‹ La débâcle impériale: Juan FernandezChapitre 3 sur 9 · III

III

Maintenant les brouillards vagues et sanglants du délire roulent devant les yeux de Thor et ce n’est que de temps à autre qu’il éprouve la sensation de voir se déchirer le rideau qu’ils opposent à ses regards. Une douleur intense siège là dans sa tête, qui lui semble devoir éclater comme sous les mâchoires d’un étau.

Une soif ardente le tourmente; il voudrait la crier, demander de quoi l’étancher... puis il a la sensation qu’on lui verse une boisson rafraîchissante. Mais c’est en vain qu’il essaie d’ouvrir les yeux pour voir qui la lui tend. Une douce main passe avec une caresse sur ses traits endoloris et semble chasser le mal qui le torture. Presque aussitôt la vision fugitive disparaît et les nuages rouges recommencent à rouler, comme des cataractes de boue et de sang.

Cependant, des soins bienfaisants l’environnent. Il lui paraît avoir longtemps dormi, d’un sommeil entrecoupé de rares réveils, dont chacun ramène les anciennes douleurs avec une violence qui se double.

S’il tente de fixer ses pensées, ce qui lui est le plus souvent impossible, elles ne cessent d’évoluer autour d’un vœu unique: être délivré de la souffrance, fût-ce par la mort. Il l’appelle, mais il est incapable de donner une forme à ce désir.

Il est bien rare qu’il puisse concevoir où il est et percevoir ce qui se passe autour de lui.

Une chose est certaine: il repose, affaibli, sur une couche blanche, dans une chambre claire, ensoleillée, qui reçoit la lumière par deux fenêtres placées en face du lit; autour de lui s’agitent des formes également claires, du même ton que son entourage, comme si elles en étaient détachées.

Ce qu’il advient de lui, il ne le sait pas, mais d’autres le savent.

Un jour c’est une barbe grise qui se penche sur lui et, près du lit, il lui semble percevoir une voix:

--Je crois qu’il s’éveille, docteur.

Mais la barbe grise s’agite et une voix laisse entendre:

--Vous vous trompez, cher confrère, ce ne sont que de faibles réflexes de la connaissance.

Puis c’est tout; Thor n’en peut percevoir davantage. Son Moi s’évanouit, les brouillards l’environnent et il s’enfonce dans le néant.

Plus fréquemment il croit voir auprès de lui un autre visage, un aimable visage de femme autour duquel se jouent des boucles blondes et qu’éclairent des yeux si doux et si compatissants.

Il reconnaît l’Anglaise Carry Bolton. Elle redresse ses oreillers, elle lui tend le rafraîchissement qu’il absorbe avidement, elle porte à ses lèvres la potion calmante, elle caresse souvent son front, avec une tendresse non dissimulée.

Thor éprouve, dans ces moments, la conscience réconfortante de pouvoir penser quelques secondes; il voudrait bien embrasser cette main fine et douce. Mais, à peine ouvre-t-il la bouche pour parler, que sa pensée s’évanouit et que se referme le rideau lui cachant la gracieuse apparition.

D’autres images paraissent auprès du lit du malade, comme des fantômes, dans les hallucinations de la fièvre. Parfois, c’est une ronde folle qui fait tournoyer autour de lui, dans son rêve, tous ceux qui l’ont approché pendant les heures qui ont précédé sa chute: le kaiser, Jacob Grotthauser, ses camarades de la marine, Anton Kunst, sa propre femme que, dans son délire, il continue à mépriser et à haïr, son fils et cet ami perfide qui l’a entraîné dans l’abîme. Ils apportent la douleur ou la joie, près de la couche du blessé, qui les voit s’agiter avec une étrange netteté, comme s’ils étaient réellement devant lui.

Cependant, le bienveillant visage à la barbe grise renouvelle sa visite, ou bien c’est la main bienfaisante de Carry Bolton qui passe sur son front entouré de pansements.

Une fois même, il lui semble que la blonde Anglaise se soit inclinée plus bas et qu’elle ait appuyé fortement ses lèvres contre les siennes, si fortement qu’on eût dit qu’elle voulait lui insuffler sa jeune âme et échanger sa vie contre celle du blessé.

Il aurait souhaité lui rendre son baiser, mais ses forces l’ont abandonné et, de nouveau, les nuages, tour à tour rouges et livides, roulent devant ses yeux qui s’emplissent de nuit...

Jacob Grotthauser est assis au chevet de Tornten. L’officier le voit très distinctement, car les voiles sont de nouveau tombés et la silhouette de l’ami d’enfance se dessine clairement devant ses yeux.

La main du malade repose dans celle du visiteur et Grotthauser, se tournant vers la fenêtre, près de laquelle se tient une forme mince et radieuse, s’écrie:

--Il s’éveille, miss Bolton!

La jeune fille s’élance, examine les traits du blessé et confirme gaiement:

--Oui, il revient à lui; quel bonheur pour nous tous.

Thor la presserait volontiers sur son cœur pour cette parole de compassion. Il l’enveloppe de regards tendres et se sent envahir de reconnaissance pour celle qui le soigne. Maintenant, elle pose sa blanche main sur le front tout enveloppé de linges et il éprouve, à travers les bandages, la douceur de ce contact qui répand en lui une chaleur bienfaisante et réconfortante, comme d’un bain.

--Nous reconnaissez-vous, interroge-t-elle de sa voix harmonieuse.

--Oh! il y a longtemps que je vous ai vue et sentie auprès de moi, répond-il avec effort; j’ai souvent voulu vous appeler, hélas! mes lèvres s’y refusaient. Mais, aujourd’hui, cela va mieux; je sens que le plus dur est passé.

--Sûrement! c’est aussi l’avis du docteur, affirme Grotthauser. La blessure de ta tête est en voie de cicatrisation et la lourde commotion qui t’a secoué s’atténue.

Tornten ferme les paupières et semble, pendant quelque temps, retomber dans une nouvelle léthargie. Mais, en réalité, il essaie de reconstituer les événements qui l’ont jeté sur ce lit de douleur. Il parcourt ses souvenirs, sans pouvoir dépasser le moment où, soulevant Fritz d’Unstett, il l’a poussé sur la rampe du balcon, se préparant à le précipiter dans le vide... Au delà, plus rien, comme si les faits qui suivirent eussent été rayés de sa vie.

Alors, il rouvre les yeux en scrutant les deux visages qui s’inclinent sur sa couche, il essaie d’y lire ce qu’ils savent de sa honte. Hélas! ses soupçons se confirment: Carry Bolton, gracieuse comme le soir qu’il la vit pour la première fois, rougit et Jacob Grotthauser détourne la tête pour éviter l’interrogation humiliée que pose le regard de son ami.

Ainsi, ils savent tout... tout!...

Mais l’industriel a vite dominé son embarras:

--Comment te trouves-tu, Thor?

--Si bien que je me lèverais volontiers pour sortir d’ici.

--Voilà qui, d’un coup, anéantirait toute la besogne du docteur et la mienne s’écrie Carry avec sollicitude. Il faut vous ménager, monsieur le capitaine.

--Me ménager! riposte-t-il plein d’amertume, pourquoi? pour ce que vaut cette misérable existence!

--Vous n’avez pas le droit de parler ainsi. Il y a, sur cette terre de souffrances, des êtres bons et loyaux qui vous chérissent.

Et, tandis qu’elle parle, son visage de vierge s’empourpre d’une nouvelle rougeur; entraînée par son ardeur, elle craint d’avoir trahi sa pensée. Lui, souriant, la menace du doigt.

Grotthauser ajoute:

--Et puis, la vie nous offre parfois des devoirs auxquels on peut s’attacher et qui apportent souvent plus de joie et de consolation que les hommes auxquels nous avons pu consacrer notre existence.

--Comme tu as raison, gémit le malade.

--Dans ces jours sombres, notre Patrie a besoin de tous ses enfants, car tout bras qui sait et peut travailler est indispensable, continue Grotthauser.

--Combien il vaudrait mieux s’en servir pour frapper, grince Tornten.

--Oh! non, surtout pas cela, sans quoi il n’y aurait plus de paix possible pour notre pauvre Patrie tourmentée. Plutôt supporter la honte. Celui-là aussi est un héros qui sait porter sa croix sans faiblir.

--Combien c’est vrai! Aussi, nous dévorons l’affront de cette paix.

--Elle n’est pas notre seule épreuve! Il s’est passé, depuis, des choses pires encore. Sais-tu bien, Thor, depuis combien de temps tu es dans cet hôpital?

--Non, j’ai perdu la notion du temps.

Grotthauser jette sur Carry un regard d’interrogation. Elle porte les yeux sur le calendrier qui pend entre les deux fenêtres au-dessus d’une petite table de laque blanche et répond avec embarras:

--Plus de trois mois.

Thor s’effare:

--Trois mois! répète-t-il sourdement.

--Oui. L’hiver est descendu sur la terre et Noël est proche, reprend Grotthauser, d’une voix altérée. Tu as reçu une violente blessure à la tête et tu es resté tout ce temps sans connaissance. La science du médecin t’a sauvé, mais ce sont surtout les soins dévoués de miss Bolton qui t’ont ramené à la vie.

--Comment pourrai-je les reconnaître? remercie avec une tendresse contenue le jeune officier qui soulève la main pour la donner à la vaillante fille.

--Vous ne me devez aucun remerciement, monsieur le capitaine, se défend-elle, en même temps qu’elle laisse tomber sa main dans celle du malade, sans rien faire pour esquiver la douce pression qu’il prolonge.

--Où est mon fils, s’informe-t-il alors, saisi d’une crainte subite.

--A la maison, sous bonne garde, rassure Carry.

Il hésite un peu, mais, enfin, cette question vient à ses lèvres:

--Et ma femme?

Carry se détourne, laissant à Grotthauser le soin de répondre.

--Elle a quitté Berlin et doit être à Munich.

--Bon, fait Tornten, tu m’en reparleras plus tard.

--Maintenant, il vaut mieux que je te quitte, s’inquiète l’industriel en se relevant. J’ai assez bavardé pour une première visite après des mois de syncope.

--Non, reste, je t’en prie, reste, implore Tornten, et Grotthauser se rassied docilement.

--Si tu crois être assez fort, essayons!

--Tu as encore à répondre à une foule de questions.

--Pose-les!

Carry Bolton a repris sa place à la fenêtre et regarde au dehors le jour ensoleillé qui brille sur la terre et envoie son rayonnement dans la chambre du malade. Environnée de cette douce lumière d’hiver, elle apparaît à Tornten quelque chose de surnaturel et de bienfaisant vers quoi s’élance tout son cœur.

Cependant, le désir d’apprendre ce qui s’est accompli dans l’univers durant son sommeil le détourne de cette contemplation. D’abord, lui viennent aux lèvres les questions qui le préoccupent le plus.

--Que raconte-t-on des événements dont j’ai été la victime? Dis-moi franchement, Jacob, ce que l’on en sait?

--Les initiés se doutent de tout, sans rien savoir de précis; pour les autres, c’est une énigme explique le vieil ami; mais l’attitude de ta femme autorise tous les soupçons, car elle est partie pour Munich avec Unstett.

--Je m’en doutais! D’ailleurs, passons sur le triste drame dont je suis le héros. Qu’importe une publicité plus ou moins grande? Ah! Jacob, que je conserve seulement mon fils!

--Qui pourrait te l’enlever?

--Elle!

--Elle ne l’osera pas! Et, tant que tu le voudras, Carry Bolton sera pour l’enfant une vraie mère.

Thor sent qu’il perd contenance; mais il ne veut pas cacher à l’ami qui l’a connu tout enfant ses sentiments et ses espoirs.

--Peut-être, fait-il avec un sourire, l’avenir attachera-t-il par des liens plus étroits Carry à mon enfant.

Grotthauser se réjouit:

--Ce serait bien le mieux!

Une petite pause vient, puis le blessé reprend:

--Tu ne me dis rien de la politique, pendant ces trois mois?

--Une honte nouvelle, Thor!

Le malade dresse l’oreille:

--De quoi parles-tu?

--Du procès de l’empereur à Londres!

--Ils ont donc osé le mettre en jugement? s’exclame l’officier de marine avec tant de violence que Carry se retourne et le regarde en hochant la tête, tandis que Jacob Grotthauser, effrayé, déclare:

--Tu vois, cela te fait mal! Je te raconterai tout cela un jour.

--Non, Jacob, il faut que je sache! Dis-moi la vérité... balbutia le patient.

Grotthauser hausse les épaules:

--Tous les Allemands la connaissent, après tout, et la plupart l’endurent; pourquoi te la cacherais-je? Le monde entier a vu ce spectacle et personne n’en est mort. Pourquoi ferais-tu exception?... Oui, ils l’ont emmené en Angleterre, ils l’ont traîné devant un tribunal composé de ses ennemis; ils lui ont fait son procès, dont il ne pouvait sortir autrement que coupable.

--Mon Dieu! Et que disent les Allemands?

--Le plus grand nombre frémit de fureur; mais il y a des misérables pour se réjouir.

--C’est toi qui parles ainsi, toi, un socialiste!

--Je ne parle pas du kaiser, mais de l’Allemand Guillaume de Hohenzollern, qu’on a jugé, et dans la personne duquel nos ennemis ont condamné tout notre peuple aux yeux de l’univers sans que le pays ait pu rien faire, absolument rien pour le sauver de cet affront.

--Donne-moi des détails?

Grotthauser reprend avec un douloureux sourire:

--Tout s’est passé comme nous l’avions prévu. Te rappelles-tu notre conversation dans le train?

--Je crois bien, entre Hanovre et Berlin.

--Ce que nous avions, à cette époque, envisage comme une hypothèse est devenu une triste réalité. Aucune opposition n’a prévalu, ni de la Hollande contre l’extradition du kaiser, ni d’une partie des peuples de l’Entente contre la mise en scène de ce honteux spectacle. On a conduit le banni en Angleterre...

--Comment?

--Oh! peu importe... avec les honneurs dus à un ennemi vaincu auquel on témoigne de l’estime. On nous a bien joués en sa personne! Pendant tout le procès, il est resté l’hôte du roi d’Angleterre, dans un petit château voisin de Londres. Cela n’a pas empêché de mettre tous les leviers en œuvre pour établir sa culpabilité. Quels mensonges n’a-t-on pas débités pour l’inculper, lui et l’Allemagne!

«Ni les menées de la dernière heure d’un Iswolski, auquel la pusillanimité de son tsar a servi d’excuse, ni l’aspiration de la France vers la revanche, ni la haine jalouse de l’Angleterre, ni le rôle de provocateurs joué par nos anciens alliés d’Italie, ni la désagrégation morale des Etats balkaniques, éternel obstacle à la paix en Autriche, rien n’a compté, ou plutôt tout a été artistement truqué, travesti, retourné contre nous. Au contraire, chaque parole que l’ex-kaiser a pu prononcer en public a été enflée et imputée à grief contre lui. Des actes, qui auraient été à sa décharge, ont été passés sous silence, tandis que des écrits étaient produits, dont la fausseté aurait été facile à prouver pour peu que l’un des juges s’en fût avisé.

«Et comme, malgré tout, de ces interrogatoires, qui durèrent plusieurs semaines, il ressortait clairement que Guillaume de Hohenzollern avait pu être un esprit ardent, enflammé, mais en tous cas pas un incendiaire, alors les misérables, violant une fois de plus le droit qu’ils s’étaient arrogé de juger un homme ne relevant en aucun façon de leur prétoire, proclamèrent que l’ancien empereur d’Allemagne, aidé de ses ministres et de ses généraux, avait voulu et causé la guerre et qu’il fallait le mettre hors d’état de nuire. L’Allemagne était visée et il ne lui restait que l’impérieux devoir d’accomplir les obligations du traité, comme ils nomment ce «chiffon de papier».

Thor de Tornten contemple son ami, l’esprit ailleurs, et se tait. Jacob Grotthauser continue:

--C’est en vain que le gouvernement allemand s’est opposé au procès et au jugement, en vain qu’il a réclamé la révision par une cour des neutres. Il nous a fallu supporter la honte de voir un des nôtres (peu importe que ce soit celui à qui nous devons demander compte de nos désastres) estampillé «malfaiteur» aux yeux de l’univers entier.

--Et que pensent de lui les Allemands? demande le blessé.

--Il a regagné une grande partie de l’amour qu’il avait perdu immédiatement après la guerre. On en a fait un martyr; c’était dangereux. Les religions se fondent sur les persécutions et la réaction, dans l’empire, n’a pas manqué de battre monnaie là-dessus.

--Exact! Et toi, Jacob, que penses-tu de lui?

--C’est un homme, Thor. Tu me l’as dit un jour et, depuis, je l’ai bien compris. Nous sommes tous des hommes exposés aux fautes et aux faiblesses, mais aussi doués du don le plus précieux que Dieu ait pu nous faire: la faculté d’agir. Il en a usé, celui qui fut jadis empereur de ce pays... et il a succombé.

«Honni soit tout Allemand qui pense autrement!

«Malheur à celui qui ne comprend pas que le plus grand affront fait à notre nation est dans l’impuissance où on l’a mise de défendre cet homme contre le jugement de ses ennemis!

«Mais aussi mille fois malheur à ceux qui peuvent songer à le rappeler en Allemagne en qualité d’empereur!

--Y a-t-il vraiment des Allemands qui y pensent?

--Oh! beaucoup! Tes pairs ont fait serment de le rétablir, Tornten.

--Non, plus mes pairs, Jacob, car je suis rallié à tes idées, proteste Tornten en tendant sa main largement ouverte, que Grotthauser serre d’une étreinte loyale.

--Et que va-t-on faire du condamné? reprend-il après un court répit.

--Ce n’est pas encore décidé. Il paraît que les alliés parlent de l’interner dans une île.

--Sainte-Hélène?

--Non, pas celle-là. Ils ont peur de faire naître des comparaisons entre l’empereur qui est mort sur ce rocher et celui qu’ils ont résolu de laisser périr aussi, loin de l’humanité.

--Comme ils calculent bien, gémit le blessé.

Et, soudain, il lui semble que tout recommence à tournoyer autour de lui, qu’un voile de nuages élève son brouillard entre lui et l’ami fidèle. Il peut encore jeter un dernier regard sur Carry Bolton, percevoir un appel que Grotthauser lance à la jeune fille et voir celle-ci accourir auprès de son lit.

Les derniers vestiges de sa connaissance ont sombré. Une seule image, heurtée, violente, persiste devant ses yeux, ou plutôt devant son imagination délirante: celle du kaiser, tel qu’il l’a vu en dernier lieu, à Amerongen, vieilli, la barbe longue et grise. Il lui semble que cet homme, auquel il tient par toutes les fibres de son âme, lui fasse amicalement un signe d’adieu, exactement comme lorsque, naguère, il avait pris congé de son souverain: «Et saluez pour moi la patrie, Tornten!» perçoit-il, mais pendant un court instant seulement, comme un cri de douleur qui s’enfle ensuite en un mugissement démesuré, ininterrompu, comme si tous les torrents de la cataracte de sang s’écrasaient à ses yeux sur un lit de rochers... Puis ce n’est plus que la nuit et son néant...

· · ·

--Alors, Tornten, te sens-tu assez fort pour entendre ce que j’ai à te dire? demande le comte Kammitz, qui tient aujourd’hui compagnie au blessé et l’examine avec un sourire amical.

--Crois-tu donc que je serai toujours inconscient? s’irrite le blessé, auquel il semble que Jacob Grotthauser vient de quitter la chambre pour laisser la place au comte.

--Il y a quinze jours que tu n’as repris connaissance.

Tornten regarde, tout décontenancé, le visage expressif de son ami:

--Ce n’est pas possible! fait-il.

--C’est malheureusement vrai. Demain, nous célébrons Noël.

--Déjà Noël!

--Oui, Tornten, et ce soir je pars chez ma mère, au château de Kammitz, près de Greifswald. Tu sais que je vais toujours passer cette fête auprès d’elle.

--Ta mère! s’écrie le blessé, effaré. Est-ce qu’elle vit encore?

--Rêves-tu, Tornten? Bien sûr que j’ai toujours ma mère!

--Je suis fou! Je croyais que tu l’avais perdue: j’ai probablement rêvé que tu étais allé à son enterrement.

Le comte a un sourire contenu.

--Ce sont, mon cher ami, les hallucinations du délire. Ma mère, grâce à Dieu, vit toujours et se réjouit autant de mon arrivée que moi de l’aller retrouver. C’est si beau chez nous!

--Oh! oui, que ce doit être beau! soupire le lieutenant de vaisseau.

Et sa pensée évoque le paysage mélancolique de son bien de famille, en Schleswig, le manoir paternel et le parc sous la neige, les fenêtres brillamment éclairées dans cette nuit de Noël, pour le réveillon traditionnel, autour du sapin illuminé et chargé de girandoles. Il revoit encore l’aimable figure poupine de sa tante Marie, à laquelle il doit la joie de tant de fêtes semblables. Des larmes emplissent ses yeux et il se détourne pour les cacher à Kammitz.

Mais, soudain, une angoisse l’étreint:

--Où est miss Bolton? s’enquiert-il, tandis que disparaît la précédente image devant la radieuse évocation de la jeune Anglaise, qui, de plus en plus, emplit son cœur.

--Elle est allée chez toi, pour les préparatifs de Noël. Ton fils va venir passer la soirée auprès de toi.

L’âme de Tornten s’emplit de joie; il rit comme un enfant en présence de quelque chose qui l’enchante et le surprend.

--Ah! si seulement je pouvais être bientôt sur pied! regrette-t-il ensuite.

--Cela ne saurait tarder. Un homme qui rit comme toi ne reste pas longtemps au lit, réplique le camarade. Le docteur pense que d’ici à quelques semaines tu seras rétabli. Ton malheureux crâne en a vu de cruelles, mais il est recollé maintenant.

--Donne-moi donc de tes nouvelles, de celles des amis, prie le malade.

Kammitz hausse les épaules:

--Ce sont des rois détrônés.

--Ne se consolent-ils pas?

--Est-il possible de se consoler? Chaque jour nous rappelle le passé. On reste officier de marine sous l’habit bourgeois. Hélas! ex-officier, faut-il dire. Si cela doit continuer, je me retire sur mes terres pour les faire valoir.

--Si cela doit continuer? Y a-t-il des chances que cela ne continue pas?

--Oui, il se trouvera des hommes déterminés pour fomenter un changement.

--De quoi et comment?

--De la situation actuelle! Crois-tu, par hasard, que le kaiser soit vidé, fini une fois pour toutes?

--Sûrement, mon cher. Ne nourris donc pas de vains espoirs qui ne te préparent que désillusions!

--Que tu penses, fait le comte en riant presque méchamment. Moi, je crois le contraire.

--Alors, le kaiser, que dit-on de lui?

--Il part de Liverpool ces jours-ci.

Thor tressaille:

--Il part, répète-t-il d’une voix sourde. Pour où?

--En captivité!

--On a donc pris une décision? Où vivra-t-il désormais?

--Vivre! s’écrie Kammitz.

Et son doux visage d’homme réfléchi se durcit jusqu’à devenir un masque de haine.

--Tu parles comme nos ennemis. Mais, moi, je dis que ce sera pour lui, cet exil, une mort de tous les instants.

--Où l’exilent-ils?

--A Juan-Fernandez.

--L’île de Robinson?

--Elle-même.

Pendant quelques minutes, on n’entendit, dans la chambre blanche, que la respiration un peu oppressée des deux hommes.

--Et quelles sont les considérations qui ont guidé ce choix? demande Tornten lorsque l’émotion lui permet de parler.

--La distance de notre patrie allemande, où des millions de partisans restent au proscrit; les facilités de surveillance qu’offre cette île, qui ne présente qu’un seul mouillage permettant d’atterrir, et enfin le désir manifesté par le roi d’Angleterre de voir adoucir l’exil de l’ex-kaiser. Le cousin d’outre-Manche a fait aménager pour l’impérial banni, dans l’île de Mas-a-Tierra, déjà défrichée par d’anciens colons, une habitation sur l’élégance et le confort de laquelle les journaux anglais sont intarissables, tandis qu’ils sont muets sur les conditions d’isolement.

--Comme il va souffrir là-bas! Comme il va regretter sa patrie! se lamente Tornten dans une sourde angoisse.

--Dieu veuille que cela ne dure pas longtemps! répond le comte Kammitz avec intention.

--Et qui pourrait le faire cesser? La mort!

--Ou la vie!

Le malade ne comprend plus les paroles de son ami. La douleur, de nouveau, la torture. Il sent qu’il atteint encore une fois les limites de ses forces.

--Ménage-toi, entend-il encore lui dire la voix de Kammitz. Chaque parole te fatigue.

--Non, je veux répondre... essaie de crier Thor.

Mais la faiblesse le terrasse. Il croit sentir que Kammitz a saisi sa main; mais, du même coup, l’image et les propos du visiteur ont disparu.

Et tout sombre dans la nuit...

· · ·

--Souffres-tu encore, papa?

--Non, mon petit. De te savoir auprès de moi, je me sens fort et délivré de tout mal.

Le jeune Otto s’est blotti au bord de la couchette. Thor a passé son bras autour du corps de l’enfant et l’attire tout près de lui. Tous deux contemplent l’arbre de Noël autour duquel Carry s’empresse.

C’est le soir. Thor pense encore à sa maison, mais cette fois le point de vue est différent. Il est à l’intérieur, au chaud, tandis que dehors s’étend le manteau immaculé de neige et brille l’étoile du berger. Auprès de lui veillent son fils et cette jeune fille qui a pris une si grande place dans son cœur; car il ne peut plus y avoir de doute: il aime Carry Bolton. Un charme émane d’elle, auquel il ne peut et ne désire d’ailleurs se soustraire; c’est le charme qu’elle tient de sa grâce et de sa bonté.

--Où est maman? fait soudain le garçonnet, à voix presque basse, comme s’il eût compris qu’il ne fallait pas en parler tout haut.

C’est un coup de poignard au cœur de Tornten, qui presse plus fort contre lui le souple corps d’enfant.

--Ta mère est morte, mon fils, explique-t-il après une courte hésitation.

Le petit Otto se met à pleurer silencieusement. Thor cherche à le consoler, mais les larmes redoublent. Carry accourt, et, riant gaiement, saisit dans ses bras l’enfant et le soulève.

Les lumières de l’arbre de Noël scintillent et ont tôt fait de détourner l’attention de l’enfant et de lui faire oublier les paroles de son père. Les mains du petit se tendent vers l’étincelante parure d’argent du sapin symbolique, tandis que ses yeux et sa bouche rient d’une joie débordante.

Carry porte le jeune garçon jusqu’à la table, où se dresse l’arbre enchanté et l’y pose en lui montrant toutes les richesses que le bonhomme Noël a apportées: depuis le cheval à bascule jusqu’à la boîte de chocolats fondants.

Il prend chaque objet, le porte sur le lit de son père et le contraint d’admirer.

--Vois, papa, comme ce pantin gigote! Il ressemble à ces soldats de plomb de France que tu m’as rapportés de ta dernière visite au front! Vois donc, papa, miss Bolton qui traîne l’automobile dont elle m’a fait cadeau. Comme ça court sur le plancher.... On dirait une grande! L’année prochaine, tu m’en donneras une vraie, n’est-ce pas, petit papa!

--Tout ce que tu voudras, mon petit homme, acquiesce Thor en regardant son fils avec un sourire heureux.

--Le petit Jésus a aussi apporté quelque chose pour vous, monsieur le capitaine, fait Carry qui se tient près du lit, le visage empourpré, un petit paquet à la main.

Le jeune Otto court maintenant derrière le jouet qui roule par la chambre.

--Asseyez-vous donc près de moi, miss Bolton, invite Tornten ému, et montrez-moi ce que l’enfant Jésus me destine!

--Oh! bien peu de chose, répond l’Anglaise en s’exécutant.

Elle ouvre le paquet, qui laisse voir un coffret recouvert d’une soie grise sur laquelle se dessinent les armes de Tornten. Le couvercle cache, précieusement rangés, des cigares bagués d’or.

--Qui a fait cela? demande Tornten, content comme un collégien, en fermant la boîte et regardant l’écusson, cette image d’un fier coursier franchissant deux tours.

--C’est moi qui l’ai brodé pour vous.

--Où en avez-vous trouvé le loisir, Carry? Elle tressaille, car il l’a appelée par son prénom.

--Vous êtes resté si longtemps privé de toute connaissance, monsieur le capitaine! Que pouvais-je faire quand les heures succédaient aux heures et que je demeurais auprès de vous, inoccupée?

--Vous pensiez donc toujours que je me rétablirais?

--Oh! oui... toujours!

--Que fais-je ici? Je gis là, devant vous, les mains vides, sans rien pouvoir vous offrir en reconnaissance de tout le bien que vous nous faites à moi et à mon fils.

--Il suffit à mon bonheur de ne pas quitter le petit.

--Et moi, vous me quitteriez volontiers? s’offense-t-il.

Carry baisse les yeux.

--Oh! pas volontiers!

--Alors, je sais ce que le petit Noël a apporté pour vous, miss Bolton.

Elle le regarde en face, sans comprendre où il veut en venir.

--Ne souhaitez-vous pas, miss Bolton, un mari qui serait tout à vous et auquel vous appartiendriez entièrement?

--Je... je ne comprends pas, défaille la jeune fille, dont l’embarras est extrême.

Il saisit sa main, l’attire à soi, de sorte que son visage domine le sien, et la regarde au fond de ses yeux bleus:

--Carry, murmure-t-il tendrement, dites un mot et vous serez ma femme, la seconde mère de mon Otto.

--Mon Dieu! balbutie-t-elle au comble de l’émoi.

Mais dans ses yeux clairs brille une flamme qui trahit sa joie et ne laisse aucun doute à Tornten sur son bonheur. Et, soudain, la douce tête s’abaisse et leurs lèvres s’unissent en un premier baiser d’amour.

--Je t’aime tant! dit-il, défaillant d’émotion.

--Je t’aime, répond-elle, depuis le jour où je t’ai vu pour la première fois.

Ils se séparent à regret, car voici Otto qui s’approche du lit:

--Mademoiselle, tirez-moi mon automobile, exige-t-il.

--D’abord, donne à miss Bolton un bon baiser pour la remercier, s’écrie le père.

Carry, toute joyeuse, se penche sur l’enfant, lui passe son bras autour du corps et l’élève jusqu’à elle pour l’embrasser dans un élan passionné; puis elle se prend à pleurer, car ce qu’elle vient de vivre dépasse ses forces.

Cependant, l’enfant toujours sur les bras, elle s’approche de l’arbre embrasé et se met à souffler les bougies.

--Pourquoi nous prives-tu de la joie des lumières? s’étonne le blessé.

--Il est tard pour votre fils, monsieur le capitaine.

--Dis-moi «tu».

--Je veux bien, puisque cela te plaît. Il faut que je reconduise le petit à la maison. Après, je reviendrai te tenir compagnie jusqu’à ce que le sommeil ferme tes yeux.

--Comme ce sera triste pour moi d’être si souvent seul!

--Dois-je envoyer la garde qui me supplée à l’ordinaire?

--Non, pas cela, pas d’étrangers! Dans de pareils moments, il faut rester entre soi.

Elle le menace encore du doigt et sourit sous ses larmes, puis elle s’approche du lit, portant toujours Otto qui se refuse à quitter son père. Mais ce dernier signifie à la jeune Anglaise qu’il est vraiment trop tard pour faire veiller l’enfant plus longtemps. Avant de quitter la pièce, Carry embrasse encore une fois tendrement le malade, au grand étonnement du petit. Cela fait rire l’officier, et la jeune fille fait écho dans une joie qui sèche ses dernières larmes.

Enfin Carry et l’enfant se sont éloignés. Thor de Tornten demeure livré à ses pensées. Il regarde vers la fenêtre, dont les rideaux sont soigneusement tirés; mais il semble qu’une double vue lui dévoile, par delà les lourdes tentures, le paysage d’hiver qui se déroule dans la rue. Il aspire vers l’action; ce long alitement est une souffrance pour son esprit indépendant, amoureux de la nature et du grand air et qui ne prise rien au-dessus de la mer, libre en son immensité.

Ses pensées appellent des visions plus lointaines aussi. Il a sous les yeux le kaiser et l’imagine comme un père dont la souffrance s’étend à ses enfants. La joie conçue dans cette heure que Thor vient de vivre semble comme effacée par cette nouvelle tristesse. Car il aperçoit dans l’ambiance du moment présent l’homme qu’il chérit et pour lequel il tremble: la petite couchette à bord du navire qui le conduit en exil! Célèbre-t-on seulement la fête, traditionnelle et joyeuse, de Noël, sur ce bâtiment? Et comment pourrait-elle être joyeuse pour l’âme pieuse de Guillaume de Hohenzollern, qui, certainement, en cette nuit, oublieux de son propre destin, appelle sur la patrie qui s’éloigne la bénédiction céleste.

Au cours de ces pensées qu’évoquent en son âme de junker l’atavisme et l’éducation, Thor est soudain troublé par le bruit d’une porte qui tourne doucement sur ses gonds, tandis que ses yeux lui montrent l’image d’une femme de haute taille qu’ils sont impuissants à reconnaître sous les voiles épais qui la couvrent.

Mais la femme a rabattu les crêpes qui cachent son visage et les lèvres de Tornten profèrent un cri d’horreur qu’il n’a pu retenir.

--Toi! Tu as osé!...

En effet, c’est Ilse qui s’approche lentement du lit où son mari est allongé, le bras étendu pour repousser l’apparition détestée.

Elle est pâle comme la mort. Dans ses yeux vacille la même terreur canine que Thor y a lue, naguère, lorsqu’il l’avait jetée de côté pour s’élancer sur son amant, le capitaine de cavalerie d’Unstett. Elle reste un moment irrésolue devant la fureur que lui oppose l’accueil de l’époux outragé.

--Thor, pardonne-moi! implore-t-elle en se laissant tomber à genoux à quelques pas du lit, les mains jointes comme dans la ferveur d’une prière.

--Moi! te pardonner! hurle Thor, qui se soulève péniblement. Non... non... Tu as irrévocablement détruit tout ce que j’éprouvais pour toi. Tu as repoussé de toi ton fils et ton mari! Pour nous deux, tu es morte... morte!

Il ne peut plus parler et s’effondre de nouveau.

La femme, alors, se lève et, courant à la couche, se jette aux pieds de son mari, embrasse sa main.

--Thor! ce ne peut être ton dernier mot! Tu m’as aimée, tu me l’as dit! Est-ce que tout cela peut ne plus exister?

--Morte!... répète-t-il seulement.

Mais il est impuissant à dégager sa main et à se libérer de cette présence qui exaspère sa rancune.

--Alors, au lieu de l’amour, la haine?

--La haine! geint-il.

Aussitôt la voix de la femme s’altère. Elle abandonne la main qu’elle pressait et son regard se fait cruel:

--Eh bien, soit, la haine! J’aime mieux cela!

--Tu ne m’apprends rien après ce que tu as fait!

--Oui, je te hais et je te maudis. Quant à mon fils, il est à moi seule...

--Non, il m’appartient.

--Tu es trop faible pour le défendre contre moi. Je te préviens, rien ne me coûtera pour te l’arracher.

--A moi, peut-être pourrais-tu le voler, réplique aussitôt l’officier dans un désir de vengeance; mais pas à l’autre, sa seconde mère...

--Qui cela?

--Celle que j’aime!

--Qui?... Je la connais?

--Tu la connais. Tu lui as parlé tous les jours quand tu étais encore la mère de mon fils.

--L’Anglaise?

--Elle-même, Carry Bolton, qui sera ma femme dès que notre divorce sera prononcé.

--Je vous hais tous les deux et vous anéantirai, grince la jeune femme dans l’échevellement de ses boucles brunes, tandis qu’elle se redresse et s’éloigne du lit de Tornten. Quant à l’enfant, il m’appartient; je le tuerai plutôt que de vous le laisser.

--Infâme! rugit le malade en arrachant le drap qui couvre son corps affaibli et se dressant soudain, mû par l’horreur et par la crainte.

Il voudrait défendre les deux êtres qui lui sont chers, mais ses forces le trahissent; l’élan qui l’a précipité contre sa femme se brise; ses jambes fléchissent sous lui; il s’abat à la renverse et, dans sa chute, sa tête frappe lourdement le plancher...

Il ne sent plus rien... ne voit plus rien...

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