V
Cependant toute la population du château était dans l'attente et dans l'anxiété.
Il n'y avait que le prince qui, enfermé dans sa chambre et gardé à vue par Bonne d'Armagnac, restât étranger aux événements de la guerre. Chacun, homme ou femme, grand ou petit, prenait à coeur les nouvelles vagues et incomplètes qui pénétraient de toutes parts dans l'enceinte de Coucy.
On savait que l'armée royale s'était rassemblée au nombre de 100,000 combattants; que cette armée s'augmentait sans cesse par l'arrivée de nouveaux renforts; que la noblesse de France avait juré d'anéantir les Anglais; que ceux-ci, décimés par les maladies et la famine, mais encouragés par la présence de leur roi, ne comptaient pas plus de 15,000 gens d'armes et archers; qu'ils avaient battu en retraite cependant, sans accepter la bataille, et qu'après avoir passé la Somme à gué, ils se croyaient sauvés, malgré la multitude d'ennemis qui les environnaient et les harcelaient.
On ne s'étonnait pas que le duc d'Orléans, malade comme on le disait, manquât à la réunion des princes et seigneurs français, mais on avait peine à comprendre qu'il n'eût pas envoyé à l'armée sa bannière avec ses gentilshommes, ses capitaines et ses vassaux.
On regardait cette indifférence de sa part comme un acte politique motivé par la conduite du duc de Bourgogne, qui avait refusé aussi de prêter secours au roi de France contre le roi d'Angleterre.
Ce jour-là (c'était le 21 octobre), Charles d'Orléans, le corps épuisé par la diète, la tête affaiblie par la préoccupation de son mal imaginaire, le visage pâle et altéré, se souleva sur le coude dans l'immense lit qui, semblable à une prison, l'enveloppait de l'ombre de son ciel massif et de ses rideaux ou courtines en soie bleue, brochée d'or et fleurdelisée.
Il appela, d'une voix débile, la duchesse, assise en ce moment près de la fenêtre, et lisant avec une sorte de pieux recueillement les poésies de son mari dans le beau manuscrit enluminé dont il lui avait fait présent.
--Bonne, lui dit-il, je mourrai d'ennui et de tristesse plutôt que de mon mal: il faut que je sorte de ce lit, sous peine d'y rendre l'âme; il faut que j'entende des voix humaines et contemple des visages humains, sous peine de me croire déjà au purgatoire... Eh! monseigneur, avez-vous la force de vous lever et tenir debout? Voulez-vous, pour vous distraire, qu'on amène en votre chambre des ménestrels, des bateleurs, des musiciens, des animaux savants, des docteurs ès-sciences...--Non, je ne veux plus demeurer en cette chambre; je veux me promener en plein air, dans les préaux, dans les courtils et les vergers, sur les remparts: cette promenade me vaudra mieux que les juleps des physiciens qui méritent le bonnet à oreilles d'âne.--Vraiment, mon cher seigneur, vous ne pourriez vous soutenir ni marcher. Vous êtes ou, du moins, vous avez été trop grandement malade.--Je ne suis pas guéri encore; mais, dussé-je aller de vie à trépas, je ne demeurerai davantage en ma couche. Dieu me vienne en aide! je prétends oublier mon mal, s'il se peut, et célébrer quelque fête ou cérémonie avant celle de mes funérailles.--Ne parlez pas ainsi, mon bon seigneur, car vous me navrez au fin fond de l'âme, et je souhaiterais alors être morte.--Demain, madame ma mie, je tiendrai un beau puy de rhétorique dans la galerie des Armes, et vous distribuerez, de votre main, les prix et couronnes que je décernerai aux meilleurs poétiseurs.
Bonne d'Armagnac fut contrariée, au dernier point, d'un pareil projet, qui allait mettre le duc d'Orléans en présence de toute sa maison; mais elle n'osa pas s'y opposer ouvertement, d'autant plus qu'en ce temps-là l'obéissance d'une femme envers son mari devait être toujours résignée et silencieuse.
Fredet fut appelé, et, de concert avec son maître, il dressa le plan détaillé de la fête.
On nommait puy de rhétorique, une espèce de concours poétique, qui s'ouvrait avec plus ou moins d'éclat dans les villes du nord de la France et à la cour des seigneurs de ces provinces, où la poésie était généralement aimée et cultivée. Ces puys de rhétorique excitaient et répandaient le goût des lettres ou de la gaie-science, suivant une expression en usage dans le Nord comme dans le Midi, qui avait aussi ses concours poétiques sous le nom de jeux floraux et de cours d'amour.
Quant au nom de puy de rhétorique, il signifie trône de littérature; car le mot puy (en bas latin, podium) s'employait pour désigner un lieu élevé, une montagne ou une estrade: la rhétorique avait alors un sens beaucoup plus étendu qu'aujourd'hui, et représentait à la fois tout ce que comprend l'art de bien dire.
Le lendemain, les préparatifs de la solennité avaient été faits dans la galerie des Armes, appelée ainsi à cause des trophées d'armes et des panoplies qui la décoraient.
Toutes les personnes faisant partie de la maison du duc d'Orléans devaient assister à l'assemblée et y avaient été invitées par un cri, c'est-à-dire par une proclamation au son des trompettes dans le tinel ou salle à manger des officiers et des dames.
On n'avait pas convoqué à cette fête les châtelains et les nobles des environs, parce que le temps eût manqué pour envoyer ces invitations à vingt lieues à la ronde. Madame d'Orléans s'y serait d'ailleurs refusée; tant elle craignait que son mari ne fût instruit de l'imminence d'une bataille entre les Français et les Anglais.
Elle redoubla même de précautions à cet égard, et elle menaça de sa colère quiconque aurait l'imprudence de prononcer une parole capable d'inquiéter ou d'éclairer le duc d'Orléans.
Si ce prince n'avait point passé pour gravement malade auprès de tout le monde, on n'eût rien compris à son indifférence au milieu des grands événements qui se préparaient, et tous les gentilshommes de sa maison seraient venus lui demander de les conduire à la guerre.
C'était, à cette époque, une passion commune à tous, que celle des armes, et un seigneur qui aurait évité une occasion d'exposer sa vie en combattant, eût été honni et déshonoré.
La chevalerie n'avait pas d'autre but que de former des hommes de guerre et de glorifier la vaillance, cette première vertu de la noblesse.
Pendant que Louis d'Orléans se faisait vêtir par ses valets de chambre, Bonne d'Armagnac, qui devait présider avec lui le puy de rhétorique, descendit dans le verger, pour essayer de dissiper les sombres nuages dont sa pensée et son front étaient obscurcis.
Elle portait sous son bras le manuscrit des poésies de son mari, parce qu'elle le lisait sans cesse et ne le quittait pas plus qu'un talisman ou une amulette. Elle ne commença pas toutefois sa lecture: elle était tombée dans une rêverie amère, en se disant que le duc d'Orléans ne lui pardonnerait pas la ruse qu'elle avait employée pour l'empêcher de faire son devoir de prince et de rejoindre l'armée du roi.
Isabeau de Grailly et Hermine de Lahern ne tardèrent pas à venir la retrouver sous une treille où elle s'était arrêtée machinalement dans sa promenade solitaire.
La duchesse avait un magnifique costume qui rehaussait l'éclat de sa beauté noble et majestueuse.
Sur sa tête s'élevait le hennin ou bonnet à cornes, en forme de demi-cercle, cette coiffure singulière que la reine Isabeau de Bavière avait empruntée aux modes de son pays, et que les dames de la cour adoptèrent avec tant de fureur que les prédicateurs en chaire traitaient le hennin d'invention du diable. Celui de Bonne d'Armagnac était en soie rouge brodée d'argent, avec garniture de canetilles d'or et de perles qui s'entrelaçaient en façon de feuillages.
Le surcot, qui, comme son nom l'indique, se portait par-dessus la cotte, ressemblait assez au vêtement qu'on appelle maintenant visite et que les femmes ont ajouté à leur toilette d'hiver, si ce n'est que le surcot dessinait exactement la taille et se découpait en basques arrondies sur les hanches; le surcot de la princesse, qui n'avait pas de manches, et qui laissait voir celles de sa robe en satin vert, se composait d'un corsage en damas blanc, offrant sur la poitrine deux larges bandes de fourrures de menu vair ou petit gris, qui suivaient le contour des basquines.
La jupe, mi-partie ou divisée en trois zones de différentes couleurs, en avait une seule verte, semblable aux manches; les deux autres étaient blanche avec des fleurs de lis et des lions d'or, et amarante avec des rosaces d'argent.
Un riche manteau de brocard, analogue à la dalmatique d'un évêque, tombait sur ses épaules et s'attachait par devant au moyen d'une grosse agrafe de perles; une espèce de ceinture massive d'orfévrerie, qui cachait le surcot, ne se révélait que par son extrémité ou pendant qui tombait jusqu'au bas de la jupe.
La longueur de ce pendant se mesurait en raison du rang de la femme qui portait ceinture; la ceinture, dans tous les cas, était un signe distinctif de noble extraction, ce qui donna lieu au proverbe: «Mieux vaut bonne renommée que ceinture dorée.»
Les deux damoiselles d'honneur de la duchesse n'étaient pas moins richement habillées.
Isabeau avait aussi le surcot garni de fourrure et la ceinture d'orfévrerie; mais celle-ci se déployait autour des reins, et son pendant n'atteignait pas le milieu de la jupe, également mi-partie rouge et blanche, en soie brochée d'argent, aux armes de la maison de Grailly.
Le surcot violet, avec bordure de martre zibeline, était sans basques et allait s'arrondissant sur les hanches, de même que le corset qui fait la base de la toilette d'une femme aujourd'hui, et qui n'est autre qu'un surtout dégénéré ou perfectionné.
Isabeau n'avait pour coiffure qu'une sorte de calotte ou chaperon de drap d'or, d'où s'échappaient ses beaux cheveux noirs épars sur son cou et ondoyant autour d'elle.
Quant à Hermine de Lahern, elle n'avait pas renoncé aux modes de son pays natal.
Ses cheveux blonds flottants encadraient sa figure comme d'une auréole et se répandaient en boucles abondantes derrière son corsage; elle était coiffée d'un haut bonnet de forme conique, pareil à celui que les Cauchoises ont conservé; ce bonnet, d'étoffe bleue couverte de point de Venise, se terminait par un ample voile qui aurait pu l'envelopper tout entière.
Elle portait deux robes: celle de dessous en brocard, à damier noir et argent; celle de dessus, formant juste au corps, à manches ouvertes et tombantes, en drap de soie blanc, fourré d'hermine, emblème de son nom.
Elle n'avait pas de ceinture d'orfévrerie, mais un carcan ou collier de perles à trois rangs, ainsi que des aureillettes ou boucles d'oreilles à pendeloques formées de ces mêmes perles, qui se pêchaient sur les côtes de Bretagne, et qui passaient pour venir de l'Inde.
--Ma très-chère dame, dit Hermine à la duchesse d'Orléans, savez-vous le bruit qui court ici: l'armée du roi et celle d'Angleterre sont en présence devers Saint-Pol et Azincourt, en sorte que la bataille se donnera demain, si donnée elle n'est à cette heure.--Or çà, ma mie, allez-y si bon vous semble, et bataillez à votre aise, repartit brusquement Bonne d'Armagnac, mais gardez-vous de parler bataille céans, où l'on n'y songe guère, car je vous enverrais plutôt en un couvent de Bretagne.--Un couvent me conviendra fort, madame, pour y prier en mémoire des vaillants chevaliers qui mourront aujourd'hui ou demain.--Voilà une résolue batailleuse! dit la duchesse en se tournant vers Isabeau, qui semblait triste et recueillie. Nous ne la fiancerons pas comme toi, Isabeau, à quelque bon gentilhomme, mais nous en ferons une béguine ou cordelière qui priera pour nous en son moutier.--Mieux vaudrait n'être pas fiancée, reprit la damoiselle de Grailly, que d'essuyer les reproches et les dédains de messire Philippe de Boulainvilliers, qui menace de se tuer s'il ne va pas combattre les Anglais!--Monseigneur ne vous excusera jamais, ajouta la damoiselle de Lahern, de l'avoir retenu en sa chambre, quand il y a guerre et bataille.--Oh! ma très-honorée dame, dit Isabeau, nous n'avons pas refusé de vous obéir, et pourtant messire de Boulainvilliers m'a déclaré que c'était faire honte et affront à monseigneur, que de le garder ainsi prisonnier, sans l'avertir même du mandement du roi, qui a fait lever l'oriflamme.--Quels regrets ce sera pour vous, madame, dit Hermine, si les Français perdent cette journée, faute du secours de leur valeureux prince, monseigneur le duc d'Orléans! quels regrets aussi, chère et bonne dame, si monseigneur n'a pas sa part dans une belle victoire!--M. de Boulainvilliers m'a dit que les capitaines de mon redouté seigneur étaient déterminés à s'en aller d'eux-mêmes se réunir au camp des Français?--On s'émerveille grandement partout, ma très-honorée dame, que, vous, fille du brave comte d'Armagnac, et femme du très-valeureux duc d'Orléans, vous demeuriez neutre et insensible à ces bruits de guerre qui font palpiter les coeurs des nobles dames.--Il n'est plus temps peut-être de partir en armes et de déployer au vent la bannière d'Orléans?--Il est toujours temps de faire son devoir et de se conduire généreusement en gentilhomme et en prince!--Eh! quoi! mes filles! s'écria la duchesse, ébranlée par ces attaques redoublées qui venaient battre en brèche sa résolution déjà chancelante: vous voulez que je livre monseigneur à la mort, comme un mouton qu'on mène à la boucherie?--Dieu m'est témoin, ma très-honorée dame, répondit Hermine, que je verserais tout mon sang pour épargner la moindre goutte du sang de monseigneur!--Pensez-vous donc, ma très-excellente dame, ajouta Isabeau avec inquiétude, que tous ceux qui vont à la guerre n'en reviennent pas?--Allez, mes filles, nous avons chacune, au fond de notre coeur, une secrète voix qui nous annonce l'avenir, et nos pressentiments ne sont que des avertissements envoyés du ciel sur ce qui doit advenir. Or, j'ai ferme assurance que monseigneur me sera pour toujours ravi, s'il me quitte en cette occasion, et que, le voyant me quitter, je l'aurai vu pour la dernière fois!--Hélas! madame, répliqua Isabeau de Grailly, il me semble qu'il en sera de même de mon fiancé!--Ce sont chimères et mensonges que ces pressentiments, mon honorée dame, repartit la damoiselle de Lahern. Certes, si je me fiais à des présages et à des imaginations semblables, je croirais que c'en est fait du beau royaume de France et de la gentille noblesse française!--Le jour, la nuit, je suis poursuivie de fantômes et d'images sinistres, dit la duchesse: tantôt je me vois en habits de deuil; tantôt je pense être en prison et chargée de chaînes de fer; tantôt monseigneur m'apparaît, mort et percé de coups... O mon Dieu: qu'adviendra-t-il de tout ceci?--N'avez-vous pas, très-honorée dame, dit Isabeau, consulté les sorts et les horoscopes?--Je n'ai, ma mie, consulté que mon coeur, et mon pauvre coeur m'a répondu que cette guerre serait bien fatale à monseigneur.--Plaise à Dieu qu'elle ne soit plus fatale à mon beau pays de France et au roi notre sire! murmura Hermine.--Que n'interrogez-vous les sorts des lettres? continua Isabeau. Vous n'aurez que faire de mander des devins ou des astrologues. Prenez tel livre que vous voudrez; ouvrez-le en invoquant le destin, et voyez ce que vous annoncera la première lettre au commencement de la page, à votre droite: les douze lettres, qui font la tête de l'alphabet, depuis l'a jusqu'au l, sont heureuses et de bon augure; les autres, depuis le m jusqu'à la fin, sont malheureuses et de méchant présage. Jamais, dit-on, cet horoscope n'a induit en erreur et abusé personne au monde.--Vraiment! ne l'as-tu pas essayé pour ton propre compte? demanda la duchesse, en ôtant les signets du volume qu'elle avait par hasard sous la main.--Nenni, ma très-chère dame, reprit naïvement la damoiselle de Grailly, j'appréhendais trop de me préparer un mauvais sort.--Ce n'est rien qu'une lettre pour connaître l'avenir, dit la damoiselle de Lahern; il faut s'attacher au premier mot qui se présente à l'ouverture du livre, et même, parfois, on retient le sens de la ligne ou de la phrase qui est au commencement de la page. J'en ferai l'épreuve pour ma part, si vous le trouvez bon, madame, et je conjure la fortune d'être propice à mes désirs.
La duchesse d'Orléans tenait le livre fermé, et ses deux compagnes, debout, à ses côtés, regardaient avec anxiété ce livre prophétique, entre les feuillets duquel Hermine de Lahern se hasardait à chercher l'oracle de l'avenir.
Celle-ci indiqua du doigt l'endroit où elle voulait ouvrir le volume, et posa la main sur le feuillet où se trouvaient la lettre, le mot et la phrase qu'elle devait interpréter pour connaître son sort. La page commençait par ce vers:
Prison auras avec ton noble maître.
La princesse tressaillit et relut plusieurs fois ce vers en silence.
--La lettre et le mot ne sont guère favorables, dit la jeune fille, mais la phrase l'est davantage, si le sort me donne à partager le sort de monseigneur.--Ce pronostic n'a pas et ne peut avoir de sens, repartit Bonne d'Armagnac, d'autant que monseigneur n'est pas prisonnier... Mais, vraiment! s'écria-t-elle, en riant, voici déjà le sort accompli, car c'est moi qui ai mis en captivité monseigneur d'Orléans, de peur qu'il ne s'en aille à l'armée du roi, et tu es pareillement captive, ma douce Hermine, en notre châtel de Coucy. Çà, Isabeau, à ton tour de faire parler le sort à ton profit!
Isabeau de Grailly rougit et ne répondit pas: elle eût bien souhaité ne pas s'exposer à évoquer une mauvaise chance, mais elle n'osait pas résister à un désir, encore moins à un ordre de sa maîtresse.
Elle écarta donc les feuillets du livre d'une main tremblante, et rencontra ce vers qui, malgré le fâcheux caractère de sa première lettre, commençait par un mot qu'elle eût choisi elle-même et contenait un présage qu'elle accueillit avec un battement de coeur, un sourire de joie et un redoublement de rougeur:
Mariage est la fin de tes ennuis.
--Oui-da, ma fille, dit la duchesse avec gaieté, les horoscopes de ce livre ne sont pas si contraires que je l'appréhendais. Au fait, rien que de bon ne peut sortir de l'oeuvre de monseigneur, et j'ai à coeur que ce beau mariage se fasse le plus prochainement possible, pour mettre fin à tes ennuis.--Çà, ma très-chère dame, dit Hermine, ne vous plaît-il pas de consulter aussi les sorts, pour savoir ce qui adviendra de la guerre des Anglais?--Je me soucie bien de cette guerre, vraiment! Il n'y en aura pas même un écho jusqu'ici, et je ne craindrai pas pour les jours de mon époux bien-aimé.--Voyons ce que vous conseille, en cette occurrence, l'horoscope des lettres! Faut-il que monseigneur demeure céans ou rejoigne l'armée?--Il demeure et demeurera céans, te dis-je; car j'aime mieux qu'il vive avec moins d'honneur, que de le voir mort avec plus de triomphe.--Ouvrez un peu le livre, madame, et demandez-lui s'il convient qu'un duc d'Orléans reste au logis et se tienne coi, quand on va livrer bataille?--Ne me tentes-tu pas comme le serpent du paradis terrestre, dit tristement Bonne d'Armagnac, et n'est-ce pas manger le fruit de l'arbre défendu de la science?
La duchesse, un moment indécise, ouvrit brusquement le volume, et lut avec effroi ce vers menaçant, au commencement de la page:
Morte de deuil en pleurant tant de morts.
Elle faillit laisser le livre s'échapper de ses mains; ses yeux se voilèrent et une douleur poignante s'empara d'elle.
Hermine de Lahern regardait avec stupeur cet arrêt de mort qu'elle essayait en vain d'interpréter d'une manière rassurante. La damoiselle de Grailly, saisie d'une émotion indéfinissable, approcha ses lèvres de la main de Bonne d'Armagnac et y déposa un baiser qui ressemblait à un adieu funèbre.
--Hermine, lui dit solennellement la duchesse, c'est vous qui l'avez voulu, c'est vous qui m'avez ôté la consolation de l'espérance!--Ne vous méprenez pas sur le vrai sens de ce pronostic, très-vénérée dame, répondit la damoiselle de Lahern, avec autant d'embarras que d'anxiété: cela s'entend de la bataille, qui fera beaucoup de morts et qui rendra quasi la France morte de deuil...--Il sera temps d'y penser, le cas échéant, reprit froidement la duchesse; quant à cette heure, il n'est pas question de bataille causant mort d'hommes, mais tant seulement de bataille poétique entre les concurrents du puy de rhétorique. Malheur à qui réveillera monseigneur!
Les trompettes sonnèrent pour annoncer l'ouverture de puy de rhétorique, et un orchestre, composé de flûtes, de hautbois, de violes et de rebecs ou violons à trois cordes, fit entendre une symphonie lente et douce.
La musique de ce temps-là, n'ayant que des instruments faibles, monotones et imparfaits, se bornait à filer des sons et n'exécutait que des espèces de gammes chromatiques, en montant et en descendant, sans ensemble et sans énergie; elle rencontrait pourtant quelquefois un chant gracieux et touchant malgré sa simplicité et son uniformité.