Chapitre 9 Le masque de cire.
Adolphe et Théophraste n’attendirent point le déclin du jour pour regagner la villa « Flots d’Azur ». Brinqueballant leur maigre butin dans le filet où luisaient les écailles humides de deux gardons, d’un chevesne et d’un petit hotu, balançant d’un bras dolent leur boutique et l’une de leurs quatre épaules chargée du dernier roseau flexible qui leur restait, ils quittèrent la rive et s’en furent vers le coteau.
Avant d’y atteindre, ils résolurent de retremper leur cœur en un sérieux apéritif, à la porte de l’aubergiste Lopard, cependant que la diligence de Crécy arrêterait à leurs pieds le balancement tumultueux de son antique ferraille.
Le sucre détrempé savamment fondait à travers la pelle d’acier et se mêlait en gouttes onctueuses à la liqueur verte, quand Adolphe reprit l’histoire de l’Enfantau point où il l’avait laissée.
— Ce bon oncle, dit-il, avait le sentiment de la famille. Il arracha le petit Cartouche à son misérable sort, lui fit quitter l’hôpital de Rouen et le rendit à ses parents. Il y eut fête, rue du Pont-aux-Choux. C’est là en effet, au n∘ 9 de la rue du Pont-aux-Choux, qu’était né Cartouche et que son père exerçait son métier de tonnelier. Louis-Dominique, instruit par ses jeunes malheurs, jura qu’il n’y aurait désormais dans Paris fils plus respectueux, apprenti plus ardent au travail. Il aida son bonhomme de père à fabriquer ses tonneaux, et c’était plaisir de le voir manœuvrer dès l’aurore le marteau et la doloire. Il semblait prendre à tâche de faire oublier sa triste équipée. Les quelques mois qu’il avait passés dans la compagnie des bohémiens lui avaient été utiles en ce qu’ils lui avaient donné la science de quelques arts d’agrément. À l’heure du goûter, il amusait ses compagnons par de jolis tours de passe-passe, et quand venaient les jours de fête c’était à qui inviterait pour le dîner ou pour le souper la famille du petit Cartouche, car on se promettait la réjouissance de l’adresse, des facéties, des singeries et grimaces de Louis-Dominique. Il eut un grand succès dans le quartier et sa renommée naissante lui donna de l’orgueil. Sur ces entrefaites, il atteignit cet âge heureux où le moins sensible des humains sent battre son cœur et s’éveiller en lui les sentiments les plus tendres. Louis-Dominique aima. L’objet de ses amours était charmant. C’était une lingère de la rue Portefoin, elle avait les yeux bleus, les cheveux dorés, la taille fine et, ma foi, était fort coquette.
— Mais tout ceci est très bien, interrompit Théophraste, et ne dénote point une méchante nature. Il est incompréhensible qu’il ait si mal tourné.
— J’ai dit, continua Adolphe, que cette lingère était coquette. Elle aimait la toilette, les bijoux, les dentelles. Elle voulait éclipser ses compagnes. Bientôt, le gain modeste de Louis-Dominique ne suffit plus à payer les fantaisies de la petite lingère de la rue Portefoin. Alors, Cartouche vola son père.
— Oh ! les femmes ! s’exclama Théophraste en fermant les poings.
— Tu oublies, mon ami, fit observer Adolphe, que tu possèdes, toi, une femme qui ne t’a donné que de la joie et de l’orgueil.
— C’est vrai ! Pardonne-moi, Adolphe, mais tu sais que je m’intéresse aux aventures de l’Enfant,comme si elles étaient les miennes, et je ne puis que regretter de le voir si gravement se compromettre pour une lingère de la rue Portefoin.
— Il vola donc son père et celui-ci ne tarda pas à s’en apercevoir. Le père de Cartouche prit une grande résolution. Il obtint un ordre du roi,qui était une lettre de cachet, par lequel il pouvait faire entrer son fils dans le couvent des lazaristes du faubourg Saint-Denis, maison de correction.
— Voilà bien les parents ! fit Théophraste. Au lieu de combattre par la douceur les mauvais penchants de leurs enfants, ils les désespèrent par des incarcérations funestes où ils ne rencontrent que mauvais exemples et où le sentiment de la révolte fermente, grandit, bouillonne, étouffe tout autre sentiment dans leur âme neuve et primesautière. Je parie que si on n’avait pas mis Louis-Dominique dans une maison de correction, tout celane serait pas arrivé !…
— Rassure-toi, Théophraste, Cartouche ne fut pas enfermé au couvent des lazaristes.
— Comment cela ?
— Voici. Son père ne lui avait pas fait part de la découverte qu’il venait de faire de sa rapine. Louis-Dominique n’avait donc aucun soupçon. Un dimanche matin, Cartouche père dit à Cartouche fils de venir faire avec lui un petit tour de promenade. Dominique, charmé, le suivit. Il était de bien belle humeur, avait revêtu ses plus beaux habits et escomptait déjà en son esprit ardent les joies de la soirée qu’il devait passer non loin de la rue Portefoin.
— Où allons-nous, mon père ? dit-il.
— Eh bien ! mais nous promener, mon fils.
— Où ça ?
— N’importe où ; du côté du faubourg Saint-Denis…
Louis-Dominique commença à dresser l’oreille. Il savait qu’au bout du faubourg Saint-Denis il y avait les lazaristes, et il savait aussi qu’aux lazaristes les pères, quelquefois, y conduisaient leurs enfants. Il ne marqua aucune méchante humeur, mais il se défia, car il n’avait point la conscience tranquille. Quand ils arrivèrent au coin de la rue du Faubourg Saint-Denis et de la rue de Paradis et que se dressèrent devant eux les bâtiments de Saint-Lazare, il sembla à Louis-Dominique que son père avait un air qui manquait de naturel, et le quartier lui déplut instantanément. Il dit donc à son père de continuer son chemin doucement, sans se presser, car il était, lui, dans la nécessité de s’arrêter au coin d’un mur (ce coin existe toujours) « pour faire pipi ».
Quand le père se retourna, l’enfant avait disparu. Il ne devait plus le revoir.
Théophraste avala une gorgée de son apéritif, claqua des lèvres, les essuya de son mouchoir et dit :
— C’est bien fait ! À sa place, j’en aurais fait autant !
— Malheureux ! s’écria Adolphe, mais tu y étais à sa place !
— C’est vrai, il ne faut pas l’oublier, soupira Théophraste.
Il y eut un grand remue-ménage dans la rue d’Esbly. La diligence, ayant pris les voyageurs à la gare, s’arrêtait devant l’auberge de M. Lopard. Poulain faisait claquer son fouet à assourdir ses chevaux. Sur l’impériale, Théophraste reconnut M. Bache, M. et Mme Troude. Il leur fit des signes auxquels ils ne répondirent point ; il les appela par leur nom, et ils restèrent muets. Théophraste en fut atterré. « Ils ne me connaissent plus, pensait-il. Est-ce qu’ils se douteraient de quelque chose ? » Poulain cria « Hue ! » fit encore claquer son fouet, et la diligence, zigzaguant au travers de la route et soulevant la poussière, prit le chemin de Condé.
— As-tu vu ? Ils ne nous ont même pas salués.
— Cela ne m’étonne point. C’est depuis le dîner de l’autre jour. Je me demande ce qu’ils ont bien pu penser, dit Adolphe.
— Qu’est ce qu’il s’est donc passé de si extraordinaire ? demanda innocemment Théophraste.
— Tu es monté sur la table pour chanter une chanson en argot, et il y avait là des demoiselles, la petite Mlle Troude et la vieille Mlle Taburet.
— Les sales bourgeois ! C’est bien borné, tout de même ! Maintenant, je comprends l’attitude de Mme Bache, qui a fait celle qui ne me connaissait pas, avant-hier, chez Pâris, le pharmacien de Crécy, à qui elle était venue demander « de la térébenthine en capsules pour chien qui n’urine pas ». Mais je suis au-dessus de ces gens-là. Continue, Adolphe. Quand j’eus quitté mon père, qu’arriva-t-il de moi ?
— Tu t’en fus dans une maison borgne « de l’autre côté de l’eau ». Ta gentille mine te fit bien voir des clients des Trois Entonnoirs,au coin de la rue des Rats et de la rue de la Bucherie. Mais comme on ne te fit pas longtemps crédit, il fallut bien que tu songeasses à te garnir d’argent.
— Et ma lingère de la rue Portefoin ?
— Tu n’y pensais même plus. Elle pleura ta disparition au moins quinze jours, et toi tu la remplaças bientôt dans les circonstances que voici. La nécessité t’y poussant, tu te rappelas tes anciens talents et tu te mis à soulager les basques des passants de tous ce qui s’y trouvait renfermé : tabatières, bourses et mouchoirs, bonbonnières et boîtes à mouches. Tu opérais si adroitement que tu encourus l’admiration d’un grand escogriffe qui s’appelait Galichon et qui, t’ayant vu travailler, t’arrêta au coin de la rue Galande en te demandant « la bourse ou la vie ».
— Tu n’auras ma bourse que lorsque tu auras pris ma vie, lui répondis-tu, et tu mis l’épée à la main, une petite épée que tu avais volée la veille à un garde-française qui contait fleurette à une bouquetière de la rue Poupée. Le grand escogriffe te félicita de ton courage et puis de ton adresse, et il te pria de le suivre chez lui rue du Bout-du-Monde, aujourd’hui rue Saint-Sauveur. Il te conta en chemin qu’il cherchait un associé et que tu ferais son affaire. Il te dit encore qu’il avait femme et que cette femme avait une sœur fort avenante, et que cette sœur brûlerait de t’épouser quand elle te connaîtrait. Tu te laissas faire. La cérémonie se passa comme elle avait été prévue. On ne fit venir ni notaire ni prêtre. Cette liaison ne dura pas six mois, attendu que Galichon, sa femme et sa belle-sœur prenaient le chemin des galères.
— Et moi ?
— Oh ! toi, tu les avais déjà lâchés. Tu trichais dans les académies !
— Quelle conduite ! fit Théophraste navré.
— Mais bientôt tu fus « brûlé » dans les académies et réduit à servir, de tes expédients, les sergents recruteurs. Tu sais de quelle façon on recrutait les soldats à cette époque ? C’était simple : les sergents recruteurs auxquels on amenait de bons jeunes gens sans malice ou d’affreux garnements sans foi, ni dieu, ni lieu, les sergents recruteurs, dis-je, enivraient tout le monde. Le lendemain matin, quand onse réveillait, dégrisé, onavait signé, et il fallait partir pour la guerre. Tu fournissais les sergents recruteurs et tu rabattais pour eux. Mais tu en fus puni. Ayant un jour amené deux jeunes gens à tes sergents, au cabaret des Amoureux de Montreuil,et ayant fait la fête avec eux, tu te réveilles, le lendemain, ayant signé toi aussi. Tu étais le recruteur recruté !
— Je ne m’en plains pas. J’ai toujours eu du goût pour l’armée, dit Théophraste, et si j’ai signé mon engagement, ceci prouve encore que je savais écrire. Tu diras cela à mes historiens de ma part.
Mais il était sept heures. Adolphe interrompit là le cours de son récit, ils reprirent le chemin de la villa, après une solide poignée de main à M. Lopard.
Ils gravirent le coteau. Avant d’en atteindre le faîte, Théophraste demanda :
— Dis moi, Adolphe, je suis curieux de savoir comment j’étais fait. J’étais un bel homme, n’est-ce pas ? Un grand, fort bel homme ?
— Ainsi te représente-t-on au théâtre, dans la pièce de M. d’Ennery ; mais, au contraire, tu étais, selon le poète Granval, un homme qui t’a bien connu et qui a chanté ta gloire…
— Oui da !
— Ta gloire sanglante. Tu étais :
Brun, sec, maigre, petit, mais grand par le courage.
Entreprenant, hardi, robuste, alerte, adroit.
— Tu ne m’as point dit comment tu as eu ce portrait de la rue Guénégaud ?
— C’est la copie d’une photographie de Nadar.
Théophraste ne dissimula pas son étonnement :
— Nadar m’a donc photographié ?
— Parfaitement. Il a photographié un masque de cire qui devait te ressembler, puisque cette cire t’a été appliquée, par ordre du Régent, sur le visage. Nadar a photographié cette cire, le 17 janvier 1859.
— Et où se trouvait ce masque de cire ?
— Au château de Saint-Germain.
— Je veux le voir, s’écria Théophraste, je veux le voir, le toucher ! Nous irons demain à Saint-Germain !
À ce moment, Marceline, en galant déshabillé, leur ouvrit avec un sourire les portes de la villa « Flots d’Azur ».
Je publie ici un passage intégral des mémoires de Théophraste :
« Mon désir était grand, écrit Théophraste, de voir, de toucher cette cire que l’on avait appliquée sur ma peau.Ce désir grandit encore si possible quand Adolphe fut entré dans certains détails. Il me dit que c’était depuis le 25 avril 1849 que le château de Saint-Germain-en-Laye possédait le portrait de cire du fameux Cartouche.Il paraît que ce portrait fut donné par un abbé Niallier, héritier sous bénéfice d’inventaire d’un M. Richot, ancien officier de la maison du roi Louis XVI. M. Richot, décédé à Saint-Germain, possédait depuis de longues années ce portrait, d’autant plus précieux qu’il avait appartenu à la famille royale.
« Ce buste en cire aurait donc été, d’ordre du Régent, moulé par un artiste florentin sur ma figure, quelques jours avant mon supplice. Il est coiffé, m’affirmait M. Lecamus, d’une toque de laine ou de feutre grossier, vêtu d’une chemise de grosse toile recouverte de suie, d’un gilet, d’une veste et d’un pourpoint de camelot noir. Mais ce que M. Lecamus affirmait encore et qui était plus extraordinaire, c’est que les cheveux et la moustache auraient été coupés sur mon cadavreet recollés sur la cire ! Le tout devait être renfermé dans un cadre en bois doré, large et profond, d’un fort joli travail. Une glace de Venise protège le portrait et on remarquerait encore sur le cadre la trace de l’écusson aux armes de France.
« Je demandai à Adolphe d’où il tenait des détails aussi précis ; il me répondit que c’était là, depuis deux jours, le résultat de ses recherches dans les rayons les plus oubliés des plus illustres bibliothèques.
« Mes cheveux ! ma moustache ! mes habits ! Tout moi d’il y a deux cents ans ! Malgré l’horreur qu’auraient dû m’inspirer les reliques d’un homme qui avait commis autant de crimes, je ne me tenais point d’impatience de les voir, de les toucher. Ô mystère de la nature ! Abîme profond des âmes ! Précipice vertigineux des cœurs ! Moi Théophraste Longuet, dont le nom est synonyme d’honneur, moi qui eus toujours peurdu sang répandu, je chérissaisdéjà dans ma pensée les restes maudits du grand brigand de la terre.
« Quand j’eus reconquis, après la scène du portrait de la rue Guénégaud, l’empire de mes sens, et que j’examinai ce qui se passait au fond de moi, vis-à-vis de Cartouche,je fus d’abord tout étonné de ne point y trouver un désespoir assez certain pour qu’il me dégoûtât de la vie et me reportât pour la seconde fois, dans la tombe. Non, je ne songeai point à supprimer cette enveloppe à face d’honnête homme qui était étiquetée, fin dix-neuvième siècle : Théophraste Longuet, et qui enfermait et qui promenait l’âme de Cartouche ! Certes, dans le premier moment d’une telle révélation, je ne pus que m’évanouir, et c’est du reste ce que je fis. Ensuite, je suppliai Adolphe de ne rien dire à ma femme. Je connais Marceline ; elle a une telle peur des voleurs, surtout la nuit, qu’elle n’aurait plus voulu coucher avec moi.
« Donc, je ne trouvai point au fond de moi un sentiment de désespoir absolu, mais une grande pitié, une vrai pitié attendrie, qui non seulement était capable de me faire pleurer sur le sort de moi,Théophraste, mais qui me portait aussi à plaindre Cartouche. Je me demandais, en effet, lequel était le plus à la nocede l’honnête Théophraste traînant dedans lui le brigand Cartouche ou du brigand Cartouche enfermé dedans l’honnête Théophraste.
« Il faut tâcher de s’entendre !dis-je tout haut.
« Je n’avais pas plutôt prononcé cette phrase, qui peut paraître bizarre mais qui traduisait bien la double et cependant unique préoccupation de mon âme, que je ne pus retenir un cri. Une grande lumière se faisait en moi, en même temps que je me rappelais la théorie de la réincarnation que m’avait exposée M. Lecamus.
« Il rattachait la réincarnation à l’évolution nécessaire des choses et des individus, ce qui n’est rien autre que le transformisme cher à la science officielle, et ne disait-il point que l’âme se réincarne pour évoluer, selon la règle, vers le meilleur ?C’est la montée progresssive de l’Être, dont nous avait parlé avec une emphase si charmante M. le commissaire Mifroid. Eh bien ! la loi naturelleque certains appellent Dieun’avait trouvé sur la terre rien de plus honnêteque le corps de Théophraste Longuet pour faire évoluer vers le meilleurl’âme criminelle de Cartouche. J’avouerai que lorsque cette idée se fut ancrée en moi, au lieu du désespoir primitif qui me conduisit à l’évanouissement, je me sentis pénétré d’un sentiment qui ressemblait presque à de l’orgueil. J’étais chargé par le Destin du Monde, moi, l’humble mais honnête Théophraste, de régénérer en idéale splendeur l’âme de ténèbres et de sang de Louis-Dominique Cartouche, dit l’Enfant.J’acceptai de bonne volonté, puisque je ne pouvais faire autrement, cette tâche inattendue et je me mis tout de suite sur mes gardes.Ainsi, je ne répétai point cette phrase qui s’adressait aux deux êtres qui habitaient en moi : « Il va falloir s’entendre ! » Mais j’ordonnai tout de suite à Cartouche d’obéir à Théophraste, et je me promettais de lui mener la vie si dure que je ne pus m’empêcher de dire en souriant : « Ce pauvre Cartouche ! »
« J’avais chargé M. Lecamus de se documenter à fond sur Louis-Dominique, de telle sorte que je n’ignorasse rien de ce qu’on pouvait savoir de son existence. Avec ce que ma plume noireet mon souvenirm’en apprendraient moi-même, je pensai justement que je ressusciterais tout à fait, en esprit, l’Autre,ce qui me permettrait d’agir en conséquence.
« Je fis part de mes réflexions à Adolphe qui les approuva, tout en me mettant en garde contre la tendance que j’avais à séparer Théophraste de Cartouche. « Il ne faut pas oublier qu’ils ne font qu’Un,me disait-il. Tu as les instincts de Théophraste, c’est-à-dire des maraîchers (des jardiniers, des maîtres-jardiniers) de la Ferté-sous-Jouarre. Ces instincts sont bons, mais tu as l’âme de Cartouche, qui est détestable. Prends garde ! la guerre est déclarée. Il s’agit de savoir qui vaincra de l’âme d’autrefois ou des instincts d’aujourd’hui ? »
« Je lui demandai si vraiment l’âme de Cartouche était tout à fait détestable, ce qui me peinait, et je fus heureux d’apprendre qu’elle avait quelques bons côtés :
« – Cartouche, me dit-il, avait expressément défendu à ses hommes de tuer ou même de blesser les passants sans raison.Quand il opérait dans Paris avec quelqu’une de ses troupes et que ses gens lui amenaient les victimes, il leur parlait avec beaucoup de politesse et de douceur, leur faisant toujours rendre une partie du butin. Quelquefois, les choses se bornaient à un simple échange d’habits. Quand il rencontrait dans les poches de l’habit ainsi échangé des lettres ou des portraits, il courait après leur ex-propriétaire pour les rendre, leur souhaitant une bonne nuit et leur donnant un mot de passe. C’était une maxime de cet homme extraordinaire qu’un individu ne devait pas être volé deux fois dans la même nuit, ni trop durement traité, pour ne pas dégoûter les Parisiens de sortir le soir.
« Ainsi il ne voulait point qu’on assassinât sans raison.Cet homme n’était donc point foncièrement méchant. Il y a de belles crapules, aujourd’hui, qui tuent uniquement pour le plaisir, sur les boulevards extérieurs. Je regrette cependant que, pour son propre compte, Cartouche ait eu, dans sa vie, cent cinquante raisons d’assassiner ses contemporains.
« Mais revenons au masque de cire. Nous venions de descendre, mon ami Adolphe et moi, en gare de Saint-Germain-en-Laye, quand je crus apercevoir dans un groupe de voyageurs une figure qui ne m’était pas inconnue. Mû par un sentiment dont je ne fus point tout à fait maître, je me précipitai vers ce groupe, mais la figure avait disparu. Où donc ai-je vu cette figure là ? pensai-je ; elle m’est essentiellement antipathique. Adolphe me demanda la raison de mon agitation et je me souvins tout à coup :
« Eh mais ! je jurerais, m’écriai-je, que c’est M. Petito, le professeur d’italien du dessus !Qu’est-ce que M. Petito vient faire à Saint-Germain ? Je lui souhaite de ne point se jeter dans mes jambes.
« – Que t’a-t-il donc fait ? demanda Adolphe.
« – Oh ! rien. Seulement, s’il se jette dans mes jambes, je te jure que je lui coupe les oreilles !
« Et vous savez, je l’aurais fait comme je le disais.
« Nous allâmes donc, sans plus penser à M. Petito, au château. C’est un merveilleux château, que l’on rebâtit tel qu’il fut sous François Ier. Nous entrâmes dans le musée, et alors je regrettai que ce château qui saittoute l’histoire de France, où se déroula la longue et merveilleuse aventure de nos rois, je regrettai que ces murs, qui eussent dû servir de cadre à notre passé, même si on n’avait mis rien dedans,servissent aujourd’hui de bazar pour plâtres romains, armes préhistoriques, dents d’éléphants et bas-reliefs de l’arc de Constantin. Ma colère devint de la rage quand j’appris que le masque de cire de Cartouche ne s’y trouvait pas. Je venais d’enfoncer traîtreusement le bout de mon ombrelle verte dans l’œil, que je crevais, d’un légionnaire de plâtre, lorsqu’un vieux gardien vint à nous et nous dit qu’il croyait bien savoir qu’il y avait un masque de cire de Cartouche à Saint-Germain, qu’il se trouvait, pensait-il dans la bibliothèque, mais que celle-ci était fermée depuis huit jours pour cause de réparation.
« Je donnai dix sous à ce brave homme et nous nous en fûmes vers la terrasse, nous promettant de revenir en temps utile, car plus le masque de cire s’éloignait, plus je brûlais de le toucher.
« Il faisait beau. Nous nous enfonçâmes dans la forêt. Une allée magnifique nous conduisit aux bâtiments des Loges, qui furent construits, en face le château de Saint-Germain, sur le désir de la reine Anne d’Autriche.
« Comme nous atteignions l’angle gauche de la muraille, il me sembla reconnaître encore, se glissant dans un fourré, la silhouette abominable et la figure repoussante de M. Petito Adolphe prétendit que je m’étais trompé. »
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« Était-ce parce que je foulais cette vieille terre que j’avais connue,parce que je me retrouvaisdans cette forêt amie,parmi des feuillages familiers, était-ce l’effet d’une longue conversation suggestive sur le vieux monde et sur les vieilles gens ? Tout à coup, je sentis naître en moi le souvenir, mais un souvenir très doux comme vous revient l’attendrissant souvenir de jeunes années que l’on croit à jamais perdues, ensevelies dans la mémoire. Et alors, je vis que j’étais la même âme,car je me souvenais de Cartouche, comme si nous n’étions pas séparés par deux cents ans de mort.
« Oui, j’avais une même âme, une longue même âme. À un bout il y avait Cartouche et à l’autre Théophraste.
« Je me souvenais donc. Ceci me prit tout à fait quand nous eûmes dépassé le mur à gauche, vers le nord, en nous enfonçant toujours davantage dans la forêt.
« Nous nous assîmes à un prochain carrefour, au pied d’un gros arbre fourchu, sur l’herbe verte. Mes yeux brillaient du feu extraordinaire de la jeunesse, en regardant ces lieux,et je commençai en ces termes :
« – Adolphe, mon ami, il faut que je te dise qu’à cette époque ma fortune était complète. J’étais redouté et aimé de tous. J’étais même, Adolphe, aimé de mes victimes, je les dépouillais si galamment qu’elles s’en allaient ensuite, par la ville, chanter mes louanges. Je n’étais pas encore entrepris par cet épouvantable instinct sanguinaire qui devait, quelques mois plus tard, me faire commettre les plus grandes atrocités. Tout me réussissant, tous me craignant et tous m’aimant, j’étais heureux, enjoué, d’une magnifique audace, somptueux en amour, du meilleur caractère et le maître de Paris.On a dit que j’étais le maître de tous les voleurs,ce n’était qu’à moitié vrai, car il me fallait partager cette souveraineté avec M. Law, contrôleur général des finances. Notre gloire fut à son apogée dans le même temps. Je n’en étais point jaloux, car souvent il me payait tribut, lui et ses gens. Mais il imagina d’exciter le Régent contre moi, un soir que j’avais volé chez lui, dans son hôtel, sur les indications d’un laquais, à lord Dermott, qui y était venu pour traiter d’affaires, un million trois cent mille livres d’action du Mississipi, de la Ferme des tabacs et de la Compagnie des Indes.
« Le Régent fit venir M. d’Argenson, garde des Sceaux, et lui dit qu’il avait huit jours pour me faire arrêter. M. d’Argenson promit tout ce qu’on voulut, pourvu qu’on lui laissât reprendre le chemin du couvent de la Madeleine du Trainel, où venait de se réfugier sa maîtresse, Mlle Husson. Huit jours plus tard, M. d’Argenson était encore au couvent, non plus avec Mlle Husson, mais avec la supérieure, de qui il disait qu’il y avait, « dans une seule cuisse de la supérieure de la Madeleine du Trainel, deux demoiselles Husson ».
« Moi, mon cher Adolphe, pendant ce temps, je vaquais à mes petites affaires et je commandais sans souci à mes trois mille hommes. Nous étions au mois de septembre ; les nuits étaient belles, et nous profitâmes de l’une d’elles pour pénétrer chez l’ambassadeur d’Espagne, qui habitait, rue de Tournon, l’ancien hôtel du maréchal d’Ancre, celui-là même qui fut occupé depuis par la garde de Paris. Nous nous introduisîmes dans la chambre à coucher de sa femme, nous emparant de toutes les robes, d’une boucle ornée de vingt-sept gros diamants (on dirait, mon cher Adolphe, que tout ceci s’est passé hier), d’un collier de perles fines, de six assiettes, de six couverts, de six couteaux et de six gobelets en vermeil. (Quelle chose, mon cher Adolphe, quelle chose incompréhensible que le phénomène de la mémoire !). Nous roulâmes le tout dans une nappe et nous nous en fûmes souper chez la Belle-Hélène, qui tenait, tu te le rappelles,le cabaret de la Harpe,rue de la Harpe.
« Vraiment, vraiment, vraiment ! je ne puis comprendre pourquoi je t’ai dit : tu te le rappelles,à moins que, dans mon esprit, tu ne me représentes un ami que j’avais et qui était aussi bon que toi, et que j’aimais comme toi, et qui s’appelait Va-de-Bon-Cœur. Avec Magdeleine, dit Beaulieu,c’était mon favori. Ah ! par les tripes de Mme Phalaris !c’était un beau et brave jeune homme ! Il était sergent aux gardes-françaises et lieutenant chez moi ;car il faut te dire, mon cher Adolphe, que je commandais à un nombre considérable de gardes-françaises.Lors de mon arrestation, à laquelle devait procéder M. Jean de Courtade, sergent d’affaires de la Compagnie de M. de Chabannes, aidé de quarante hommes, on vit aussitôt cent cinquante sous-officiers et soldats aux gardes-françaises s’enfuir et passer aux colonies1.Ils craignaient des révélations ; ils redoutaient que je ne les vendisse ; ils avaient tort, car la torture ne m’a pas fait parler !
« Mais fuyons ces moments funestes pour revenir aux belles nuits de septembre, où nous procédions en gaieté au déménagement des Parisiens. Le Régent montra plus de colère encore contre moi et contre M. d’Argenson quand il sut la triste aventure de l’ambassadeur d’Espagne. Songe maintenant à sa furie quand je lui jouai, à lui, le tour suivant : Va-de-Bon-Cœur, étant de garde au Palais-Royal, emporta deux flambeaux de vermeil auxquels le duc d’Orléans tenait beaucoup. Rage de Monseigneur. Depuis quelque temps, on volait au Palais-Royal tout ce qui pouvait présenter quelque valeur. Le Régent résolut de substituer sans rien dire à l’orfèvrerie d’argent celle en acier ciselé, et particulièrement pour les boucles et les poignées d’épée. Or, le premier jour qu’il en porta une de cette espèce, qu’il avait fait venir de Londres et qui lui coûtait tout de même quinze cents livres, à cause de la beauté merveilleuse du travail, moi Cartouche, je la lui volai à la sortie de l’Opéra. Le lendemain, je lui renvoyai cette poignée d’acier en morceaux, avec un petit billet (tu vois, Adolphe, que je savais écrire) charmant dans lequel je le plaisantais sur son avarice prétendue et lui reprochais à lui, le plus grand voleur de France, de vouloir empêcher de vivre de malheureux confrères 2. Il me répondit publiquement en proclamant qu’il était fort curieux de me connaître et qu’il donnerait de sa poche vingt mille livres à qui lui amènerait Cartouche. Le lendemain, comme il était venu en promenade à Saint-Germain et qu’il déjeunait au château, il trouvait sous sa serviette un mot dont voici à peu près les termes, mais dont voici sûrement le sens : « Monseigneur, vous pouvez me voir pour rien. Soyez cette nuit, à minuit, derrière le mur d’Anne d’Autriche, dans la forêt au lieu dit : Saint-Joseph. Cartouche vous y attendra. Vous êtes brave ; venez seul. Si vous venez accompagné, vous courrez danger de mort. »
« À minuit, j’attendis le Régent, et le douzième coup sonnait encore aux Loges que le Régent apparut. Il faisait un clair de lune de féerie, comme on en voit au théâtre. La forêt semblait dégager de toutes ses branches, de tous ses feuillages, de tous ses buissons une merveilleuse clarté bleue. « Me voici, Cartouche, dit le prince ; je viens à toi armé de ma seule épée, comme tu l’as voulu. Je cours peut-être les plus grands dangers, ajouta-t-il d’un clair accent railleur, mais que ne risquerait-on pas pour voir de près, à minuit, au cœur d’une forêt, la figure de Cartouche, quand ça ne coûte rien ! » Oh ! Adolphe, mon ami, j’aurais voulu que tu fusses là pour m’entendre répondre au Régent de France. Certes, je ne suis que le fils d’un pauvre tonnelier de la rue du Pont-aux-Choux, mais quel Condé, quel Montmorency se serait incliné avec plus de grâce, balayant l’herbe humide de la plume de son chapeau ? Le duc de Richelieu lui-même n’aurait pas plus élégamment mis un genou en terre comme je le fis aussitôt, ni présenté de façon plus gracieuse à Monseigneur la bourse que je venais de lui prendre dans sa poche.« Je suis de Monseigneur, dis-je, le plus humble serviteur et je le prie de reprendre à Cartouche cette bourse qu’il n’eut l’audace de dérober avec tant d’adresse que pour bien prouver à Monseigneur que Monseigneur se trouve bien en face de Cartouche. »
« Le régent me pria de conserver cette bourse pour l’amour de lui. Il eut le tort de raconter par la suite cette anecdote, car le bruit courut depuis qu’il faisait partie de ma bande. Je croyais qu’il allait s’en aller, quand il me prit sous le bras et m’entraîna jusqu’à l’endroit même où nous sommes assis aujourd’hui. »
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« Donc, le Régent m’avait fait l’honneur de prendre, par-dessous, mon bras et je vis bien qu’il avait quelque chose de secret à me confier. Il ne tarda point à m’avouer qu’il comptait sur mon ingéniosité pour le venger d’une offense que M. le contrôleur général lui infligeait. Il me dit qu’il était tout à fait amoureux de la courtisane Émilie, qu’elle était sa maîtresse depuis quinze jours et qu’il avait appris par la Fillon que M. Law avait la promesse de ses faveurs pour la nuit prochaine, contre le présent d’un collier de dix milles louis qu’il lui ferait. Il en était sûr, car la Fillon ne l’avait jamais trompé. N’était-ce point par elle qu’il avait eu vent de la conspiration de Cellamare ? Tous les mauvais sujets de Paris connaissent la Fillon.
« La Fillon est une femme de cinq pieds dix pouces, qui eut des formes admirables, une figure ravissante. Dès l’âge de quinze ans, cette beauté modèle pensa que la nature ne l’avait pas pourvue de si rares trésors pour les enfouir ; elle les prodigua. Le duc d’Orléans, longtemps avant la Régence, l’aima ; il en demeura coiffé pendant plus d’un an. C’est pour elle qu’il fit construire dans une partie retirée des jardins de Saint-Cloud une sorte de grotte, éclairée mystérieusement par quelques rayons dirigés sur un lit de nattes sur lequel s’étendait sa maîtresse, tout habillée de ses cheveux blonds. Il les montra à tous ceux qui passaient par là et il se fit ainsi de nombreux amis. Mais il y a beau temps que les quinze ans de la Fillon se sont envolés. Maintenant elle n’a plus que la joie de l’intrigue dont elle a fait deux parts : la galanterie et l’observation. Ainsi fournit-elle des renseignements précieux à la police et à M. d’Argenson, garde des Sceaux, et des sujets remarquables pour les amours du Régent. C’est elle qui lui procura Émilie, qui est bien la plus jolie fille de Paris.
« Tout le monde veut la lui voler. Law, qui est le plus riche, a juré d’y réussir. Il lui demandait une heure de complaisance et lui donnait un collier de dix mille louis dont elle raffolait. C’était marché conclu pour la nuit prochaine.
« – Cartouche, me dit le Régent, après m’avoir expliqué ses petites affaires, tu es un brave homme.Je te donnele collier.
« Et il s’en alla, sous le clair de lune, en me faisant un petit signe de la main. Cette sorte de mission que je recevais de contrarier les amours de M. le surintendant et de venger celles du duc d’Orléans m’emplit d’un juste orgueil. Étant rentré à Paris, j’appris dès le matin, par ma police,qui était la mieux faite de l’époque, que la courtisane Émilie habitait un petit hôtel, dans le Marais, au coin de la rue Barbette et des Trois-Pavillons, et que le Régent montrait plus d’attachement pour elle qu’il n’en eut jamais pour la duchesse de Berry dont il était dégoûté depuis longtemps, pour la Parabère, ou même pour sa seconde fille, Mlle d’Orléans, qui venait de s’enfermer au couvent de Chelles, moins à cause de son amour pour Dieu que de son penchant pour les belles religieuses (Quelles mœurs ! mon cher Adolphe, quelles mœurs !) et qu’il se consolait avec elle des mépris plus récents de Mlle de Valois, uniquement occupée du duc de Richelieu. Cette courtisane Émilie n’était pourtant qu’une fille d’opéra, mais sa beauté, comme je te l’ai dit, dépassait tout ce qui peut s’imaginer. Je ne fus pas longtemps à en juger par moi-même.
« Vingt-quatre heures après l’entrevue de Saint-Germain, c’est-à-dire le minuit suivant, je sortis d’un placard qui faisait justement l’angle de la rue des Trois-Pavillons et de la rue Barbette. J’avais, comme par hasard, un pistolet de chaque main, ce qui fit qu’il me fut impossible de saluer décemment Mlle Émilie, qui se trouvait pour l’heure dans le plus galant déshabillé, et M. le surintendant, qui lui présentait un écrin dans lequel brillaient les feux d’un collier qui valait pour le moins dix mille louis. Je m’excusai de la nécessité où j’étais de garder mon chapeau sur la tête et je priai M. le surintendant, vu l’encombrement de mes mains, de refermer l’écrin sur le collier et de mettre le tout dans la poche de mon habit cannelle, lui promettant ma reconnaissance de ce léger service.
« Comme il hésitait, je procédai à ma présentation, et quand il sut que je me nommais Cartouche, il n’est point de gentillesses dont il m’accablât. Je suppliai Mlle Émilie de se rassurer, lui affirmant qu’elle ne courait aucun danger, ce dont elle fut convaincue, car elle se prit à rire, avec de grands éclats, de la déconfiture de M. Law. Je riais aussi. Je dis à M. Law que son collier valait dix mille louis, mais que, s’il voulait envoyer le lendemain, vers cinq heures de relevée, un homme de confiance au coin de la rue de Vaugirard et de la rue des Fossés-Monsieur-le-Prince, avec cinq mille louis, on lui remettrait le collier, parole d’honneur de Cartouche ! Il me répondit que c’était marché conclu et nous prîmes congé les uns des autres.
« Deux jours après, on raconta l’aventure au Régent, qui fut dans la joie d’abord, mais qui changea de visage quand il sut la fin de l’événement. L’homme de Law avait donné les cinq mille louis, comme il avait été entendu, à l’homme de Cartouche, et il attendait l’écrin, quand l’autre lui répondit que Cartouche s’était déjà chargé de le porter lui-même à Mlle Émilie. Law courut chez la courtisane, vit le collier et en demanda le prix.« C’est déjà touché », répliqua Émilie en lui tournant le dos. « Et par qui ? », s’écria M. le surintendant. « Mais évidemment par celui qui m’a apporté le collier, par Cartouche, qui sort d’ici ! Ne devais-je pas payercontre réception du collier ? Et tout de suite ! Je n’ai point de crédit,moi, ajouta-t-elle, en s’esclaffant sur la mine déconfite de l’homme de la rue Quincampoix, et je ne pouvais lui donner d’actions de mon Mississipi !...
« Au Palais-Royal, le mot, mon cher Adolphe, eut le succès que tu devines. Il n’empêche que le Régent trouva que j’avais dépassé ses instructions et fit revenir encore M. d’Argenson de sa Madeleine du Trainel pour l’entretenir de la méchante humeur où il était à mon endroit. De fait, mon cher Adolphe, j’étais très porté sur les femmes et elles contribuèrent pour beaucoup à ma perte. À ce propos, toi qui me connais, et qui sais la sagesse de mes mœurs et de mon amour exclusif de Marceline, tu dois te dire : « Comme deux cents ans vous changent un homme ! »
Enchanté de sa petite narration, M. Longuet se mit à rire de l’inoffensive plaisanterie qui la terminait. « Comme deux cents ans vous changent un homme ! ». Il plaisantait. Il plaisantait vraiment, sincèrement. Ah ! ah ! il blaguait. Ainsi en va-t-il du bourgeois parisien d’aujourd’hui qui commence par s’épouvanter d’un rien et qui finit par rire de tout. M. Longuet en était arrivé à rire de lui-même. L’antithèse surnaturelle et terrifiante entre Cartouche et Longuet, qui l’avait plongé d’abord dans le plus sombre effroi, l’incitait, quelques jours passés, à « faire des mots ! » Le malheureux ! Il insultait le Destin ! Il riait au tonnerre ! Il blaguait la face de Dieu ! Son excuse est qu’il n’y voyait pas d’importance.
Il finissait par trouver son cas un peubizarre. Il s’en amusait avec Adolphe. Il résolut même, à part lui, de ne point celer plus longtemps sa vraie personnalité à sa chère Marceline. Elle était intelligente, elle comprendrait.Il s’était imaginé que cette personnalité pourrait présenter des dangers pour lui-même et pour l’ordre social, mais voilà qu’elle n’existait plus à l’état réel,mais à l’unique état de souvenir, de doux souvenir !… Il n’aurait pas à combattre Cartouche comme il l’avait redouté ; il n’aurait qu’à lui demander, de temps en temps, quelque anecdote un peu salée, qui procurerait du succès à M. Longuet, dans les conversations. Cette histoire du Régent, de Law et de la courtisane Émilie n’était-elle point la preuve de cet état d’âme ?Comme elle avait coulé de sa mémoire sans effort, avec gentillesse et galanterie ! Quel mal donc y avait-il à cela ?Après tout, s’il avait été Cartouche, il n’y avait point de sa faute et il serait bien bête de s’en faire de la bile !
Il se frotta les mains et sa jubilation était telle qu’il ne cessa de plaisanter sur tout, même sur les Chopinettes,sur le Coqet sur le Four,qui, cependant, semblaient, dans le document, marquer les trois points d’un triangle qui renfermait une fortune.Mais il plaisantait la fortune. Au crépuscule, ils reprirent le chemin de Paris.
Comme ils arrivaient à la gare Saint-Lazare, M. Adolphe Lecamus lui posa la question suivante :
— Mon ami, quand tu es Cartouche, que tu te promènes dans Paris et que tu vis de la vie de Paris, dis-moi ce qui t’étonne le plus. Est-ce le téléphone, le chemin de fer, le métro, la tour Eiffel ?
Il répondit :
— Non, non ! Ce qui m’étonne le plus, quand je suis Cartouche, c’est les sergents de ville !
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