VI
La galerie des Armes, où la cérémonie devait avoir lieu, était remarquable par sa longueur plutôt que par son élévation. Le plafond, soutenu par des poutrelles ou lambris peints en rouge, représentait un ciel d'azur étoilé; les murailles, également peintes à la détrempe, avaient pour ornements une série d'écussons ou armoiries appartenant à l'ancienne famille de Coucy, qui était alors éteinte et dont la maison d'Orléans possédait les domaines seigneuriaux.
De chaque côté de la galerie, s'élevaient des trophées d'armes offensives et défensives, des mannequins couverts d'armures de différentes époques et de différents pays, des faisceaux de lances, de haches et d'épées, des amas de casques et de boucliers aux formes les plus variées et les plus bizarres.
A l'extrémité de la salle, on avait disposé le puy: c'était une estrade, exhaussée de trois pieds au-dessus du plancher, couverte de nattes en paille et décorée d'un dais ou baldaquin fleurdelisé, sous lequel devait s'asseoir le duc d'Orléans.
Ce prince entra le premier dans la salle, suivi de sa femme et des juges du puy, choisis parmi les dames et les officiers de sa maison.
Il était si faible, que son secrétaire Fredet soutenait sa démarche chancelante; son visage pâle, ses lèvres blêmes et ses yeux éteints témoignaient assez de l'altération de sa santé, qui n'était que le résultat d'une longue diète, d'une triste préoccupation et d'un manque absolu d'air et d'exercice.
Il portait des vêtements noirs, suivant le voeu que sa mère Valentine avait fait pour lui; mais il avait passé autour de son cou plusieurs grosses chaînes avec les insignes des ordres de chevalerie qu'il pouvait opposer à celui de la Toison-d'Or, créé et distribué par le duc de Bourgogne.
Il se traîna jusqu'au fauteuil qui lui était destiné; à ses côtés, se plaça, sur un siége plus bas, la duchesse d'Orléans; derrière eux, les personnes composant le tribunal poétique se rangèrent sur des bancs garnis de tapis armoriés.
Dans la salle, dont les portes s'ouvrirent alors aux invités, une foule compacte de curieux empressés se précipita vers l'étroit espace réservé au public subalterne, tandis que les gentilshommes, donnant la main aux dames et aux damoiselles en habits de gala ou de cérémonie, vinrent processionnellement, en saluant le duc et la duchesse, occuper les places auxquelles ils avaient droit selon leur naissance et leur rang.
Un héraut d'armes, sa baguette blanche à la main, monta les degrés de l'estrade et s'agenouilla devant le duc pour recevoir ses ordres; puis, s'étant relevé, il imposa silence à l'assemblée, en agitant sa baguette.
--Mesdames et messeigneurs, dit-il à haute voix, nous vous faisons assavoir que le prix du meilleur rondel sera une rose de vermeil ornée de deux perles en imitation de gouttes de rosée, signifiant que les dons du ciel ne font pas défaut aux merveilles de la nature. En outre, la meilleure chanson aura pour prix et récompense un beau lis d'argent, sur lequel est posée une mouche d'or et de diamant, signifiant que candeur et innocence sont les trésors de l'âme; finalement, la meilleure ballade sera honorée d'une couronne de fin or, diaprée de rubis et de saphirs, signifiant que les poëtes sont les princes de ce monde terrestre, et que les princes doivent aspirer à égaler les poëtes.
Les instruments à vent et à cordes recommencèrent leurs symphonies, qui ne s'arrêtaient par intervalles que pour laisser entendre la lecture des pièces de vers présentées au concours.
L'exemple du maître est toujours un commandement: la plupart des officiers du duc d'Orléans tenaient donc à honneur de se distinguer dans cette joute littéraire, à laquelle présidait lui-même ce prince qui n'estimait rien tant que la belle rhétorique.
Les auteurs s'avançaient tour à tour au pied de l'estrade, et lisaient leurs poésies, avant d'en déposer le manuscrit entre les mains de Bonne d'Armagnac. Après chaque lecture, les juges délibéraient et allaient aux voix, en prenant d'abord l'avis de la duchesse.
L'assemblée avait le droit d'exprimer son opinion par des bravos, mais non par des huées, le silence étant la seule marque permise de désapprobation.
--Monseigneur, et vous, ma très-haute et très-puissante dame, dit Fredet, en s'inclinant avec respect, vous plaît-il d'admettre au concours un jouteur inconnu qui ne veut pas nommer son nom, et qui n'a pu assister à cette journée, faute d'être reçu au châtel.--Maître Fredet, interrompit Bonne d'Armagnac inquiète de cet épisode imprévu, la loi du puy de rhétorique exige que les concurrents y comparaissent en personne, et surtout qu'ils soient de bonne vie et moeurs; ce pourquoi convient-il qu'ils se nomment...--A moins que le chef suprême du puy les dispense de se nommer, répliqua Charles d'Orléans, qui sentait ses forces renaître et qui s'applaudissait d'avoir quitté son lit. Or, il importe que je sois instruit des raisons qui invitent le nouveau poëte à nous celer son nom.--Je m'excuse, monseigneur, d'être son avoué et avocat, d'autant que je ne le connais pas davantage, reprit Fredet que la demoiselle de Lahern encourageait du regard à parler. C'est une flèche qu'on a lancée dans le châtel par-dessus la muraille, et où se trouvait attaché cet écriteau: «Quiconque ramassera ceci est convié et supplié de porter, au puy de rhétorique de monseigneur, le rondel enfermé sous ce pli et scellé de ce cachet. Si d'aventure ledit rondel est jugé digne du prix, ledit prix appartiendra à celui qui aura été son parrain et avocat audit puy de rhétorique.»--Voilà une plaisante façon d'entrer en lice! s'écria gaiement le duc d'Orléans. Çà, Fredet, je t'autorise à être le parrain de ce jouteur inconnu.--Ah! monseigneur, reprit la duchesse, qu'un pressentiment douloureux avait fait pâlir, c'est enfreindre la loi des puys de rhétorique!--Nenni, madame, puisque j'admets ce rimeur, quel qu'il soit, noble ou vilain, à disputer le prix de la rose.--Et si ledit rimeur, mon très-redouté seigneur, n'était autre qu'un malfaiteur, condamné et décrié pour ses forfaitures, un larron?...--Fi donc! jamais larron, jamais mauvais garçon ou bandit n'a pratiqué le gentil métier de poésie et art de rhétorique!--Oui-da; mais si ce rondel contenait choses mal sonnantes et attentatoires à l'honneur des dames?--Maître Fredet qui le doit lire verra du premier coup ce qu'il convient de faire. Je gage, au contraire, que ce rondel vient de quelqu'un de la cour du roi, de messire Olivier de la Marche, du roi de Sicile, de mon oncle de Berry. Or, écoutez, beaux juges du puy!
Il se fit un silence général dans l'assemblée, que la curiosité tenait immobile et attentive.
Madame d'Orléans n'avait pas osé résister plus longtemps en public à une volonté formelle de son mari: ses yeux s'étaient remplis de larmes, et elle laissa tomber son front dans sa main. Le souvenir de l'horoscope des lettres lui revint, en ce moment, avec de nouvelles angoisses.
Maître Fredet, satisfait de l'importance qu'il s'était donnée à l'occasion d'un épisode dont il ignorait lui-même la portée, coupa les lacs de soie engagés dans le cachet sans armoiries, qui fermait un papier plié en forme de missive, et il lut aussitôt, d'un accent ferme et vibrant, ce rondel qu'il ne comprit bien qu'après en avoir fait lecture.
Gentil duc, quand on crie aux armes, Demeurez-vous point endormi? Quand la France se noie en larmes, Vous cachez-vous comme fourmi? Quand le roi mande ses gens d'armes, N'êtes-vous plus son grand ami. Gentil duc, quand on crie aux armes!
--Aux armes! répéta une voix glapissante, qui partait de dessous un trophée d'armures et qui fut accompagnée d'un son de ferrailles que rendit le choc de deux armures.--Qu'est-ce que cela? demanda le duc, en se levant et portant la main à son côté pour y chercher une épée qu'il ne trouva pas.--Les Anglais seraient déjà devant Coucy! s'écria involontairement Philippe de Boulainvilliers que ce bruit d'armes avait fait tressaillir.--Monseigneur, dit tristement la duchesse d'Orléans, n'est-ce pas messire Jean de Bourgogne qui vous envoie ce message?--Continuez de lire, Fredet, repartit le duc d'Orléans ému et agité de mille pensées turbulentes: j'ai hâte d'entendre la conclusion du rondel.--Comme parrain de l'auteur, dit Fredet décontenancé par les regards que lui lançait la duchesse, je requiers qu'il soit mis hors de cause.--Point, maître! insista le duc! ces vers sont beaux et honorables; je souhaite qu'ils méritent la rose de vermeil.
Fredet obéit à regret et reprit sa lecture, en baissant la voix de telle sorte qu'elle parvenait à peine jusqu'à l'extrémité de la salle, malgré le profond silence qui y régnait.
Le duc ne s'était pas rassis, quoique ses jambes tremblassent sous lui, et il s'interrogeait tout bas pour découvrir un mystère que lui annonçait l'anxiété peinte sur tous les visages: il prêtait encore l'oreille à ce bruit d'armes, qui ne retentissait plus.
Il ne perdit pourtant pas un seul mot de la lecture de cette seconde strophe du rondel.
Ayez le coeur haut affermi, Maniez lances et guisarmes! L'Anglais a fait assez d'alarmes: Sus donc! courez à l'ennemi, Gentil duc, quand on crie aux armes!
--Aux armes! aux armes! répéta la même voix, qu'on avait déjà entendue sortir des armures et qui cette fois ressemblait à un tocsin.
On ne voyait personne.
Mais, du milieu des casques et des cuirasses amoncelés, s'élevait un bras nu, armé d'une de ces lourdes masses de fer hérissées de pointes, que les anciens chevaliers portaient dans les batailles pour assommer leurs adversaires, après avoir fait usage de l'épée et de la lance: cette masse retombait sans cesse sur les armes, comme un marteau sur une enclume, et faisait un épouvantable vacarme qui mit en rumeur toute l'assemblée, comme si le château était surpris et assiégé par les Anglais.
Une terreur panique s'emparait déjà des assistants, lorsque quelques-uns, plus braves ou plus curieux, s'approchèrent pour rechercher la cause de cette alerte et trouvèrent le fou du duc d'Orléans blotti dans le ventre d'une énorme cuirasse.
--C'est Bejaune! cria-t-on de toutes parts, les uns riant, les autres s'entre-regardant.--Bejaune? dit sévèrement le duc d'Orléans.
Devant lui, le fou fut amené, la tête entièrement cachée dans une salade, sorte de casque en fer battu sans visière et sans crête ni panache.
--Pourquoi as-tu crié de la sorte et causé pareil tumulte? lui demanda-t-il. Es-tu vraiment fol devenu?--Aux armes! aux armes! répéta Bejaune, brandissant et secouant la masse de fer qu'il tenait encore à la main. L'Anglais! l'Anglais! l'Anglais!--Eh! monseigneur, dit la duchesse qui fit signe d'éloigner le bouffon, avez-vous ouvert un puy de rhétorique pour donner audience à un fol d'office? Ne voyez-vous pas que Bejaune a voulu proclamer à sa façon ce méchant rondel, dont il est peut-être l'auteur?--Ce rondel a sans doute un sens prophétique, reprit d'une voix sombre Charles d'Orléans qui ne remarquait autour de lui que visages inquiets et consternés. Il m'a semblé, en l'écoutant, que c'était moi qu'on avertissait de venir à la bataille...--Mon bon seigneur, interrompit la princesse, vous avez eu grandement tort de vouloir tenir un puy de rhétorique quand vous êtes si débile et si malade encore. A peine pouvez-vous, hélas! vous soutenir. Vous ferez mieux de retourner en votre chambre et de vous remettre au lit.--Aux armes! a-t-on dit, répliqua le prince.
Son imagination s'exaltait, en arrivant à des rapprochements de faits et d'idées qui le conduisirent presque à la vérité.
--Que parle-t-on des Anglais? les Anglais ne sont pas en France et n'y reviendront jamais! Si la guerre s'allumait de rechef, c'est en leur Angleterre qu'il faudrait aller les chercher!... Mais la trêve n'est-elle point expirée? car ce n'était qu'une trêve, et la paix restait à conclure... Que signifierait, d'ailleurs, cette flèche annexée à ce rondel belliqueux? La flèche est l'image de la guerre; c'est ainsi que dans la Vie d'Alexandre, écrite par Quintus Curtius, la nation scythe déclare qu'elle est prête à combattre le Macédonien... Oui, sur mon âme! cette flèche annonce la guerre, et le rondel qui l'accompagne en est comme le signal! Aux armes donc, et, s'il le faut, à la bataille!--Ah! monseigneur, mon vénéré seigneur! disait Bonne d'Armagnac fondant en larmes: ordonnez-vous que mon horoscope s'accomplisse: Morte de deuil en pleurant tant de morts!--Quel horoscope? reprit le duc dont la tête s'égarait davantage, par suite de la faiblesse extrême où l'avait mis la privation de nourriture. Morte de deuil en pleurant tant de morts! Qui a dit cela? qui a fait ce vers que je me remémore? Morte de deuil! qui est celle-là que le deuil a tuée? quels sont ces morts qu'elle pleure? Et vous, ma chère dame, comment vous trouvez-vous intéressée dans ce mystère? Philippe, mon ami, va-t'en faire préparer mon cheval et mes armes! Maître Fredet, je veux ouïr une messe en l'honneur du Saint-Esprit, devant que de partir pour la guerre!... Çà, messieurs, on me cèle quelque chose: on me laisse ignorer ce que je dois savoir!... Que s'est-il passé durant ma maladie?... Que se passe-t-il à cette heure?... Est-il venu des lettres de la part du roi notre sire ou de la part de mes beaux-oncles de Bourbon et de Berry? Est-il vrai que nous sommes en guerre avec les Anglais?... Ah! monsieur de Boulainvilliers, je veux être instruit de tout.
Ces questions adressées aux uns et aux autres, ces réflexions, faites à haute voix, se succédaient si rapidement, que la duchesse d'Orléans ne pouvait ni les arrêter ni les détourner. Elle donna ordre aux hérauts d'armes de faire évacuer la salle, et elle s'y trouva bientôt seule avec son mari, entourée de quelques dames et officiers de sa maison.
Tous les témoins de cette scène ne doutèrent pas que le prince ne fût gravement malade, et ses paroles incohérentes, prononcées d'un air hagard et accompagnées de gestes impatients, firent même croire que sa raison avait été atteinte.
Le duc d'Orléans, après cet accès de surexcitation nerveuse, retomba dans un morne accablement. Il avait arraché des mains de Fredet le papier où était écrit le rondel mystérieux, et il le relisait sans cesse à demi-voix pour en découvrir le sens ainsi que l'origine.
L'exaltation de son cerveau s'augmentait à chaque instant, et les physiciens, qui furent appelés, ne dissimulèrent pas à la duchesse que l'état du duc était assez grave pour qu'on eût à en craindre les suites: la démence pouvait éclater d'un moment à l'autre, comme celle du roi Charles VI.
--Hélas! ma très-honorée dame, dit Hermine de Lahern à la duchesse, monseigneur eût été moins en péril sur le champ de bataille, vis-à-vis des Anglais, que dans son lit, vis-à-vis des physiciens et apothicaires! Dieu fasse que vous me permettiez de le soigner à ma guise et de le ramener en santé!
FIN DU TOME PREMIER.
LA DETTE DE JEU
(1572)
PAR PAUL L. JACOB.
Livres nouveaulx, livres vielz et antiques. Étienne Dolet.
2
[Illustration]
Bruxelles, KIESSLING ET COMPAGNIE, 26, Montagne de la Cour.
1850
LA DETTE DE JEU.