‹ La double vie de Théophraste LonguetChapitre 21 sur 27 · Chapitre 28 Où la catastrophe qui semblait devoir s’expliquer, devient plus inexplicable encore.

Chapitre 28 Où la catastrophe qui semblait devoir s’expliquer, devient plus inexplicable encore.

Je n’ai fait que publier un plan sommaire de la ligne, pour ne pas compliquer les choses. Ce plan n’est pas tout à fait complet. Car si cette ligne était unique, reliant dans une plaine les deux stations A et B, il se trouvait, adjacente à cette ligne, une courte ligne de garage h i,qui conduisait à une carrière récemment abandonnée de sable pour verrerie. La verrerie ayant fait faillite, on n’exploitait plus la carrière et la ligne était en quelque sorte abandonnée.

Voici le plan complet :

Je sens bien que dans l’esprit du lecteur, cette voie de garage h iconduisant à une carrière de sable va jouer un rôle explicatif, trop facilement explicatif. Mais, vraiment, si l’affaireétait aussi simple que la voie de garage h isemble devoir le faire croire, pensez-vous que l’auteur de ces lignes aurait attendu pour parler de cette voie de garage ? Et de cette carrière de sable ? Il aurait dit tout de suite : « Par suite de circonstances qui restent à déterminer, le rapide, au lieu de continuer à suivre la voie BA, s’est sans doute engagé sur la ligne h ide garage et s’est jeté dans le monticule de sable qui se trouve en i.Le train, marchant à plus de cent dix kilomètres à l’heure, a défoncé le monticule de sable i qui l’a recouvert, et telle est la cause stupidemais réelle, ou apparemment réelle, de la disparition du rapide. » Outre que ceci n’expliquerait pas la présence en D du dernier fourgon et du wagon où M. Petito avait la tête à la portière,cette démonstration n’aurait pas manqué de frapper l’intelligence si déliée de MM. les ingénieurs de la compagnie ; or, il y avait bien un aiguillage en h,mais cet aiguillage en hétait, selon les règles, cadenassé et la clef avait été enlevée du cadenas.

Mais, moi, je vais plus loin que les ingénieurs de la compagnie. Je n’attache point d’importance à ce que le cadenas soit fermé ;je me dis : le cadenas avait peut-être sa clef que l’on y avait oubliée en h, ce qui était vrai,et Théophraste Longuet, qui avait intérêt à arrêter le trainpour rejoindre M. Petito, a profité de la présence de cette clef pour faire jouer l’aiguillage, c’est-à-dire pour tourner la lentille de l’aiguille de l’autre côté,ce qui explique que le train n’a pas été vu par le sémaphoriste placé en A, puisque le train, au lieu de continuer sur A, s’est engagé sur h ivers la carrière… Je me dis, ou plutôt je me suis dit cela ; et si cela avait puexpliquer quelque chose, je ne suis pas un homme à avoir fait languir le lecteur et je lui aurais démontré l’affaire sans ambage, et je n’aurais pas hésité à publier comme premier plan la ligne A B et la ligne h i.

Si je ne l’ai pas fait, c’est que cette petite ligne de garage h in’explique rien. Moi aussi, j’ai cru qu’elle allait nous faire comprendre la disparition du train, mais elle complique la catastrophe, au lieu de l’expliquer, car voici l’histoire, l’histoire vraie qui continue à ne rien expliquer du tout.

Errant le long de la route qui suivait la voie du chemin de fer, Théophraste avait remarqué la petite ligne de garage, et il avait vu que la clef avait été laissée dans le cadenas de l’aiguille. Ceci, qui n’avait aucune importance avant son entrevue avec Mme Petito, en prit une énorme quand il résolut de rejoindre coûte que coûte M. Petito qui était dans le train qui allait lui passer sous le nez.M. Longuet se dit : je ne puis monter normalement dans le rapide qui brûle les deux gares A et B. Mais il y a une petite voie de garage h i ;la clef est sur le cadenas de l’aiguille ; je n’ai qu’à retourner la lentille et le rapide s’engagera sur la ligne hi.Le mécanicien, puisqu’on est en plein jour, s’en apercevra, arrêtera le train et moi je profiterai de cet arrêt pour sauter dans le train.

N’est-ce pas ? C’est extrêmement simple. Théophraste fit comme il le pensait. Il retourna la lentille et, montant le long de la voie hi,il attendit le rapide.

M. Théophraste Longuet, caché derrière un arbre, pour n’être aperçu ni du chauffeur, ni du mécanicien, attendit le rapide au point K, c’est-à-dire avant la carrière i.Il attendit le rapide venant de h, les yeux sur la voie.Si, comme tous les lecteurs l’ont pensé, depuis que j’ai parlé de la carrière, le train s’était précipité, venant de h,dans la carrière i,M. Théophraste Longuet, qui était en K, entre het i,eût vu ce train !

Or, M. Longuet attendit, attendit, attendit le rapide ! Il l’attendit comme le sémaphoriste placé en A l’avait attendu et, pas plus que le sémaphoriste, pas plus que tous les agents de la gare A, il ne vit de rapide !

Le rapide avait disparu pour m. longuet comme pour tout le monde.

Si bien que, las d’attendre, M. Longuet descendit, pour voir ce qui se passait, jusqu’en h,et là il vit l’équipe A qui s’en allait vers C à la recherche du train. Mélancolique et se demandant, sans pouvoir se répondre, ce que le rapide était devenu, il remonta la ligne h iet, arrivé en K qu’il venait de quitter, il trouva le fourgon vide et le wagon que, quelques minutes plus tard, les deux équipes devaient retrouver en D ! Il jura encore par les tripes de Mme de Phalaris et se prit le front à deux mains, se demandant comment ce wagon et ce fourgon étaient là, puisque le rapide n’était pas venu. Il n’était pas venu, puisque lui, Théophraste, n’avait pas quitté la voie.

Soudain, il vit la tête d’un homme à la portière du wagon. Le vent faisait remuer cette tête comme une loque et, comme cette tête n’avait pas d’oreilles, il reconnut M. Petito.

Il monta dans le wagon et déshabilla en lui laissant la tête prise dans la portière, M.Petito. Il le mit tout nu. Il se déshabilla lui-même et revêtit les habits de M. Petito. Il fit un sac avec les siens. Évidemment, Théophraste, qui se savait traqué par la police et en qui renaissait l’astuce de Cartouche, se déguisait.Quand M. Petito fut tout nu et que lui, Théophraste, fut dans les habits de M. Petito il descendit de wagon, fouilla dans la poche de M. Petito, en retira le portefeuille et, s’étant assis sur le talus, se plongea dans les paperasses de M. Petito, y cherchant les traces de ses trésors, mais M. Petito avait emporté le secret des trésors des Chopinettes dans la tombe et jamais plus on ne devait réentendre parler ni du Four,ni du Coq,ni des Chopinettes, ni des trésors, d’autant mieux que Mme Petito qui, quelques minutes plus tard, devait apprendre l’incroyable trépas de son mari, devint folle et le resta jusqu’à la fin de ses jours.

Nous ne nous occuperons plus que du malheur de Théophraste qui dépasse tous les malheurs et qui devient si incroyablequ’il nous faudra tout le secours de la science pour y ajouter une entière foi. L’auteur de ces lignes ose dire au lecteur qu’il ne le croit pas d’esprit si bas, ni d’imagination si pauvre qu’il ne puisse s’intéresser qu’à une aventure de trésors ; la véritable aventure, c’est l’âme de Théophraste.Or, ce qui est arrivé jusqu’à ce jour à l’âme de Théophraste – et à son corps – n’est rien, absolument rien, mais rien du tout à côté de ce que le ciel lui a réservé par la suite et que j’ai noté fort scrupuleusement dans la dernière partie de cette honnête compilation.

Donc, Théophraste poussa un soupir en ne trouvant rien d’intéressant dans les papiers de M. Petito, mais quand il releva le nez le fourgon et le wagon de M. Petito avaient disparu.

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M. Longuet, bien que décidé à ne plus s’étonner de rien, s’étonna tout de même de la disparition du wagon à l’une des portières duquel on pouvait voir la tête sans oreilles de M. Petito. Mélancoliquement, il descendit au long de la petite voie de garage, se demandant s’il lui fallait s’étonner davantage de la disparition du wagon que de son apparition ; enfin, la suppression du rapidel’avait jeté dans une prostration que nos lecteurs comprendront sans doute.

Il me semble que je n’ai point le droit, moi qui ai eu le secret du coffret en bois des îles, de donner l’explication de cette suppression et de tout ce qui s’ensuivit avant l’heure. M. Théophraste Longuet apprendra comment le rapide fut supprimé, c’est-à-dire comment il disparut avec ses voyageurs ; et toute cette fantasmagorie du rapide et des wagons tiendra dans une courte phrase naturelle,prononcée par M. le commissaire de police Mifroid, lequel, depuis le lycée, n’a cessé, entre autres sciences, d’étudier assidûment cette partie si importante de la philosophie qui s’appelle logique.Il est bon, à ce propos, de faire cette remarque ici que nous avons dès maintenant toutes les données de cet étrange problème et que nous n’avons plus rien à ajouter au dernier plan.

Théophraste, donc, prostré, descend la voie de garage, arrive à la bifurcation, considère la lentille de l’aiguille, retourne cette lentille qu’il avait détournée, referme le cadenas et en emporte définitivement la clef qui y avait été, quelques jours auparavant, si imprudemment laissée. Il accomplit ce geste parce qu’il le trouve juste, et il remet l’aiguille en place parce qu’il sent bien que sa raison ne résisterait pas à une nouvelle disparition de train.

Toujours mélancolique, il arrive à la station A, désertée. Toute l’équipe est, en effet, à la recherche du train et, seul, le sémaphoriste veille. Théophraste interroge le sémaphoriste qui ne peut que lui dire, en lui montrant le petit bras jaune de son sémaphore :

— Le rapide est annoncé et il ne vient pas !

Théophraste insiste.

— On vous a bien annoncé le rapide à la station précédente ?

— Oui, monsieur, et le chef de gare et tous les hommes d’équipe de la station précédente ont vu passer le rapide et nous l’ont télégraphié. Enfin, voyez, monsieur, mon petit bras jaune ! Voyez mon petit bras jaune ! Il n’y a pas de catastrophe possible entre la précédente station et celle-ci ; il n’y a, monsieur, aucun pont, aucun viaduc, point de travaux d’art ! Enfin, que vous dirai-je ? Je suis monté tout à l’heure à l’échelle que vous voyez, appliquée contre cette grosse cuve. De là, on aperçoit toute la ligne jusqu’à l’autre station. J’ai vu nos gens qui gesticulaient sur la ligne, mais je n’ai pas vu de train !

— Étrange ! étrange !

— Oh ! tout à fait étrange. Croyez-en mon petit bras jaune !

— Inexplicable !

— C’est-à-dire qu’il n’y a rien de plus inexplicable.

— Si ! Il y a quelque chose de plus inexplicable qu’un rapide qui disparaît avec sa locomotive, sans qu’on puisse savoir ce qu’il est devenu.

— Quoi donc ?

— Mais un wagon sans locomotive qui apparaît sans qu’on puisse dire d’où il vient.

— Oh ! ça…

— Et qui disparaît comme il est apparu… Vous n’avez pas vu passer par là un wagon avec un homme à la portière ?

— Monsieur, fit le sémaphoriste en se fâchant, vous vous moquez de moi. Vous exagérez !Parce que vous ne croyez pas à l’histoire du rapide annoncé qui ne vient pas ! Mais regardez, monsieur, regardez mon petit bras jaune !

M. Longuet réplique au sémaphoriste :

— Si vous n’avez pas vu le rapide, MOI NON PLUS !

Ce « moi non plus », qui ne dit rien à l’esprit du sémaphoriste, répond aux préoccupations intimes de M. Longuet, qui s’éloigne, dans les habits de M. Petito.

M. Longuet a son idée : son malheur est si extrême et si inguérissablequ’il a résolu de mourir… pour les autres.

Avec un peu d’astuce, la chose est possible. Puisqu’il a revêtu les habits de M. Petito, rien ne l’empêche de laisser les siens au bord de la première rivière qu’il rencontrera ; cet acte si simple constituera un acte de suicide en règle. Voilà Adolphe et Marceline bien tranquilles. Pensée émue de M. Longuet à l’adresse de Marceline et d’Adolphe.

Au bord de quelle rivière M. Longuet déposa-t-il ses habits ? Comment M. Longuet rentra-t-il à Paris ? Ceci n’a point d’importance ; il n’y a qu’une chose qui soit vraiment importante, c’est l’explication de la disparition du train.Cette explication fut donnée à Théophraste par M. Mifroid dans les circonstances que voici et qui valent d’être rapportées en détail.

Au crépuscule, un ouvrier chantait sur une place de Paris, du côté de l’ancien quartier d’Enfer, l’hymne qui, quelques mois plus tard, devait devenir si populaire : j’ai nommé l’Internationale.

Cet ouvrier terrassier travaillait avec quelques compagnons à la « réfection de la voie ». Celle-ci, en effet, avait subi certains dommages à la suite de la construction d’un nouvel égout.

La voie, en certains endroits, avait fléchi. Même, une maison de la place, une lourde récente maison à sept étages, s’était inclinée. Les ingénieurs de la Ville voulurent bien s’intéresser à ce menaçant état de choses. On n’ignorait pas que, surtout dans ce quartier, les catacombesavançaient leurs tunnels innombrables, leurs couloirs millénaires, et que certaines bâtisses, qui dressent avec audace leurs épaisses murailles immobiles, ont une vie architecturale aussi précaire que celle d’un château de cartes, car elles reposent sur les voûtes branlantes des antiques carrières gallo-romaines.

Donc, on se résolut à des travaux restreints qui devaient donner une sécurité immédiate. Le jour qui nous occupe voyait la fin de ces travaux. L’ouvrier qui chantait l’Internationalefinissait, avec ses camarades, de boucher un trou dans la voûte souterraine que l’on avait préalablement consolidée, par en-dessous, de très puissants piliers, voûte sur laquelle allait reposer, quelques mètres plus haut, après remblai, le pavé de la place. En somme, cet ouvrier qui chantait l’Internationalefinissait de boucher ce trou, à l’heure du crépuscule…

À la même heure, quelques pas plus loin, sur le trottoir de la place, à la devanture d’un magasin de lampes électriques, M. le commissaire de police Mifroid marchandait pour ses hommes une demi-douzaine de ces lampes. Ce sont des lampes portatives grandes comme un étui à cigarettes. On appuie sur un bouton et on a dans sa poche pour quarante-huit heures d’électricité. M. le commissaire de police Mifroid avait fait son prix ; il avait même payé ; il emportait le petit paquet de six lampes électriques, petit paquet qu’il commençait de balancer avec grâce au bout d’une ficelle rouge, quand il vit, à la devanture du magasin qu’il se disposait à quitter, un homme jeune encore, mais aux cheveux tout blancs, qui, lui, faisait disparaître dans ses poches, sans les avoir payés, quelques spécimens de ces lampes électriques, lesquelles devaient présenter des avantages aussi appréciables pour un voleur que pour un commissaire de police. M. Mifroid, toujours courageux, bondit vers l’homme et cria :

— C’est Cartouche !

(Il l’avait reconnu, car depuis la revanche du veau, tous les commissaires de police avaient le portrait du nouveau Cartouche dans leur poche. Nous devons ajouter, hélas ! que Mme Longuet elle-même et M. Lecamus, à la suite de la lecture relative au veau, n’avaient enfermé M. Longuet que dans le dessein d’aller faire une communication urgente, quoique tardive, au plus proche commissariat, sur l’état mental bicentenaire du malheureux marchand de timbres en caoutchouc.)

Donc, M. le commissaire de police Mifroid, qui avait connu notre héros à l’état de Théophraste, puisqu’il avait dîné chez lui, et qui le reconnaissait à l’état de Cartouche, s’écria en bondissant vers lui :

— C’est Cartouche !

Théophraste, depuis quelques nuits,savait ce que lui voulait la police. Quand il vit M. Mifroid et quand il entendit ces mots : « C’est Cartouche ! » il se dit : « Il est temps que je me trotte ! » et il détala…

Le commissaire, derrière lui, courut…

Revenons à l’ouvrier. IL chantait toujours l’Internationale.Ses camarades venaient de le quitter, à cause d’une tournée chez le marchand de vin. Il en était au refrain. C’était la soixante-dix-septième fois que, depuis deux heures de l’après-midi, l’ouvrier en était au refrain, mais tout le monde sait que lorsqu’on a une chanson dans la tête…

L’ouvrier disait :

Cellalutte finale

Groupppons-nous etddemain

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Ayant tourné la tête ; il ne vit pas deux ombres qui dégringolaient dans son trou ; c’étaient les deux ombres de Théophraste et du commissaire de police Mifroid, celle-ci poursuivant celle-là, à l’heure du crépuscule, ombres qui, dans leur précipitation imprudente, venaient de choir dans les travaux de réfection de la voie.

L’ouvrier retourna la tête et gueula, dans un vaste enthousiasme :

L’Interrrnatiônââââleu

Sera le genrrhummain !...

Et il finit de boucher son trou.

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· · ·

Avant de passer à d’autres chapitres, l’auteur de ces lignes tient à s’excuser auprès du lecteur de la rapidité des derniers événements. Certainement, l’incident du train qui disparaît, la figure, agitée par le vent, de M. Petito à la portière du wagon fantôme, et plus récemment encore, l’enterrement vraiment symbolique d’un voleur et d’un commissaire de police par un brave ouvrier qui chante l’Internationale,tout cela eût gagné à être narré posément,avec tous les détails, à tête reposée.Mais il ne l’a pas voulu ; il ne l’a pas voulu pour une seule raison, qui est que les papiers qu’il a trouvés dans le coffret en bois des îles relatent les événements en question avec une sécheresse mathématique, et que cela aurait été, selon lui, faillir à cette aventureque de la dénaturer par des enjolivements littéraires qui ne sauraient être de mise pour des faits aussi graves. Ces événements tout secs,certes ! sont plus difficiles à lire et demandent une grande contention d’esprit ; mais tels quels, il leur trouve encore leur beauté !

Dans les chapitres qui vont suivre, nous prendrons notre temps pour faire de la littérature. N’avons-nous point la relation toute fleurie de l’aimable commissaire de police Mifroid, dont le titre est si plein de grâce et le sous-titre si plein de mystère ? Voici le premier titre : Promenade de M. le commissaire de police Mifroid et de l’âme réincarnée de Cartoucheà l’envers de Paris, et voici le sous-titre : Trois semaines chezles Talpa.

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« Quand on se réveille au fond des catacombes, dit M. le commissaire de police Mifroid dans l’admirable rapport qu’il rédigea à l’issue de ce surprenant voyage, la première pensée qui vous envahit l’esprit est une pensée de crainte : la crainte d’être vieux jeu ; j’entends par là l’anxiété subite où l’on se trouve de reproduire tous ces gestes ridicules que les romanciers et dramaturges ne manquent point de faire accomplir aux tristes héros qu’ils égarent dans des souterrains, grottes, excavations, cavernes et tombeaux.

« Dans le moment même de ma chute, alors que déjà je parcourais si rapidement l’espace qui me séparait du sol des catacombes, ma présence d’esprit ne m’avait pas abandonné, et je savais que je tombais au fond de ces carrières vieilles de mille ans qui croisent, innombrables, leurs capricieux méandres au-dessous du Paris moderne. Je retrouvai ce sentiment, je dirai même cette sensation, accompagnée d’un léger engourdissement douloureux, au réveil qui suivit l’évanouissement où j’avais été plongé par le choc inévitable. J’étais donc dans les catacombes ! Je me dis tout de suite : « Surtout, ne soyons pas vieux jeu ! »

« Il eût été, par exemple, vieux jeu de pousser des cris désespérés, de faire appel à la providence, de se frapper le front contre les parois du souterrain ; il eût été vieux jeu de retrouver au fond de sa poche une tablette de chocolat qui aurait été immédiatement séparée en huit et qui aurait ainsi représenté huit jours de nourriture assurée ; il eût été vieux jeu de découvrir également dans ses poches un bout de bougie et cinq ou six allumettes, et, ainsi, de créer un problème d’une anxiété touchante où la question de savoir si l’on doit laisser brûler la bougie une fois allumée ou la souffler ensuite, quitte à perdre une allumette, aurait troublé plus d’une digestion autour des tables de famille.

« Moi, je n’avais rien dans mes poches ! Rien ! Rien ! Rien ! Je le constatai tout d’abord avec une évidente satisfaction et, dans les ténèbres des catacombes, je me frappai la poche en répétant : « Rien ! Rien ! Rien ! »

« Je pensai aussitôt qu’il serait « nouveau jeu », pour un homme dans ma situation, d’éclairer sans plus tarder cette nuit opaque qui me pesait si lourdement sur les paupières et qui me fatiguait si singulièrement les yeux ; d’éclairer, dis-je, cette nuit d’une subite et radieuse et victorieuse étoile électrique. N’avais-je point, avant que de tomber dans ce trou, acheté une demi-douzaine de lampes électriques que je balançais en paquet au bout d’une ficelle rouge, quand je reconnus Cartouche ? Il eût été incroyable que ce paquet ne m’eût point accompagné dans ma chute. Sans me lever, car un mouvement imprudent pouvait me faire perdre la connaissance de l’endroit exact où j’étais tombé, je tendis les mains autour de moi et fus assez heureux pour ramener mon paquet. Je redoutai que ces lampes ne fussent brisées, mais je sentis bientôt qu’il n’en était rien et, ayant défait le paquet, je pris l’une d’elles et appuyai sur le bouton. Le souterrain s’éclaira d’une lueur féérique et je ne pus m’empêcher de sourire en pensant au malheureux qui, enfermé dans quelque caverne, se traîne généralement,en retenant son souffle, derrière un lumignon chétif qui a hâte de s’éteindre.

« Je me levai alors et j’examinai la voûte. J’étais au courant des travaux de réfection de la voie ; je savais qu’ils touchaient à leur fin, et quand je constatai que le trou par lequel j’étais descenduétait bouché définitivement, je n’en conçus aucun étonnement. Maintenant, quelques mètres de terre me séparaient des vivants, sans qu’il me fût possible d’atteindre à cette terre même, tant la voûte était haute. Je fis du reste ces observations sans effroi, et ayant dirigé mon étoile électrique sur le sol, j’aperçus un corps.

« C’était le corps de M. Théophraste Longuet, le corps du nouveau Cartouche. Je l’examinai et je remarquai qu’il ne portait aucune trace de blessures graves. L’homme devait être étourdi, ainsi que je l’avais été moi-même, et sans doute il ne tarderait point à sortir de cet évanouissement. Je me rappelai que M. Lecamus m’avait présenté, un jour, son ami aux Champs-Élysées, et voilà que j’allais avoir affaire à lui comme au pire des assassins.

« Sur ces entrefaites, M. Longuet poussa un soupir, étendit le bras, se plaignit de quelques douleurs, me salua et me demanda où nous étions ; je le renseignai. Il n’en parut point entièrement désolé, mais, tirant de sa poche un portefeuille, il traça quelques lignes qui pouvaient ressembler à un plan, me les montra et dit :

« – Monsieur le commissaire, nous sommes au fond des catacombes. C’est un événement extraordinaire. Comment allons-nous sortir de là ? Je n’en sais rien. Or, ce qui me préoccupe l’esprit, à cette heure, est beaucoup plus intéressant croyez-moi, qu’une chute dans les catacombes. Veuillez jeter, je vous prie, un coup d’œil sur ce petit plan.

« Et il me tendit la feuille, sur laquelle je vis ceci :

« Puis il éternua deux fois.

« – Oh ! remarquai-je en prenant le papier, vous êtes enrhumé.

« – Cela me tient, répondit-il, depuis une promenade un peu prolongée que je fis, par un temps de pluie et de fraîcheur, sur les toits de la rue Gérando.

« Je lui conseillai de se soigner. Je dois dire que cette conversation si naturelle entre deux hommes au fond des catacombes, quelques minutes à peine après leur réveil d’une chute aussi inattendue, me plut infiniment. Ayant considéré le papier et les lignes qui s’y trouvaient tracées, je demandai des explications. M. Longuet me raconta l’histoire d’une disparition de train et d’une réapparition de wagon qui est bien la plus fantastique que j’aie jamais entendue. Cet homme avait voulu faire disparaître un train entre A et B, en le lançant, par le moyen d’un faux aiguillage, sur la voie de garage hi, et il l’avait attendu en K ;or, le train n’était venu ni en A ni en K, c’est-à-dire ni pour lui ni pour personne. Ensuite, un wagon lui était apparu en K ; après quoi, ce wagon lui-même avait disparu. J’aurais pu croire que cet homme, vu son passé (le passé de Cartouche !) et ce qu’il me racontait présentement, était fou, s’il ne s’était exprimé avec la plus grande logique et s’il ne m’avait donné les détails matériels les plus certainssur l’aiguillage et sur tous les faits de la cause.

« Enfin, il est d’expérience qu’un fou comprend toujours. Or, lui demandait à comprendre. Je le priai de répéter cette histoire. Il se tut. Deux fois, je réitérai cette prière, et il continua de se taire. J’allais m’impatienter, quand, se rendant compte que je l’avais prié de quelque chose, il me confia que, par instants, il était sourd. Cette infirmité passagère lui venait de ce que, m’a-t-il dit, un M. Éliphas de Saint-Elme de Taillebourg de la Nox lui avait, pendant son sommeil, versé de l’eau chaude dans les oreilles.

« Bientôt, ses oreilles ayant repris leur service accoutumé, nous revînmes au problème du train. M. Longuet me dit qu’il préférait mourir dix fois au fond des catacombes plutôt que d’en sortir une seule, s’il en sortait sans savoir ce qu’était devenu son train. « Je ne veux pas, ajouta-t-il, perdre ce qu’il y a de plus précieux au monde : la Raison. »

« – Et quand cela vous est-il arrivé, dis-je, car enfin, moi, je n’ai pas entendu parler de cette disparition de train ! Et ça devrait se savoir.

« – Cela doit se savoir maintenant, me répondit-il avec une grande mélancolie. La chose est arrivée quelques heures seulement avant notre chute dans les catacombes.

« J’examinai encore le papier, pendant cinq minutes, je réfléchis profondément, demandai quelque complément d’instruction et éclatai de rire, bien qu’il n’y eût point à rire, car la catastrophe était vraiment épouvantable. Ce qui me faisait rire c’était la difficulté apparente du problème et aussi la joie de l’avoir, après cinq minutes, résolu.

« – Vous vous croyez raisonnable, m’écriai-je, parce que vous avez une Raison, mais vous êtes comme cent mille, vous ne savez pas vous en servir ! Ah ! ah ! on dit : « La Raison ! » Mais qu’est-ce que la Raison dans un cerveau qui ne sait pas où la prendre ?C’est un merveilleux instrument à la portée d’un manchot ! Monsieur Longuet, ne détournez point ainsi la tête d’un air boudeur ; je vous le dis : Vous ne savez par quel bout prendre votre raison !Voyons, monsieur Longuet, voyons, raisonnez avec ce papier à la main !

« Il essaya, le malheureux. Il dit : « Il y avait cinq hommes en A, cinq hommes en B. Les cinq hommes de B ont vu passer le train ; les cinq hommes de A ne l’ont point vu. Moi, j’étais en K ; je suis sûr qu’il n’est pas passé en K… par conséquent… »

« – Par conséquent ?… Par conséquent, il n’y a plus de train ? Par conséquent, votre train s’est évanoui ? Volatilisé ? Envolé ? Psst ! Train disparaissez ! Vous croyez peut-être que le train est dans la manche de Dieu !Vous voyez bien, monsieur Longuet, que si vous avez une raison, vous ne savez pas vous en servir ! Permettez-moi de vous dire que vous avez pris votre raison par le mauvais bout !Le mauvais bout est celui qui commence par : « Nous n’avons pas vu le train », et qui finit par : « Donc, il n’y a plus de train ! » Or, moi, je vais vous donner à tenir le bon bout de votre raison.C’est celui-ci : la vérité est que le train existe et qu’il existe entre les points B où on l’a vu passer, A où on ne l’a pas vu passer et i où il aurait pu aller. Puisque nous sommes dans une plaine, votre train est entre A B et i.C’est sûr…

« – Mais !

« – Chut ! Taisez-vous ! Et, puisque nous sommes dans une plaine et que dans cette plaine il n’y a qu’un monticule de sable, le seul endroit où le train aurait pu disparaître, en i,le train est dans le monticule de sable, c’est la vérité éternelle !...

« – Ça, je jure que non ! J’étais en K, attendant le train, et je n’ai pas quitté la voie h i.

« – Par les chefs-d’œuvre immortels de la Renaissance italienne ! je vous ordonne de ne point lâcher le bon bout de votre raison que je vous ai donné à tenir. Nous discutons en ce moment ce qui est,nous n’en sommes pas encore au comment.C’est parce que vous avez commencé par le commentque vous n’avez pu aboutir à ce qui est. Le train est dans i, puisqu’il ne peut être autre part.Si je suis sûr que cinq hommes n’auraient pas pu le voir passer en B comme ils l’affirment, alors qu’il ne serait pas passé, je suis aussi certain que cinq hommes n’ont pas pu ne pas le voir en A, alors qu’il serait passé ; et puisque la ligne A B, examinée, était vide de train, c’est qu’il s’est engagé sur la ligne h i.Nous voilà donc, avec le train, sur la ligne h i.

« – Mais moi aussi j’y suis, s’écrie Théophraste, et je vous jure qu’il n’y est pas !

« – Ah ! le malheureux qui lâche encore le bout de sa raison. Vous êtes en K ; le train passe en K ; il faut qu’il passe en K et il faut qu’il aille se jeter en i, puisqu’il ne peut pas être autre part.Par un hasard nécessaire,pendant que le commencement du train s’engouffre dans le monticule de sable qui l’engloutit (j’imagine avec certitude que la ligne h iest trop courte pour que le mécanicien, s’étant aperçu de son erreur, par exemple, à mi-route, ai eu le temps de parer la catastrophe), la chaîne d’attelage du dernier wagon est brisée, et le wagon ainsi que le fourgon de queue se mettent à descendre jusqu’en K la voie qui était un peu montante, puisqu’elle allait à un monticule. Là, après être descendu en het remonté en K, vous avez vu le wagon et M. Petito à la portière. (Votre M. Petito a ouvert la portière, peut-être pour se jeter sur la voie, au moment où il s’est rendu compte de la catastrophe imminente, et comme celle-ci s’est produite, un choc a refermé la portière sur la tête de votre M. Petito.)

« – Ça, je le comprends ! Mais ce que je ne comprends pas…

« – Voyons d’abord tout ce que nous comprenons.C’est le bon bout de la raison. Nous verrons ensuite ce que nous ne comprenons pas. On n’a retrouvé personne dans le fourgon. La secousse a certainement projeté le garde-frein dans le sable. Tout cela est certain.Maintenant, après avoir dépouillé M. Petito de ses habits, vous vous asseyez sur un talus et vous lisez les papiers de votre M. Petito. Quand vous levez la tête, le wagon n’est plus là ! Parbleu ! puisqu’il y a pente et puisqu’il y a du vent, un vent qui, à la portière, agitait le tête de M. Petito comme un pavillon ! Le wagon, après avoir glissé jusqu’en h,s’est retrouvé sur la ligne A B, un peu plus loin que h,du côté de B, où les hommes d’équipe l’ont certainement retrouvé ! Comprenez-vous, maintenant ? Comprenez-vous tout, excepté que vous n’avez pas vu le train passer en K ? Puisque tout s’explique ainsi, il faut que la chose se soit passée ainsi ;et alors seulement je recherche commentvous n’avez pas vu le train passer en K. Ce qui est impossible à expliquer pour cinq personnes en A ou en B doit l’être pour uneen K.

« – J’attends ! dit Théophraste.

« Je continuai en ricanant, et vraiment vous allez voir qu’il y avait de quoi ricaner :

« – Il y a des moments où vous êtes sourd, monsieur Longuet ?

« – J’ai déjà eu l’honneur de vous le dire.

« – Imaginez que vous étiez sourd au moment où vous attendiez le train en K, vous ne l’avez donc pas entendu ?

« – Oui, mais je l’aurais vu.

« – Déjà, vous ne l’avez pas entendu !C’est beaucoup cela ! Dieu vous bénisse ! monsieur Longuet ! Dieu vous bénisse ! (M. Longuet éternuait.)

« M. Longuet me remercia de ce que je priais Dieu de le bénir et, comme il éternuait encore, je tirai ma montre de sa poche(il me l’avait déjà prise) et je lui dis :

« – Savez-vous, monsieur Longuet, combien dure un seul de vos éternuements ? c’est-à-dire combien vous restez de temps la tête basse pendant que vous éternuez ?… Trois secondes !… C’est-à-dire une seconde 30 centièmes de plus qu’il ne faut pour ne pas voir passer devant soi un train de quatre wagons qui, étant en retard, fait du cent vingt à l’heure. Monsieur Longuet, le train a disparu ou plutôt a semblé disparaître, parce que vous étiez sourd et enrhumé !

« M. Longuet leva des bras démesurés vers les voûtes des catacombes.

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