‹ La culture des idéesChapitre 31 sur 41 · VIII

VIII

Répandez sur tous vos camarades, tous vos confrères, tous les hommes de lettres en général, les calomnies les plus turpides et les anecdotes les plus honteuses. Tâchez de les atteindre dans leurs oeuvres, dans leur famille, dans leur santé; insinuez le plagiat, le bagne, la syphilis; vous passerez pour un homme bien renseigné, spirituel, un peu mauvaise langue, et votre compagnie sera recherchée par les journalistes,--ce qui est toujours bon, car la célébrité, comme le tonnerre, est faite de petit échos multipliés qui ricochent et redondent les uns sur les autres.

Mais, et voici ce qui donne à ce conseil, assez banal, une véritable valeur: soit que vous parliez à ces mêmes confrères que vous avez si ingénieusement salis par d'adroites paroles, soit que vous leur écriviez, changez de ton, faites volter votre cheval tête en queue, virez lof pour lof, et donnez le change avec tant de candeur que votre mauvaise foi ne puisse être un instant soupçonnée. Cela est important. Le poète qui tiendra, signée de votre main, une lettre où, vaincu par l'évidence, vous confessez son doux génie, refusera toujours de croire aux vilains propos que ses amis vous attribuent; s'ils insistent, il les tiendra pour des menteurs et des envieux, se brouillera avec eux peut-être, et vous aurez toute liberté pour achever un travail souterrain si utile à vos intérêts. Il n'y a pas très longtemps, un écrivain qu'un vieux maître venait de dépecer devant moi avec une dextérité vraiment répugnante me déclama avec exultation une lettre où cet habile écorcheur lui caressait l'épiderme avec les plumes de paon les plus subtiles et les plus riantes. Cette aventure me fit réfléchir.

Quand vous remerciez de l'envoi d'un livre, que votre réponse soit mesurée non à l'intérêt du livre, mais à l'importance de l'auteur. En principe, le livre que vous venez de recevoir doit toujours être le meilleur de tous ceux de la même main, et l'auteur toujours en progrès sur son oeuvre: ceci admis, variez et dosez les compliments selon l'âge, la réputation, l'influence; vous prendrez votre revanche en causant librement avec vos amis, et le plaisir que vous éprouverez à émietter une oeuvre sera d'autant plus grand que cette oeuvre aura plus de mérites: large et résistante, elle donne mieux prise aux coups de talon, et on peut danser dessus pendant des nuits entières.

Ne faites jamais de critique littéraire, hormis le cas très particulier exposé dans mon septième paragraphe. Rien n'est plus dangereux que de faire imprimer ses opinions; on est le maître de celles que l'on garde sous clef, dans sa tête; on est l'esclave de celles auxquelles on a ouvert la porte. Si par hasard, ce que je ne crois pas, vous teniez à vous mêler à quelque grand débat littéraire, usez de voie détournée et prenez pour prétexte la peinture; les peintres peuvent supporter les critiques les plus absurdes, car ils ne répondent pas et il est facile, en visant un artiste, de blesser grièvement un littérateur qui avoue les mêmes principes que lui. Ce jeu a réussi, mais il est dangereux. Je ne vous conseillerai pas davantage d'obéir sans mûre réflexion à l'insinuation de Jonathan Swift: «... Que votre premier essai soit un coup d'éclat dans le genre du libelle, du pamphlet ou de la satire. Jetez-moi bas une vingtaine de réputations et la vôtre grandira infailliblement...» Sans doute, si le coup est vraiment un «coup d'éclat», mais qui oserait en répondre? Démolir vingt réputations, surtout si elles ont été conquises bravement et loyalement, c'est là pour un jeune écrivain un bonheur trop rare pour qu'une telle tentative ne comporte pas des risques graves, et vous savez que je suis inflexible sur la question des risques. On acquiert bien des amis par vingt déboulonnements exécutés avec soin, mais que de haines! Et si le bronze résiste, si sa chute n'est pas immédiate et foudroyante, il peut s'animer et vous faire de ses mains froides un terrible collier de métal. A mon avis, les plus beaux coups en ce genre seront toujours malheureux, surtout à une époque où l'opinion est si divisée, où il est si facile de se faire condottière, de recruter un parti et une armée. Comme je vous l'ai dit, attaquez plutôt par des paroles, que vous pouvez toujours renier.

La seconde partie du conseil de Swift me semble au contraire très recommandable et franchement je l'approuve de prohiber la louange. Cela est mauvais: ceux que vous louez de votre mieux, en illuminant les parties belles, en ménageant les ombres, se trouvent toujours estimés au-dessous de leur valeur, et quand même vous eussiez monté le ton du panégyrique jusqu'à l'hyperbole et jusqu'au ridicule, ils ne vous pardonneront jamais, à moins d'avoir la candeur du génie où la fraîcheur des âmes généreuses, le signe d'amitié que vous faites à leurs voisins; quant à ceux que vous auriez tus, ils vous rendraient silence pour silence, et votre entreprise ne serait nullement profitable.

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