‹ La débâcle impériale: Juan FernandezChapitre 2 sur 9 · II

II

En quittant le téléphone, le baron de Rittersdorf faillit renverser un garçon qui, un plat au bout du poing, sortait des cuisines. Mais, en dépit de son exubérance joyeuse, l’officier eut assez de présence d’esprit pour esquiver le choc, et l’incident se borna à un peu de sauce répandue.

L’officier se hâta de rentrer dans le cabinet particulier, où, devant les camarades assemblés, Sellenkamp se livrait précisément à l’incontrôlable fantaisie de ses histoires de guerre.

Celle du moment relatait le cas extraordinaire d’un torpilleur qu’il avait coulé corps et biens après avoir réussi à l’approcher sous les apparences d’une baleine. La pompe à feu du bord et un camouflage habile avaient servi au succès de l’entreprise.

La plupart des assistants entendaient au moins pour la dixième fois le récit de cette aventure. Ils souriaient et haussaient légèrement les épaules; mais comme le plus jeune des Walding se permettait de tousser et hasardait une timide objection en demandant ce qu’il était advenu, pendant la manœuvre, de la superstructure du navire, le narrateur l’arrêtait d’un regard dédaigneux et d’un bref:

--Paul... ta gueule!

C’est à ce moment que Rittersdorf annonça, dans l’atmosphère embuée d’un épais nuage de fumée bleuâtre:

--Messieurs, notre cercle va s’augmenter d’un ami!

Tous les regards s’étaient tournés vers lui; même Arno de la Rieth, qui rêvait, suivant sa coutume, les yeux plongés dans son verre, avait levé la tête.

--Qui cela peut-il bien être? s’informa Kammitz, dont le fin visage d’intellectuel commençait à s’enflammer quelque peu des vapeurs d’un Moselle capiteux.

--C’est Tornten qui vient se joindre à nous, exulta Rittersdorf, en écartant de la table un siège à haut dossier gothique pour reprendre sa place parmi les convives. Je viens vous apporter la surprise de son arrivée à Berlin aujourd’hui même.

--Tornten! d’Amerongen? s’écrièrent quelques voix.

Pour tous ces commandants de sous-marins, c’était comme si on leur eût donné la nouvelle d’une ambassade d’un autre monde. Un silence de mort se fit autour de la table et les esprits, comme les regards, se tendirent vers le svelte baron de Rittersdorf, qui possédait des précisions.

Celui-ci commença par vider sa coupe, puis il expliqua comment il avait reçu le matin même une dépêche de Tornten et comment il avait réussi, après plusieurs tentatives, à obtenir la communication téléphonique avec leur camarade:

--Il sera ici dans quelques instants, ajouta-t-il en guise de péroraison.

Ce fut alors, autour de la table, un hourvari de questions, de réponses, d’hypothèses.

Tornten passait, auprès de ses camarades, pour un être d’exception et jouissait à la fois de leur estime et de leur affection à tous. En outre, à l’heure présente, son rappel auprès du kaiser, son départ en compagnie du fugitif pour la terre d’exil, son séjour auprès de celui pour lequel chacun des hommes réunis dans le petit salon du cabaret aurait donné sa vie sans compter, tout cela l’auréolait, à leurs yeux, d’un prestige renouvelé, encore accru par le désir d’apprendre de sa bouche ce qui se passait à Amerongen.

C’était, de tous, le comte Kammitz qui devait éprouver, à l’idée de le revoir, la joie la plus pure. Il était lié à l’arrivant d’une amitié ancienne et intime qu’avaient contribué à renforcer les souvenirs des années de service accomplies côte à côte dans l’arme sous-marine. Et le philosophe qui sommeillait en l’officier de torpilleur, dans son affection et son admiration pour le camarade à haute stature, le plaçait au rang d’un surhomme.

Il en était presque de même pour de la Rieth, qui se montrait tout particulièrement attaché à Tornten parce que nul n’avait, au même degré que ce dernier, la patience d’écouter ses interminables histoires d’amour finissant toujours à sa confusion et l’art d’y paraître attacher de l’intérêt ou de la compassion. Nul ne savait dispenser d’aussi bonne grâce ni avec autant d’opportune sincérité ses consolations ou ses condoléances au trop amoureux capitaine.

Quant à Sellenkamp, il n’aurait pas souffert, d’un autre que Tornten, l’ombre d’une contradiction au récit de ses invraisemblables croisières, et cela tenait précisément à ce que jamais il n’avait surpris sur les lèvres de Tornten le sourire moqueur que tant d’autres dissimulaient mal quand il commençait une histoire. Non seulement Thor appliquait son intelligence à s’intéresser à l’aventure, mais il semblait même y ajouter foi, et c’est ce que le «fantaisiste lieutenant de vaisseau», comme l’avait un jour appelé Kammitz, prisait le plus dans leur ami.

Ce «chapeau bas devant Tornten!» était aussi la formule favorite des autres officiers. Rittersdorf ne se tenait plus de joie à la pensée de le revoir et les yeux des deux Walding luisaient de plaisir et de fièvre dans l’attente de ce moment.

L’aîné, Heinz, le plus jeune des commandants de sous-marins, ouvrait la bouche d’une oreille à l’autre, ce qui, dans sa physionomie quelque peu ingrate, était la plus pure manifestation du rire, et «Paul... ta gueule!», ainsi qu’il avait été baptisé une fois pour toutes parce que, toléré seulement dans le cercle de ses vaillants précurseurs, il ne savait pas retenir son caquet, se trouvant, en sa qualité d’aspirant, hautement flatté de connaître une personnalité aussi retentissante.

Cependant, le chauffeur qui avait consenti à mener Thor précipitait les événements, car dix minutes ne s’étaient pas écoulées depuis le retour de Rittersdorf parmi ses camarades que la porte s’ouvrait et, devant le garçon qui s’effaçait respectueusement, l’ami annoncé passait le seuil à son tour.

--Bonsoir, messieurs!

Chacun s’élança de sa place au-devant du colosse qui dépassait les plus grands de la tête. Il serra toutes les mains en commençant par celles de Kammitz, qui l’embrassa comme il eût fait d’un frère; puis Rieth, Rittersdorf, Sellenkamp, Heinz de Walding eurent leur tour, jusqu’à Paul lui-même, dont il accueillit d’un sourire cordial le protocolaire: «Hautement honoré, monsieur le commandant!»

--Tu as fort belle mine, Thor, s’écria le comte Kammitz, tandis que chacun regagnait sa place. Il paraît qu’on mange mieux chez les neutres que chez nous!

--Je vais assez bien, en effet, physiquement parlant; mais, pour le moral, c’est différent.

--Je comprends!

A ce moment, la petite assemblée se tut d’un commun accord, car le garçon prenait les ordres du nouvel arrivé et l’on garda le silence jusqu’à ce que, Thor servi, le valet eût quitté la salle.

Tornten embrassa du regard toute la tablée:

--A vos santés, chers amis et vieux camarades, à la vôtre aussi, jeune homme! commença-t-il.

Et sa voix résonnait d’une cordialité chaude et joyeuse.

--Du diable si j’aurais cru, lorsqu’en rentrant à la maison je n’y ai pas trouvé ma femme, partie pour les bains de mer, que je finirais si agréablement la soirée.

«Là-bas, d’où je viens, ajouta-t-il d’un ton plus grave, on a désappris le rire.

--Racontez, Tornten, sollicita Sellenkamp.

--Oui, faites-nous une relation fidèle, ajouta Rittersdorf.

--Une relation, non... car je n’en ai ni le droit ni le désir, répondit Thor. En quoi, d’ailleurs, cela peut-il vous intéresser d’apprendre comment on vit là-bas? N’est-ce pas déjà assez triste qu’on soit obligé d’y vivre?

Ils se récrièrent tous et prêtèrent une oreille attentive au récit que le camarade complaisant se mit à leur faire de l’existence du kaiser. Il ne leur racontait que ce que les journaux avaient déjà révélé, mais cela ne diminuait pas leur gratitude à son égard. Ils étaient littéralement suspendus à ses lèvres; ils se recueillaient, comme s’il se fût agi de quelque légende sacrée, pour ne rien perdre des faits et gestes de celui que, depuis leur enfance, ils avaient appris à entourer de leur respect et de leur vénération.

--Maudits soient ceux qui l’ont laissé arriver là! formula Rittersdorf dans le silence qui se fit lorsque Thor cessa de parler.

--Du calme, Rittersdorf; conseilla Kammitz, qui jeta sur la porte un regard inquiet.

--Du calme! Comment! s’irrita le baron. Faudra-t-il donc toujours se taire et la parole restera-t-elle à ceux qui ont trahi le kaiser et, avec lui, la patrie, pour s’emparer du pouvoir?

--Tout à fait mon avis, approuva Sellenkamp.

--Voilà parler selon mon cœur, appuya à son tour l’aîné des Walding, tandis que le cadet laissait entendre un gloussement qui, vraisemblablement, devait notifier son parfait acquiescement aux paroles de l’aîné.

--Et qui donc a causé notre défaite? reprit Rittersdorf, sans se laisser troubler ni par les regards du comte qui semblait craindre l’indiscrétion possible d’un garçon aux écoutes, ni par le sourire désabusé qui flottait sur les lèvres de Tornten. Ce ne sont, certes, ni le kaiser ni ses conseillers. Cela, c’est une fable que l’on débite au peuple pour lui faire encaisser les plans des démagogues. Ce n’est pas non plus l’ennemi qui nous a vaincus; c’est l’arrière!

--Fameux, l’arrière! glapit l’aspirant.

--Paul... ta gueule! chuchota son frère, qui observait que le débat n’était pas du goût de Kammitz.

--Et qu’ont-ils fait de notre pauvre Allemagne? Une non-valeur, une invalide! Un jour, nos neveux nous maudiront. Mais on verra plus clair alors que ne le fait la génération actuelle. L’histoire nous donnera raison; elle réhabilitera ceux-là qu’aujourd’hui tous les folliculaires de la presse abreuvent de leurs injures.

«Combien grand le Reich n’était-il pas devenu sous notre kaiser! Comme ce souverain avait su consolider notre puissance, non seulement dans les armes, mais aussi dans l’industrie et dans le commerce!

«Partout où nos couleurs paraissaient sur les mers lointaines, elles étaient saluées avec enthousiasme par nos amis et par nos ennemis avec les marques d’une déférence hargneuse. Et maintenant?... Maintenant, le dernier des novices anglais conspue notre drapeau.

--Vous allez un peu fort! s’interposa le comte Kammitz, arrêtant cette explosion de frénésie. On peut parler plus tranquillement de ces choses quand on n’a pas l’esprit de choisir un autre sujet de conversation.

Rittersdorf se prit la tête entre les mains et se mit à fourrager sa belle chevelure blonde et touffue, haletant d’indignation contenue.

Thor de Tornten songeait, non sans compassion, à l’objet lointain du débat. Il savait ce que signifiait la défaillance de cet homme autour duquel, dans les jours de trouble de l’automne dernier, s’était écroulé tout ce monde qui jusqu’alors se pressait autour de son trône.

Il comprit que dans la patrie Rittersdorf était loin d’être le seul à penser, à parler de la sorte; il se rendit compte de ce que, pour des millions d’individus, encore et pour longtemps, l’empire n’était pas effondré et qu’oublieux de leur propre indignité, ils s’obstineraient à rejeter sur d’autres les fautes du passé.

Du même coup, le lieutenant de vaisseau éprouva que son amour des choses passées était très éloigné d’une semblable conception.

Lui aussi tenait à la personne du banni, peut-être même à tout le système de gouvernement qui s’était écroulé avec ce dernier; mais il était trop homme d’honneur pour se faire illusion sur les fautes du régime déchu. Au surplus, celles de l’actuel état de choses ne lui échappaient pas davantage.

Depuis quelques heures seulement ses yeux s’étaient dessillés; il avait entrevu que le présent n’était que le prologue de l’avenir et que, de ce chaos apparent, surgiraient les fondations sur lesquelles s’édifierait le nouvel empire. Toutes les forces de la nation devaient coopérer à cette transformation et, en tous cas, nul n’avait le droit de reporter ses regards en arrière ou tenter de ressusciter ce qui était déchu.

Sa conversation avec Grotthauser avait amené ce revirement chez lui. En Thor de Tornten, les vieux errements combattaient encore les enseignements récents, mais la noblesse de son intelligence orientait lentement, mais sûrement, ses yeux vers le progrès.

Ces réflexions l’amenèrent à prendre la parole pour réfuter tout ce que Rittersdorf venait d’avancer dans son accès de fureur. Les phrases de Thor étaient calmes et neutres, d’une neutralité qui détonnait en ce milieu. Ce n’étaient pas ses propres idées qu’il détaillait, mais bien celles d’un autre, à la remorque duquel il intervenait dans le débat. Jacob Grotthauser lui-même, socialiste militant, s’il s’était trouvé parmi les anciens officiers de marine, n’aurait pas parlé différemment.

Tornten exposa de la sorte la doctrine de la majorité du peuple allemand, retraçant les lourdes fautes de l’ancien régime et démontrant que la responsabilité en incombait sinon à la personnalité unique au nom de laquelle tout était advenu, au moins à tout l’organisme à la tête duquel se trouvait en dernière analyse cette entité: le kaiser.

La voix de Thor vibrait dans le silence impressionnant de ses camarades. Ceux-ci l’écoutaient, d’abord déconcertés et surpris, puis émus de confusion et de colère.

Le premier, Rittersdorf jeta dans le conflit des paroles véhémentes, puis des objections vinrent de toutes parts. Mais l’orateur ne se laissa pas déconcerter, ne s’écarta pas d’une ligne de la conviction qui venait de naître en lui et termina finalement son discours en s’écriant:

--J’aime le kaiser plus que ne le fait aucun de vous, car il n’est pas pour moi le dieu inaccessible et radieux qu’il vous paraît être, mais bien un homme comme les autres. Et c’est parce que je l’aime que je ne m’aveugle pas sur ses faiblesses. Elles l’entraînent comme quiconque ici-bas.

«Mais le fait de n’être pas différent des autres, c’est précisément son excuse... son excuse et la faute qui retombe lourdement sur ceux qui furent ses conseillers.

«Nous-mêmes, ses satellites, ne comptons-nous pas aussi parmi les plus responsables? Ne nous sommes-nous pas séparés de cette foule qu’avec notre aide quelques centaines de potentats ont pu asservir et commander? N’avons-nous pas été les instruments bénévoles et dociles d’une puissance qui tirait du droit divin sa seule raison d’être?

--Insensé! s’écria Rittersdorf. Est-ce ainsi que parle un officier de la vieille marine allemande?

--Ecoutez, Tornten, tout ce que vous dites me passe, fit de la Rieth, sur un mode plus doux, suivant sa manière. Et je ne puis comprendre que ce soit vous qui le disiez.

--Voyons, Tornten! jaillit-il du coin où Sellenkamp gisait, consterné.

--Le premier des capitaines marins de l’armée rouge! glissa Heinz de Walding à mi-voix dans l’oreille de son frère.

Et l’aspirant, qui semblait étrangler d’un flot de paroles contenues tant il était cramoisi, approuva énergiquement de la tête.

Seul, le comte Kammitz regardait, pensif, dans le vague, en mâchonnant un cigare, sans se joindre aux vociférations hostiles de ses camarades.

--Et toi, au moins, t’ai-je convaincu?

Le lieutenant de vaisseau interpellé tourna vers son ami sa belle tête rêveuse, le regardant tranquillement dans les yeux:

--Non, Tornten, absolument pas.

--Alors, comme les camarades, tu condamnes mes opinions?

--Aucune. Je t’approuve d’avoir une opinion et d’avoir le courage de la défendre; mais je suis trop loin de la partager. Et sais-tu pourquoi?

--Comment le saurai-je?

--Parce que ce serait à notre détriment, à moi et à toute notre clique, si de semblables idées prévalaient dans le royaume. Mon point de vue peut te paraître un peu égoïste, mais nous avons tous trouvé, sous l’empereur et sous son gouvernement, des profits si certains que nous ne pouvons rien envisager de mieux pour l’avenir que le retour du kaiser et de sa séquelle.

Thor haussa les épaules:

--Si seulement chacun pensait comme toi!

--Chacun fait de même, mais peu ont la bonne foi d’en convenir. Penses-tu donc qu’un homme qui aurait souffert sous Guillaume II tiendrait pour le parti conservateur?

«Crois-moi, Tornten, tu es une exception, comme il y en a chez nous aussi bien que chez nos adversaires, tu es un de ces nobles caractères qui se tracassent d’idées générales que les autres n’envisagent qu’au point de vue de leurs propres avantages. Si cette malheureuse guerre avait abouti à notre victoire, tu aurais vu l’empereur et l’empire plus solides que jamais ils ne l’ont été dans le passé. Seul, le mécontentement peut faire surgir une nouvelle forme de gouvernement, car il porte des milliers d’individus à désirer du nouveau.

--La doctrine de la raison pure! opina Thor amèrement.

--Tu as beau dire, c’est elle qui régit le monde. Et c’est pourquoi j’espère ne pas attendre longtemps le retour de celui qui vit à Amerongen, loin de la patrie, tandis que beaucoup ici l’appellent de leurs vœux.

--Bravo, Kammitz! s’écria Rittersdorf, qui, soudain, levant sa coupe pleine, cria:

--Vive le kaiser!

Tous se levèrent pour trinquer avec lui. Thor fit comme les autres et, choquant son verre contre celui de Rittersdorf:

--Vive Guillaume de Hohenzollern! rectifia-t-il, que j’aime et que j’honore à l’égal d’un père!

Ils reprirent ensuite leurs places et la conversation suivit son cours.

--Je crains, laissa entendre Sellenkamp, que nous comptions sans notre hôte, car l’Entente, telle que je la connais, veillera à ce que jamais le retour de l’empereur ne puisse être envisagé... La Hollande va se voir contrainte à le livrer.

--C’est une chose, hélas! qui ne paraît aujourd’hui que trop certaine. Les alliés disposent contre la Hollande de moyens formidables et ne manqueront pas de les mettre impitoyablement en œuvre si cette petite puissance tentait de s’opposer à la volonté des grandes.

--Le droit des faibles! railla Kammitz. Comme si les vainqueurs avaient besoin de cette comédie de faire comparaître le kaiser devant le tribunal de ses ennemis!

--Détrompe-toi, expliqua Tornten, ce n’est pas un vain spectacle qu’ils songent à offrir en pâture à leurs peuples.

«Comme tout le reste, cette exigence des alliés est calculée et bien calculée. La condamnation du kaiser, qui est certaine, vois-tu, quand bien même son innocence éclaterait au grand jour, mais c’est le sceau qui manque encore au bas du traité de paix, si nous pouvons l’appeler ainsi.

«Cet homme reconnu coupable, qui, dans le passé et même dans le présent, incarne aux yeux du monde entier notre puissance, c’est la démonstration officielle du fait que les alliés ne sont entrés dans la guerre que forcés et contraints, innocents comme l’agneau qui vient de naître.

«C’est en même temps, pour nous autres, vaincus, un éternel avertissement. Si jamais nous tentions de nous soustraire à l’exécution du traité de paix, on nous opposerait aussitôt ce jugement pour nous brider et déchaîner à nouveau contre nous, coupables, tout l’univers habité.

--Les canailles! grinça Rittersdorf en s’arrachant à nouveau les cheveux de désespoir. Ils nous ont lié les mains et ils vont traiter le kaiser comme un malfaiteur!

--Ne vous en faites donc pas! rit franchement Tornten. Pensez-vous que la cour d’Angleterre n’a pas prévu le cas et n’exigera pas les plus grands égards? Laisser fouler aux pieds, dans son propre territoire, une majesté, même déchue... Il est des précédents qu’il faut se garder de faire naître!

--Tu as raison, cria Kammitz, on jugera le kaiser en gentleman, et alors...

--Alors, compléta Rieth, ils l’enverront à Sainte-Hélène; c’est certainement ce qui l’attend.

--Erreur encore! renseigna Tornten. Jamais ils ne voudront le mettre en parallèle avec Napoléon. C’est là, pensent-ils, un honneur qu’ils ne veulent pas faire au kaiser. Mais on saura bien trouver une île où l’interner.

--L’île de Robinson, par exemple, plaisanta l’aîné des Walding. Juan-Fernandez peut bien abriter un empereur.

--Ce ne serait certes pas si mal, reprit Sellenkamp avec vivacité. J’ai visité les îles Juan-Fernandez, il y a quelque huit ans; j’aurais trouvé un grand charme à prendre la place du matelot Selkirk devant la table duquel je me suis assis.

--Selkirk, le prototype de Robinson! gloussa l’aspirant du bout de la table, car lui aussi voulait lancer son mot dans le débat.

Il n’y avait pas un des lieutenants de vaisseau qui ne connût cet archipel de l’océan Pacifique. Thor, comme les autres, y avait séjourné. Il s’entretenait volontiers des souvenirs aimables que lui avaient laissés les jours ensoleillés vécus sur cette terre de séduction, parmi la richesse prodigieuse d’une luxuriante végétation.

Mais Sellenkamp apporta la note comique en racontant qu’il s’était agenouillé sur la tombe de Vendredi et entretenu avec un descendant de Robinson.

La gaieté dura jusqu’à ce que Kammitz ait soudain émis cette opinion:

--Avec un croiseur sous-marin, on pourrait délivrer le kaiser et le conduire dans l’Amérique du Sud, où il trouverait aisément asile.

Et tous de revenir à l’ancien thème: le retour du banni, avec une ardeur nouvelle. Les chances de la croisière hypothétique furent discutées et des plans forgés, qui parurent à Tornten complètement oiseux.

--Et pourquoi donc le conduire dans l’Amérique du Sud? s’écria Rittersdorf, toujours impétueux. Pourquoi pas à Berlin?

--Hourrah! pour le retour du kaiser en Allemagne! approuva Heinz de Walding avec tant de fougue que le comte Kammitz, en sa qualité de plus ancien, crut devoir marquer par un grognement sa désapprobation. Et c’est avec joie que ce retour serait accueilli!

--Ici, en Prusse, peut-être, rétorqua vivement Tornten. Mais que diraient, dans le reste de l’empire, les antiprussiens?

--On ne le leur demande pas, riposta Rittersdorf.

--Vous voulez donc, Rittersdorf, préparer la guerre civile?

--Et comment cela?

--Elle serait inévitable. L’empire est divisé en deux camps: ici, Hohenzollern; là, République. Pensez donc à la mentalité de l’Allemagne du Sud!

--Bah! on verra bien qui sera le plus fort.

--Vous parlez à votre aise de semblables éventualités, se fâcha Thor, qui commençait à s’échauffer, car il sentait qu’autant vaudrait se heurter les poings contre un mur que combattre les convictions de Rittersdorf.

Le comte Kammitz s’interposa. Rittersdorf était près de s’emporter et qui sait comment allait finir le débat, quand le comte exposa en riant:

--Il ne s’agit pas de la chape au kaiser, mais de l’avenir de ce souverain. Qui peut dire ce qu’il en adviendra... Nous souhaitons tous qu’il nous soit rendu, et c’est dans cet espoir que je vide mon verre!

On se leva pour suivre l’exemple du comte. Thor et Rittersdorf suivirent le mouvement, mais leurs sourires étaient contraints et chacun d’eux laissa voir qu’il restait sur ses positions.

Sellenkamp mit à profit le silence relatif qui se rétablit pour rentrer en lice avec une histoire qui ne laissait rien à désirer en matière d’extravagance: il s’agissait de la rencontre d’un sous-marin anglais sur les côtes d’Ecosse, d’où combat, et, naturellement, victoire de Sellenkamp.

Mais le fantaisiste lieutenant de vaisseau n’acheva pas sa narration, car un garçon pénétra dans le salon et, s’adressant à Kammitz, s’enquit de Thor de Tornten.

--Voilà monsieur Thor de Tornten, répondit le comte en le désignant.

Le garçon s’inclina devant Thor:

--Il y a là quelqu’un qui désire vous parler, monsieur, annonça-t-il. Il affirme vous connaître.

Thor secoua la tête, incrédule:

--Qui pourrait venir me chercher ici? J’arrive depuis quelques heures à peine. Ce doit être une erreur.

--Je ne crois pas, monsieur. Cet homme a prononcé votre nom très distinctement et, d’ailleurs, il n’a pas l’apparence d’un farceur.

--Serait-ce Toman? passa-t-il dans la tête de Tornten. Peut-être quelque chose était-il survenu à la maison et le domestique venait l’en aviser.

Il se leva donc, salua en souriant ses amis et suivit le garçon.

Dehors, dans le vestibule, se tenait un individu maigre et au visage glabre, âgé d’environ vingt-cinq ans, et qui salua le lieutenant de vaisseau d’une muette inclinaison de tête.

Ce n’était pas un inconnu pour Thor, mais l’officier se demanda où il avait déjà vu cette face bourgeonnée sous une épaisse toison rousse. Sans doute un de ses anciens subordonnés!

Au surplus, que lui voulait cet individu?

--Vous désirez? s’informa brièvement Tornten.

--Je vous prie de m’accorder un entretien seul à seul, monsieur le commandant, fut-il répondu d’une voix que l’émotion étranglait. Mais pas ici... plutôt dans un cabinet où nous serions vraiment à l’abri des indiscrétions.

Thor hésita.

--Ne pouvez-vous me faire votre communication ici, sans tant de mystère? Comment avez-vous su, d’ailleurs, que vous me trouveriez en ce lieu?

--C’est votre valet de chambre qui m’a renseigné. J’ai commencé par aller chez vous.

Thor de Tornten sentit que ce rouquin devait obéir à des motifs graves pour l’avoir ainsi suivi. Minuit était passé depuis longtemps et ce n’était évidemment pas en vain et pour des causes futiles qu’on venait relancer un homme en cet endroit après avoir été le demander chez lui.

Le lieutenant de vaisseau fit donc un signe au garçon, qui comprit aussitôt et ouvrit une porte pour laisser les deux hommes en tête-à-tête dans une petite salle vide du restaurant. Là, parmi les chaises et les tables, sous la lumière d’une seule ampoule que le garçon avait donnée avant de sortir, Thor et l’étranger se trouvaient debout, face à face:

--En somme, qui êtes-vous? fit l’officier.

--Est-ce que vraiment mon commandant ne me reconnaît pas? Vous me traitiez naguère avec plus de bienveillance quand, me frappant sur l’épaule, vous me disiez que j’étais un brave garçon. Ne vous souvient-il plus d’Anton Kunst, l’ordonnance de M. le capitaine de cavalerie d’Unstett?

Thor sursauta et se mit à rire.

--Où donc avais-je les yeux? Eh! oui, vous êtes Anton. Mais, vous savez, il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, ajouta-t-il en tendant la main à l’homme.

En effet, ce dernier n’était pas un étranger pour lui. Thor s’étonna même de n’avoir pas reconnu plus tôt ce garçon, qui, de si longue date, était au service d’Unstett.

Que de fois Anton ne lui avait-il pas dressé un lit sur le canapé de son maître lorsque Thor, à la suite d’une fugue de Kiel ou de Wilhelmshaven, s’était attardé dans la capitale au point d’être obligé d’y passer la nuit.

Avec quelle vigoureuse exactitude, au lendemain de ces parties de fête, Anton ne l’avait-il pas éveillé en lui préparant son déjeuner et l’escortant jusqu’à la gare en portant sa légère valise.

Unstett, en ce temps, n’était que lieutenant et offrait souvent et volontiers l’hospitalité chez lui à son compagnon de fêtes nocturnes dans le Berlin des plaisirs.

Ensuite, des tiraillements, ou plutôt une séparation, étaient survenus entre les deux camarades de l’armée et de la marine. Ils avaient eu leur cause dans l’amour malheureux, conçu pendant une saison à Ostende, par le jeune officier de uhlans, pour la baronne de Ballendorf. Lorsque celle-ci avait définitivement marqué sa préférence pour Thor en accueillant les assiduités de ce dernier, Unstett s’en était montré profondément affligé et avait disparu, retournant à Berlin sans prendre congé de son rival qui ne l’avait jamais revu.

Anton Kunst mit quelque hésitation à poser sa main dans celle que lui tendait le lieutenant de vaisseau. Il s’inclina très bas, puis se tint debout, la respiration oppressée, devant Thor qui l’examinait en souriant.

--Eh bien, qu’avez-vous sur le cœur, Anton? s’informa-t-il gaiement. Auriez-vous besoin de quelque chose?

--Pour moi, rien, monsieur le commandant. Je n’ai qu’à retourner tout bonnement à la maison. Aussi bien ma vieille mère est-elle furieuse de me voir rester depuis des années au service de monsieur le capitaine au lieu de rentrer chez nous cultiver nos champs; puis, elle pense à me marier.

--Etes-vous resté auprès de M. d’Unstett pendant toute la guerre?

--Oui, monsieur le commandant. Le capitaine, depuis sa blessure reçue près d’Arras, où je fus également légèrement atteint à ses côtés, est demeuré, à Berlin, attaché au ministère de la guerre. Je lui suis resté fidèle... mais fidèle dans le sens absolu du mot.

L’homme s’excitait, son attitude et ses dernières paroles dégageaient quelque chose comme une menace. Qui donc visait-elle?

--Mais qu’avez-vous? demanda Tornten en secouant la tête. Vous tremblez de tous vos membres! Seriez-vous malade?

--Il se peut que je sois malade, monsieur le commandant. A vrai dire, je ne suis pas bien d’aplomb.

--Et c’est en cet état que vous venez me trouver!...

--Oui, commandant. J’ai... j’ai à vous faire une importante communication.

Thor commençait à s’impatienter. Kunst avait, en prononçant ces dernières paroles, abaissé la tête et fixé obstinément le sol. Sa voix ne sortait que dans une espèce de bégaiement, comme d’un homme qui ne peut s’expliquer clairement, ou ayant pris une résolution trop prompte, se met peu à peu à la regretter.

--Votre capitaine est-il malade? Lui est-il arrivé quelque désagrément?

Kunst leva les yeux et, sur ses lèvres, passa un sourire fugitif et grossièrement sournois.

--Un désagrément? Je ne pense pas... au contraire!

--Alors, parlez! s’écria l’officier excédé.

--Mon commandant me considère-t-il comme un mauvais gars?

--Certes non!

--Me tient-il pour vindicatif?

--Je crois le contraire, Anton.

--Et cependant je suis venu me venger... me venger de mon capitaine, proféra Kunst.

Et ses yeux flambaient d’une haine farouche.

--Oui, ce matin, il m’a traité de voleur et menacé de la police, moi qui l’ai sauvé devant Arras... Et pourtant, je n’avais, pour le porter, que mon bras gauche, le droit ayant été troué par un éclat d’obus.

«Il m’a appelé voleur, il a voulu me livrer à la justice, moi qui l’ai soigné, qui suis resté fidèlement auprès de lui alors que tous les autres s’en allaient chez eux sans plus se soucier de leurs chefs! Et pourquoi? Parce qu’il lui a manqué deux ou trois bouteilles de vin et une boîte de cigares. Devant Dieu, mon commandant, ce n’est pas moi qui les ai pris, mais bien le remplaçant que le capitaine avait engagé pendant ma permission.»

Thor se mordait les lèvres. Est-ce que Kunst allait le prendre pour confident de cette éternelle histoire des domestiques renvoyés? Il avait de l’audace de lui faire perdre son temps à de semblables sornettes! Et puis, pourquoi l’avait-il choisi pour venir se plaindre de son capitaine?

Sous le coup d’œil d’impatiente interrogation du lieutenant de vaisseau, l’embarras du domestique sembla croître; il tournait sa casquette entre les doigts en regardant par terre.

--Oui... Et alors?... fit Thor.

--Alors, j’ai été révolté... Agir ainsi envers un ancien ami!...

--Un ancien ami?

Thor de Tornten recula d’un pas et toisa le rouquin. Ou bien le drôle se payait d’impudence... ou bien... Il sentit soudain s’accélérer les battements de son cœur; un soupçon naissant le poignait.

--Commandant, s’écria enfin Anton Kunst en faisant appel à toute sa résolution, venez avec moi et souffletez le lâche!

--Quel lâche?

--Mon capitaine.

--Vous êtes fou! Et pourquoi?

--Parce que votre femme est chez lui! grinça l’ordonnance.

Un silence angoissant suivit ces paroles, puis un hurlement de fureur sortit des lèvres de Thor qui saisit son interlocuteur à la gorge et le secoua rudement. L’homme étouffait sous la pression vigoureuse qui se resserrait à chaque effort qu’il tentait pour se dégager.

--Drôle! râla l’officier. Tu mens!... Ma femme? chez lui!... chez lui!...

Sa voix s’étranglait dans sa gorge. Hors de lui, il fixait d’un regard de meurtre le visage boursouflé de Kunst qui se violaçait sous l’effroyable étreinte.

--Laissez-moi!... Vous m’étranglez!... put enfin haleter l’ordonnance. Devant Dieu, je ne mens pas; c’est aussi vrai qu’une chose qu’on a vue de ses yeux... qu’on a vue très souvent même!

Thor le lâcha. La respiration oppressée, l’officier trébucha et dut s’appuyer à une table pour ne pas tomber. Et, devant lui, l’accusateur échevelé, défait, s’ébrouait comme un chien battu qui lisse son poil. Il y avait du chien aussi dans le regard que l’homme jeta sur le colosse à la poigne duquel il venait d’échapper.

--Vous serrez comme si vous vouliez me refroidir, geignit Kunst. Mais cela ne change rien à la chose. Je vous ai dit la vérité et rien ne peut l’empêcher d’être la vérité.

--Parlez!... bredouilla Thor.

--Il n’y a pas grand’chose de plus à dire, commandant. Il y a des mois que madame vient chez le capitaine. Elle y est souvent restée des journées entières. Ils sont très tendres dans leurs rapports et ne se gênent devant moi, ni pour se tutoyer, ni pour s’embrasser.

--Restez dans la question, enjoignit Tornten.

--J’y suis bien! Cela m’a toujours indigné, à cause de mon commandant dont je connaissais les relations amicales avec M. le capitaine. Et puis, est-il possible qu’une femme mariée perde à ce point toute retenue!

«Encore a-t-il fallu qu’aujourd’hui, précisément comme j’étais déjà sous le coup des mauvaises paroles de mon maître, madame vienne chez nous en déclarant qu’elle demeurerait plusieurs jours, car votre arrivée attendue allait la priver pour un temps de la possibilité de revenir.»

Un volcan grondait au sein de Thor de Tornten. La colère et la honte le terrassaient tour à tour. C’est avec joie qu’il aurait abattu cet homme, témoin, confident de son déshonneur... Tout apprendre et se venger. Cette idée de vengeance l’envahit et l’aveugla dans le même instant.

--Cette fois, continua l’ordonnance, ma patience était à bout; j’ai compris que mon devoir était d’avertir mon commandant... Cela servait aussi ma haine, je l’avoue. Il faut que le capitaine soit enfin châtié.

«Si vous voulez, commandant, je vous conduis tout de suite à la maison de M. d’Unstett et vous mets à même de trouver les coupables ensemble.»

Thor tressaillit. N’était-ce pas, depuis un moment, le plus ardent de ses désirs!

--Le pouvez-vous?

--Certes! Voici la clef de la maison.

Et, vengeur de son honneur de valet, il tira de sa poche une clef qu’il plaça sous les yeux de l’officier.

Le colosse blond n’hésita qu’une seconde, puis sa décision fut prise, dominant la répugnance qui l’avait détourné jusque-là de servir d’instrument à une basse rancune. Dès lors, le souci de son honneur étouffa tout autre sentiment et la vengeance, quelle qu’elle fût, lui parut la plus haute satisfaction... la seule.

--Où habite le capitaine?

--A Dahlem.

--Combien de temps pour nous y rendre en auto?

--Vingt minutes.

--Marchez devant et arrêtez un taxi, je vous suis.

Le premier mouvement de Thor avait été de prendre congé de ses camarades. Mais, se retrouver devant eux, leur présenter un visage calme et souriant... il sentit que c’était au-dessus de ses forces. Ses amis ne manqueraient pas d’observer l’altération de ses traits; finalement, il préféra éviter de revoir ses camarades.

Il appela donc le garçon qui, bâillant près d’un buffet, semblait attendre ses ordres:

--Dites à ces messieurs que je les prie de m’excuser, ordonna-t-il. Quelqu’un de malade chez moi; il faut que j’y coure toute affaire cessante.

Cette dernière formalité accomplie, il soupira profondément, puis se mit en devoir de rejoindre Kunst qui, déjà, parlementait avec un chauffeur.

--Tout est convenu; je viens de lui donner l’adresse, cria l’ordonnance comme Thor s’approchait du véhicule.

L’officier prit place dans la voiture, invita d’un signe Kunst à s’asseoir en face de lui et se laissa tomber, épuisé par les événements de ces dernières minutes, sur les coussins de la voiture qui, à toute vitesse, parcourait les rues de Berlin, pour conduire ses deux voyageurs au delà de la barrière, à Dahlem.

Pendant ce trajet, des sentiments divers s’agitaient en Tornten. Une rage farouche le fouaillait, tandis que le tenaillait l’angoisse d’avoir vécu jusque-là dans l’ignorance et la confiance.

En son cœur se déchaînait cet instinct de la race qui fait des rivaux parmi les hommes et les dresse l’un contre l’autre, pour le combat, comme il oppose le cerf au cerf, dans la montagne ou, dans les steppes de l’Argentine, le buffle au buffle.

Envahi, dominé par ce sentiment primitif, Thor de Tornten devait rester sourd à la voix de la raison.

Il avait beau ne plus éprouver d’amour pour la femme qui le trompait, un sentiment l’affolait, celui de la honte qui le diminuait à ses propres yeux comme à ceux d’autrui. Lui, le mâle orgueilleux, que convoitaient toutes les femmes qui l’approchaient, il n’avait pas su s’attacher la sienne et succombait, victime de sa faiblesse, comme le premier coquebin.

Le désarroi de sa passion l’emplissait encore de fureur quand, soudain, la voiture stoppa à l’angle d’une de ces rues qui, dans l’élégant faubourg bordent des jardins bien soignés.

Les deux hommes descendirent.

Thor s’approcha du chauffeur qui annonça le prix de la course. Le lieutenant de vaisseau ne le comprit même pas; il tendit, sans savoir ce qu’il faisait, un billet de banque et, sans attendre que l’homme lui rendît sa monnaie, il s’éloigna à la suite de Kunst qui, déjà, enfilait l’avenue.

L’ordonnance avait tout prévu et fait arrêter la voiture à quelque cent mètres de la maison du capitaine.

--C’est là, chuchota-t-il à l’oreille de Tornten, là où les fenêtres du premier sont éclairées.

Thor tressaillit et chercha instinctivement une arme dans sa poche vide. Il avait laissé son revolver dans le vêtement de voyage quitté tout à l’heure. Ses poings lui restaient, lui suffiraient.

Kunst ouvrit un portillon grillagé et fit entrer son compagnon dans le jardin de la villa. Ils furent aussitôt devant la porte de la maison que le rouquin ouvrit encore et que Tornten franchit devant lui.

Tous deux se trouvèrent alors dans un vestibule obscur, mais ni l’un ni l’autre ne pensa à donner de la lumière. Kunst saisit l’officier par la main et, suivi de lui, grimpa l’escalier dans le noir. C’était plus long, mais plus prudent, afin que la surprise fût complète.

Soudain, Thor de Tornten se trouva seul dans l’obscurité. Il entendit une porte s’ouvrir, puis quelqu’un le poussa en avant et il faillit trébucher.

--Et maintenant, pas de bruit, souffla l’ordonnance, sans quoi nous risquons de les trouver sur leurs gardes. Ils ont dû sortir, à ce que m’avait dit le capitaine et viennent seulement de rentrer, sans doute.

Une nouvelle porte tourna silencieusement sur ses gonds. Maintenant, les deux hommes glissaient sur d’épais tapis. Kunst tourna un commutateur et Thor, d’abord aveuglé par la soudaine clarté, se vit dans un salon élégamment meublé. Il ne le connaissait pas et ses souvenirs ne lui rappelaient pas un intérieur aussi confortable chez le lieutenant d’Unstett.

--Je ne vais pas plus loin, signifia Kunst. A côté, vous trouverez une salle à manger, puis la chambre de M. le capitaine...

«C’est là qu’ils doivent être.

--C’est bon, fit le lieutenant de vaisseau, d’une voix contenue mais frémissante.

--Et surtout, pas de scandale! recommanda encore le rouquin.

Mais déjà Thor ne l’écoutait plus.

Il avait ouvert la porte, la laissant béante derrière lui, afin d’y voir dans la pièce voisine. Un tapis étouffait le bruit de ses pas. Il parvint ainsi à une nouvelle porte devant laquelle il s’arrêta un court instant.

Tandis qu’il reprenait son souffle, il crut entendre un rire léger de l’autre côté de la cloison. Cela cingla sa haine. Une fureur se déchaîna en lui et sa main se porta sur le loquet.

Il hésita encore un quart de seconde, puis il ouvrit délibérément la porte.

Le hasard qui avait ménagé le drame avait bien fait les choses et amené à l’heure dite l’entrée du personnage.

En cet instant même, le capitaine embrassait tendrement sa maîtresse, une fort belle brune, et commençait de dégrafer son corsage.

Celle-ci n’opposait aucune résistance à ses galantes entreprises; bien mieux, elle lui rendait, sans retenue, ses caresses, car ses sens appelaient cet homme de tout leur désir et elle ne trouvait qu’auprès de lui la volupté que, dans la coquetterie ignorante de la jeunesse, elle avait précédemment cherchée près d’un autre.

Ce fut pour Tornten un de ces moments où, chez les hommes qui les vivent, le sang se fige dans les veines, le cœur cesse de battre, se déchaînant aussitôt après avec une violence nouvelle qui exaspère la rage.

Un cri de fureur sortit des lèvres de Thor. Il fonça en avant. Il voulait articuler des paroles, mais sa bouche ne proférait qu’un son rauque et guttural.

Il se dressa devant les coupables qui, affolés, s’écartèrent l’un de l’autre.

--Thor!... balbutia la jeune femme.

--Garce! grinça-t-il en la repoussant brutalement.

L’élégant et mince capitaine de cavalerie avait bondi de côté, esquivant le premier choc. Il vit son adversaire, rapide comme l’éclair, s’emparer d’une chaise qui se trouvait à portée de sa main et la brandir au-dessus de sa tête en s’élançant vers lui.

L’arme improvisée retomba lourdement. De son bras, Fritz d’Unstett avait paré le coup. Il pâlit, chancela, faillit s’écrouler, mais s’en tira sauf.

Il ne connaissait pas la peur, mais la honte lui vint du rôle qu’il jouait et la claire vision du mal qu’il avait fait et des suites effrayantes qu’il entraînait pour la jeune femme.

Il tenta, dès lors, de détourner sur lui la colère du mari et s’enfuit vers la porte grande ouverte du balcon.

--Lâche! rugit derrière lui le forcené.

Sans plus s’occuper de la femme qui, hagarde de peur, s’était réfugiée derrière le large lit, Tornten se rua à la poursuite de son adversaire. Ce dernier, arrêté dans son élan par la rampe de fer du balcon, fit tête et s’opposa au poursuivant, dans un mouvement de désespoir.

--Tornten!... arrêtez!... notre vieille amitié!

--Gredin!... tu as de l’audace!... Ton compte est bon, riposta l’autre.

Déjà l’assaillant ceinturait le capitaine. Mais ce dernier savait qu’il en allait de sa vie... Au-dessous des deux hommes s’étendait le jardin et, au droit du balcon, s’allongeaient les hautes lances de fer d’une grille.

Un saut dans l’espace, c’était la mort.

Thor était supérieur en force à son adversaire. Il l’avait soulevé de terre, comme il eût fait d’un enfant, et placé sur l’appui du balcon d’où il s’apprêtait à le balancer dans le vide. Mais le capitaine avait entouré de ses bras le col du furieux et s’y cramponnait solidement, sans desserrer son étreinte au moment où Thor, le poussant par-dessus la rampe, se penchait lui-même effroyablement.

En même temps, Unstett faisait des efforts surhumains mais inutiles pour faire lâcher prise à son ancien ami.

Cependant, le désespoir décuplait ses forces et, soudain, emporté par le poids de son avant-corps, Thor bascula, sentit ses pieds perdre leur appui et culbuta, suivant, la tête la première, dans sa chute, le corps du capitaine d’Unstett.

Deux cris d’effroi résonnèrent dans la nuit, par-dessus le jardin paisible qui s’étendait sur les derrières de la villa, puis l’on n’entendit plus rien... que les râles lugubres des deux hommes.

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