Chapitre 12 Étrange attitude d’un petit chat violet.
Il me semble que le Destin qui commande aux hommes prend un détestable plaisir à faire précéder les pires catastrophes des joies les plus sereines. Ainsi, la tempête n’est-elle souvent annoncée que par le calme sournois des éléments. Voyez ces trois êtres, l’homme, la femme et l’amant, arrêtez votre regard et votre pensée sur ce charmant tableau de « fin de dessert ». Ils ont dîné au restaurant, en cabinet particulier. L’homme allume un cigare, la femme allume une cigarette russe, et l’amant, de son regard langoureux et de ses discours suaves aux termes choisis par l’amour, allume la femme, mais d’une flamme tellement douce, d’un feu si discret, que rien ne semble devoir troubler jamais la paix de leurs triples et aimables digestions. Dites-moi si ces êtres ne sont pas heureux, non seulement du bonheur présent, mais de tout celui à venir ? N’est-ce pas ? N’est-ce pas qu’il est de toute harmonie que cela continue ? N’est-ce pas que la nuit est pure ? N’est-ce pas que la brise qui agite les stores légers est odorante ? N’est-ce pas qu’il y a des milliards d’étoiles et que la vie est éternellement bonne ? N’est-ce pas que Théophraste, sans le savoir,sera éternellement cocu ?
Mensonge de la terre et du ciel ! Mensonge de la vie, mensonge du bonheur ! Le bonheur ! Il cache un gouffre plus profond que celui qui se dissimule derrière le sourire en fête des vagues. Il renferme des ouragans plus chargés de foudre que le « grain » qui monte au radieux horizon des mers de Cochinchine ! (Tout le monde sait que les tempêtes les plus épouvantables sont celles des mers de la Cochinchine. On les appelle typhons.)
Oui, un petit « grain » de rien du tout annonce et précède les perturbations les plus regrettables de l’atmosphère. Ainsi, au commencement des véritables grands malheurs de Théophraste, de Marceline et d’Adolphe, il y eut – quelque chose qui n’a pas grande importance en soi – l’étrange attitude d’un petit chat violet.
Je n’ai point encore décrit par le menu l’appartement qu’occupait le ménage Longuet, rue Gérando. La chose devient nécessaire. C’était un petit appartement de douze cents francs de loyer. On entrait par une porte à deux battants dans un vestibule aux dimensions restreintes, comme vous pensez bien. Un bahut de chêne ciré l’encombrait encore. Outre la porte d’entrée, quatre portes ouvraient sur ce vestibule ; c’étaient la porte de la cuisine et la porte de la salle à manger, à gauche, la porte du salon et celle de la chambre à coucher à droite. Le salon et la chambre à coucher étaient sur la rue. La cuisine et la salle à manger étaient sur la cour. Sur la rue encore donnait la fenêtre d’un petit cabinet dont M. Longuet avait fait son « bureau ». On pénétrait dans ce petit cabinet, à la fois, par une porte qui ouvrait sur la chambre à coucher et par une porte qui ouvrait sur la salle à manger.Que ceci soit entendu une fois pour toutes !
Je n’ai point à vous donner le détail de l’ameublement de cet honnête appartement. Il me suffit de vous dire – ce qui est beaucoup plus important tout de même que vous ne pourriez l’imaginer – que dans le petit cabinet il y avait un bureau (puisque c’était à cause de ce bureau que le cabinet s’appelait dans le langage courant du ménage : le bureau), que ce bureau était appuyé contre le mur, qu’il avait des tiroirs au-dessus de la table de travail et sous la table de travail, que cette table de travail se refermait sur elle-même et présentait alors un ventre harmonieusement arrondi, que ce ventre était percé à l’endroit du nombril d’une serrure et que lorsque cette serrure était fermée toutes les serrures de tous les tiroirs se trouvaient par le fait fermées ; à l’ordinaire, quand le bureau était ainsi fermé, M. Théophraste Longuet, à l’endroit de la serrure, autant pour cacher cette serrure-nombril qu’en manière d’ornement, déposait un petit chat violet.
Ce petit chat violet, qui avait des yeux de verre, n’était autre chose qu’une ingénieuse pelote soyeuse destinée à essuyer l’encre des plumes et à recevoir la piqûre des épingles, objet nécessaire à tout individu qui travaille de tête.Il ne faut pas oublier non plus que dans le bureau se trouvait encore une table à thé.
Ceci expliqué, nous n’avons plus qu’à reprendre nos trois personnages où nous les avons quittés. L’addition payée, Adolphe offre son bras à Marceline ; Théophraste suit avec son ombrelle verte. Une heure de marche lente (pour faire la digestion) les conduit à la porte de la rue Gérando. On prie Adolphe de monter. Marceline insiste. Adolphe les accompagne dans l’escalier. Il pénètre avec eux dans le vestibule. Il engage ses amis à se coucher tout de suite, car le lendemain on doit se lever de bonne heure. Il embrasse Marceline (il a pris depuis peu l’habitude d’embrasser Marceline le soir, avant d’aller se coucher, parce que Théophraste l’a exigé absolument), il serre avec une démonstration sincère d’amitié fervente la main de Théophraste : il est déjà sur le palier. Et, pendant qu’il descend l’escalier, Théophraste « lui tient la lampe ». (Cette petite lampe était sur le bahut ; Théophraste n’a eu qu’à allumer en entrant.) « À demain ! » murmure Adolphe dans la nuit de la cage. Et puis on entend le grand coup sourd de la porte qui se referme. Adolphe est parti pour la rue des Francs-Bourgeois, qu’il habite et où il va passer une excellente nuit. Théophraste a refermé la porte de l’appartement à clef, avec le plus grand soin. Il a fait « deux tours », ainsi que le lui demande Marceline. C’est même imprudent de ne pas avoir de verrou de sûreté, « mais il n’est jamais rien arrivé dans la maison ». Il n’importe ; maintenant qu’on est très souvent à la campagne, « il faut faire faire un verrou de sûreté ». Théophraste et Marceline ont visité minutieusement l’appartement ; ils sont allés dans la cuisine, dans la salle à manger, dans le salon, dans le bureau et même dans les water-closets avant de se retrouver dans leur chambre à coucher. Ils ont constaté qu’en leur absence il ne s’est rien passé d’anormal. Ils se déshabillent. Je crois bien que c’est la troisième fois, depuis que nous avons entrepris le récit de l’aventure de Théophraste, que nous nous trouvons dans la chambre à coucher du ménage ; c’est la faute des événements, et je n’y suis pour rien.
Ils sont couchés. Ils ont soufflé la bougie, posée sur la table de nuit. Selon sa coutume, Théophraste est « dans le coin ». Théophraste n’est pas brave : il ne s’en défend pas. Marceline non plus. Cependant, elle s’endort en pensant à Adolphe, mais elle a dans sa main la main de Théophraste. Celui-ci, vaguement, songe aux drames mystérieux qui sont enfermés dans les ténèbres ; il se dit que Cartouche, lui, n’avait pas peur, et il envie le courage de Cartouche.
… Il s’amuse encore à fermer les yeux avec force, et à rouvrir ses paupières dans la nuit, ce qui fait qu’il aperçoit une grande quantité de cercles bleus, verts, violets qui s’agrandissent, s’éloignent, s’arrêtent soudain et s’envolent rapidement, et d’autres cercles multicolores apparaissent encore, pour s’évanouir à nouveau. Puis, ce ne sont plus des cercles, ce sont, – bel et bien – des figures, avec des yeux, des nez, des bouches et des bonnets de coton… Il voudrait fermer les yeux pour ne plus voir ces figures, ces visages fantastiques, mais il s’aperçoit que ses yeux sont fermés. C’est drôle ! oh ! tout à fait incroyablement drôle ! Pour voir des figures dans la nuit, il faut fermer les yeux… Il dort. Il ronfle.
La nuit. Pas une voiture dans la rue. Silence. Le ronflement de Théophraste a cessé. Est-ce que M. Longuet dort toujours ? Non, il ne dort plus. Il a la gorge sèche ; il ouvre, dans les ténèbres, des yeux d’effroi ; il appuie sa main froide, sa main que glace la peur, sur la cuisse chaude de son épouse. Il la réveille et dit, mais si bas, si bas qu’il est le seul à savoir qu’il parle :
— Entends-tu ?
Marceline ne respire plus. Ils se serrent la main sous le drap, sans le remuer. Ils « tendent l’oreille ». En effet, on entend quelque chose… dans l’appartement.
Vraiment, vraiment, il ne faut pas rire. Celui qui rit du bruit inexpliqué, la nuit, dans l’appartement,celui-là n’est pas encore né !Oh ! il y a des gens très braves, tout à fait extrêmement braves, et que rien n’arrête, et qui passeraient partout, partout, le soir, dans les rues les plus désertes, dans les quartiers les plus mal famés, et qui n’hésiteraient pas à s’aventurer, pour leur plaisir, dans des culs-de-sac sans réverbères ; mais moi je vous dis, parce que c’est la vérité, parce que vous savezque c’est la vérité : celui qui rit du bruit inexpliqué, la nuit, dans l’appartement,celui-ci n’est pas encore né !
Nous avons assisté déjà à l’insomnie de Théophraste, la nuit de la révélation, et alors, à cause du grand, du formidable secret jailli des pierres de la Conciergerie, l’anxiété s’était assise sur son cœur. Eh bien ! cette anxiété, qui avait cependant sa terrible raison d’être, n’était rien, mais rien du tout, comparée à celle qui l’étranglait parce qu’il y avait, la nuit, dans l’appartement, un bruit inexpliqué.
C’était un drôle de bruit, certainement, mais tout à fait réel, sans aucun doute, sans aucun doute. Ce bruit faisait ron ron ron ron ron ron ron ron.Et ce bruit faisait cela, derrière le mur, « dans la pièce à côté ».
Vous savezqu’il n’y a rien de plus effrayant, la nuit dans l’appartement, qu’un bruit inexpliqué, si ce n’est le bruit d’un craquement de meuble,qui est un bruit expliqué, mais plus effrayant encore. Alors, oh ! alors, vous entendez votre cœur qui bat contre votre poitrine, comme on frappe à une porte avant de l’ouvrir, et il y a des gens, des gens pourtant braves, qui mettent précipitamment leurs mains contre leur cœur, parce qu’ils savent très bien que s’ils oubliaient cette précaution leur poitrine s’ouvrirait et que leur cœur roulerait sur la descente de lit. Et bien ! je le dis, le bruit que Théophraste et Marceline écoutaient, dégouttants de sueur, était bien autrement plein d’épouvante qu’un craquement de meuble, parce que cela faisait, derrière le mur : ron ron ron ron ron,que cela était le ronrond’un chat, et que ce ronron – ils le reconnaissaient bien – était le ronron du chat violet.
— C’est le ronron du chat violet. Va voir ce qu’il a, Adolphe !Elle était tellement émue qu’elle appelait Théophraste : Adolphe. Mais Théophraste ne s’en apercevait même pas. Théophraste ne bougeait pas. Il aurait donné cent mille timbres en caoutchouc pour être en train de se promener, à midi, sur le boulevard.
— Ce n’est pas naturel qu’il ronronne ainsi, ajouta-t-elle. Va voir ce qu’il a !Il le faut, Théophraste ; prends dans le tiroir de la table de nuit le revolver.
— Tu sais bien, eut la force de dire Théophraste, qu’il n’est pas chargé. (Il n’était pas chargé parce que M. Longuet ne savait pas comment on charge un revolver, encore moins comment on le décharge, et qu’il n’avait pas osé avouer son ignorance à l’armurier.)
Ils écoutèrent encore. Le ronrons’était tu. Marceline eut cette espérance qu’ils s’étaient peut-être trompés… Alors, Théophraste poussa un petit soupir lamentable, sortit du lit, prit le revolver et, tout doucement, ouvrit la porte donnant sur son bureau. La nuit était claire, la lune entrait dans la pièce en grande nappe bleue. Et ce que vit Théophraste le fit reculer aussitôt, cependant qu’il laissait échapper un gémissement sourd et qu’il repoussait la porte, en s’appuyant le dos dessus, comme pour empêcher ce qu’il avait vu d’entrer dans la chambre à coucher.
— Quoi ? demanda Marceline soulevée sur les oreillers. Théophraste, claquant des dents, dit :
— Il ne ronronne plus, mais il a bougé !
— Où est-il ?
— Il est sur la table à thé !…
— Le chat violet est sur la table à thé ?
— Oui…
— Es-tu bien sûr qu’il était hier soir à sa place ?…
— Tout à fait sûr. Je lui ai piqué dans la tête l’épingle de ma cravate. Il était sur le bureau, comme toujours.
— Tu auras cru, tu auras cru, fit Marceline. Si je faisais de la lumière ?…
— Non, non. On peut s’échapper dans l’obscurité… Si j’allais ouvrir la porte du palier ? On pourrait appeler la concierge !
— Ne t’épouvante donc pas, fit Marceline qui reprenait peu à peu ses sens depuis qu’elle n’entendait plus le chat violet. C’est une illusion que nous avons eue. Tu l’as changé de place hier soir et il n’a pas ronronné !
— Après tout, c’est bien possible, dit Théophraste qui ne demandait qu’à se recoucher.
— Remets-le à sa place, insista Marceline.
Théophraste s’y décida. Il alla dans le bureau et, d’une main hâtive et tremblante, prit le chat sur la table à thé, le replaça sur le bureau et revint s’étendre dans la douce chaleur du lit. Le chat violet n’était pas plus tôt sur le bureau qu’il se reprit à ronronner : ron ron ron ron.Mais cette fois, bien qu’ils l’entendissent parfaitement, ni Théophraste ni Marceline ne s’effrayèrent. Ils sourirent même dans les ténèbres de la peur qu’ils avaient eue. Cependant, ils ne se rendormirent point tout de suite, même après que le deuxième ronroneut cessé. Un quart d’heure venait de s’écouler, quand une seconde épouvante les redressa à nouveau sur leur séant. Un troisième ronronse faisait entendre. Si le premier ronronles avait comblés d’effroi, si le second ronronles avait fait sourire, le troisième ronron(suivez bien la succession des ronrons, car je vous jure que ce n’est pas risible) les enivra de terreur.
— Oh ! ce n’est pas possible, murmura Marceline, nous sommes victimes d’une hallucination. Du reste, cela n’a rien d’étonnant, depuis ce qui nousest arrivé à la Conciergerie.
Le ronrons’était encore tu. Ce fut Marceline, cette fois, qui se leva ; elle poussa la porte du cabinet et se retourna aussitôt vers Théophraste. Elle dit, mais avec quelle pauvre voix, quelle mourante voix :
— Tu n’as donc pas remis le chat violet sur le bureau ?
— Mais si ! geignit Théophraste.
— Eh bien ! il est retourné sur la table à thé !
Le chat violet ne ronronnait plus. Marceline fut persuadée que son mari, dans le désordre de son esprit, avait laissé le chat sur la table à thé. Elle alla l’y prendre et le replaça sur le bureau, en retenant sa respiration. Le chat violet fit entendre son ronronpour la quatrième fois, mais ni Marceline ni Théophraste n’y virent cette fois, pas plus que la seconde, d’inconvénient. Marceline se recoucha. Le quatrième ronrons’était tu.
Un nouveau quart d’heure s’écoula au bout duquel un cinquième ronron...Alors, chose incroyable, Théophraste bondit comme un tigre, et s’écria :
— Ah ! c’est trop fort, à la fin !… Par les tripes de Mme de Phalaris ! qu’est-ce qui m’a f… un pareil chat violet !
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Il nous faut tout d’abord monter à l’étage du dessus, dans l’appartement occupé par M. et Mme Petito Nous pénétrâmes déjà dans cet appartement, le jour que Théophraste s’en vint demander au Professeur d’italien quelques renseignements nécessaires sur l’écriture du document. Il croyait bien alors ne commettre aucune imprudence. Quelle imprudence peut-il y avoir à présenter à un expert en écritures un document si déchiré, si maculé, si effacé qu’il est tout à fait impossible, à première vue, de lui trouver un sens ni de lui donner une signification ?
Or, par un hasard excessivement mystérieux, mais qu’on finirait bien par expliquer à la longue, cette nuit-là, M. et Mme Petito s’entretenaient justement du document sur lequel le professeur avait eu à émettre un avis si rapide.
La chose se passait dans le petit salon de Mme Petito, à côté du piano où elle jouait plusieurs fois par jour le Carnaval de Venise ;mais en ce moment ni M. ni Mme Petito ne songeaient à faire de la musique.
Mme Petito disait :
— Je n’y comprends rien. La conduite de M. Longuet aujourd’hui à Saint-Germain, d’après ce que tu me dis, ne nous instruit guère, mais tu dois ne pas te souvenir des termes, de tous les termes. « Va prendre l’air aux Chopinettes, regarde le Coq, regarde le Four… » c’est vague, et qu’est-ce que ça veut dire ?
— Ça veut dire d’abord, répondit M. Petito, que le trésor doit se trouver aux environs de Paris, du Paris de l’époque : Va prendre l’air...Mon avis est qu’il faut chercher ou du côté de Montrouge ou du côté de Montmartre. Les Chopinettes devaient être un endroit où l’on se régalait en parties fines, certainement un endroit champêtre. Je penche pour Montmartre, à cause du Coq. Il y avait un château du Coq aux Porcherons… Regarde ce plan du vieux Paris…
Ils regardèrent le plan sur un petit guéridon.
— C’est encore bien vague, ajouta après un silence M. Petito. Moi, je crois qu’il faut surtout s’attacher à ces mots : le Four.
— Mon cher ami, c’est de plus en plus vague alors, car il y avait beaucoup de fours autour de Paris, de fours à plâtre, de fours à chaux, de fours à briques…
— Mon idée, fit M. Petito, est que le Fourne veut pas dire le Four,car je me souviens (et tu sais de quelle prodigieuse mémoire je suis doué !) qu’il y avait un certain espace entre le mot leet le mot Four,et après le mot Fouril y avait encore un grand espace sur le papier. Passe-moi le dictionnaire.
Mme Petito se leva avec les plus grandes précautions et sans bruit, apporta un petit lexique. Ils suivirent et inscrivirent tous les mots substantifs qui commençaient par la syllabe Four.Ils trouvèrent : Fourche, Fourchette, Fourchure, Fourgon, Fourmi, Fourmilière, Fournaise, Fourneau, Fournil, Fourrage, Fourrière, Fourrure.
À cause du mot le,ils furent d’avis de ne prêter point d’attention à la Fourche,ni à aucun des substantifs féminins. Il restait Fourgon, Fourneau, Fournil, Fourrage,qui ne leur apprenait rien.
C’est alors que la pendule, sur la cheminée, sonna minuit. Mme Petito, très pâle, se leva et fit signe. Plus pâle encore, M. Petito était debout.
— Voilà le moment ! dit Mme Petito. Tu trouveras des renseignements utiles en bas.
On ne peut pas t’entendre, ajouta-t-elle, avec tes chaussons de corde ;je veillerai derrière notre porte, en haut de l’escalier. Tu sais qu’il n’y a aucun danger ; ils sont à Esbly.
Une ombre, deux minutes plus tard, glissait sur le palier de M. Longuet, introduisait une clef dans la serrure de la porte de M. Longuet et pénétrait dans le vestibule de M. Longuet. L’appartement de M. Longuet avait exactement la même disposition que celui de M. Petito. Celui-ci trouva facilement son chemin dans la salle à manger ; il agissait avec d’autant plus de présence d’esprit qu’il croyait l’appartement inhabité. Il poussa la porte du cabinet et vit le chat violet sur le bureau. Comme c’était évidemment à la serrure du bureau qu’il en voulait, M. Petito retira le chat violet, qui le gênait sur le bureau, et le plaça sur la table à thé ; puis il quitta la pièce tout de suite et se précipita sans bruit dans la salle à manger, de là dans le vestibule, car il lui avait semblé entendre des voix dans l’escalier.
Il s’était sans doute trompé. Quand il revint dans le cabinet, il retrouva le chat violet sur le bureau et ronronnant.Bien que les cheveux de M. Petito fussent frisés, ils se dressèrent sur sa tête. L’horreur qui s’était emparée de lui n’était comparable qu’à l’autre horreur, de l’autre côté du mur.
M. Petito resta immobile, dans la lune bleue, même après qu’il n’entendit plus ronronner le petit chat violet. Et puis il se décida et, sur ses savates de corde, il fit quelques pas. D’une main timide, il se saisit du petit chat violet et le mouvement qu’ainsi il lui imprima fit que le ronronrecommença. Il se rendit compte alors que, dans le ventre en carton du chat il y avait une petite bille et que le balancement de cette petite bille dans ce ventre de carton simulait fort ingénieusement un ronron naturel. Comme il avait eu très peur, il se traita d’imbécile. Tout s’expliquait. N’avait-il point, avant de retourner dans le vestibule, remué le chat ? Au lieu de l’avoir posé sur la table à thé, comme il le croyait, il l’avait reposé sur le bureau : c’était simple. Là-dessus, il fit bien attention à mettre le chat violet ronronnant sur la table à thé.
Il ne faut pas oublier que le ronronqui n’épouvantait plus M. Petito recommençait à épouvanter Théophraste et sa femme, tandis que le second ronron qui avait défrisé de terreur les cheveux de M. Petito avait, au contraire, laissé le ménage Longuet indifférent.
Il y eut un nouveau bruit dans l’escalier. (C’était Mme Petito qui, surprise par un courant d’air, fort mal à propos, éternuait.) M. Petito se reprécipita dans le vestibule, en silence. Quand, rassuré, il revint dans le cabinet, le chat violet ronronnant était retourné sur le bureau.
Il crut qu’il allait mourir d’effroi. Il pensa qu’une intervention miraculeuse l’arrêtait sur le bord du crime, et il fit une prière rapide dans laquelle il promit au ciel qu’il ne recommencerait plus. Cependant, un quart d’heure passé encore, comme il n’entendait plus rien, il attribua ces événements surprenants au trouble qu’apportait dans ses sens son exceptionnelle besogne, et il reprit le chat violet qui rerereronronna.
Mais alors la porte de la chambre s’ouvrit avec violence et M. Petito, anéanti, tomba dans les bras de M. Longuet qui n’exprima aucun étonnement.
M. Longuet rejeta avec mépris M. Petito sur le parquet et courut au chat violet dont il s’empara : puis, ayant ouvert la fenêtre, il jeta le chat violet dans la rue, après avoir préalablement retiré de la tête du chat l’épingle de cravate qu’il y avait mise et à laquelle il tenait beaucoup, parce que Marceline la lui avait offerte pour sa fête.
— Sale chat ! dit-il dans une colère inexprimable, tu ne nous empêcheras plus de dormir !
Pendant ce temps, M. Petito, qui s’était relevé, ne savait plus quelle contenance tenir, d’autant que Mme Longuet, en chemise, le visait assidûment d’un gros revolver au brillant nickel. Il ne trouvait que cette phrase :
— Je vous demande pardon ! Je vous croyais à la campagne !
Mais M. Longuet vint à lui et lui prenant entre le pouce et l’index l’une de ses oreilles, qu’il avait fort longues, il lui dit :
— Maintenant, mon cher monsieur Petito, nous allons causer !
Marceline abaissa le canon de son revolver et, lui voyant tant de courage, considéra son mari avec une admiration extatique. Théophraste continuait :
— Vous voyez, mon cher monsieur Petito, que je suis calme. Oh ! tout à l’heure j’étais fort en colère, mais c’était contre ce satané chat qui nous empêchait de dormir ! Aussi, je l’ai jeté par la fenêtre. Rassurez-vous, mon cher monsieur Petito, je ne vous jetterai pas par la fenêtre. Je suis juste. Vous ne nous avez pas empêchés de dormir, vous ! Vous avez pris la précaution de chausser des pantoufles à semelles de corde ! Tous mes remerciements. Pourquoi donc, mon cher monsieur Petito, faites-vous cette insupportable grimace ? C’est à cause sans doute de votre oreille. J’ai une bonne nouvelle à vous annoncer et qui vous mettra à l’aise, rapport à votre oreille : Vos oreilles ne vous feront plus souffrir ! moncher monsieur Petito.
Ayant parlé de la sorte, Théophraste pria sa femme de passer un peignoir et M. Petito de passer dans la cuisine.
— Ne vous étonnez point, lui dit-il, de ce que je vous reçois dans la cuisine. Je tiens beaucoup à mes carpettes et vous devez saigner comme un cochon.
M. Longuet tira à lui une table de bois blanc placée contre le mur et la disposa au milieu de la cuisine ; il pria Marceline de dérouler sur cette table une toile cirée, de se procurer la grande jatte et d’aller chercher dans le tiroir de la desserte de la salle à manger le couvert à découper.
Marceline essaya d’articuler une demande d’explications, mais son mari lui montra un regard si étrangement glacé qu’elle ne put qu’obéir en frissonnant. Il y a des peurs qui donnent chaud, il en est qui donnent froid. Ainsi, M. Petito grelottait, et c’est bien en grelottant qu’il tenta de gagner la porte de cette cuisine dans laquelle il se disait mentalement qu’il n’avait que faire. Malheureusement, M. Longuet se refusa absolument à laisser partir son voisin. Il le pria de s’asseoir, il s’assit lui-même.
— Monsieur Petito, lui dit-il sur le ton de la plus excessive politesse, vous avez une figure qui me déplaît. Ce n’est point de votre faute, mais ce n’est point de la mienne non plus. Certes, vous êtes bien le plus lâche et le plus méprisable des petits bandits, mais qu’importe ? Ceci n’est point mon affaire, mais celle de quelque honnête bourreau du roy qui vous invitera, la saison prochaine, à vendanger à l’Eschelleou, certain jour qu’il fera chaud, vous mettra gentiment à la bise,à seule fin que vous gardiez, comme un brave homme, ses moutons à la lune !Ne souriez pas, monsieur Petito ! (il est absolument évident que M. Petito ne souriait pas.) Vous avez des oreilles ridicules, et je suis certain qu’avec de pareilles oreilles vous n’osez pas passer au carrefour Guilleri 1 !
M. Petito joignit les mains et bredouilla :
— Ma femme m’attend !
— Qu’est-ce que tu fais, Marceline ? cria Théophraste impatienté. Tu vois bien que M. Petito est pressé ; sa femme l’attend !… As-tu le couvert à découper ?
— Je ne trouve pas la fourchette ! répondit la voix tremblante de Marceline.
La vérité était que Marceline ne savait plus ce qu’elle répondait. Elle croyait son mari devenu complètement fou. Entre M. Petito cambrioleur, et Théophraste fou, elle n’était nullement portée à plaisanter. Elle s’était cachée instinctivement derrière la porte d’un placard, et son trouble était si extrême qu’en se retournant un peu brusquement, dans le moment que Théophraste lui lançait une bordée d’injures, elle renversa la desserte et le vase de Sarreguemines qui en faisait le principal ornement. Il en résulta un grand bruit et une confusion complète. Théophraste s’en prit encore aux tripes de Mme de Phalaris et appela si vigoureusement Marceline auprès de lui qu’elle accourut malgré elle.Le spectacle qui l’attendait dans la cuisine était atroce :
Les yeux de M. Petito semblaient sortir des orbites. Était-ce l’effroi ? L’effroi devait y être pour quelque chose, mais aussi l’étouffement qui résultait du mouchoir que Théophraste lui avait enfoncé dans la bouche. M. Petito lui-même était couché sur la table en bois blanc. Théophraste avait eu le temps et la force invincible de lui lier les poings et les chevilles avec des ficelles. La tête de M. Petito pendait un peu au-delà de la table. À côté de la table et sous la tête de M. Petito, il y avait une jatte que M. Longuet avait placée là pour ne rien salir.Celui-ci, les narines palpitantes (c’est ce que Marceline remarqua surtout dans la figure formidable de son mari), avait pris M. Petito par les cheveux, de la main gauche. Dans la main droite, il serrait le manche d’un couteau de cuisine ébréché, qui ne servait guère qu’à ouvrir les huîtres et les boîtes de sardines. Les dents de Théophraste grinçaient. Il dit :
— Amène les pavillons !...
Et il entama l’oreille droite. Le cartilage résistait. On entendait, à travers le mouchoir, le hurlement lointain et tout à fait sourd de M. Petito. Comme M. Longuet était resté en chemise, il semblait, par-derrière, quand on ne voyait pas son visage terrible, un interne penché sur une opération difficile. Marceline, sans force, tomba à genoux. M. Petito tenta un mouvement suprême et le sang de son oreille jaillit à travers la cuisine. Théophraste lâcha les cheveux et lui administra une gifle.
— Fais donc attention, disait-il, tu éclabousses partout 2 !
Comme le cartilage résistait encore, il prit de la main gauche l’oreille droite et, d’un grand coup du couteau ébréché, acheva de l’arracher. Il mit cette oreille dans une soucoupe qu’il avait préalablement déposée sur l’évier. Et il ouvrit le robinet d’eau dont le jet (dirigé mathématiquement par le brise-jet) alla laver l’oreille de tout le sang dont elle était maculée. Puis il revint à la seconde oreille. Comme Marceline gémissait trop fort, il la fit taire d’un coup d’œil. La seconde oreille fut coupée beaucoup plus vite, sans comparaison, et vraiment, quant à moi, j’en suis bien aise, car le découpage de la première oreille est une chose affreuse. Il était temps. M. Petito avait avalé la moitié du mouchoir. Il étouffait. Théophraste retira de la bouche de M. Petito son mouchoir et le jeta dans le panier au linge sale, qui était là, par hasard. Il délia ensuite les chevilles et les poignets du lamentable expert en écriture, et lui conseilla dans le tuyau de l’oreille,puisque l’oreille elle-même avait disparu, de quitter le plus tôt possible son appartement, s’il ne voulait pas qu’il le fît arrêter comme cambrioleur. Il eut encore la précaution de lui envelopper la tête dans un torchon « pour que son sang ne tâchât point l’escalier du concierge » ; enfin, comme M. Petito, agonisant, se disposait à regagner ses pénates, Théophraste lui mit les oreilles lavées dans la poche de son veston.
— Vous oubliez tout en route,lui dit-il. Que penserait Mme Petito si vous rentriez sans vos oreilles !
Il referma la porte et, regardant Marceline qui, toujours à genoux, se mourait d’horreur, il essuya le couteau sanglant sur sa manche.
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