‹ La débâcle impériale: Juan FernandezChapitre 6 sur 9 · VI

VI

Mais il ne se prolonge que pendant quelques instants, ce silence angoissant qui s’est étendu tout autour de l’île de Robinson, sur la mer comme sur le rivage. Bientôt, de nouveaux bruits s’élèvent, qui plongent dans la terreur les passagers de la petite embarcation.

Des soldats apparaissent sur la plage. Ils ont dû trouver le cadavre du sergent auprès du jeune Allemand agonisant, car ils poussent des clameurs furieuses qui ricochent sur les vagues et viennent retentir de toute leur puissance aux oreilles des fugitifs.

Presque au même instant, un grondement sourd se fait entendre dans le lointain: un coup de canon, et, coup sur coup, deux nouvelles détonations ébranlent l’atmosphère et font connaître que l’alarme a été donnée à la garnison de Mas-a-Tierra.

--Tout est perdu, pense Tornten.

Encore tout secoué par les événements qu’il vient de vivre, il a pris machinalement la barre de l’embarcation, et la dirige, sans trop savoir ce qu’il fait, à travers les brisants, vers la haute mer.

Autour de lui, parmi les souffles cadencés des rameurs, il perçoit des sanglots et s’avise que deux hommes, auprès de lui, trouvent des pleurs pour Paul de Walding. L’un, le frère du jeune marin, a beau serrer les dents: il ne peut retenir les larmes qui coulent le long de ses joues; l’autre est le kaiser, qui sanglote en silence, le visage abîmé derrière l’écran de ses mains.

Peut-être ressent-il plus vivement cet avertissement du sort qui marque, par une mort d’homme, son premier pas vers la liberté. Thor a eu cette même pensée et ce mauvais présage l’a fait frémir.

Mais l’officier ne perd pas son temps en vaines réflexions. Les événements l’entraînent dans leur tourbillon. En ce moment, les Français et d’autres troupes venues à leur renfort ont ouvert le feu sur les fugitifs, mais sans dommage pour les passagers de la baleinière. Ceux-ci ont gagné le large et sont désormais invisibles aux tireurs, qui tiraillent au jugé. De temps à autre, une balle perdue ricoche et siffle près de l’embarcation; mais aucune n’a atteint ni le kaiser, ni ses libérateurs.

Pourtant, la nuit s’anime de toutes parts, trouée par les flammes des projecteurs qui couronnent les crêtes sombres de l’île et dont les faisceaux lumineux se mettent à fouiller l’étendue. Des feux s’allument aux flancs de tous les navires de la flottille de surveillance et glissent vers la mer.

Il n’y a plus de doute, la poursuite de l’évadé et de ses complices est menée activement.

D’autre part, Tornten concentre en vain ses regards anxieux pour retrouver sur les flots l’emplacement du submersible, dont il n’aperçoit pas encore le signal qui a été convenu, tandis que là-bas, à l’horizon, se tend déjà le voile d’imprécise clarté qui précède le jour. Jusqu’à présent, l’obscurité de la nuit, qui ne cède pas encore, protège leur fuite; mais déjà les premières lueurs du soleil levant commencent à baigner l’orient.

Les sauveteurs, se dirigeant sur le halo lumineux qui commence d’émerger, voguent sans échanger une parole, car le vent souffle en tempête et leur coupe presque la respiration. Ils jettent des regards désespérés sur les projecteurs et les navires des poursuivants, que chaque instant rapproche. Sur le littoral, tout est rentré dans le calme, car les soldats ont dû constater que les fugitifs échappent à leurs atteintes.

--Tornten, le feu rouge! crie Sellenkamp.

L’officier sent sa poitrine dégagée du poids qui l’oppressait; c’est le signal de Kammitz, le fanal rouge indique aux rameurs la direction à suivre. Au moins, maintenant est-on sûr d’arriver au croiseur... Mais ensuite?

En effet, à bâbord, où s’ouvre la baie de Cumberland, seul mouillage praticable de Juan-Fernandez, plusieurs navires font force vapeur, cherchant à couper la route aux fuyards, tandis que leurs projecteurs en activité incessante menacent à chaque instant de repérer le sous-marin. Une lutte s’engage entre l’équipage de la baleinière et les navires de poursuite à qui atteindra le premier son but.

Thor pense un moment à relever l’aîné des Walding, qui donne des signes de lassitude; mais il y renonce quand il s’est rendu compte qu’un changement de rameur en pleine course ne peut que compromettre la vitesse. Aussi le lieutenant de vaisseau se contente-il de gouverner droit sur le fanal rouge pour éviter à ses camarades toute dépense inutile de leurs forces.

Quelques minutes s’écoulent encore, puis un appel très proche, venant du pont du submersible, arrive aux oreilles de Tornten. C’est la voix du comte Kammitz.

--Activez, les amis, avant qu’il soit trop tard, crie-t-il par-dessus l’étendue d’eau qui les sépare.

--Nous arrivons!... Nous arrivons!... répond Tornten.

Les rameurs donnent leur dernier effort, mais déjà l’éclat de l’un des projecteurs tombe directement sur eux, illuminant la mer jusqu’en ses profondeurs. L’équipage de la barque en est tout aveuglé, mais le pilote sait qu’il n’y a pas encore de danger, qu’ils ne sont pas encore découverts. Il connaît trop les effets des recherches de nuit par projecteurs, les ayant éprouvés si souvent pour son propre compte, quand, au cours de ses croisières de représailles sur le littoral britannique, il était pourchassé par les gardes-côtes.

En revanche, la clarté soudaine a eu, pour Tornten et les siens, au moins un bon résultat en leur montrant, à la faveur de l’éclairage fourni par l’ennemi, l’étrave de leur croiseur dans leur voisinage immédiat. Encore quelques coups d’aviron et la baleinière se range le long de la muraille. Sellenkamp saute le premier à bord; le kaiser le suit et, derrière eux, grimpent tous les autres.

--A couler bas la baleinière! commande Tornten. Il ne faut pas qu’elle tombe aux mains des ennemis et il est trop tard pour la rentrer.

Chacun sait qu’il faut agir vite et résolument. Tandis que Sellenkamp et Unstett se mettent à démolir le fond de l’embarcation à coups de hache, Kammitz s’empresse auprès du kaiser. Il se présente sommairement; le fugitif de Juan-Fernandez lui tend la main et tous deux s’engagent dans l’escalier de la descente.

Le survivant des Walding sanglote, appuyé à la rambarde. Le deuil de son frère semble l’affecter plus douloureusement maintenant qu’il a rempli sa tâche. Mais Thor s’approche et par de bonnes paroles, tente de le consoler; il lui affirme que toute chance n’est pas perdue de retrouver ce frère vivant et le persuade de se mettre lui-même en sûreté.

--La baleinière est coulée, rend compte Sellenkamp, tandis que Heinz de Walding obéit aux objurgations de Tornten.

--En bas et en plongée! ordonne le lieutenant de vaisseau.

Sellenkamp et Unstett disparaissent dans la trappe, et Thor se dispose à les suivre. Il n’est que temps de mettre entre son navire et les poursuivants la protection des profondeurs marines. L’un des navires de surveillance, dont le projecteur balayait tout à l’heure la côte, est à peine éloigné de deux cents brasses et arrive très vite sur le croiseur sous-marin. L’officier perçoit déjà le travail des machines et les commandements du pont.

Mais au moment où Thor va atteindre l’écoutille, le pinceau lumineux que le projecteur promène sur la mer depuis l’île de Robinson jusqu’au large arrive droit sur le croiseur et, avant que l’officier ait pu s’en rendre compte, l’appareil s’immobilise précisément sur le point où se trouve le navire des fugitifs.

La lumière inonde la coque du sous-marin, le kiosque et l’homme isolé qui se tient sur le pont, paralysé par l’épouvante. Il lui semble que l’aveuglant faisceau le traverse de part en part et transperce également sa pauvre tête douloureuse. Il ferme les yeux et attend le malheur.

Un temps s’écoule. Les battements des machines deviennent plus distincts à mesure que la catastrophe approche; mais l’ordre de se rendre, que Thor redoute, ne se fait pas entendre. Et cependant un jet de vapeur siffle tout près du submersible.

L’ennemi est là.

Thor ouvre les yeux et contemple, surpris, le majestueux bâtiment qui passe. C’est un torpilleur de haute mer. Mais, déjà, son projecteur, abandonnant le large, balaie de nouveau le littoral comme si l’on voulait détourner du navire des fugitifs l’attention des autres poursuivants.

Puis l’étranger glisse, comme une ombre, devant Tornten et son submersible. Mais il n’est pas silencieux comme le vaisseau-fantôme. L’appel puissant d’un porte-voix rugit et apporte distinctement aux oreilles de Tornten ce salut:

--Farewell!

Ce sont les Américains!

Le commandant du sous-marin, rassuré et joyeux, s’élance par l’écoutille et boulonne soigneusement la trappe derrière lui.

· · ·

Plusieurs heures se sont écoulées.

Depuis combien de temps Tornten est-il au périscope? Il ne peut s’en rendre compte lui-même. Peut-être s’est-il endormi dans le trop confortable fauteuil que les constructeurs américains du submersible ont placé à côté du tube périscopique. Thor ne le croit pas, et cependant il aurait pour excuse d’avoir assuré pendant de longues heures, et sans relève, un service sévère.

Il lui semble qu’un moulin tourne derrière son front. Les pensées qui tourbillonnent en son cerveau ne parviennent pas à se coordonner et parfois même il lui semble qu’il perde de nouveau entièrement connaissance.

A l’aide du périscope, il scrute la surface de l’océan qu’inondent à présent les rayons du soleil levant. Aussi loin que sa vue s’étende, rien ne se montre qui puisse lui causer une inquiétude.

Par intervalles, une voile paraît à l’horizon, pour disparaître presque aussitôt.

--Tous ces caboteurs se dirigent vers Valparaiso, pense Tornten, tandis que lui-même fait route droit à l’est afin de trouver, à la faveur de la nuit, un mouillage dans n’importe quelle crique du littoral.

De la sorte, il n’est pas sûr d’atteindre le point indiqué par les Américains; mais il a été convenu avec ces derniers qu’en pareil cas on laisserait le navire sous la garde de deux des domestiques et qu’on irait ensuite à Valparaiso renseigner le consul des Etats-Unis sur la position exacte du croiseur. L’objectif du voyage présente en effet un tout autre intérêt que ces détails d’exécution.

Mais que sont devenus les poursuivants? Cette question ne cesse de tourmenter l’officier, qui s’ingénie en vain à y trouver une solution satisfaisante. Aucune donnée sur la flottille de surveillance, qui a dû cependant faire tous ses efforts pour s’assurer du kaiser et de ses fidèles.

Peut-être les habiles associés des libérateurs ont-ils réussi à dérouter les alliés en les trompant sur la direction de la fuite. Il n’est pas d’autre explication plausible à ce miracle apparent. L’œil des Etats-Unis veille encore aujourd’hui sur Guillaume de Hohenzollern et ses officiers.

Tornten n’en sait pas plus long sur ce qui se passe au-dessous de lui, dans les flancs du navire. Il sent seulement que tous sont à leurs postes, car chacun de ses ordres est exécuté sans délai comme sans erreur. Tout marche à souhait et chaque brasse que la fine coque du sous-marin gagne vers la côte confirme le capitaine dans l’espoir d’atteindre sans encombres l’objectif visé.

Cependant l’officier a l’impression de n’avoir, depuis de longues heures, aperçu aucun de ses compagnons. Ils semblent disparus, abolis, et il peut se croire seul parmi l’immensité infinie dos flots.

Mais quelqu’un monte l’étroite échelle qui conduit de l’intérieur à la tourelle.

Thor prête l’oreille et croit entendre Rittersdorf et Kammitz qui s’entretiennent à voix basse. Puis la physionomie un peu troublée du baron apparaît dans l’étroite coupole, près du périscope, parmi les engrenages, les clefs et les leviers, tandis que les traits fins de Kammitz, qui a un rire un peu contraint, se haussent au niveau du commandant.

--Bonjour, Tornten, dit Kammitz, qui serre la main de son ami. Tout est en ordre?

Il est toujours revêtu de la combinaison bleue maculée d’huile. Rittersdorf n’est pas moins repoussant. Il salue aussi le colosse blond assis au périscope. L’un à droite, l’autre à gauche de Thor, ils l’encadrent et attendent sa réponse. Elle ne tarde pas:

--Cela va mieux que je n’aurais osé l’espérer. J’avoue même que cette mer déserte m’inquiète un peu. On dirait qu’on l’a balayée...

--Le balai américain, plaisante Kammitz.

--Oui, ils ont bien fait les choses, les Yankees! Et quoi de neuf?

--Rien du tout, s’empresse de répondre Rittersdorf avec une précipitation inaccoutumée.

--Où est le kaiser?

--En bas, dans la cabine. Les autres sont occupés.

--Pourquoi n’ai-je pas vu Grotthauser?

Les deux camarades se taisent. Enfin Rittersdorf répond avec vivacité:

--Je crois qu’il aide Sellenkamp aux moteurs.

Un instant de silence succède que Tornten met à profit pour donner un tour de périscope, toujours à la vaine recherche d’un danger possible. Lorsqu’il s’est assuré qu’aucun navire n’est visible dans le champ de son appareil, à perte de vue, il se tourne vers ses camarades et s’écrie:

--Si nous continuons comme cela, demain au petit jour nous serons en vue des côtes.

--Ou...i!... Ou...i!... fait Kammitz en traînant les syllabes. Si nous continuons comme cela!

--Qui peut nous en empêcher? continue Tornten qui commence à s’échauffer. Nous gouvernons droit sur notre but.

--...sur ton but, Tornten!

Le lieutenant de vaisseau, surpris, regarde son ami:

--Mon but? Eh! n’est-ce pas le vôtre?

Un temps d’arrêt précède la réponse, faite d’une voix tranchante par Rittersdorf:

--Non, ce n’est pas le nôtre.

--Que voulez-vous dire, Rittersdorf?

Et Thor regarde son camarade dans les yeux.

--Que nous venons de décider de modifier notre itinéraire, réplique le baron.

Un soupçon commence à germer dans le cerveau de Tornten et se transforme instantanément en une certitude. Il n’a eu qu’à porter les yeux sur le visage embarrassé du comte Kammitz pour savoir à quoi s’en tenir.

--Vous ne voulez-vous plus aller en Amérique du Sud?

--Non, répond son ami avec arrogance.

--Et vous voulez aller...

--En Allemagne!

--Ce n’est pas possible!

--Et pourquoi?

--Ce serait un manque de parole à l’égard des Américains et... une trahison envers Grotthauser et moi-même. Rappelez-vous vos promesses de jadis.

--A cette époque, nous agissions sous la contrainte, réplique Kammitz qui devient presque menaçant. Nous voulions obtenir ton concours... et nous le devions, car, sans toi, l’entreprise était impossible. Il ne nous restait pas d’autre alternative que de t’abuser sur nos projets. Mais, réfléchis, Tornten, et rends-toi à nos raisons. Ne nous oppose pas de résistance, car nous sommes résolus à la briser.

--Alors, toi aussi, tu me montres le poing? se fâcha le lieutenant de vaisseau.

Kammitz redevient plus doux et tente des paroles conciliantes auxquelles il donne le ton de la cordialité.

--Cède, Tornten! Ne te mets pas en travers d’une décision que tous, à bord, ont adoptée, à une exception près.

--Et cette exception?

--C’est ton ami Grotthauser.

--Vous l’avez donc entretenu de vos desseins?

--Nous l’avons mis au courant, comme nous le faisons pour toi, en l’invitant à se joindre à nous. Il n’a pas cédé.

--Cela ne pouvait être autrement. Un homme d’honneur ne cède pas aux erreurs d’autrui!

--Diable! Je n’accepterai pas plus longtemps ces façons de parler, laisse échapper Rittersdorf, qui a écouté en blêmissant la conversation des deux amis. Nous ne sommes ni des traîtres, ni des hommes de mauvaise foi. C’est nous qui sommes restés dans le droit chemin au lieu de nous laisser endoctriner par un ennemi politique de notre kaiser. Pensez-vous vraiment, Tornten, que nous avons tiré l’empereur de Juan-Fernandez, que nous avons donné la vie précieuse de l’un de nous et risqué les nôtres pour le jeter ensuite aux mains des Américains?

--Mais c’est une folie que vous imaginez-là, balbutie Tornten, ému de la violence du baron. Songez aux conséquences...

--Pas un mot de plus! gronde Rittersdorf.

--Pourtant... pourtant... fait Kammitz. J’ai le désir de gagner à notre cause le camarade Tornten. Il faut à tout prix qu’il soit avec nous.

--Qui n’est pas avec nous est contre nous! tranche Rittersdorf.

Kammitz lui fait signe de se taire. Il obéit, mais à regret, et il n’échappe pas à Tornten que son camarade a des mouvements de colère et d’impatience qu’il peut à peine réprimer. Le colosse blond, toujours à son périscope, ignore la crainte; il en éprouve d’autant moins à ce moment qu’il ressent à l’égard de ses camarades quelque chose qui est peut-être du mépris, à coup sûr de la pitié. Car Rittersdorf et les autres officiers obéissent certainement à une direction qui s’est insinuée à bord, parmi ces prétoriens de l’ancien régime, à dater du moment où, le kaiser étant parmi eux, ils se sont vus libres sur l’océan libre et qui offre toutes les possibilités.

--Il faut nous comprendre, Tornten, reprend Kammitz persuasif. Nous ne voulons pas te forcer la main, pas plus qu’à Grotthauser. Vous avez contribué, avec nous, à faire évader le kaiser de Juan-Fernandez; vous pensez votre devoir envers lui rempli. Mais, nous autres, à ce bord, nous sommes d’avis de le libérer aussi de la tutelle des Américains et considérons que notre devoir le plus sacré est de le ramener sur le sol prussien. Au moins, devons-nous tenter l’expérience de rendre à la patrie, par cette restauration, le vieux bonheur qui s’est toujours attaché à la maison des Hohenzollern et que, seule, la guerre mondiale a pu ébranler.

--L’ancien bonheur! murmure Tornten avec....

--Oui... le bonheur d’autrefois! s’écrie le comte en relevant au passage l’interruption du camarade. Il viendra se réinstaller au foyer de l’Allemagne si les fidèles se groupent autour de notre Haut Seigneur et l’élèvent sur le pavois. Crois-moi, Tornten, en définitive, toi aussi tu te laisseras convaincre, toi aussi...

--Jamais... jamais!... tranche net l’officier.

--Ne crois pas cela; tu ne jouis pas plus que nous d’un regard sur l’avenir; ne t’oppose pas, tu n’en as pas le droit, à notre initiative. Pense que de ta résolution peut-être dépend le salut du Vaterland.

--C’est bien parce que je le sais que je vous conjure, Kammitz et vous tous, d’abandonner vos projets. Contentez-vous de ce que vous avez obtenu.

--Non!

--Pensez à la guerre civile inévitable!

--Billevesée de ceux qui veulent à tout prix empêcher un retour de l’empereur.

--Pensez à l’ennemi, à ce qu’il fera sitôt que le kaiser reparaîtra en Allemagne.

--Alors, l’ancien génie se réveillera et nous rendra notre puissance.

--Vous êtes tous des aveugles! clame Thor désespéré. Et plus aveugle que tous encore celui-là même que vous voulez replacer sur le trône.

--Nous avons eu pourtant de la peine à le persuader de la nécessité de son rapatriement, avoue Kammitz--ce qui lui vaut un regard furieux du baron Rittersdorf.--Mais il a, en définitive, consenti à se laisser fléchir devant la valeur des motifs qui militent en faveur de ce coup d’audace.

--Je ne puis croire que vous ayez réussi à le décider! doute le lieutenant de vaisseau.

--Eh bien, parle-lui à lui-même. Descends avec moi et tu pourras te convaincre par tes propres yeux que c’est bien un kaiser que nous ramenons dans son empire.

--Bon, je te suis, Kammitz. Mais, auparavant, une question: comment comptez-vous effectuer ce voyage de rapatriement?

--Tout a été bien pesé et décidé, renseigne Rittersdorf. Le premier petit navire qui se présente, nous le capturons et nous obligeons le capitaine à nous conduire en Allemagne.

--C’est de la piraterie!

--D’abord, et dès l’instant où nous rendons au kaiser ce qui lui est dû en le proclamant notre seigneur et maître,--en quoi, d’ailleurs, nous n’avons jamais varié,--nous nous plaçons en état de lutte ouverte avec les alliés et tous les moyens sont de bonne guerre. En second lieu, nous possédons l’or que les Américains nous ont fourni pour mener à bonne fin notre traversée; rien ne nous empêche d’acheter le navire et de le payer royalement. Enfin, toute tergiversation est oiseuse en présence de l’importance du résultat.

--Je doute que vous arriviez jamais en Allemagne.

--Laissez-nous donc faire, s’écrie Rittersdorf ironique. Et maintenant, descendez et osez dire au kaiser ce que vous avez soutenu ici.

«En attendant, je veillerai à notre sécurité.»

Thor s’incline et cède sa place au périscope pour descendre avec Kammitz. Lorsqu’ils ont atteint l’étroite cursive à laquelle aboutit l’échelle, le comte met sa main, d’un geste d’apaisement, sur l’épaule de son camarade, qui le domine de la tête et ne peut marcher que courbé dans l’entrepont:

--Tornten, dit-il avec douceur, contiens-toi et pense que tu vas parler à celui qui, pendant des années, fut ton chef suprême de guerre. Il ne faut pas oublier trop vite, car l’oubli aussi est une faiblesse.

--Je connais mon devoir, répond Tornten d’une voix ferme.

Ils font jouer la porte derrière laquelle s’ouvre l’étroite cabine garnie de hamacs. Elle semble à Tornten beaucoup plus spacieuse que les aménagements analogues sur les navires allemands qu’il a commandés.

Entre les couchettes, tendues d’une cloison à l’autre, se dresse une petite table près de laquelle deux banquettes offrent des sièges plus commodes qu’il n’est d’usage entre les murs d’un submersible, où chaque centimètre est ménagé avec la plus sévère parcimonie. Cependant, aux parois, il y a encore toute la série des appareils qu’on doit avoir sous la main pour n’importe quel manœuvre du navire.

Sous l’éclat d’une ampoule électrique qui pend à l’extrémité d’un simple fil, le kaiser est assis à la table. Il écrit.

Il semble absorbé par son travail au point qu’il ne remarque la présence des deux officiers que lorsqu’ils sont tout contre lui.

Il les regarde, et Tornten voit bien qu’une contrariété se marque sur les traits de l’empereur en l’apercevant. Mais cette impression est fugitive et fait place aussitôt à ce calme serein, presque joyeux, qu’on a si souvent admiré chez Guillaume de Hohenzollern aux jours de sa grandeur.

--Enfin, je puis vous remercier aussi, Tornten, de ce que vous avez accompli pendant ces dernières heures, s’écrie le kaiser qui se lève et saisit les mains de l’officier de marine. Et cependant, lors même qu’un jour d’autres et peut-être des millions d’Allemands devraient vous en récompenser avec beaucoup plus d’éclat, moi, je n’ai rien d’autre en ce moment à vous donner que ma poignée de main.

--Majesté, ce m’est la plus précieuse des récompenses, répond Thor sans mentir en cela, car il se sent ressaisi par tout l’amour que lui inspire l’homme en face duquel il se trouve.

D’un coup d’œil, le kaiser s’est renseigné auprès de Kammitz, qui n’a répondu que par un mouvement des épaules.

--On vous a initié à nos desseins, Tornten?

--Oui, Majesté!

--Et, naturellement, vous les approuvez?

--Non, sire... en aucune façon.

Guillaume de Hohenzollern ne peut réprimer un haut-le-corps. Ses traits se durcissent, ses lèvres se plissent comme à l’ordinaire quand la colère le gagne.

--Non? répète-t-il, tranchant. Et peut-on savoir, monsieur l’officier, ce que vous trouvez à redire à nos intentions?

--Majesté, commence le colosse qui lutte visiblement pour se contenir, ce serait la ruine du peuple allemand.

Le kaiser se tait et regarde le sol.

--Ce même peuple allemand, continue le marin, a combattu pendant des années, il a livré une guerre sanglante au prix des plus cruelles privations pour arriver à reconnaître qu’il peut se gouverner par soi-même et n’a pas besoin d’une main étrangère pour le guider.

--Une main étrangère? s’écrie le kaiser hors de lui.

--Majesté, je mentirais si je ne disais que la famille de Hohenzollern est devenue étrangère pour l’Allemand. Sa conscience s’est formée et il ne se croira libre qu’autant que siégera à la tête de la nation un gouvernement de son choix.

«Que ce soit la meilleure voie pour le salut des peuples, je ne saurais le juger et ce n’est pas mon affaire de me prononcer. Mais je crois de mon devoir d’avertir Votre Majesté que, dans ces dispositions du peuple allemand, la résistance est certaine contre toute tentative de restauration de l’ancien régime.

--Tous les Allemands ne pensent pas de même, intervient Kammitz. Une grande partie du peuple aime toujours et encore le kaiser.

--C’est bien là qu’est le danger, réplique Tornten, aussi intrépide qu’avant. Si l’Allemagne était unanime dans ses aspirations--d’une façon ou de l’autre--une décision interviendrait rapidement et sans troubles, soit qu’elle admette le rétablissement du trône, soit qu’elle le repousse.

«Mais deux camps sont dressés l’un contre l’autre, la lutte est fatale et, avec elle, deviennent inévitables tous les maux dont elle menace le peuple.

A cet instant, Unstett et Sellenkamp sont entrés.

Ils ont entendu les dernières paroles de Tornten, car ils échangent un regard de stupeur avec Kammitz qui n’ose plus tenir tête à l’importun.

Muet il est, muet il demeurera pendant les événements qui vont se dérouler.

Le fugitif de Mas-a-Tierra, au contraire, relève les yeux et s’écrie avec un doute amer:

--L’Allemagne en serait-elle là? Même un officier qui fait de l’opposition!

--Majesté, je me place entre les partis, rectifie Thor.

--Non!... non! s’écrie alors le capitaine de cavalerie d’Unstett, qui s’est porté d’un bond en avant. C’est un parjure qui parle à Votre Majesté, un renégat qui trahit ses origines et la foi jurée à l’empereur.

Il semble à Thor de Tornten qu’un flot de sang voile ses yeux. L’outrage de cet homme, qu’il a toléré en sa présence, alors que, bien souvent, il a dû se retenir pour ne pas le châtier, exaspère sa haine. Il sent ses muscles se crisper et s’avance vers l’officier de cavalerie, tandis que le kaiser, sans mot dire, se détourne et quitte la pièce.

--Vous osez me dire cela, vous, Unstett, traître à l’amitié, profèrent les lèvres de Tornten en un cri de rage. Vous qui avez sur la conscience le crime d’avoir privé un enfant de sa mère, vous que, pendant cette traversée, j’ai évité de voir, afin de n’être pas tenté de vous punir comme vous le méritez, vous qui êtes plus méprisable et plus vil que le plus lâche des agitateurs du peuple!

--Taisez-vous et ne remuez pas des incidents qui doivent, aujourd’hui, rester au second plan, répond le capitaine de cavalerie, non moins enflammé de colère. Taisez-vous, ou je devrai me rappeler que vous avez porté la main sur moi.

--Oui, cette même main qui maintenant ne fera pas un geste pour vous seconder vous et vos projets maudits! s’écrie Tornten. Cette main qui s’emploiera au contraire à déjouer vos entreprises scélérates, à défendre la paix dans la patrie!

--Abattez-le, hurle Unstett, il faut le rendre inoffensif, le traître!

Thor ne voit plus qu’une chose: son adversaire a saisi, tellement vite qu’il lui a été impossible de s’y opposer, une des légères banquettes et la brandit maintenant.

Puis, il ressent à la tête un choc furieux et s’écroule comme une masse.

Il croit encore entendre un cri d’épouvante sortir de ses propres lèvres, puis il lui semble voir les traits énergiques de Kammitz se pencher sur son corps et tout de suite il se sent tomber dans une syncope bienfaisante, qui paralyse toute douleur et toute peine aussi bien dans son corps que dans son âme.

· · ·

Lorsqu’il s’éveille, une obscurité profonde règne tout autour de lui.

Il est incapable de se faire une idée de l’endroit où il se trouve. A tâtons, il reconnaît, sur la gauche, une paroi de bois rugueuse, à sa droite, le vide.

Il se rend compte qu’il est étendu à même le sol sur une couverture.

La tête lui fait mal et un linge humide l’emmaillotte.

Thor réfléchit. Il évoque le souvenir des derniers événements, l’odieuse vision de son contradicteur qui l’a assommé sans pitié, pour donner libre cours à sa haine en même temps qu’il a écarté en lui l’adversaire dont la volonté peut contrecarrer ses desseins et ceux de ses associés.

Et c’est sous les yeux mêmes de ses amis qu’a en lieu cette lâche agression, sous les regards de ces camarades avec lesquels lui, Thor, a si souvent échangé des preuves de fidélité réciproque.

Est-il possible que la passion et les circonstances puissent ainsi transformer les sentiments!

Tandis qu’il rumine ces tristesses, il croit percevoir le travail lent d’une machine, mais non plus d’un moteur, comme à bord des sous-marins. Cette fois, c’est le souffle régulier d’une chaudière qui bat tout près de lui, dans sa nouvelle demeure.

Demeure? Il rit doucement, mais d’amertume.

Il est emprisonné, cela ne fait pas de doute. Il a été jeté là par ses compagnons qui ont voulu se débarrasser d’un tiers gênant pour l’exécution de leurs ambitieux projets, puis, abandonné par eux, il est là, sans les soins dont il aurait besoin, seul et dans la plus profonde obscurité.

Thor rugit de colère, tant la fureur l’étreint.

Il se redresse péniblement, car ses membres endoloris lui refusent presque tout service. Mais il veut reconnaître les dimensions de son cachot et les chances d’évasion qui lui restent, car en lui subsiste l’ardent désir de vivre, en même temps qu’un sentiment de rancune contre ceux auxquels il doit sa détention.

Il ne va pas loin sans heurter un corps qui, comme lui tout à l’heure, repose encore sur une simple couverture.

Un profond soupir, comme de quelqu’un qui s’éveille, parvient à son oreille.

--Qui est là? demande Grotthauser encore endormi.

--C’est moi, Jacob, fait Thor, tout ému.

--Toi... Thor?

--Oui... Je partage ta prison.

La main de l’industriel cherche dans la nuit celle de son ami et la presse. Ensuite Tornten attire sa couverture près de celle de Grotthauser et s’allonge tout contre lui.

--Tu dois en savoir plus long que moi sur ce qui nous est arrivé? s’informe-t-il à voix basse. Où sommes-nous et comment y avons-nous été amenés?

--C’est bien simple, réplique l’autre. Nous sommes dans la cale d’un vapeur dont nos ex-amis se sont emparés; on nous y a traînés, toi, sans connaissance, et moi de force.

--Les malheureux! Ils ont donc réalisé leurs projets?

--Ils apportent, à ramener le kaiser en Allemagne, la même énergie avec laquelle ils nous avaient aidés à le délivrer.

--Quel a été ton sort depuis que nous avons quitté Juan-Fernandez?

--Celui d’un aveugle qui ne sait rien de ce qui se passe. Et cependant, j’avais vu plus clair que toi et je t’avais prévenu, Thor. Mais je n’étais pas au courant des dernières combinaisons. Tandis que ton sort se décidait, on me retenait près des moteurs à de vaines besognes.

«Je n’ai su que plus tard ce qui s’était passé.

«Comme, dès le début, j’avais refusé de prêter la main à toute tentative de restauration monarchique, on s’est débarrassé de moi après t’avoir réduit à l’impuissance.

«Ils nous ont, d’abord, enfermés tous les deux dans le magasin d’armes, connaissant mon inaptitude à me servir de n’importe quel fusil et te sachant hors d’état de songer à la résistance. Là, je t’ai soigné comme j’ai pu, car tu avais été assez mal accommodé par l’un d’eux, j’ignore qui.

--Unstett, lance Tornten, tremblant d’indignation.

--Unstett! s’écrie Grotthauser, cela ne m’étonne plus. Il a trouvé ce moyen d’assouvir sa rancune, il aurait peut-être même poussé les choses plus loin, mais les autres, et, probablement le kaiser, ont dû l’en empêcher.

«Ils font pour nous ce qu’ils peuvent, mais c’est bien peu, car toutes les facultés sont tendues vers le but du voyage.

«Ils nous ont laissés dans le magasin d’armes, sans même se préoccuper de nous, pendant des journées. Un beau soir, ils parurent subitement et te halèrent sur le pont. J’ignorais ce qu’ils faisaient et dans quel but; aussitôt après, d’ailleurs, ils sont revenus me chercher, m’obligeant à les suivre.

«En arrivant au plein air, je vis notre croiseur amarré auprès d’un petit navire anglais que les partisans du kaiser avaient arrêté et forcé à modifier son itinéraire. On nous a transportés si vite d’un bord à l’autre, pour nous enfouir aussitôt dans cette cale que je n’ai pas pu lire le nom du navire.

«Depuis lors, des jours et des nuits se sont succédé, et, qui sait dans quelles eaux nous naviguons aujourd’hui.

--Ils ne réussiront pas à atteindre la patrie, estime Tornten, connaissant les difficultés qu’ils vont rencontrer dans leur navigation.

--Tu méconnais la valeur du comte Kammitz et de ses associés.

«Hier, Rieth m’a apporté à manger; c’est un brave garçon et qui nous témoigne quelque pitié; il déplore qu’il n’y ait pas eu d’autres moyens de nous immobiliser que ce procédé brutal. Par lui, j’apprends pas mal de choses.

«C’est ainsi qu’il me racontait hier que, jusqu’ici, le voyage s’est poursuivi sans incidents. On peut même dire qu’ils ont eu de la chance, ces messieurs qui veulent rendre un kaiser à l’Allemagne. L’Anglais faisait route sur Greenwich et avait des papiers de bord qui ont déjà servi deux fois aux Allemands pour leur nationalisation.

«Une fois, un Français, une autre fois même, un Anglais, nous ont arraisonné, car tous les navires sont rigoureusement surveillés. L’univers entier s’est donné le mot pour faire la chasse au kaiser; on craint, en effet, que ses libérateurs ne fassent l’impossible pour le ramener en Allemagne.

--Mes camarades parlent l’anglais comme leur propre langue, dit Thor pensif, ils n’ont pas dû avoir de peine à tromper les patrouilleurs.

--En effet, Kammitz, qui se donne pour le capitaine, n’a pas eu fort à faire pour duper Anglais et Français, d’autant que l’ancien équipage du bord est, comme nous, à l’ombre et à l’abri de bonnes cloisons de bois. Ainsi, les officiers de marine font gaiement route vers la patrie, et tu les verras, sous peu, atteindre le but qu’ils se sont proposé.

--Je ne puis le croire, car la mer du Nord doit subir un blocus sévère.

--Et quand cela serait? Est-ce que, pendant la guerre, nombre de navires allemands ne sont pas passés à travers les lignes ennemies?

--Tu as peut-être raison, répond Tornten après un court moment de réflexion; il m’est, d’ailleurs pénible de souhaiter malheur à ces hommes, malgré leur conduite à notre égard. L’avenir dira qui de nous avait raison... eux ou nous?

--Je crois bien que l’avenir ne fera que confirmer nos pronostics, opine Jacob Grotthauser.

Thor ne répond plus. Il s’allonge épuisé sur sa couverture et s’abandonne doucement au rythme berceur de la machine en marche.

· · ·

Tandis qu’il se laisse bercer par ses rêves, une petite lumière s’allume devant ses yeux. Une porte s’est ouverte, par où s’introduit un matelot qui s’avance vers les deux prisonniers. Il tient à la main une lanterne dont il se sert pour éclairer ses pas et qu’il soulève, ensuite, pour apercevoir les occupants de la cale.

--Où êtes-vous donc? demande Sellenkamp. Car c’est lui qui est là.

--Ici, Sellenkamp, répond Tornten. Qu’est-ce qui vous amène près de nous?

Le lieutenant de vaisseau, toujours reconnaissable à sa maigreur, même sous son accoutrement de matelot, pose la lanterne sur le sol, près de son camarade étendu, et s’accroupit à ses côtés. Il examine les visages des deux hommes.

--Vous n’avez pas bonne mine, fait-il apitoyé. Voilà, c’est l’effet de cette longue détention. Ah! je sais bien que, pour mon compte, je n’aurais pas voulu rester dans ce trou sept semaines durant.

--Y a-t-il si longtemps que nous naviguons, échappe-t-il à Tornten.

--Sept semaines! répète Grotthauser indigné, sept semaines retranchées de la vie d’un homme!

--C’était indispensable! plaide Sellenkamp pour ses complices et pour lui-même. Vous étiez un obstacle à notre entreprise.

--Etes-vous venu uniquement pour nous dire cela, Sellenkamp? fait Tornten avec hauteur.

--Non, certes non. Au contraire, je vous apporte une bonne nouvelle.

--Les Anglais auraient-ils fini par vous mettre la main au collet?

--Serait-ce donc une bonne nouvelle pour vous, Tornten?

--Ce serait, à coup sûr, plus heureux que si nous parvenions à forcer le blocus.

Un sourire de triomphe éclaire le mince visage du visiteur.

--Eh bien, réjouissez-vous, nous sommes passés au travers, riposte-t-il avec une satisfaction non dissimulée.

--Comment?

--Il y a quelques instants, nous avons laissé Helgoland sur la droite. Nous venions du Nord et nous avons trouvé un passage le long des côtes du Jutland, dont Kammitz connaît tous les recoins comme sa poche.

«Depuis quelques jours nous fuyons toutes rencontres avec des navires étrangers, car tout bâtiment rencontré dans la mer du Nord est strictement visité, et c’est ce qu’il fallait éviter.»

Thor est profondément touché. Il rend hommage à l’énergie de ses anciens camarades, mais la crainte des conséquences le trouble et l’assombrit.

--Et maintenant? demande-t-il.

--Maintenant, nous allons conduire le kaiser en lieu sûr. Il demeurera caché huit jours, durant lesquels nous préparerons son entrée à Berlin. Jusque-là vous resterez prisonniers.

--Huit jours encore! gémit Grotthauser.

--J’ai besoin de soins; mes anciennes blessures de la tête me font souffrir comme si elles dataient d’hier, se plaint Tornten.

Sellenkamp hausse les épaules:

--Je ne puis vous venir en aide, Tornten, que si vous nous revenez et vous associez à notre œuvre. C’est, d’ailleurs, en partie, ce qui m’avait amené. Pendant la traversée, le kaiser s’est informé de vous et a témoigné, à diverses reprises, le désir de vous rallier personnellement à sa cause.

«Rittersdorf et Unstett se sont toujours opposés avec véhémence à ce qu’on vous mette en sa présence. Mais je crois le kaiser très bien disposé et je suis persuadé qu’il vous pardonnerait volontiers.

--Pardonner! dit Tornten non sans amertume. Il n’en dit pas davantage, mais son silence n’est pas difficile à interpréter.

--Vous vous entêtez, Tornten, conclut Sellenkamp furieux, en saisissant sa lanterne. C’est vous qui en supporterez les conséquences! Lorsque tout le monde acclamera joyeusement le kaiser, vous serez écarté de ses côtés, vous resterez isolé et n’aurez aucune part à cette joie immense.

--Cette joie immense! répète encore pour toute réponse l’officier prisonnier.

--A votre aise, Tornten! crie le pseudo-matelot en se relevant. J’ai conscience d’avoir fait tout mon devoir envers vous.

Puis, il gravit, pour sortir, les quelques marches de l’échelle de bois et disparaît en rejetant violemment derrière lui la porte de la cale.

· · ·

Grotthauser et Thor sont, maintenant, dans le couloir d’un wagon du rapide Brême-Berlin et regardent au loin déferler déjà les premières vagues de cet océan de maisons qu’est la grande ville.

--Le voilà donc, ce Berlin impérial! s’écrie Jacob Grotthauser, en indiquant les abords de la capitale.

--Hélas! oui, le Berlin impérial, grince Tornten...

--Ne t’énerve pas d’une colère impuissante, souffle Grotthauser après un timide coup d’œil oblique vers son ami. Cela ne changera rien aux choses.

«Ils ont réussi et nous l’avons payé d’une longue détention qu’on nous a fait subir par mesure de précaution. Nous arrivons, maintenant, dans cette ville, dont les habitants ont, paraît-il, chaleureusement accueilli le retour du proscrit. Je pense, cependant, que beaucoup d’entre eux ont dû serrer les poings en revoyant Guillaume de Hohenzollern, mais pas ostensiblement; autrement c’eût été par trop dangereux.

«Les troupes impériales tiennent toute la Prusse.

--Tout le Nord, corrige le lieutenant de vaisseau.

Les deux amis se taisent un moment, puis:

--Je crois que nous stoppons de nouveau, reprend Grotthauser.

Le train, en effet, a ralenti, les freins grincent sur les essieux et bientôt la longue rame s’arrête, comme plusieurs fois déjà pendant le trajet.

--Dix-sept heures de Brême à Berlin! soupire Tornten que préoccupent les êtres chers laissés là-bas à la maison.

--C’est monstrueux, approuve Grotthauser, mais il n’y a rien à faire.

«Lorsqu’il y a huit jours la nouvelle s’est répandue par l’univers, comme une traînée de poudre, que le kaiser avait réintégré son empire, lorsque, dans toute l’Allemagne, d’énergiques proclamations, placardées par ses partisans, eurent annoncé ce retour aux populations, le pouvoir était encore aux mains de républicains; depuis, par sa seule présence, Guillaume de Hohenzollern a réussi à galvaniser toutes les volontés hésitantes, sous le couvert hypocrite des idées démocratiques.

«Tous les masques sont tombés. Dès le voyage triomphal qui a préparé sa rentrée, des milliers d’hommes se sont ralliés autour de l’île d’Elbe, il s’est élancé vers sa capitale sans avoir rencontré de résistance.

«Le peuple, qui ne s’abuse plus sur la valeur de la paix, qui constate avec quelle lenteur, dans Berlin, s’opère la soumission des travailleurs extrêmistes, désabusé enfin d’une liberté qui est loin de lui avoir apporté ce qu’il en espérait, ce peuple qui, sous toutes les latitudes, est changeant et divers, s’est rangé sous les armes de l’usurpateur, puisque celui-ci arrivait accompagné du prestige des baïonnettes.

«Les officiers ont mis bon ordre à ce que le gouvernement du droit du peuple cède la place au gouvernement de droit divin. Jusqu’à présent, l’amputation s’est faite sans douleur et sans trop d’effusion de sang. Mais nul ne peut dire ce qui se passera dans les autres parties du Reich.

«Nous subissons actuellement les premiers contre-coups de la rentrée impériale. Si l’on nous arrête pendant des heures en pleine campagne, c’est, sans doute, pour laisser passer des troupes que l’on dirige sur Berlin, où l’on craint un retour offensif.

«Mais qui pourra garantir au kaiser la fidélité de l’Allemagne du sud? Qui pourra lui promettre le calme dans les districts industriels ou miniers?

«Jusqu’à ce jour, la direction du parti socialiste n’a pas pris de mesures décisives; mais elle ne les fera pas attendre longtemps, et, alors... alors, Thor, c’est nous qui aurons eu raison.

--On ne modifie pas l’évolution de l’univers! répond le lieutenant de vaisseau, aussi bas que son ami a parlé, car ils ne sont pas seuls dans l’étroit couloir. Cette restauration ne saurait durer.

--Sûrement non! Que Dieu sauve notre malheureux pays des conséquences de la lutte inconsidérée où tous ces insensés l’ont précipité.

A ce moment le train reprend sa marche et roule de nouveau vers la capitale.

--Avez-vous des nouvelles fraîches, messieurs? demande un voyageur qui, jusqu’alors, est resté auprès des deux amis sans se mêler à leur conversation.

Grotthauser et Tornten s’effarent à l’idée que l’inconnu a pu surprendre leurs propos, ce qui, en ces jours de terreur, constitue un danger. Les espions de l’empire pullulent et l’on dit qu’à Berlin, des ordonnances ont été promulguées qui punissent de mort toute parole prononcée contre le régime, hier défunt, aujourd’hui ressuscité.

--Non, nous ne savons rien de précis, réplique Grotthauser embarrassé. Les journaux ont presque cessé de paraître en ces derniers temps; où voulez-vous qu’on apprenne ce qu’il y a de nouveau?

--J’en ai, moi, de source certaine, dit l’étranger à voix basse. Dans toute l’Allemagne du Sud, l’insurrection générale contre le kaiser est proclamée. A Munich, on se bat dans les rues; il y aurait des centaines de morts de chaque côté.

--Il fallait s’y attendre.

--Mais c’est à Berlin le pire, continue l’interlocuteur. Oh; cette ville est à redouter. En apparence, le calme y règne, mais, tout à coup, elle se déchaînera. Les cercles favorables au kaiser ne sont pas en état d’endiguer la réaction et l’on prévoit que le sang coulera à flots.

--C’est encore relativement calme, probablement, parce que des patrouilles en armes parcourent la ville en tous sens? ajouta Grotthauser, toujours à voix basse.

--A Weissensee, on aurait fusillé trois ouvriers parce qu’ils tenaient des propos de révolte contre l’empereur.

--Bien possible!

--Et ce n’est pas fini! Nous sommes à la veille d’événements effroyables. Comment pouvait-on penser que le kaiser rentrerait dans Berlin sans combats?

--Une partie de la population attendait ce retour, renseigna Grotthauser indigné. Ces gens nous ont trompés, nous et l’opinion publique, pendant des mois. Ils pensent maintenant récolter ce qu’ils ont semé, mais le torrent d’une volonté supérieure les balaiera.

--Fasse le ciel qu’il en soit ainsi! profère l’inconnu.

Puis il croit devoir ajouter:

--Je vous ai entendu parler, tout à l’heure, des événements, c’est ce qui m’a déterminé à me confier à vous. Sans cela, je n’aurais pas osé manifester si nettement mes opinions. Il faut faire attention, car on ne sait jamais auprès de qui l’on se trouve.

Il se tait ensuite, car plusieurs personnes sont sorties des compartiments avec leurs bagages et ont envahi le couloir, de telle sorte qu’il est impossible de songer à prolonger une conversation aussi scabreuse.

Déjà les gares de banlieue fuient derrière les vitres du wagon et bientôt le train s’engage entre les hautes rangées de maisons qui bordent la voie à droite et à gauche.

Dans le hall de la gare, une nouvelle surprise attend les voyageurs. Lorsque le train s’arrête, se dressent, à chaque portière, des soldats, baïonnette au canon, qui empêchent de descendre.

On apprend que voyageurs et bagages seront strictement visités. On ne peut quitter les wagons que par groupes de dix, encadrés par des soldats à casques d’acier, munis de grenades à main, pour se rendre dans un local où des officiers et des sous-officiers examinent chaque voyageur.

Thor de Tornten et Grotthauser attendent une demi-heure leur tour. Ces vexations rappellent au lieutenant de vaisseau les plus mauvais jours de la campagne et les procédés employés en certaines parties des territoires occupés.

Tout comme en ces jours de perpétuelle défiance, on leur demande leurs noms et qualités, l’origine et le but de leur voyage, et encore d’autres renseignements. Ensuite, on fouille les poches des deux voyageurs, et on ne leur rend la libre pratique que lorsqu’ils ont établi, Tornten qu’il est ancien officier et Grotthauser qu’il est à la tête d’une importante industrie.

Devant la gare, le tableau est évocateur des mêmes époques. Dans les rues, peu de passants, mais un grand nombre de soldats. Postés à chaque coin de rue, ils dévisagent les passants d’un air soupçonneux, comme si en chacun d’eux ils reconnaissaient un ennemi personnel du kaiser.

Quelques automobiles attendent des clients, et les deux amis trouvent facilement une voiture pour les mener à la maison de Tornten. Jacob Grotthauser s’est, en effet, décidé à accepter l’hospitalité du lieutenant de vaisseau, car il compte être plus en sécurité dans la demeure de son ami d’enfance que dans n’importe quel hôtel de la capitale.

Pendant le court trajet à travers Berlin, tous deux sont frappés du silence qui règne sur la ville, en général si vivante. Grotthauser pense, non sans raison, que c’est le calme précurseur de l’orage.

Le même aspect se renouvelle partout: des soldats, des agents de police, des officiers; les magasins sont fermés, quelques drapeaux flottent aux balcons d’impérialistes déterminés, et l’on reconnaît à leur mine arrogante les profiteurs du nouvel état de choses.

C’est le matin, de bonne heure, mais la cité ne paraît pas s’éveiller, comme à l’ordinaire; bien au contraire, elle semble dormir et... attendre.

Devant la maison de l’avenue du Grand-Electeur, les deux amis descendent de voiture et, pendant que Grotthauser règle le chauffeur, Tornten va sonner et pénètre le premier sous la porte d’entrée. Grotthauser le suit jusqu’à l’appartement, où ils sonnent de nouveau.

Le cœur de Tornten bat à se rompre, car sa pensée le devance auprès de Carry et de son fils. La joie de les revoir lui coupe presque le souffle; il ferme les yeux en entendant des pas qui s’approchent de l’intérieur. Aussitôt, Toman paraît tout ahuri devant son maître.

--Monsieur le commandant!

--Bonjour, Toman, s’écrie Thor, qui franchit le seuil, accompagné de son ami. Derrière eux, la porte se referme et ils se trouvent dans la spacieuse antichambre.

--Bonjour, monsieur le commandant, balbutie Toman en hochant la tête.

--Qu’avez-vous donc, mon garçon, demande l’officier, pendant que Toman le débarrasse de sa valise, de son manteau et de son chapeau.

--Mais c’est... à cause de mademoiselle, finit par dire le valet et... à cause de la dépêche.

--Qu’est-ce que vous voulez dire?

--Monsieur le commandant est donc revenu seul de Munich?

--De Munich? J’arrive de Brême à l’instant.

--Mais le télégramme qui est arrivé hier matin... Il venait pourtant de Munich.

Thor ressent au cœur une douleur intense. L’impatience le gagne; il saisit Toman au collet et le secoue.

--Parlez donc clairement, ordonne-t-il. Quel rapport mon arrivée peut-elle avoir avec la dépêche? Où sont mademoiselle et mon fils?

Toman soupire profondément, des larmes d’effroi mouillent ses yeux.

--Partis! fait le domestique, comme brisé.

--Miss Bolton et mon fils sont partis! Où cela?

--A Munich!

--Ce n’est pas possible!

--C’est pourtant vrai, monsieur le commandant. Vous avez télégraphié vous-même que mademoiselle et notre petit maître devaient venir vous rejoindre à Munich. J’ai vu la dépêche de mes yeux.

Thor jette à Grotthauser un regard désespéré.

--Mademoiselle et notre jeune monsieur sont restés ici, bien tranquilles jusqu’à hier, raconte Toman qui reprend péniblement son aplomb. Mais hier, dans la matinée, il est arrivé cette dépêche de Munich, qui était signée de votre nom et priait mademoiselle de partir immédiatement pour Munich avec l’enfant. Monsieur le commandant devait les y attendre.

--Mais, c’est un faux! gronda Thor.

--On a attiré l’enfant et la jeune fille dans un guet-apens, suggère Grotthauser.

Sans prononcer une parole, Tornten s’élance pour aller fouiller l’appartement. Il en visite toutes les pièces où il aurait pu rencontrer Carry et le petit s’ils n’avaient été éloignés par une infâme manœuvre. Il lui semble cependant que, derrière chaque porte qu’il ouvre, il va trouver les deux êtres si tendrement chéris.

Hélas! ses recherches ne font que confirmer la triste certitude, et, après avoir parcouru toute la demeure, il revient à son cabinet de travail où l’attend Grotthauser.

--Ils sont partis, perdus pour moi! s’écrie-t-il en s’effondrant dans les bras de son ami.

--Tu les retrouveras, affirme ce dernier, qui le dépose avec mille précautions dans le large fauteuil du bureau.

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