‹ La culture des idéesChapitre 30 sur 41 · VII

VII

Mais il faut prévoir le cas où la crainte de manquer de jarret vous arrêterait au bas de la montée: alors vous choisiriez un maître qui, ayant compris vos signes, viendrait vous chercher, vous prendrait par la main, vous ferait gravir sans fatigue la pente abrupte. C'est la méthode la plus sûre et celle que je vous recommande, sachant que vous préférez toujours la finesse à la force, et à la violence la ruse.

Les vieux maîtres les plus hirsutes et les plus moroses se laissent prendre à la pipée avec une facilité dont on n'a pas d'exemple dans un âge plus tendre. Comme ils ont beaucoup d'ennemis (il suffit de vivre pour être haï), ils acceptent de tous côtés les secours d'une sympathie même hautaine, et ils sont souvent reconnaissants, car à leur âge ils ne craignent plus rien, et un bon sentiment peut, sans péril, leur faire honneur. Prenez donc un de ces vieillards roulés dans la poussière et dans les crachats, et protégez-le hardiment. Prononcez son panégyrique dans une de ces petites revues où votre copie encore humble est bénie entre toutes les pages, et n'hésitez pas à «remettre à sa place, qui est la première, ce grand écrivain, victime des rancunes de toute une génération». Si vous l'avez élu parmi les plus méprisés et les plus dégradés, le résultat de votre petit travail sera très heureux et très profitable. Dès votre première jeunesse vous partagerez une gloire, sans doute équivoque, mais lucrative et en somme honorable, si on s'en rapporte à l'opinion publique. Cependant, comme de telles accointances, le profit bien réalisé, peuvent à la longue devenir dangereuses, comme ce vieil homme de lettres peut, du jour au lendemain, se trouver fort déprécié au jugement de la foule, votre maîtresse, soit par de tristes histoires de moeurs, soit par des lâchetés trop malpropres, soit même par la stupide complaisance qu'il aura montrée à votre égard, soyez toujours prêt à couper la corde, le jour où votre intérêt l'exigerait impérieusement. Alors vous parlerez, «la mort dans l'âme,» mais avec véhémence, et vous verserez sur le vieil hypocrite ce qu'il faut d'injures pour vous laver vous-même d'une intimité trop connue. Tout ce qu'il faut, mais sans excès; et vous saurez garder dans cette exécution la dignité d'un jeune ami à la fois respectueux et affligé. Ainsi vous aurez montré à la fois l'indépendance de votre jugement et la tendresse de votre coeur.

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