‹ La dame qui a perdu son peintreChapitre 38 sur 47 · VII - I

VII - I

LE DERNIER ROLE

--«Il est bien mal, n'est-ce pas, monsieur le docteur?» demanda le vieil homme au jeune médecin.

Celui-ci, un grand garçon roux, au regard hardi, à la bouche heureuse, se préparait à monter dans la voiturette automobile qui lui servait à ses visites et qu'il conduisait lui-même. Il eut un hochement d'épaules, regarda du côté de la maison dont il sortait, pour s'assurer qu'il n'était pas épié. Puis, brutalement:

--«Fichu!» répondit-il. Et, sans autre commentaire, il empoigna de son bras robuste le levier d'embrayage et le tira vers lui. Le moteur commença de haleter en grinçant, et le médecin, installé sur le siège, les mains au volant, partit en faisant de la tête un signe d'adieu à son interlocuteur qui demeurait là, immobile, à regarder lui aussi la petite maison, gaie et claire sous le soleil de cette matinée de printemps. C'était la classique demeure du rentier dans une vieille cité de l'Ile de France. Elle était située dans une des rues de Nemours, pas très loin de la Halle et tout près de ce bras du Loing, dit des Petits-Fossés, qui sillonne la ville et longe l'hospice, avec son campanile mi-gothique et mi-Renaissance. Cette maison avait deux étages, chacun percé de trois fenêtres. Les volets peints en brun se rabattaient sur des feuillages de plantes grimpantes si fraîchement vertes à cette époque de l'année! Un jardinet s'étendait devant le perron. Deux grands lilas épanouis y dressaient leurs branches chargées de grappes de fleurs violettes qui frémissaient dans l'air bleu. Une énorme boule déformante et un jeu de tonneau se voyaient dans une allée. L'arrêt de mort prononcé par le médecin contre l'hôte de cet asile, prenait, par le contraste, une signification plus sinistre. Quelle cruauté gratuite de la nature que cette condamnation d'un être auquel suffisait une existence vouée à des divertissements de cette innocence! L'ami fidèle qui contemplait cette maison sentait ce contraste plus vivement encore, par les souvenirs que cette fin prochaine d'un compagnon de sa jeunesse évoquait en lui. Leur première rencontre remontait à un demi-siècle. Ils étaient alors élèves au Conservatoire. L'un et l'autre avaient, depuis, fait carrière de comédien, dans des voies un peu différentes. Les noms de guerre qu'ils avaient pris résumaient, à eux seuls, ces différences. L'un, le propriétaire condamné de la petite maison, avait eu un prix de tragédie. Il était entré à l'Odéon d'abord, puis au Théâtre-Français, où il avait vieilli dans les emplois subalternes, faute d'un vrai tempérament. Sur son extrait de baptême, il s'appelait très modestement Dubois; pour le public, il était Brizard. Il avait relevé le nom de cet illustre tragédien vanté par Lemercier: «Le vieux Brizard, dont la stature était théâtrale, la tête majestueuse, les mains paternelles, et qui, sans art, faisait sortir le pathétique de ses entrailles...» L'autre, celui qui allait survivre, avait mué en Valville son nom peu reluisant de Dupin. Cette étiquette de l'ancien répertoire ne l'avait pas empêché d'aller de plus en plus dans un sens opposé à celui de son camarade. Lui aussi était entré à l'Odéon, mais pour passer de là au Vaudeville et aux Variétés. On se rappelle les triomphes que son étourdissante fantaisie lui valut d'abord dans les jeunes premiers, puis dans les amoureux quinquagénaires d'Halévy et de Meilhac. Il avait été l'incarnation même du viveur sentimental et ironique, naïf et blasé, délicat et quasi-falot de ce spirituel théâtre,--image d'une société qui déjà n'est plus, celle du second Empire prolongée dans la troisième République. Tout finit, même la vogue des comédiens, et l'illustre Valville avait connu, comme l'obscur Brizard, la mélancolie de la représentation d'adieux. Les deux acteurs étaient demeurés des amis intimes, malgré la diversité de leur genre, et, ce qui fait l'éloge de leur cœur, celle de leur succès. Tout jeunes encore, ils avaient épousé les deux sœurs, alliance qui les avait encore rapprochés. Devenus veufs l'un et l'autre, ils avaient adopté, pour s'y retirer, la même ville, cette antique Nemours qui exerce sur la gent théâtrale un inexplicable et tout puissant attrait. Ils avaient acheté deux maisons dans la même rue, il y avait à peine dix-huit mois, comptant bien installer là, sur le bord du Loing, une petite province du pays de Monomotapa, comme dans la fable:

Deux vrais amis vivaient...

Et presque tout de suite, Dubois, dit Brizard, avait commencé de donner les signes d'un de ces dépérissements progressifs que les plus ignorants en pathologie doivent remarquer. Son teint était devenu jaunâtre, la saillie des veines sur son front s'était faite plus forte et plus flexueuse; ses joues se creusaient; sa parole hésitait. Le docteur consulté,--ce même médecin automobiliste qui venait de dire son laconique «fichu!»--avait prononcé un nom de maladie redoutable et mystérieux:

--«Il fait de l'artério-sclérose. Il a beaucoup fumé sans doute?»

--«Lui, docteur Marmier? Il avait déjà l'horreur du cigare au Conservatoire...»

--«Le petit verre, alors? Hein! Avouez...»

--«Il n'a jamais bu que de l'eau.»

--«Et les belles dames? Les coulisses?...»

--«Ah! docteur, Brizard était un mari parfait... Et je vous jure que les coulisses ne sont pas ce que vous croyez.»

--«Il a eu des émotions, alors, de grands chagrins, ou bien il s'est surmené?...»

--«Une montre, docteur Marmier, c'était une montre! Lever à la même heure, déjeuner à la même heure, et rue de Richelieu, vous savez, il ne se la foulait pas... Ah! si ç'avait été boulevard Montmartre!... Mais dans la boîte à Molière...»

Et le vieux comédien du boulevard avait eu un geste. Quel geste! Celui d'un grognard de la Grande-Armée parlant d'un garde national.

--«Alors, ce sera simplement la rouille de la vie, comme a dit si justement Peter,» avait repris Marmier. Quand les médecins ne comprennent rien aux causes d'une maladie, ils prononcent sentencieusement une formule. Du temps de ce Molière, dont Valville faisait sans respect le patron d'une «boîte», cette formule était en latin. Aujourd'hui, c'est quelque citation d'un maître, rédigée dans cette rhétorique d'un pittoresque brutal que la Faculté emprunte volontiers à la littérature réaliste. «Mais l'athérome permet une longue survie,» continua-t-il, «et M. Brizard est à Nemours dans des conditions idéales: vie paisible, bon air, régime sobre, laitages, viandes blanches, légumes, un peu d'hydrothérapie modérée. Avec vingt jours par mois d'iodure de sodium, je vous le retape, vous verrez...»

Valville avait vu, tout au contraire, son camarade jaunir davantage, les joues du malheureux se creuser encore, son dos se voûter. Puis brusquement était apparu l'un des symptômes les plus terrifiants pour l'entourage de ces malades-là: des accès répétés d'angine de poitrine, Brizard immobilisé soudain par une atroce douleur irradiant du cœur vers le cou et le bras gauche, pâle, trempé de sueur, incapable de respirer, de parler, et, dans ses prunelles, l'angoisse de la mort imminente. Le docteur Marmier appelé d'urgence, avait ausculté longuement le vieux tragédien, puis il avait prononcé de nouveau une parole, trop claire et trop obscure à la fois, pour ne pas porter à leur comble les appréhensions de Valville:

--«J'ai peur d'un anévrisme de l'aorte,» avait-il dit. «Pas d'émotions, surtout. Il n'en a pas eu ces temps-ci?»

--«Et quelles émotions voulez-vous qu'il ait?» avait demandé le fidèle ami.

--«Tant mieux! Allons, tant mieux!» avait répondu le médecin d'un air incrédule. «Il ne va pas trop souvent à Paris?»

--«Lui? Une ou deux fois par mois, quand on donne une tragédie dans son ancien théâtre. Ç'a été sa seule passion, la tragédie, la seule... Je vous affirme, docteur, que vous vous faites une idée très fausse de l'existence des artistes.»

Marmier avait hoché la tête. Rien de sommaire comme la psychologie d'un médecin qui n'est pas très intelligent. Ce métier, dont on croirait qu'il doit développer au suprême degré le sens de l'observation, semble au contraire l'oblitérer chez les praticiens médiocres, qui ne pensent plus que par cases. La nécessité de se décider vite sur des individus qu'ils n'ont matériellement pas le temps d'étudier explique cette disposition d'esprit. Marmier s'était fait son type «acteur». Bon gré, mal gré, il fallait que Brizard y rentrât. Il ne croyait donc pas aux protestations de Valville. Il y avait aussi en lui une autre case, celle des visites à dix francs. Il avait commencé de les multiplier, de plus en plus inquiet,--disons-le pour ne pas trop calomnier la fréquence de ses auscultations.--Les crises d'angor pectoris s'étaient d'ailleurs multipliées, elles aussi, chez le malade. Marmier, assez bon diagnosticien, avait vite reconnu que l'aortite chronique, révélée par ces crises, approchait du dénouement. Ce matin-ci, l'extrême angoisse de Brizard, le refroidissement des extrémités, la petitesse et l'irrégularité du pouls, lui avaient paru annoncer une rupture imminente du cœur. Il avait tenu parole à Valville, qui, dès les premiers jours, lui avait demandé de ne pas lui cacher la vérité:

--«J'ai peut-être eu tort,» songeait-il, tandis que sa voiturette l'emportait à travers la campagne verdoyante du mois de mai, du côté de Château-Landon et de ses pittoresques rochers. «Il va lui parler, et à quoi bon?... Mais ce sont leurs affaires... Il est capable de vouloir que son camarade meure dans le giron, pour faire croire aux gens d'ici que MM. Valville et Brizard sont de vertueux bourgeois. Ces cabots, quels mythomanes!»

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