dans quel temps et dans quelles circonstances! Je serais cependant assez faible pour vous le pardonner, mais croyez que je ne pourrai jamais l'oublier.»

L'égoïsme de Saint-Lambert est si exorbitant, si excessif qu'il en arrive à chercher querelle à sa maîtresse parce qu'elle fait venir des robes de Lorraine, dans le cas où elle ferait ses couches à Paris. Après des mois d'une patience méritoire, Mme du Châtelet finit par être exaspérée de pareilles exigences, et elle écrit:

«De quel droit osez-vous vous fâcher que je fasse venir mes robes d'été et exiger que j'accouche en Lorraine, vous qui n'êtes pas sûr de ne pas quitter la Lorraine pour toujours dans un mois, et qui seriez déjà à votre garnison en Flandre sans le refus du prince de Beauvau? Quoi, vous êtes assez personnel pour trouver mauvais que je ne m'engage pas irrévocablement à faire mes couches à Lunéville, et cela pour que j'y sois en cas que vous y restiez, et que je courre le risque d'y accoucher sans vous! Peu vous importe où je fasse mes couches si vous n'êtes pas à Lunéville. Vous voulez bien avoir la liberté de vous séparer de moi pour toujours, si c'est votre avantage; mais vous ne voulez pas que je reste ici quinze jours de plus, si ma santé ou mes affaires l'exigent. Oh! vous en voulez trop aussi! Je ne m'arrange pas pour partir ni le 20 ni le 25 de mai, ni jamais, que vous ne soyez décidé sur ces grenadiers, et votre indécision (que dis-je? ce n'est pas vous qui êtes indécis, puisque vous les demandez à cor et à cri) devrait me décider si j'avais un peu de courage.»

Malgré tout, malgré ses légitimes griefs, malgré l'ingratitude qu'il lui témoigne en cherchant à quitter la Lorraine, Mme du Châtelet s'occupe encore de la fortune de son ami et elle cherche, par tous les moyens, à l'empêcher de partir. Elle n'a pas perdu l'espoir de reconquérir son cœur, et elle met en jeu toutes les influences dont elle dispose pour lui obtenir un régiment en Lorraine: le régiment de Thianges.

Le prince de Beauvau, Mlle de la Roche-sur-Yon, Mme de Boufflers elle-même, sont sollicités tour à tour. Mais les difficultés sont grandes: Mlle de la Roche-sur-Yon prend l'affaire avec tant de nonchalance! il y a tant de faiblesse, de pusillanimité dans l'amitié du prince! Mme de Boufflers a le cœur excellent; mais elle ne met de chaleur à rien: «Il faudrait du courage, de l'obstination et on n'a rien de tout cela.» C'est Mlle de la Roche-sur-Yon qui est chargée d'intervenir auprès du roi. Mais au premier mot Stanislas, qui n'a pas pardonné à Saint-Lambert ses assiduités près de la favorite, déclare qu'il a de l'aversion pour lui, et il manifeste une telle humeur que la princesse n'ose pas recommencer.

Mme du Châtelet en est arrivée à un si profond degré de chagrin qu'elle envisage désormais avec calme la conduite de Mme de Boufflers et les soupçons plus ou moins justifiés que la jalousie lui inspire:

«Tout ce que Mme de Boufflers m'a écrit sur votre sujet, et sur votre fortune en dernier lieu, la manière dont elle sent et partage mes peines sur cela, ont resserré les liens qui m'attachent à elle, et, si vous me quittez pour elle, je pourrai bien en mourir, mais je ne la haïrai jamais. Je ne lui cache point combien je suis indignée de la facilité avec laquelle vous avez embrassé cette prétendue ressource des grenadiers, et de l'indifférence avec laquelle vous vous êtes résolu à vous séparer de moi pour toute votre vie. Je lui ouvre mon cœur, cela est impossible autrement; vous en abuserez tous deux si vous voulez...

«Mme de Boufflers met des grâces dans les choses qu'elle fait que je n'y mettrais jamais; je suis tout étonnée, et assurément je dois l'être, que son amitié délicieuse ne vous tienne pas lieu de moi et de tout. Vous me quitterez pour elle en vous le reprochant; vous ne me tenez plus que par reconnaissance...

«Je ne sais ce que je vais chercher en Lorraine, je ne sais ce que j'y ferai; je sais qu'il faut que je sois dans le même lieu que vous. Je ne suis sûre, dans toute ma vie, que de deux choses: je ne haïrai jamais Mme de Boufflers et je n'aurai jamais d'amitié pour vous.»

A la fin d'avril, toujours de Trianon, elle écrit encore. Mais cette fois sa raison l'a abandonnée; elle est dévorée de jalousie et ne le cache plus:

«Mme de Boufflers me fait l'éloge de votre amour pour moi. Je devrais en être bien aise, je lui en sais gré et cependant tout m'est suspect de ce côté-là. Ma tête est un chaos de contradictions. _Si elle ne fût venue que cet hiver, je l'aurais quittée._

«Cette phrase est toujours dans mon esprit. Vous êtes bien cruel d'avoir troublé le bonheur que je trouvais à vous aimer si tendrement. Vous ne connaissez pas tout ce que vous m'avez ôté.

«... Vous aurez vu bien de l'humeur dans mes dernières lettres; je me suis bien consultée et bien examinée; je vous trompais et me trompais moi-même quand je vous disais que le soupçon était loin de mon cœur; je ne puis être tranquille tant que vous serez à Lunéville en mon absence. Si ce soupçon détruit votre goût, il flétrit le mien, et assurément mes soupçons sont autrement fondés que les vôtres. Rien ne peut nuire plus à vos affaires que d'être à Lunéville quand le roi arrivera... Passez trois semaines à Nancy de suite, si vous voulez retrouver mon cœur...»

Du reste, tout le monde est persuadé qu'il est raccommodé avec Mme de Boufflers, que le vicomte est quitté; tout le monde le dit. Il faut à tout prix qu'il parte pour Nancy. Cela seul donnera à Mme du Châtelet la tranquillité, le bonheur, et le calme auxquels elle a droit.

La marquise avait profité de son séjour à Trianon pour obtenir de Stanislas tout ce qu'elle voulait et elle n'avait qu'à se louer des procédés du roi à son égard:

«Je sais jusqu'où va mon crédit, dit-elle; il n'a jamais été plus grand et le roi ne m'a jamais marqué tant d'amitié. Il veut absolument que je fasse mes couches à Lunéville; il dérangera tous ses projets pour y être. Il me laisse l'appartement. Je suis bien honteuse de penser que cela dépend de tout autre chose.

«Le roi de Pologne prétend que je suis ravie d'être grosse, et que j'aime déjà mon enfant à la folie; il est vrai que depuis que je suis sûre d'accoucher à Lunéville, je suis bien moins fâchée de mon état. Le roi est charmant pour moi. S'il savait tout ce qu'il gâte par une injuste obstination, il me ferait l'aimer autant que je le dois; mais comment le lui pardonner? Je ne le connais injuste qu'en ce point.»

Cependant Stanislas avait terminé son séjour à Paris. Le 28 avril, cédant aux instances de sa fille, il se rendit à Vauréal[138], chez Mlle de La Roche-sur-Yon, où il passa vingt-quatre heures, et le lendemain il reprenait la route de la Lorraine. Mme du Châtelet se réinstallait aussitôt à Paris, où la rappelaient Voltaire et ses occupations littéraires.

[138] Sur la rive droite de l'Oise, à 6 kilomètres de Versailles.