VII
Des jours se sont encore écoulés, combien? Thor ne peut l’évaluer, lorsqu’un soir, à la faveur de la nuit, il voit revenir Carry. Il fait sombre, Tornten se tient à l’une des fenêtres de son cabinet de travail et regarde tristement l’ombre mélancolique et brumeuse d’une soirée d’automne, quand il perçoit la sonnerie de la porte.
La voix de Toman se fait entendre aussitôt, alternant avec une autre voix que l’officier aux écoutes ne définit pas et, avant même qu’il ait pu identifier la personne qui vient d’entrer, la porte de son bureau s’ouvre.
C’est la jeune Anglaise.
--Carry! s’écrie-t-il dans un sursaut joyeux.
Sans une parole, elle se jette à son cou, sans un mot, elle l’embrasse, mais, en même temps, de lourds sanglots secouent sa poitrine menue qu’elle presse contre lui. Tous deux s’abandonnent à l’ivresse de se retrouver, avec tant d’ardeur qu’ils n’ont pas remarqué le geste discret de Toman qui s’est éclipsé en refermant, sans bruit, la porte.
--Carry! te voilà de nouveau près de moi et ta présence chasse toutes mes peines, murmure doucement Tornten qui cueille amoureusement les larmes aux yeux de son aimée.
--Otto!... Ils m’ont volé le petit, sanglote-t-elle.
L’homme a frémi, il a laissé retomber le bras qui retenait contre lui la gracieuse enfant et Carry chancelle, s’appuyant à une table.
--Où est mon fils? interroge Tornten presque durement.
Calmé par l’attitude humble et sincère de la jeune fille, comprenant et regrettant son injustice, l’officier la prend doucement par la main et la conduit vers un fauteuil, sur lequel, épuisée d’émotion, elle se laisse tomber.
Il semble que sa douleur excède ses forces; elle a pris la main de Tornten qu’elle appuie sur son front brûlant et cherche à ordonner ses pensées, tandis qu’il lui parle tendrement.
--Carry aimée, donne-moi seulement l’assurance que mon enfant est vivant! implore-t-il. Déjà ta présence me console presque de la disparition du petit; pourvu qu’il vive, mon Otto! Aie pitié! Rassure-moi et n’augmente pas mon chagrin par l’incertitude.
--Oui, finit-elle par répondre, Otto est vivant.
--Alors, rien n’est perdu. Te l’a-t-on volé?
--Oui, Thor.
--Raconte-moi, Carry, tout ce qui s’est passé. Tu vois, je suis près de toi, tes mains dans la mienne, et je n’ai pour toi que de la reconnaissance de tout le bien que te doit mon fils. C’est te dire combien ferme est ma conviction que tu as tout fait pour le mieux, quoi qu’il soit arrivé.
--Thor, je te remercie de ta confiance. C’est effrayant ce que j’ai pu éprouver!... Tu sais que je suis partie à Munich pour te rejoindre?
--Oui, Toman m’a mis au courant. Mais la dépêche était fausse.
--Comment aurais-je pu m’en douter? Malgré l’agitation qui règne partout, à cause du retour inopiné du kaiser, j’ai résolu immédiatement d’y obéir et de faire avec l’enfant le voyage de Munich. Il faut que tu saches que c’est pour toi que j’ai affronté le danger, pour te revoir et te ramener ton fils.
Il la remercie d’un baiser qu’il presse sur sa douce main.
--Nous sommes donc partis, ton fils et moi, dans un train bondé, pour Munich, où nous sommes arrivés sans incidents.
«Mais là, dès la gare, nous tombons dans une indescriptible confusion.
«Il paraît qu’on ne pouvait s’aventurer dans les rues, parce que la bataille était engagée, entre les troupes du gouvernement, en parties ralliées au kaiser, et des ouvriers en armes.
«Nous entendions une fusillade ininterrompue; sous nos yeux, on traînait des blessés, voire des mourants sous le hall de la gare, où on les couchait, pour leur donner des soins ou les laisser passer en paix dans l’espoir d’une autre vie meilleure. Ah! quels tableaux d’horreur et d’épouvante nous avons pu voir, ton fils et moi!
«Comme ton télégramme disait que tu viendrais nous attendre, nous te cherchions... en vain naturellement.
«En revanche, un homme s’approcha de moi et me demanda si j’étais Carry Bolton. Sur ma réponse affirmative, il prit le garçonnet par la main et m’avisa qu’il m’était envoyé par toi, pour nous emmener te rejoindre. Tu te serais trouvé engagé, avec les troupes impériales, suivant son dire, dans la bataille et n’aurais pu venir pour cette raison.
«Je n’avais aucune raison de ne pas ajouter foi au récit de ce misérable et je me disposais à le suivre avec l’enfant, quand il s’informa si je m’étais occupée des bagages. C’était un souci qui, dans le désarroi des choses et des gens, m’avait totalement échappé.
«Il m’offrit, alors, de m’attendre avec l’enfant, tandis que j’irais réclamer notre malle. De cette façon, il s’était défait de moi, sotte que j’étais et qui n’avais pas vu clair dans son jeu.
«Les écailles ne me tombèrent des yeux que lorsque je revins, accompagnée d’un employé qui portait la malle.
«J’eus beau chercher l’enfant et son gardien: tous deux avaient disparu.
«Tu peux t’imaginer ce que j’ai souffert dans les minutes, dans les heures qui suivirent. Je m’étais aussitôt rendu compte de ma faute. Jamais je n’aurais dû laisser le petit seul sous la garde d’un inconnu. Je parcourus toutes les salles, tous les halls, tous les recoins de la grande gare, mais, dans l’affolement qui régnait autour de moi, il était impossible de trouver un secours.
«C’est en vain que je demandai assistance à la police; elle avait d’autres besognes que de chercher un enfant. C’est inutilement que je m’adressai à tous les voyageurs que je rencontrai; aucun ne pouvait me renseigner.
«J’essayai de sortir de la gare, ce fut bien pis; déjà les abords en étaient envahis par des hordes sauvages qui combattaient les troupes de l’empereur. Dans mon voisinage immédiat, on tirait des coups de fusil et je vis tomber près de moi des hommes blessés.
«On m’arrêta, on me traîna sous l’abri que procurait encore la gare. Là, on m’interrogea, me demandant d’où je venais. Je fournis tous les renseignements possibles et suppliai les gens qui m’entouraient de m’aider à retrouver le petit. On se moqua de moi; on m’enfourna dans un wagon, où je m’effondrai de fatigue et... l’on fit partir le train dans lequel je me trouvais et qui devait, disait-on, être le dernier sur Berlin.
«Voilà comment je suis revenue. Crois-moi, Thor, je suis innocente de la disparition d’Otto. J’aurais tout fait, tout donné, pour le retrouver. Mais les circonstances étaient trop fortes pour une faible femme comme moi.
Thor de Tornten penche la tête douloureusement et dit:
--Non, Carry, je sais qu’il n’y a pas de ta faute, pas plus que de la mienne ou de n’importe qui. Ceux-là seuls en sont responsables qui ont organisé ce rapt.
--Tu crois que c’est Ilse?
--C’est elle et le capitaine d’Unstett qui ont enlevé l’enfant.
--Alors, il est près de sa mère, fait Carry dans un sentiment bien féminin, et sans doute heureux de se trouver près d’elle.
Thor ne répond pas tout d’abord et tous deux gardent le silence, mais, au bout d’un moment, il reprend, ému, ébranlé:
--Peut-être as-tu raison... c’est sa mère, après tout.
--Oui, continue Carry dans l’élan de sa bonté et la candeur de son cœur; peut-être est-ce une chose que la nature aurait réclamée un jour ou l’autre. Un enfant appartient à sa mère, quels que soient les dissentiments qui ont pu survenir entre ses parents.
--Laissons cela, fait Thor soucieux. Je hais cette femme et je n’avais contre elle qu’une arme: l’enfant. On me l’a enlevé et me voilà désarmé, tant que je n’aurai pas réussi à le ramener auprès de moi. C’est, pour l’avenir, le but que j’assigne à mes efforts. Aussitôt que l’ordre sera rétabli dans ce malheureux pays, j’entreprendrai l’impossible pour reconquérir mon fils.
--Tu feras comme tu l’entends, Thor, répond la jeune fille et, pour la première fois depuis des heures, elle a la détente d’un sourire, en attirant vers elle le visage de son fiancé. Tu peux, désormais, être sans inquiétudes sur le sort de ton enfant, car il n’a rien à craindre auprès de sa mère... Et dis-moi que tu m’aimes et me pardonnes!
--Je n’ai pas à te pardonner, mais à te remercier! dit-il avec une grande tendresse, l’embrassant dans toute l’ardeur de la passion dont il ressent, en ce moment, la violence.
Il la represse si fort contre lui qu’elle est prête à crier.
--Quand vas-tu m’appartenir enfin? demande-t-il tout bas, d’une voix brûlante et caressante, et il s’étonne d’une sensualité à laquelle il est d’ordinaire si étranger.
--Aussitôt que je serai ta femme, Thor, répond Carry qui semble elle-même en proie à des sentiments inaccoutumés, car elle tremble de tous ses membres et couvre son fiancé de baisers ardents.
--Pourquoi attendre? implore-t-il. Tu connais ma décision irrévocable de t’installer à mon foyer, comme la compagne de ma vie. Ne me refuse pas un bonheur que j’aurais goûté déjà, si les événements ne nous avaient pas séparés.
--Thor!... ce serait mal, murmure, dans un souffle, la jeune fille, folle d’angoisse et d’effroi et cependant déjà plus faible, dans sa tendresse pour celui qu’elle aime. Qui sait ce que l’avenir nous réserve?
--Qui sait s’il n’apportera pas de nouveaux obstacles à notre bonheur et à notre amour? Qui sait, Carry, si nous pourrons jamais être l’un à l’autre? Celui qui ne saisit pas le bonheur quand il se présente, est un maladroit.
--Non!... Non! Thor, implore-t-elle.
--J’ai peur, Carry, que cette heure nous prépare bien des regrets, fait Thor déçu.
A ce moment, comme si les événements intervenaient dans le combat de ces deux jeunes êtres contre les égarements de leur passion et la puissante emprise de la nature, tous deux entendent soudain un léger bruit, comme d’un grattement et d’un frottement venant de la fenêtre. Ils se dégagent aussitôt et prêtent l’oreille; de nouveau, le même crissement se fait entendre distinctement; on dirait que quelqu’un, de l’extérieur, cherche à s’introduire par la croisée.
Thor se précipite et, sans songer au danger, se penche à la fenêtre.
--Qui est là? demande-t-il impérieusement.
--C’est moi, Thor, lui réplique, d’en bas, une voix qu’il n’a pas tout de suite reconnue, mais qu’il reconnaît dès les premiers mots suivants, car, tandis qu’il se tait, tout surpris, l’étrange visiteur continue:
--Je voudrais entrer chez toi, par ici, Thor.
--Grotthauser? s’écrie Tornten d’une voix mal assurée.
--Je t’en prie, ne prononce pas mon nom si haut! se récrie l’autre.
--Alors, prends plutôt le chemin familier à ceux qui, comme toi, sont assurés d’être toujours bien accueillis chez moi, répond le géant blond de sa fenêtre.
--Non, je ne le peux pas. Plus tard, je te dirai pourquoi. Heureusement que tu demeures au rez-de-chaussée; pour surélevé qu’il soit, cela me procure un accès plus commode par ta fenêtre.
Thor ne s’explique pas le désir insolite de Grotthauser, mais il lui tend la main et l’aide à monter par un rétablissement. Sans doute a-t-il, pour s’introduire ainsi, des raisons de ne pas vouloir être aperçu par Toman ou les locataires de la maison.
Le petit homme a, d’ailleurs, sauté assez lestement dans la pièce. Enveloppé d’un grand manteau, le visage abrité par un chapeau à larges bords, tel apparaît l’industriel devant l’officier, ainsi que devant la jeune Anglaise, qui s’est portée toute surprise à sa rencontre.
Il entr’ouvre son manteau, respire bruyamment comme un homme qui vient d’accomplir un effort surhumain et se laisse tomber dans un fauteuil.
--Un joli travail, plaisante-t-il, pour qui n’en a pas l’habitude!
Mais, tout aussitôt, il redevient sérieux, jette sur un meuble son vêtement et son chapeau en ajoutant:
--C’est un signe des temps, qu’à cause de ses opinions politiques un homme, par ailleurs irréprochable, soit contraint d’entrer par la fenêtre chez son ami d’enfance.
--Explique-nous donc, Jacob, ce que tout cela signifie?
--D’abord, donne-moi une fois encore ta main d’ami, que je la presse, fait le petit homme barbu, en secouant énergiquement la droite de Tornten; en même temps, il salue cordialement Carry, comme s’il la connaissait de longue date.
--Et, maintenant, reprend-il en s’asseyant, imité en cela par ses deux interlocuteurs, écoutez-moi. Ne croyez pas, surtout, que je sois venu chez vous par ce chemin mystérieux, uniquement pour ma propre sécurité. C’est, au contraire, et tout d’abord, mon cher Thor, avec le désir de ne te causer aucun ennui... Tel que tu me vois, je suis désormais un proscrit politique, trop heureux s’il réussit à se tirer d’affaire.
--Toi?... un proscrit! s’écrie Thor stupéfait.
--Et même, selon les apparences, un criminel qu’on veut à tout prix mettre sous les verrous.
--Comment cela?
--Mon Dieu! je t’ai expliqué depuis longtemps que l’insurrection générale est un fait accompli et que, par suite, elle ne va pas tarder à mesurer ses forces avec celles du kaiser et de ceux que son retour réjouit.
«Bien que les préparatifs de cette lutte entre nous et les impériaux aient été faits dans le silence, il faut croire qu’ils n’ont pas échappé aux nouveaux maîtres du pays.
«Ceux-ci prennent, en effet, des mesures sévères contre la révolution qui gronde et ont décidé de mettre la main sur les meneurs du parti. Dans le courant de la journée, tous les chefs du mouvement contre le kaiser ont été appréhendés.
«Il paraît que je figure sur la liste des indésirables. Par bonheur, je l’ai appris à temps pour me mettre en sûreté. Et c’est ici que je bénis le hasard qui m’a inspiré la bonne idée de ne pas accepter, pour un temps trop long, ton amicale hospitalité, et de retourner vivre à l’hôtel... ils peuvent courir, maintenant, pour m’y trouver.
--Je t’aiderai à te sauver, fait Thor complaisant.
--C’est ce que je viens te demander. Il faut que, cette nuit même, j’aie quitté Berlin. Le bruit court que si l’émeute se déchaîne, les otages seront fusillés.
--C’est inhumain!
Grotthauser sourit amèrement:
--N’est-ce pas autrement inhumain de vouloir soumettre ce pays à une autorité contre laquelle il s’élève de toute sa raison? Ignores-tu que, dans toute l’Allemagne, des combats se poursuivent, dont la violence rappelle les cruautés de la guerre civile en Russie?
«Partout les fidèles de l’empereur rencontrent l’opposition et si, au premier choc, la surprise leur a permis de s’emparer du pouvoir et de se substituer au gouvernement régulier, la volonté de la masse n’en reste pas moins inébranlable à ne pas tolérer plus longtemps l’usurpation de Guillaume de Hohenzollern et de son entourage.
«Dans le Sud, les adversaires du kaiser ont le dessus et une véritable guerre est imminente entre nordistes et sudistes.
«D’autre part, les impériaux ne sont aucunement sûrs du Nord lui-même. La guerre éclatera-t-elle d’Allemand à Allemand? c’est d’ici, de Berlin, que sortira la décision. Si nous ne réussissons pas, dans la capitale, à briser la puissance du Hohenzollern, la lutte entre les deux parties de l’empire est inévitable...
--C’est donc une iniquité à quoi nous nous sommes associés?
--Une iniquité, au premier chef! s’écrie Jacob Grotthauser. A partir du moment où j’ai constaté la volte-face de ceux qui, avec nous, ont arraché le kaiser de Mas-a-Tierra, je n’ai cessé d’avoir des remords. Vois-tu, dans cette affaire, nous avons été les instruments d’ambitieux, qui nous ont abusés.
--Ils le regretteront à leur tour, car la révolte va anéantir leurs espoirs! profère Tornten.
--Ce n’est pas si sûr que cela. Qui sait si le mouvement sera assez puissant. Tu vois déjà que je suis traqué, uniquement parce que je suis suspect de travailler contre le kaiser. J’en arrive à redouter que le salut ne vienne pas du peuple allemand, mais de l’extérieur, où certes le retour du kaiser n’est pas vu sans aigreur.
--Tu crois que les alliés, dont il était prisonnier...
--Ils sont unanimes, achève le petit homme, à vouloir mettre une prompte fin à cette tentative de restauration. Naturellement, le gouvernement impérial empêche la voix de l’étranger d’arriver jusqu’à nous, mais j’ai de bonnes sources d’information, d’où il résulte qu’on se préoccupe, dans les cercles de nos ennemis, d’étouffer dans l’œuf les desseins du kaiser et de son entourage.
«Nous nous trouvons déjà aussi isolés, en face de l’univers entier, que pendant la grande guerre. Déjà, la famine menace, nos usines sont fermées, faute de matières premières, et nos ennemis s’agitent, dans nos provinces de l’Ouest, pour les pousser à se séparer de l’empire.
«Le Sud aura l’appui de la France, de l’Angleterre et, surtout, des Américains. Ce sont eux qui se montrent le plus mécontents de la fuite et de la restauration du kaiser; cela se comprend et, parmi eux, ce sont, à coup sûr, ceux qui nous ont aidés à tirer le kaiser de Juan-Fernandez qui sont les plus acharnés. Ils ont été trompés et leur colère frappe l’innocent avec le coupable.
--Ces insensés ont appelé de graves malheurs sur la patrie qui avait un si grand besoin de paix, dit Tornten attristé.
--Et maintenant, ils vont tenter de noyer dans le sang, une volonté qu’il ne leur est pas donné de détruire, car elle porte en soi, la force de se renouveler. Pour chaque citoyen qui tombera en combattant pour la défense de la liberté du peuple allemand, dix se lèveront et offriront leur vie. Le progrès ne peut être enrayé et le progrès est contre le kaiser.
Thor se tait, puis avise doucement:
--Il m’est pénible de te suivre dans cette voie. Cependant, tu dois avoir raison: l’évolution suit une route différente de celle où se sont aventurés Guillaume de Hohenzollern et ses conseillers.
--Ils sauront plus tard à quel point ils ont fait fausse route, ajoute Grotthauser.
--As-tu entendu parler de nos indignes compagnons? s’informe Tornten. Que sont devenus Kammitz, Rittersdorf, Unstett et tous ceux qui ont pris part à notre coup de main de Juan-Fernandez.
--Ils sont dans le proche entourage du kaiser. Chacun d’eux est comblé d’honneurs, depuis que Guillaume de Hohenzollern dispose à nouveau de places et de prébendes. Si jamais le kaiser est victorieux, ce qui, en tout état de cause, paraît impossible en raison de l’intervention inévitable de l’étranger, ses libérateurs sont assurés d’être royalement récompensés.
En cet instant, une sonnerie résonnant à la porte d’entrée coupe court à l’entretien des deux amis. Grotthauser sursaute:
--C’est pour moi! fait-il en pâlissant.
Mais déjà Carry s’est élancée hors de l’appartement. On l’entend, dans le couloir, qui appelle Toman, puis, les deux amis qui prêtent une oreille anxieuse se rendent compte qu’elle parlemente avec un étranger. En effet, lorsque la porte se rouvre, pour la laisser passer, elle n’est plus seule; un homme l’accompagne que Tornten a, tout de suite, reconnu.
C’est Anton Kunst.
Comme jadis à Schwanbach, comme plus tard sur ce même seuil qu’il foule aujourd’hui, l’homme se tient un peu gauche, un sourire plutôt niais aux lèvres, devant le lieutenant de vaisseau qui se lève aussitôt et marche sur lui.
--Que faites-vous chez moi? interroge l’officier qui parle durement, car cet homme était contre lui, avec son maître, quand là-bas, sur la mer lointaine, s’est décidé le sort de l’empire allemand. Je ne vois pas ce que nous pouvons avoir à nous dire, vous et moi!
Kunst se révolte et secoue violemment sa tête ébouriffée de rouquin:
--Oh! rien de mal, commandant, réplique-t-il, mais vous ne devriez pas parler sur ce ton à un homme qui vous apporte une bonne nouvelle.
«Que puis-je contre les événements qui nous ont désunis? ajoute-t-il, comme s’il sentait la cause pourquoi Tornten lui tient rigueur. Chacun a ses opinions et le droit de les défendre; ce n’est pas une raison pour me traiter en chenapan.
--Et que puis-je attendre de bon, Kunst, de votre part?
--Ne vous manque-t-il rien, monsieur le commandant, et ne donneriez-vous pas cher pour le ravoir?
--De quoi parlez-vous? s’impatiente l’officier.
--De votre fils!
--Mon fils?... vous connaîtriez la retraite de mon fils! s’écrie le géant, qui sent fondre son cœur.
--Si je la connais, fait Kunst un peu goguenard. Serais-je ici, sans cela?
«Ne m’en veuillez pas, supplie Thor presque humblement en prenant la main de l’ordonnance. Je vous ai traité durement, tout à l’heure, mais pouvais-je supposer ce qui vous amenait?
--C’est bon, monsieur le commandant, je ne me fâche pas pour si peu. Voilà qui est oublié. Mais, je ne puis vous conduire près de votre enfant que si vous me promettez de ne révéler à personne la source de vos renseignements. Alors, grâce à moi, vous le retrouverez et pourrez le réclamer à ceux qui vous l’ont volé.
--Parlez donc! où est l’enfant?
--A Berlin.
--Ce n’est pas possible... hier encore il était à Munich, intervient Carry.
--Oui, mademoiselle, c’est exact. Il y a deux heures que le petit est arrivé en automobile, de Munich, avec sa mère.
La vraisemblance et la précision de ce renseignement ainsi que l’accent de Kunst démontrent la sincérité de son affirmation.
--Et où cache-t-on mon fils?
--Dans la maison du capitaine d’Unstett.
--Le capitaine y est-il en ce moment?
--Lorsque je suis sorti, tous trois, le capitaine, madame et l’enfant se trouvaient à la maison. Mais je ferai observer à monsieur le commandant qu’il lui faut se dépêcher, car j’ai entendu discuter la question de savoir s’il fallait garder le petit là, ou le conduire ailleurs, en lieu sûr.
Thor se tourne vers Carry:
--Je vais prévenir la police.
--C’est fou, laisse entendre Grotthauser. La police ne peut rien faire et, d’ailleurs, ne fera rien car le capitaine de cavalerie d’Unstett est devenu un bien trop important personnage.
«Il n’y a que toi qui puisses aller chercher ton fils. Je te propose d’aller tous les deux immédiatement chez Unstett, pour le reprendre.
--Il va faire de la résistance, objecte Carry.
--Qu’il essaye! menace Tornten qui va à son bureau, ouvre un tiroir et en tire son browning, l’examinant avant de le glisser dans sa poche.
--J’ai aussi des armes sur moi, déclare Grotthauser et je ne serai pas fâché de montrer à ce capitaine que des hommes résolus peuvent avoir raison de lui... Pressons, Thor, il n’y a pas une minute à perdre.
--Vous nous accompagnez, Kunst? demande le lieutenant de vaisseau.
--Non, monsieur le commandant, se défend l’autre effrayé, il ne faut pas que le capitaine soupçonne à qui il doit votre visite.
--Mais moi, je viens avec vous, fait Carry.
--Non, tu es trop faible pour une semblable explication, répond Thor.
--Je ne te quitte pas, affirme résolument la blonde Anglaise.
Tornten, alors, passe doucement son bras autour de la taille souple de la jeune femme et demande gravement:
--Notre expédition ne va pas sans dangers, veux-tu les partager?
--Pourquoi pas, Thor? car j’espère qu’il ne restera plus l’ombre la plus légère sur notre bonheur, quand nous serons rentrés en possession du petit.
--Eh bien! soit, viens avec nous.
Mais Anton Kunst soulève une nouvelle objection:
--Ne croyez pas que cela soit si facile, monsieur le commandant! s’écrie l’ordonnance, dans une louable intention. Je ne sais même pas si ces messieurs réussiront à se faire conduire à Dahlem. La ville est remplie d’hommes armés et, par là, dans la rue Alexandre, on vient d’attaquer et d’anéantir une patrouille d’impériaux.
«L’insurrection générale serait déclarée, parce que les chefs du parti sozialdemocrat ont été arrêtés brusquement cet après-midi. Il paraîtrait qu’on va les transférer à Spandau, pour y être fusillés.
--Cela n’est pas possible, objecte Grotthauser, la révolte ne devait éclater que la nuit prochaine!
Kunst hausse les épaules:
--Je ne fais que répéter ce que j’ai entendu. Des faubourgs, descendent des bandes d’hommes munies de toutes les armes qu’on a pu trouver. Elles se dirigent sur le château où l’on s’attend au premier choc sérieux avec les troupes impériales. La foule est, pour le moins, exaspérée et exige que le kaiser se retire sans délai, pour céder la place à l’ancien gouvernement.
«Aucun véhicule ne circule à travers les rues; je serais surpris qu’il n’y ait pas encore eu de rencontres entre les troupes de l’émeute et les impériaux.
--Comment, en ce cas, pourrons-nous aller à Dahlem? fait Tornten tourmenté.
--Essayons toujours, propose Grotthauser. Les trois hommes et Carry Bolton s’engagent dans le couloir qui mène à l’antichambre; arrivés là, Thor enveloppe Carry d’un manteau, se couvre lui-même contre la fraîcheur de cette soirée d’automne et quitte la maison avec ses compagnons, sans avoir dit à Toman où il doit se rendre; il a pensé, en effet, à Grotthauser et n’a, en son domestique qu’une confiance modérée.
--Devant la maison règne un calme parfait; la rue est entièrement vide de passants, mais des détonations isolées, dans le lointain, apportent l’écho de la bataille engagée.
Les hommes restent indécis et ne savent que faire.
--La danse a commencé plus tôt qu’on ne l’attendait, entend Thor auprès de lui.
C’est Grotthauser qui a parlé.
--Qu’importe ce qui se passera cette nuit, dans notre malheureuse ville, répond-il plein d’angoisse et de frayeur sur le sort de son fils, si je puis ravoir mon enfant.
On perçoit à ce moment le ronflement atténué d’un moteur et les phares étincelants d’une auto tournent l’angle de la rue voisine; la voiture marche à petite vitesse.
Tornten et Grotthauser sursautent et, mus par la même pensée, se jettent au milieu de la chaussée en faisant signe au chauffeur d’arrêter.
Mais la voiture cherche à les éviter; d’une brusque embardée à gauche, le watman l’a portée contre le trottoir qu’elle range, dépassant déjà les deux hommes, quand Carry, résolument, vient se placer devant le moteur, à son tour:
--Arrêtez donc!... nous avons besoin de vous, crie-t-elle à l’homme du volant.
Un grognement de mauvaise humeur lui répond, mais l’automobile stoppe.
--Un taxi!... c’est certainement un taxi, se réjouit Tornten qui accourt à la rescousse.
--Je rentre!... déclare le chauffeur catégorique et barbu. Laissez-moi! il ne fait pas bon dans les rues ce soir.
--Il faut que vous nous conduisiez à Dahlem répond le lieutenant de vaisseau, qui se tient près de la voiture et porte, courroucé, la main à la poche gauche de son manteau où elle saisit la crosse de son revolver. Si vous ne le faites pas de plein gré et contre une bonne rétribution, nous emploierons d’autres moyens.
--Oh! oh! voilà des façons qui ne me conviennent guère! riposte l’homme furieux. Personne ne me commande! Je veux rentrer et ne tiens pas à risquer ma peau pour une paire de mauvais drôles!
Thor va sortir son browning pour appuyer sa réquisition, mais Jacob le pousse de côté:
--Soyez raisonnable et conduisez-nous, intervient-il conciliant. Vous serez bien payé et il y va de la vie d’un homme.
--Ma vie à moi vaut bien quelque chose aussi, grogne le chauffeur.
--Mille marks pour aller à Dahlem!
--Mille marks! ricane le chauffeur, ce n’est pas lourd aujourd’hui. Tant que l’autre n’aura pas quitté le château où il n’a plus de droits, notre argent ne vaudra guère!
--Deux mille! propose Grotthauser.
--Eh non, je vous dis que je ne marche pas pour de la monnaie de misère.
Grotthauser lève la main et sort, de son doigt, une bague de grand prix, dont le solitaire scintille de mille feux, à la lumière des phares.
--Combien estimez-vous cette bague?
--Une belle pièce, répond le chauffeur intéressé.
--Elle est à vous, si vous nous menez à Dahlem, aller et retour.
Après un instant de réflexion, la réponse:
--Allons, montez, je vais vous conduire.
--Je te remercie, Grotthauser, dit Thor, lorsque tout le monde fut casé dans la voiture.
Kunst a demandé qu’on le dépose à un carrefour voisin, car il redoute le capitaine d’Unstett et ne veut à aucun prix suivre l’aventure jusqu’au bout.
Mais il ne tarde pas à devenir manifeste que le chauffeur n’a pas pris le chemin direct; au lieu de faire route droit sur Dahlem, comme il aurait agi en temps normal, il choisit des rues détournées, fuyant, pour lui comme pour ses clients, les dangers de cette nuit.
Le bruit d’une fusillade nourrie parvient cependant toujours aux oreilles de Thor et de ses amis. Puis, soudain, vers le nord de la ville, le ciel s’éclaire d’une lueur d’un rose encore indécis, qui semble d’un commencement d’incendie.
En écoutant avec plus d’attention, on entend des lambeaux de chants et un sourd bourdonnement qui montent de la capitale et rappellent les premiers bouillonnements de la mer, précurseurs de la tempête.
Kunst demande qu’on arrête, pour lui permettre de descendre; il saute hors de la voiture et son adieu se perd au milieu des pétarades redoublées du moteur au départ.
On poursuit la route à toute vitesse, à travers la brume de cette nuit d’automne, et chaque instant apporte, aux voyageurs de l’auto, de nouveaux indices de la terreur qui règne partout.
Tantôt, dans une rue latérale, éclatent des cris, des hurlements sauvages et des coups de feu; le chauffeur, prudemment, oblique dans une direction opposée. Tantôt, viennent, à leur rencontre, deux, trois, quatre autocamions, occupés par des hommes en armes. Le bruit des moteurs couvre le ronronnement plus doux de la voiture de place. Les projections de lanternes électriques de poche illuminent la rue, dont tous les réverbères ont été éteints par des mains malveillantes. L’éclat des lumières est aveuglant au point que, dans leur brusque clarté, Thor et ses compagnons ne peuvent distinguer, sur les lourdes voitures, que les étincelles qui s’accrochent aux casques d’acier, aux pointes des baïonnettes, à l’or des passementeries.
On a dépassé le convoi sans incidents, chacun respire plus largement, car le danger vole aux trousses des trois amis et le moindre arrêt peut compromettre leur salut.
Mais ce répit est de courte durée: la voiture, tout à coup, stoppe si brusquement, que les voyageurs sont jetés les uns sur les autres.
Thor se penche à la portière; un canon de fusil se braque sur lui et, sous la lueur crue d’une lampe à acétylène, plusieurs civils apparaissent sur les marchepieds de l’auto.
--Qui êtes-vous et où allez-vous?
--Est-ce que j’ai des comptes à vous rendre? qui êtes-vous, vous-mêmes?
--Oh! oh! on ne parle plus comme cela, cette nuit! Etes-vous des nôtres ou de nos ennemis? Allons! dehors... votre voiture n’avancera qu’autant que nous aurons ouvert la barricade.
Thor veut encore répondre violemment, mais Grotthauser s’interpose, comme il a fait tout à l’heure et, le rejetant de côté, sans plus de façons:
--Je suis, dit-il, le conseiller national Grotthauser, du parti socialiste majoritaire, crie-t-il au jeune ouvrier dégingandé, qui a mené l’explication avec Tornten.
La lanterne s’élève et s’abaisse; à la lueur de la lampe, l’étranger a examiné l’industriel.
--Je vous prie de m’excuser, monsieur le conseiller national.
--Inutile, camarade... Peut-être savez-vous ce qui se passe dans notre camp et pourquoi le soulèvement a éclaté si tôt?
L’ouvrier se rapproche de la voiture:
--Nous avons été trahis, monsieur le conseiller national; l’arrestation de nos chefs a soulevé une violente indignation, qu’il n’a pas été possible d’enrayer. Cela a éclaté partout. Ce soir, on a commencé par les services publics; tous sont entre nos mains, bien que, par endroits, il y ait eu un commencement de combat avec les postes d’impériaux qu’on y avait placés. Les secteurs électriques, les usines à gaz, la plupart des gares, le service des eaux et, en général, tout ce qui est nécessaire à l’existence de la ville, tout cela est à nous.
«Mais il paraît que, dans le courant même de cette nuit, les troupes impériales doivent tenter de reprendre le terrain perdu. En plus des quartiers centraux de Berlin, elles ont fortement occupé les faubourgs du Nord, où se trouve leur camp. De Pankow et de Tégel, nous attendons, cette nuit, de vigoureuses contre-attaques. Il fera chaud, car de notre côté, nous nous préparons à une énergique résistance.
--Je vous remercie, camarade, et bonne chance!
--Bonne nuit!
La barricade est ouverte pour laisser passer l’automobile, qui se remet aussitôt en marche et continue à glisser dans le brouillard de la nuit.
--Alors, mort et désolation sur la malheureuse cité! gémit Tornten épouvanté.
--Et la guerre civile sur tout le territoire, achève tristement Grotthauser.
Ils ne parlent plus, préoccupés de leurs pensées, pendant tout le reste du voyage, qui se passe désormais sans rencontres désagréables, grâce à l’habileté du chauffeur et à la vitesse de la voiture.
Et, parmi les pensées qui, chez Tornten, prennent le dessus, il est étonné de constater que celles qui dominent ne sont pas celles auxquelles l’ont préparé ses nobles origines et son éducation de hobereau, élevé dans le respect des institutions et qui, certainement, avant le cycle de ces événements, aurait donné tous ses biens, tout son sang pour la maison impériale, et tout sacrifié pour le kaiser, même l’honneur.
Dans l’intervalle, l’automobile a atteint Dahlem; elle tourne dans la rue où se trouve la villa du capitaine d’Unstett et s’arrête devant la propriété. Les voyageurs descendent et Grotthauser recommande au chauffeur de ne pas s’éloigner, quelle que soit la durée de l’absence de ses clients. L’homme s’y engage et les deux amis, accompagnés de Carry, se dirigent vers la maison.
Un instant après, ils sonnent à la grille, qui s’ouvre aussitôt.
Une servante est venue au-devant des visiteurs et va leur demander ce qu’ils désirent, quand Grotthauser franchit délibérément et rapidement le seuil; il est immédiatement suivi par Tornten et Carry.
La servante, ahurie, s’informe:
--Que désirez-vous?
--Parler au capitaine d’Unstett, répond l’industriel.
--Monsieur le capitaine n’est pas à la maison.
Mais elle n’a pas fini sa phrase, que l’affirmation de la domestique est aussitôt démentie. Une porte, au fond du couloir, s’est entr’ouverte et la voix de Fritz d’Unstett prononce avec calme:
--Faites entrer au salon ces messieurs et cette dame; je viens tout de suite.
Le sang-froid d’Unstett, en présence de ses trois visiteurs, est surprenant; c’est à croire qu’il les a entendus et trouve lâche et mesquin de décliner l’explication.
La femme de chambre introduit donc tout le monde dans ce même salon où, quelques mois auparavant, Thor de Tornten avait rencontré le comte Kammitz.
A peine y sont-ils entrés que Fritz d’Unstett apparaît; il n’est pas seul: derrière lui se montrent les formes élégantes d’Ilse qui, vêtue de sombre, est indiciblement jolie et désirable.
Les circonstances ne comportent guère de politesses; pourtant Grotthauser va s’incliner, quand il remarque la mine rogue et arrogante du capitaine de cavalerie. Il rengaine net son geste et se redresse, non moins hautain, tandis que dans le silence qui a suivi l’entrée du maître de la maison et de sa compagne, retentit la voix tranchante de Tornten qui interroge:
--Où est mon fils? je veux ravoir mon fils! sinon...
Le capitaine de cavalerie lui fait face et les deux hommes se mesurent du regard. Unstett s’écrie, avec une violence qui se nuance déjà de la cinglante ironie dont il ne se départira pas dans la suite:
--Qu’en savons-nous, où se trouve votre enfant? Si vous l’aviez mieux gardé, vous n’en seriez pas réduit à le chercher. Vous en êtes responsable, monsieur de Tornten, et, quand la justice aura statué, la mère vous en demandera compte.
--Hypocrite! profère Thor dans sa fureur.
--Surveillez vos paroles, Tornten, gronde le capitaine de cavalerie; ce ne sont pas toujours ceux que la nature a doués d’une haute taille et de muscles solides qui sont les plus forts! Il y a d’autres armes qu’une paire de poings de rustre!
--M’est avis que vous feriez mieux, tous deux, de modérer vos propos, intervient vivement Grotthauser, car Thor va s’élancer sur Unstett et tous deux sont prêts à passer la parole aux armes; Unstett a déjà eu un geste suspect vers sa poche, que Tornten s’est empressé d’imiter.
Mais Grotthauser les a retenus à temps et le capitaine de cavalerie change de ton.
--Je suis absolument d’accord et je crois que notre entretien ne peut que gagner à rester dans le calme. Je demeure, pour mon compte, fermement persuadé que c’est par suite d’une erreur que sont venus, chez moi, ces deux messieurs, ainsi que cette dame que je n’ai pas l’honneur de connaître.
--Il n’y a pas d’erreur, réplique sèchement Tornten, je sais que mon fils est caché ici.
Unstett raille:
--On vous aura mal renseigné. Ma maison est à votre disposition. Vous pouvez la visiter de la cave au grenier et vous persuader qu’il n’y a pas, ici, trace d’un enfant.
Le ton est tellement péremptoire et l’officier de cavalerie si sûr de lui que Tornten a renoncé aussitôt à l’idée de profiter de son offre; il revient à la charge:
--C’est donc que vous avez éloigné mon fils, dans le cours de ces deux dernières heures!
--L’enfant n’a jamais été sous mon toit, affirme le capitaine.
Mais ces subterfuges ne sont pas à la convenance d’Ilse, dont les traits reflètent, pendant cette discussion, en un sourire narquois, la joie de la vengeance satisfaite. Elle s’avance soudain et, dans son regard, brille tout un monde de contentement et d’orgueil, lorsqu’elle crie au père de son enfant:
--C’est faux!... il n’y a pas une heure, je tenais mon petit dans mes bras, car c’est moi... moi seule qui ai attiré mon fils à Munich.
Thor chancelle et Grotthauser doit le soutenir d’une main ferme, mais, du même coup, dans ce geste, il le protège contre la velléité d’un retour offensif qui le jetterait, dans le paroxysme de fureur où il est, sur la femme qui le brave après l’avoir outragé.
--Eh bien, puisqu’il en est ainsi, confesse à son tour Unstett, sachez que l’enfant est en bonnes mains. Je trouvais inutile de vous en faire part, mais Mme de Tornten est d’un avis différent. Forte de ses droits, elle n’a pas à se défendre de son action généreuse.
--C’est un rapt odieux et lâche, hurle Thor, et digne d’une misérable sans honneur et d’un individu qui sacrifie à ses propres intérêts l’intérêt et l’existence de sa patrie.
Unstett va s’élancer sur lui, mais aussitôt il se domine et reprend, avec sang-froid, le ton de persiflage qu’il n’a pas quitté.
--Nous n’allons pas choisir précisément cette nuit pour épiloguer sur des questions de politique qui seront si bien résolues d’ici la venue du jour. A l’aube prochaine, Berlin sera de nouveau aux mains de son kaiser. Notez cela, messieurs. Et, pour votre tranquillité, apprenez que votre fils est sous bonne garde, parmi les troupes fidèles au kaiser. Il se trouve donc au milieu de ceux qui vont rétablir l’ordre en Allemagne.
--Ou l’esclavage, laisse entendre Grotthauser.
Unstett hausse les épaules:
--Il y a autant d’opinions que d’intelligences, et les unes, comme les autres, ne sont jamais exactement définies.
«Mais, je pense, ajoute-t-il, que l’objet qui vous attirait ici a cessé d’exister; vous savez où vous auriez, le cas échéant, à chercher le jeune Otto de Tornten et vous pourriez aller vous consulter ailleurs qu’entre mes quatre murs.
--Oui, nous partons, dit Tornten.
Et, tandis qu’il s’éloigne, avec Grotthauser et Carry, qui a suivi, dans une muette angoisse, l’explication entre les deux hommes et Ilse, il entend encore Unstett lui donner ce conseil ironique:
--Je veux encore vous mettre en garde, messieurs, contre l’idée qui pourrait vous venir de diriger vos recherches du côté de Pankow ou de Tégel. Il n’y fera pas bon d’ici peu et c’est une chose avérée que les balles frappent sans prévenir. Il serait, d’autre part, tout à fait incorrect qu’un ancien officier de la marine allemande se trouvât pris avec les chefs de l’insurrection qui combat son souverain.
--Taisez-vous! ordonne Grotthauser.
Puis, il pose, dans un geste d’apaisement, sa main sur le bras de Thor, qui va se jeter encore une fois sur son irritant adversaire, et le marin, accompagné de son ami dévoué, sort en courbant le front de la maison de celui qui lui a ravi sa femme, son fils et sa foi dans les hommes.