II
Hélas! personne au monde ne méritait moins que le pauvre comédien des Variétés ce qualificatif créé par un maître de la psychiatrie, le docteur Ernest Dupré, pour désigner les menteurs professionnels. Oui. Il était bien un peu «cabot». On n'échappe pas à son métier. On n'a pas impunément figuré, des années durant, tous les La Musardière, les Boisgommeux, les Montflambert, les La Goupillière. Vous reconnaissez les noms dont cet aimable Meilhac et ce spirituel Halévy baptisaient volontiers leurs viveurs vieillissants.--C'est ainsi que, retiré dans cette villégiature de Nemours, il avait «pioché», pour parler son style, une tenue de Parisien à la campagne:--guêtres grises sur des souliers jaunes, pantalons gris à petits carreaux, veston bleu boutonné d'un seul bouton, cravate Lavallière en foulard souple à bouts lâchement noués, chapeau de feutre mou au bord de devant rabattu savamment, gants de fil souple, parasol de soie bise doublée de soie verte. Et quand il se promenait le long du Loing, la ligne de sa silhouette projetée sur le sol clair lui faisait se dire mentalement, avec un orgueil professionnel:
--«Ce que ça y est, tout de même! Ce que c'est le bonhomme!»
Mais le cœur qui battait sous ce gilet de coutil,--choisi avec quel art!--était un cœur tout simple, un cœur d'enfant, et quand il traversa le petit jardin pour aller rendre visite à son ami, après avoir entendu le verdict cruel du médecin, de véritables larmes roulaient sur les joues du pauvre Valville. Elles mouillaient sa moustache toute blanche, qu'il arborait fièrement, comme une revanche du masque glabre qu'il avait dû garder si longtemps. Il les essuya d'un coin de son mouchoir, quand la servante fut venue à son coup de sonnette. Le visage de cette fille exprimait les sentiments contradictoires qu'éprouvent les domestiques à la veille du décès probable d'un maître. Ils vont perdre une place et ils n'osent pas faire des démarches pour en trouver déjà une autre. La commune humanité s'émeut en eux devant l'approche de l'agonie, et il s'y mélange une curiosité involontairement cruelle, la naïve importance de participer à un événement dont le voisinage s'occupe. Un fond d'indifférence persiste,--car enfin c'est un étranger que le maître qui va mourir.--«Me mettra-t-il sur son testament?» Cette idée allume un petit éclair de cupidité dans le regard et en complique encore l'expression déjà si obscure. La Mariette, c'était le nom de la femme de charge promue chez Brizard au rang de gouvernante, devança les questions du visiteur, en lui disant:
--«Il n'y a pas moyen de le faire se tenir au lit. Il s'est levé...»
--«Je vais l'obliger à se recoucher,» répondit Valville, qui gravit prestement l'escalier intérieur,--quelques marches, mais Brizard pouvait à peine les descendre et les remonter depuis plusieurs semaines. Il refusait cependant d'habiter la pièce du rez-de-chaussée qu'il appelait pompeusement le salon. Les murs de l'escalier racontaient, pour qui le connaissait bien, la raison de ce refus. Ils étaient garnis, du haut en bas, de gravures qui représentaient ou des portraits d'acteurs ou des scènes de théâtre: les Lekain, les Clairon, les Adrienne Lecouvreur, les Talma, faisaient de cet escalier en pierre grise une humble succursale des couloirs et du foyer de la célèbre Maison de la rue de Richelieu. Cette passion du métier se révélait davantage encore dans la chambre à coucher où se tenait le malade. Elle était littéralement tapissée avec les souvenirs de sa carrière, si peu glorieuse. Ah! Ce n'avait pas été faute de foi et de persévérant labeur. Tous les Horace et les Félix, les Titus et les Manlius, les Flaminius et les Sertorius, les Burrhus et les Héraclius de la tragédie classique avaient été consciencieusement tenus à chaque occasion par ce dévot de ce genre démodé, et il pouvait se regarder dans vingt portraits à tout âge, ici vêtu du laticlave, là en cuirasse et une main sur une épée courte, ailleurs siégeant sur la chaise curule, plus loin haranguant des conjurés. Quelques-uns de ces portraits étaient de simples photographies, agrandies démesurément; d'autres, des peintures. Le soin que Dubois, dit Brizard, avait pris de les commander et de les conserver, achevait de démontrer l'importance attachée par lui aux soirées où il avait réalisé un peu de son rêve de jeune homme, conçu à l'époque où il obtenait son second prix au Conservatoire. Le glorieux diplôme était là, encadré, comme aussi deux couronnes en métal doré offertes au tragédien au cours de tournées en province. Des bouquets séchés et fanés, avec des rubans à inscriptions, remémoraient quelques représentations plus brillantes. Des glaives en faisceaux et des casques romains, astiqués comme des pièces d'argenterie, reflétaient le soleil qui entrait par la fenêtre. Il miroitait encore, ce gai soleil, sur des plaques de verre à l'abri desquelles jaunissaient des cartes de visite, portant le nom de personnages connus et des formules de félicitations bien banales. Elles ne l'étaient pas pour Dubois, dit Brizard, qui s'occupait en ce moment à la besogne dont avait parlé la ménagère. A coups de ciseau, il avait commencé de taillader la longue barbe blanche poussée depuis sa retraite, et qui lui donnait l'air vénérable d'un Joad toujours sur le point de s'écrier:
Où suis-je? De Baal ne vois-je pas le prêtre?...
Puis il avait pris le blaireau, et il se savonnait la face aussi vigoureusement que le lui permettait sa faiblesse. A chaque instant, il devait abaisser son bras. Cet effort pour tenir sa main levée épuisait son pauvre cœur. Pourtant, il était bien décidé à exécuter jusqu'au bout cette opération qui lui rendrait pour un jour le menton bleu de sa profession. La lame d'un rasoir ouvert luisait, à portée de sa main, auprès d'un cuir à repasser. Ce vieux comédien, au maigre corps drapé dans une espèce de peignoir de toile rayée, les pieds pris dans des pantoufles sans quartier, absorbé ainsi dans ces soins d'une inexplicable toilette,--pour qui et pour quoi se rasait-il avec ce soin minutieux, malgré sa douleur?--paraissait d'autant plus sinistre qu'il avait étalé sur sa table tous les instruments d'un complet maquillage: patte de lièvre, boîtes de rouge, crayons pour les cils. Et la mort était dans les yeux sinistres d'éclat, dans les pochettes gonflées des paupières, dans le creux des joues, à la fois rentrées et tombantes, dans le cou dont la peau flétrie se plissait comme en des fanons, dans l'essoufflement du maigre torse sans cesse tendu pour aspirer un peu d'air, dans la fatigue infinie de l'attitude et du geste. Oui, Dubois, dit Brizard, allait mourir et il le savait. Il salua Valville d'un mot qui ne permettait pas le doute. C'était, coïncidence ironique, précisément celui dont le docteur Marmier s'était servi.
--«Le médecin sort d'ici. Fichu, mon bon!... Je suis fichu, tu m'entends...»
--«Je l'ai rencontré,» répliqua Valville, «et il m'a justement affirmé le contraire. Tu vas mieux...»
--«Je te dirai comme Pylade, et ce sera deux fois vrai:
Seigneur, vous me trompiez...»
--«Alors, je te répondrai comme Oreste:
... Je me trompais moi-même.»
--«Non,» reprit le tragédien en regardant son ami avec des prunelles si aiguës que l'autre détourna les yeux. «Tu ne te trompes pas. Marmier t'a dit la vérité... Mais, mon pauvre vieux, j'ai entendu ton pas dans l'escalier. Il était lourd!... Tu prenais le temps de te composer un visage... Tu as pleuré. Ne dis pas non. Ta moustache est mouillée... Va, ça y est. Plus de Brizard! Sacqué une fois pour toutes!...»
Il eut un sourire courageux pour prononcer ce mot d'argot, qui signifie congédier, au théâtre comme à l'atelier. Un Allemand en délire a trouvé qu'il venait de zucken, forme intensive de ziehen, tirer. C'est tout simplement l'ouvrier renvoyé qui reprend son sac. L'acteur, plus savant étymologiste dans son simple geste que le philologue d'Outre-Rhin, esquissa le mouvement de quelqu'un qui prend ses cliques et ses claques, et il ajouta un: «Enlevez! c'est pesé!...» emprunté au Courrier de Lyon, qui mit de nouveau les larmes aux paupières de Valville. Le «Parisien en villégiature» avait cette bonne grosse sensibilité des coulisses, prompte aux expansions. Il se tut pour ne pas se trahir, tandis que le moribond recommençait de se raser avec une énergie sans cesse défaillante. De minute en minute sa main retombait sur ses genoux. Et il disait, expliquant son étrange acharnement à cette suprême toilette:
--«Je n'ai pas peur, Valville... J'ai été un brave homme d'artiste qui n'a fait de mal à personne. Quand j'arriverai devant le bon Dieu, il me lira dans le cœur. Il n'y verra rien que de propre. J'ai fait ma lessive, hier. Je ne te l'ai pas raconté pour ne pas t'affliger, ma vieille. J'ai vu le prêtre. Enfin, je suis paré... Mais avant de passer, je voudrais... Tu vas te payer ma tête, toi, l'homme des Variétés. Je voudrais jouer la tragédie encore une fois. Ça m'est venu, en me regardant ce matin dans la glace. Quand je me suis vu si maigre, si blanc, j'ai pensé: «Quel dommage de ne pas avoir eu cette gueule-là pour mon Mithridate!... Ah! Ce que j'y étais bon! Tu ne m'y as pas vu... C'était le rôle que je préférais, à cause de Brizard, mon patron, le vrai, le grand... Mais tu ne comprends pas, tu ne peux pas comprendre. Tu n'as jamais senti la tragédie, toi, Valville...» Il répéta ce mot emphatiquement, en séparant chaque syllabe: «La Tra-gé-die! Il n'y a qu'elle qui soit de l'art, Valville, du théâtre... Le reste...» Il eut un: «Pfutt!» d'un indicible mépris. «Pardon, mon ami, tu sais comme j'ai eu de plaisir à tes succès. Tu avais du talent, Valville, un charmant talent... Mais la Tragédie, mon ami! La Tra-gé-die! Lekain, Brizard, Talma!... Enfin, ç'a été la foi de ma vie, ma religion. Je l'ai défendue souvent contre toi. Tu m'appelais poncif et pompier. Je ne discutais pas. A quoi bon? Quand on ne sent pas cela, on ne le sent pas. Moi je le sentais... Ah! ce que je le sentais!... J'avais la tradition. Je l'avais reçue de Fleuret, mon premier maître. Il la tenait de Barrias, qui la tenait de Talma. Enfin, Valville, j'ai tant aimé la tragédie que je serais content, mieux que content, heureux, tu m'entends, heureux, si je pouvais la jouer encore une fois, avant de mourir... Ne me crois pas fou, Valville, je ne le suis pas. Je voudrais jouer Mithridate... Oh! pas tout, la fin seulement, avec cette figure... Alors j'ai pensé: mon petit Valville voudra bien m'y aider...»
--«Moi?» interrompit l'homme des Variétés, comme l'avait appelé l'autre, à moitié attendri, à moitié goguenard, devant une fantaisie qui lui paraissait si baroque tout ensemble et si macabre... «Mais comment?»
--«En me donnant la réplique, voilà tout. Tu as bonne mémoire encore... Ce que je te demande, c'est de m'apprendre, d'ici à deux heures, le rôle de Monime... Ah! ça te changera. Mais les vers sont si beaux... Tu verras que ça ne sera pas comique... Et tu m'apprendras aussi ceux d'Arbate et d'Arcas dans les scènes quatre, cinq, six et sept du quatre et dans la scène cinquième du cinq... Mais il faut que tu saches tout ça d'ici à deux heures. C'est tout juste si je durerai jusque-là... Est-ce promis, Valville?»
Il émanait du vieil artiste une telle suggestion, cette extravagante et suprême imploration d'un mourant était formulée d'une voix si émue, avec une ardeur si frémissante que Valville répondit simplement:
--«C'est promis. Donne-moi ton Racine. Dans deux heures, je saurai tout ce bout de rôle de Mme Monime... Valville-Monime, tu avoueras que c'est un peu loufoque... Mais...» et il dissimula derrière cette autre plaisanterie professionnelle l'émotion qui lui serrait la gorge, «il n'y aura personne pour m'emboîter.»