Chapitre 31 Où M. le commissaire de police Mifroid trouve qu’il a trop de lumière.
« Quand M. Longuet fut remis de l’émotion que lui avait causée mon explication de la disparition du train, il m’embrassa et me passa un revolver qu’il avait trouvé dans la poche de son M. Petito. Il ne voulait pas le conserver sur lui. Il désirait que je pusse me défendre, au besoin, contre des fantaisies dont il redoutait, avec une sagesse due, hélas ! à une trop réelle expérience, le dangereux retour. Pour la même raison, il me confia un grand couteau qui venait toujours de la poche de M. Petito.
« Nous rîmes et nous nous occupâmes sérieusement de notre situation. M. Longuet continuait à vider ses poches, et ainsi il sortit sept petites lampes électriques, semblables à celles dont j’avais fait l’acquisition avant que de choir en ce trou. Il se félicita, disant que son instinctavait du bon, qui l’avait poussé à les dérober, car, en comptant mes six lampes, nous avions maintenant treize lampes, ce qui, à quarante-huit heures au minimum d’électricité pour chacune, nous donnait cinq cent vingt heures de lumière consécutive. Il ajouta que, comme il fallait considérer qu’au préalable nous pouvions rester dix heures par jour sans lumière, à cause du sommeil et du repos de midi (M. Longuet avait l’habitude de la sieste), son calcul lui donnait donc, à quatorze heures de lumière par jour, trente-sept jours plus deux heures de lumière pour le trente-huitième jour…
« Je dis à M. Longuet :
« – Monsieur Longuet, vous êtes tout à fait vieux jeu. Cartouche, enfermé dans les catacombes, n’en eût pas agi autrement avec des lampes électriques. Mais moi, monsieur Longuet, moi, je prends vos sept lampes et j’y joins trois des miennes, et voilà ce que je fais de ces dix lampes !…
« Et je les jetai négligemment loin de nous. J’ajoutai :
« – Nous n’avons que faire de trimbaler ces impedimenta.Avez-vous faim, monsieur Longuet ?
« – Oh ! très faim, monsieur Mifroid.
« – Combien de temps pensez-vous pouvoir avoir faim ?
« Comme M. Longuet semblait ne pas comprendre, je lui expliquai que j’entendais par là lui demander combien, selon lui, il pouvait rester de temps à avoir faim sans manger.
« – Je crois bien, assura-t-il, que s’il me fallait rester quarante-huit heures avec cette faim-là…
« – Mettons, interrompis-je, que vous restiez sept joursavec cette faim-là ; trois lampes nous suffisent donc, car au bout de ces trois lampes nous n’aurons plus besoin de lumière !…
« Il avait compris ! Mais bien qu’il eût compris, il ramassa encore deux lampes. Je me moquai et nous nous mîmes en route.
« – Où allez-vous ? me demanda-t-il.
« – N’importe où, fis-je, mais il faut aller partout, plutôt que de rester là, puisque là il n’y a aucun espoir. Nous réfléchirons en marchant. La marche est notre seul salut ; mais en marchant sept jours sans prendre de point de repère, nous risquerons tout de même d’arriver quelque part.
« – Pourquoi sans prendre de point de repère ? me demanda-t-il.
« – Parce que, répliquai-je, j’ai remarqué que dans toutes les histoires de catacombes, ce sont toujours les points de repère qui ont perdu les malheureux égarés. Ils mêlaient leurs points de repère, n’y comprenaient plus rien et s’affalaient désespérés. Il faut éviter, dans notre situation, toute cause de désespoir. Vous n’êtes pas désespéré, monsieur Théophraste Longuet ?
« – Oh ! nullement, monsieur le commissaire de police Mifroid. J’ajouterai même que si j’avais moins faim, votre aimable société aidant, je ne regretterais nullement les toits de la rue Gérando. Pour tromper ma faim, monsieur le commissaire, vous devriez bien me raconter des histoires sur les catacombes.
« – Mais certainement, mon ami.
« – Vous en connaissez de fort belles ?
« – De tout à fait belles. Il y a l’histoire du « Concierge » et l’histoire des « Quatre soldats ».
« – Par laquelle allez-vous commencer ?
« – Je vais d’abord vous entretenir, si vous le permettez, mon ami, des catacombes en général ; ceci vous fera mieux comprendre pourquoi il est absolument nécessaire de marcher longtemps pour en sortir.
« Ici, M. Longuet m’interrompit et me demanda pourquoi, en terminant mes phrases, j’avais toujours ce geste du pouce de la main droite dont je ne puis me défaire « depuis le buste de César ».
« – Serait-ce, monsieur le commissaire, que ce geste du pouce vous vient de l’habitude de mettre les « poucettes ? »
« Je lui répondit que non, mais que je le tenais de ce que, ami des beaux-arts, je me livrais souvent à celui de la sculpture. C’est, lui expliquai-je, le geste du modelage. J’enfonce mon pouce dans mon discours comme dans ma glaise…
« Il me remercia en s’étonnant qu’un commissaire de police s’occupât de sculpture. Je lui répondit que c’était le nouveau jeu.
« Et maintenant que je connais les événements, je puis dire avec un certain orgueil que si je n’avais pas été sculpteur, nous ne serions jamais sortis des catacombes !
« Ayant remonté ma montre dans le moment que M. Longuet éternuait, raconte M. Mifroid, nous étions fixés sur l’écoulement des jours et des nuits. Je laissai ma montre dans la poche de M. Longuet, ce dont il me remercia en me disant que : « d’avoir ma montre dans sa poche, cela le soulagerait beaucoup. »
« Qu’est-ce que cela, au fond, pouvait me faire, qu’il eût ma montre, puisque je savais où était l’heure ?
« Je n’eusse jamais pensé cette dernière phrase hors des catacombes, et, maintenant, je la jugeais sans importance. Or, cette phrase renferme une révolution auprès de laquelle les bouleversements sociaux de 1793 sont de petits jouets de peuple en enfance. Je devais m’en rendre compte à quelque temps de là.
« Le chemin que nous suivions était une galerie assez vaste, de quatre à cinq mètres de haut. Les parois en étaient fort sèches, et la lumière électrique dont nous l’éclairions nous faisait voir une pierre dure, exempte de toute végétation parasite, exempte même de moisissure. Cette constatation n’était point pour réjouir M. Longuet, car s’il commençait à avoir grand faim, il claquait déjà de la langue avec une ostentation qui attestait son désir de se désaltérer. Je savais qu’il y avait dans les catacombes des filets d’eau courante. Je remerciai le ciel de ne nous avoir point mis sur la trace d’un de ces filets-là, car nous n’eussions point manqué de perdre un temps précieux à nous y abreuver. De plus, comme nous ne pouvions emporter d’eau, ce liquide n’aurait servi qu’à nous donner soif.
« M. Longuet se faisant difficilement à cette idée que nous marchions sans vouloir savoir où,je résolus de le mettre à même de comprendre la nécessité de vouloir marcher au hasard,en lui racontant, ce qui était la vérité, que, lors des dernières réfections de la voie, les ingénieurs, étant descendus dans le trou des catacombes, avaient en vain cherché à s’orienter et à trouver une issue ; ils avaient dû y renoncer, faire construire les trois piliers de soutènement et maçonner la voûte avec des matériaux descendus directement dans le trou et retirés par ce trou avant sa clôture définitive qui, malheureusement, s’était faite sur nos têtes.
« Pour ne point le décourager, j’appris à M. Longuet qu’à ma connaissance nous pouvions compter sur au moins cinq cents kilomètresde catacombes 1, mais qu’il n’y avait aucune raison pour qu’il n’y en eût pas davantage. Évidemment, si je ne l’avais averti tout de suite de la difficulté de sortir de là, il eût manifesté son désespoir le deuxième jour de marche.
« – Songez donc, lui dis-je, qu’on a creusé ce sol du troisième au dix-septième siècle ! Oui, pendant quatorze cents ans, l’homme a enlevé sous ce sol les matériaux qui lui étaient nécessaires pour construire dessus ! Si bien que de temps à autre, comme il y a trop de choses dessus et qu’il n’y en a plus du tout dessous, le dessus retourne au-dessous, d’où il est sorti.
Et puisque nous nous trouvions encore sous l’ancien quartier d’Enfer, je lui rappelai qu’en 1777 une maison de la rue d’Enfer fut engloutie de la sorte par le dessous. Elle fut précipitée à vingt-huit mètres au-dessous du sol de sa cour. Quelques mois plus tard, en 1778, sept personnes trouvaient la mort dans un éboulement semblable, du côté de Ménilmontant. Je lui citai encore quelques exemples plus rapprochés, insistant sur les accidents de personnes. Il comprit et me dit :
« – En somme, il est souvent plus dangereux de se promener dessusque dessous.
« Je le tenais, et le voyant, ma foi, tout ragaillardi, ne me parlant plus de sa faim, oubliant sa soif, j’en profitai pour lui faire allonger le pas et j’entonnai le refrain le plus entraînant qui me vint à la mémoire. Il le reprit, et nous chantâmes en chœur :
Au pas, camarade, au pas,
La route est belle !
Y’aura du frichti là-bas
Dans la gamelle !
« C’est ça qui vous fait marcher au pas !
« Quand nous fûmes fatigués de chanter (on se fatigue très vite de chanter dans les catacombes parce que la voix ne porte pas), M. Longuet me fit encore cent questions. Il me demanda combien nous avions de mètres sur la tête, et je lui répondis que cela pouvait varier, d’après les derniers rapports, entre 5 m 82 et 79 mètres.
« – Quelquefois, lui dis-je, la croûte terrestre est si peu épaisse qu’il faut prolonger les fondations des monuments jusqu’au fond des catacombes. C’est ainsi qu’au cours de nos pérégrinations nous risquons de rencontrer les piliers de Saint-Sulpice, de Saint-Étienne-du-Mont, du Panthéon, du Val-de-Grâce, de l’Odéon… Ces monuments s’élèvent en quelque sorte sur des pilotis souterrains…
« – Pilotis souterrains ! fit-il, pilotis souterrains ; vraiment, au cours de nos pérégrinations, nous risquons de rencontrer des pilotis souterrains…
« Mais il avait son idée fixe :
« – Et, au cours de nos pérégrinations, est-ce que nous risquons de rencontrer une sortie ? Y a-t-il beaucoup de sorties des catacombes ?
« – Ce n’est point, lui répondis-je, ce qui manque. D’abord, nous avons des sorties dans le quartier…
« – Tant mieux ! interrompit-il.
« – Et d’autres que l’on ne connaît pas, des sorties par lesquelles on n’« entre » jamais, mais qui n’en existent pas moins : dans les caves du Panthéon, dans celles du collège Henri IV, de l’Observatoire, du séminaire Saint-Sulpice, de l’hôpital du Midi, de quelques maisons de la rue d’Enfer, de Vaugirard, de la Tombe-Issoire ; à Passy, à Chaillot, à Saint-Maur, à Charenton, à Gentilly… plus de soixante…
« – Y a du bon !
« – Il y avait du meilleur, répliquai-je, avant Colbert.
« – Ah ! Ah !
« – Ne faites pas « Ah ! Ah !… » Si Colbert, le 11 juillet 1678…
« – Épatant ! interrompit M. Longuet, vous avez autant de mémoire que M. Lecamus.
« – Ne vous étonnez point, monsieur Longuet. J’ai été secrétaire du commissaire, autrefois, dans le quartier, et il m’a plu de m’intéresser aux catacombes, comme il m’a plu depuis de faire du violon et de la sculpture. Vous en êtes resté au commissaire de police vieux jeu, permettez-moi de vous le dire, en passant,mon cher monsieur Théophraste Longuet !
« Pan ! dans l’œil ! Il ne répliqua point.
« – Vous disiez donc que Colbert, le 11 juillet 1678 ?
« – … Pour mettre un frein à la cupidité des entrepreneurs, fit rendre une ordonnance qui bouchait les issues des catacombes… L’ordonnance de Colbert, mon cher monsieur Longuet, nous a quasi murés.
« À ce moment, nous frôlâmes un pilier énorme. J’en examinai la structure et je dis, sans m’arrêter :
« – Voici un pilier qui a été bâti par les architectes de Louis XVI en 1778, lors des consolidations !
« – Ce pauvre Louis XVI ! dit M. Longuet : il eût mieux fait de consolider la royauté.
« – C’eût été, répliquai-je avec à-propos, consolider une catacombe ! (Cependant je crois que catacombes ne s’emploient qu’au pluriel.)
« M. Longuet m’avait pris la lampe électrique des mains et ne cessait d’en diriger les rayons à droite et à gauche, comme s’il cherchait quelque chose ; je lui demandai la raison de ce geste qui finissait par me fatiguer les yeux.
« – Je cherche, dit-il, des cadavres.
« – Des cadavres ?
« – Des squelettes. On m’avait dit que les murs des catacombes étaient tapissés de squelettes.
« – Oh ! mon ami, cette tapisserie macabre (je l’appelais déjà mon ami, tant sa sérénité, en une aussi grave occurrence, était faite pour me ravir), cette tapisserie macabre n’est guère plus longue qu’un kilomètre. Ce kilomètre, justement, s’appelle l’ossuaire, à cause des crânes, radius, cubitus, tibias, fémurs, phalanges, thorax et autres osselets qui en font l’unique ornement. Mais quel ornement ! C’est un ornement de trois millions cinquante mille squelettes qu’on a tirés de cimetières et nécropoles de Saint-Médard, Cluny, Saint-Landry, des Carmélites, des Bénédictins et des Innocents ! Tous os, osselets bien triés, arrangés, coordonnés, classés, étiquetés, qui font sur les murs et dans les carrefours, des rosaces, parallélépipèdes, triangles, rectangles, volutes, corniches et maintes autres figures d’une régularité merveilleuse. Souhaitons, mon ami, d’arriver dans ce domaine de la mort. Ce sera la vie ! Car je ne connais pas à Paris d’endroit plus agréablement fréquenté ! On n’y rencontre que des fiancés, des jeunes mariés, en pleine lune de miel, les amants et généralement tous les gens heureux. Mais nous n’y sommes pas ! Qu’est-ce qu’un kilomètre d’ossements sur cinq cents ?
« – Évidemment ! Combien estimez-vous, monsieur Mifroid, que nous ayons fait de kilomètres ?
« – Mettons neuf.
« – Qu’est-ce que neuf kilomètres sur cinq cents ?
« J’engageai M. Longuet à ne point faire de ces calculs inutiles et il me pria de lui raconter l’histoire du Concierge et celle des Quatre soldats.
« Cela faisait deux histoires qui n’étaient guère longues à narrer. Elles nous firent passer tout de même un kilomètre. La première tient en quelques mots. Il y avait une fois un concierge des catacombes qui s’égara dans les catacombes : on retrouva huit jours plus tard son cadavre. La seconde se rapporte à quatre soldats du Val-de-Grâce qui descendirent, à l’aide d’une corde, dans un puits de quatre-vingts mètres. Ils étaient dans les catacombes. Comme ils ne reparaissaient pas, on fit descendre des tambours qui firent le plus de bruit qu’ils purent avec leurs peaux d’âne. Mais, dans les catacombes, la voix ne porte pas,nul ne répondit au roulement. On fit des recherches. Au bout de quarante heures, on les trouva mourants, dans un cul-de-sac.
« – Ils n’avaient pas de résistance morale, dit Théophraste.
« – C’étaient des imbéciles, ajoutai-je. Quand on est assez bête pour s’égarer dans les catacombes, on ne mérite aucune pitié, je dirai même aucun intérêt.
« Là-dessus, Théophraste me demanda comment je ferais, moi, pour ne pas m’égarer dans les catacombes. Comme nous arrivions à un carrefour, je pus lui répondre sans tarder.
« Je lui dis :
« – Voici deux galeries ; laquelle allez-vous prendre ?
« L’une s’éloignait presque directement de notre point de départ ; l’autre y revenait presque sûrement ; comme notre dessein à nous était de nous éloigner de notre point de départ, M. Longuet me montra la première galerie.
« – J’en étais sûr ! m’exclamai-je. Mais vous ignorez donc tout de la méthode expérimentale ? La méthode expérimentale, au fond des catacombes, a démontré, depuis des siècles, que tout individu qui croit revenir à son point de départ (à l’entrée des catacombes) s’en éloigne : donc, il est de toute logique que, pour s’éloigner de son point de départ, il faut prendre le chemin qui paraît y ramener !
« Et nous nous engageâmes dans la galerie qui semblait nous ramener sur nos pas. Comme cela, nous étions sûrs de n’avoir pas fait un inutile chemin !
« Ce système était excellent, car il nous conduisit dans une certaine contrée des catacombes que personne n’avait visitée avant nous depuis le quatorzième siècle ;autrement, on le saurait.
q
« M. Théophraste Longuet, raconte M. Mifroid, ne cessait, depuis quelques heures, de me fatiguer de ses réflexions inutiles sur l’état de son estomac. Il n’y avait pas un jour et demi que nous nous trouvions dans les catacombes et déjà ce pauvre homme se plaignait de la nécessité où nous nous trouvions de marcher sans manger. Manger : ce mot prenait dans la bouche de Théophraste une importance considérable. Il semblait, à l’entendre, que nous ne devions penser qu’à cette chose : manger. À quoi cela eût-il servi de manger ? Je vous le demande. J’ai toujours eu le sourire quand, dans les histoires de naufrages, l’auteur apporte au malheureux qui se noie une bouée qui, sur la mer immense et démontée, ne pourra servir qu’à prolonger l’agonie de celui-ci et les phrases de celui-là. Certes, je n’aurais pas, étant doué autant que quiconque de l’esprit pratique, négligé, en état de naufrage, le secours d’une bouée au milieu de la Seine ou encore dans le détroit du Pas-de-Calais, entre Douvres et le cap Gris-Nez, mais sur une mer immense et démontée, j’eusse repoussé la bouée, l’inutile bouée, et me serais résolu à une mort immédiate dans l’abîme, plutôt qu’à danser sans espoir à la crête écumante des vagues. Ainsi j’aurais estimé perdre mon temps en gestes vains et inutiles si, obéissant à l’instigation de Théophraste, qui voulait manger, j’avais accroché mon espoir à quelques maigres végétations cryptogamiques que mon regard attentif venait de découvrir à la paroi humide des galeries que nous parcourions alors.
« Ah ! si nous avions pu interrompre notre course d’un bon repas qui nous eût donné des jambes pour continuer notre route, j’aurais été le premier à dire à Théophraste : « Mangeons, ami, la table est servie ! ». Mais, pour quelques champignons, peut-être vénéneux, arrêter notre marche eût été le fait de sots et peu intéressants personnages…
« M. Théophraste Longuet n’est pas raisonnable… Puisqu’il a faim et qu’il n’est pas près de sortir des catacombes, il veut que je lui dise ce qu’il pourrait manger pour ne pas mourir de faim, s’il devait rester dans les catacombes. C’est un enfant. Heureusement, j’ai visité le laboratoire des catacombes de M. Milne-Edwards, et je pus l’entretenir de la faune et de la flore obscuricoles et cavernicoles, dont, au besoin,il se pourra repaître…
« Du reste, ce genre de conversation – en vain m’efforcerais-je de le dissimuler – me plaît. Oui, il me plaît de parler des choses qui se mangent. C’est, sans doute, que ne voulant pas m’avouer que j’ai faim, j’ai faim tout de même. Il y a des moments où, malgré soi, on est vieux jeu.
« – Mon cher ami, dis-je à Théophraste, il se peut, même si vous ne sortez des catacombes, que vous ne mouriez pas de faim.
« – Pourrais-je mourir de soif ? interrompit-il.
« – Je crois bien que si vous mourez de soif, vous… mourrez de faim… Mais si vous ne mourez pas de soif, vous ne mourrez pas de faim.
« – Quel mystère est-ce là ? Expliquez-vous, monsieur le commissaire.
« – Voici. La flore obscuricole, la végétation cryptogamique, les champignons des catacombes, pour tout dire, ne parviendront jamais, je le crains, à calmer les transports d’une faim qui, si j’en crois vos jeux de physionomie, augmente dans des proportions inquiétantes pour tout être vivant !(Disant cela, je faisais une allusion évidente au danger que je courais d’être mangé d’ici quarante-huit heures par le sanguinaire et impitoyable Théophraste, ce qui eût été parfaitement ridicule, mais dans l’ordre.Lisez, à ce sujet, tous les Radeaux de la Méduseet tous les Arthur Gordon Pym de l’univers.) Mais nous pouvons rencontrer de l’eau !Et alors, vous pourrez manger !
« – Boire ! fit-il.
« – Manger et boire. Vous vous ferez ichtyophage.
« – Qu’est-ce que c’est que ça ?
« – Les ichtyophages sont les mangeurs de poissons.
« – Ah ! Ah ! s’exclama-t-il avec une immense satisfaction ; il y a de l’eau dans les catacombes, et, dans cette eau, il y a des poissons ? Sont-ce de gros poissons ?…
« – Ce ne sont point de gros poissons, mais certaines eaux courantes en contiennent des quantités incalculables.
« – Vraiment ? Incalculables ?… Incalculables ?… Comment sont-ils gros ?
« – Oh ! il en est de différentes tailles… généralement ils sont petits. Mais ils ne sont point désagréables au goût…
« – Vous en avez mangé ?
« – Non, mais on me l’a affirmé quand je suis descendu dans l’ossuaire et que je visitai la fontaine de la Samaritaine, qui est une très confortable fontaine.
« – Elle est loin d’ici ?
« – En ce moment, je ne pourrais vous dire. Tout ce que je sais, c’est que cette fontaine fut construite en 1810, par M. Héricourt de Thury, ingénieur des carrières souterraines. Actuellement, cette fontaine est occupée par les copépodes (cyclops fimbriatus) ! !…
« – Ah ! Ah ! les copépodes ? C’est des poissons ?
« – Oui, ils présentent des modifications de tissus, de coloration, tout à fait particulières… Ils ont un bel œil rouge.
« – Comment ? Un œil ?
« – Oui ! C’est pour cela qu’on les appelle cyclopes. De ce que ce poisson n’ait qu’un œil, il ne faut point vous étonner, car l’asellus aquaticus,qui vit également dans les eaux courantes des catacombes, est un petit isopode aquatique, comme son nom l’indique, qui souvent n’a pas d’yeux du tout.Beaucoup d’exemplaires ne présentent plus à la place de l’œil qu’une petite pigmentation rougeâtre. D’autres, enfin, n’en ont nulle trace.
« – Pas possible ! s’écria Théophraste. Alors, comment voient-ils clair ?
« – Ils n’ont pas besoin de voir clair, puisqu’ils vivent dans l’obscurité. La nature est parfaite ! crus-je devoir alors m’écrier, et jamais je ne m’élèverai avec assez de colère contre ceux qui nient cette perfection ! Il est parfait que la nature donne des yeux à ceux qui en ont besoin ! Il est parfait que la nature les ôte à ceux à qui ils ne sont plus nécessaires !
« Théophraste fut frappé de mes paroles.
« – Alors, me dit-il, nous, si nous continuions à vivre dans les catacombes, nous finirions par ne plus avoir d’yeux ?
« – Évidemment ! Nous, nous commencerions à perdre l’usage du regard et le regard lui-même. Nos enfants perdraient bientôt les yeux !
« – Nos enfants !...s’écria-t-il.
« Nous rîmes beaucoup de ce léger lapsus.
« Puis, comme il insistait encore à ce que je l’entretinsse des poissons que nous pouvions trouver dans les catacombes et que nous pourrions peut-être manger, je fus ainsi amené à lui faire une sorte de cours sur les modifications des organes, leur développement excessif ou leur atrophie, suivant les milieux fréquentés par les individus.
« – Si les poissons dont je vous parle n’ont plus d’yeux… fis-je.
« – Oh ! ça m’est égal, je ne mange jamais la tête…
« – … En revanche, leurs organes sensoriels présentent de profondes modifications. Ainsi, l’asellus aquaticus,dans l’espèce normale même, est armé de petits organes aplatis, ovulaires, terminés par un pore, que l’on considère comme des organes olfactifs. Ce sont de véritables bâtonnets olfactifs. En outre, différents poils, les uns ramifiés, les autres, droits, sont, à n’en point douter, des poils tactiles...des poils qui tâtent l’espace. Et ces bêtes qui ne voient pas, grâce à ces organes olfactifs et tactiles, si entièrement développés, connaissent l’espaceautour d’eux aussi bien et peut-être mieux que s’ils voyaient dans la lumière 1. Oui, mon cher Théophraste, il y a des circonstances dans la vie des animaux où le nez remplace l’œil. Et ce nez peut ainsi acquérir des dimensions tout à fait incroyables. Dans le puits de Padirac, qui est dans le Lot, M. Armand Viré, qui est un savant, a trouvé un asellide à cent cinquante mètres de profondeur et à près d’un kilomètre de l’entrée du gouffre, qui possède des bâtonnets olfactifs d’une longueur tout à fait surprenante !
« – Est-ce qu’il n’y a, dans les eaux courantes des catacombes, que cet asellus aquaticus ?demanda Théophraste.
« – Que non point ! Il s’y trouve encore maintes autres sortes de poissons cavernicoles, tel par exemple le niphargus puteanus,et ce dernier en grande abondance.
« – Tant mieux ! s’écria Théophraste, tant mieux !
« – Les organes oculaires du niphargus puteanussont également atrophiés…
« – Ceci m’est égal, fit encore M. Longuet, qui avait son idée. Savez-vous seulement comment on le pêche ?
« – Je ne saurais affirmer que les catacombes, fis-je, qui contiennent tant de centaines de mille d’ossements, puissent nous présenter, en cette occurrence, le secours d’un asticot.
« – Il n’importe ! s’écria Théophraste, un pêcheur à la ligne a plus d’un tour dans sa boutique, et le nommé puteanusn’a qu’à bien se tenir !
« Ici, nous prîmes quelque repos. Nous nous endormîmes en songeant aux eaux courantes fréquentées par l’asellus aquaticuset par le niphargus puteanus.Nos rêves furent magnifiques, mais de beaucoup dépassés par la surprise inexprimable de notre réveil.
q
« Nous nous étions endormis sur un sol mou, quasi humide, sur une terre presque végétale. J’avais tiré de cette remarque le meilleur augure pour un prochain avenir. En somme, notre voyage, jusqu’à cette heure, n’avait présenté de remarquable que quelques bribes de conversation entre Théophraste et votre serviteur. Les galeries souterraines que les feux de notre lampe électrique illuminaient, tantôt vastes, tantôt étroites, tantôt arrondies comme des nefs de cathédrale, tantôt carrées et angulaires et si mesquines qu’il nous fallait nous traîner à genoux, ne nous présentaient point un spectacle d’une grande variété. Quand nous avions dit : « Tiens, de la pierre ! Tiens, de l’argile ! Tiens, du sable ! » nous avions tout dit, parce que nous avions tout vu !…
« Ceci ne pouvait durer. Depuis quarante-huit heures que nous marchions sans avoir rencontré d’eau, nous commencions, suivant moi, à avoir les plus grandes chances de tomber sur quelque filet d’eau courante. Mon espoir, comme vous voyez, était bien modeste. De combien fut-il dépassé ! Je vous laisse à en juger quand vous aurez appris de quelle merveille, dix minutes plus tard, nos yeux furent éblouis.
« – En route ! avais-je fait, et Théophraste, debout, ayant serré de deux crans sa ceinture, fut prêt à reprendre sa route, sans m’entretenir cette fois de sa faim ni de sa soif. Le brave homme devait penser sans doute que mon estomac n’était pas plus à la noce que le sien. Nous nous remîmes à marcher, notre veston sur le bras, tant il faisait chaud. Jusqu’à la veille, à quatre heures de l’après-midi, j’avais estimé que notre température était d’environ dix degrés centigrades, puis cette température n’avait fait qu’augmenter, au fur et à mesure que nous avancions dans la basse galerie que nous ne devions plus quitter que pour aboutir à ce que je vais vous dire tout à l’heure. Maintenant, je pensai qu’il faisait plus de vingt degrés centigrades, et la sueur coulait de nos fronts en abondance. Nous nous promenions dans un brûlant été.À quoi devions-nous attribuer cette hausse subite de la température ? Étions-nous plus bas dans la terre ?ou avions-nous simplement plus de terre au-dessus de nous ? Certaines galeries, je le savais, s’enfonçaient à plus de soixante-dix-neuf mètres au-dessous de la surface du sol de Paris. Qui eût pu dire à quelle distance du sol nous nous trouvions alors ?
« Notre lampe électrique répandant son éclat autour de nous, nous avancions toujours, discutant déjà sur le feu central, quand, les parois de la galerie s’écartant tout à coup, nous nous trouvâmes dans une excavation si vaste, dans un si immense cirque, que notre lumière, si brillante fût-elle, ne pouvait nous en montrer les extrémités. Enfin, quelle ne fut pas notre joie et aussi notre stupéfaction quand, ayant regardé à nos pieds, nous nous aperçûmes que nous étions sur la berge, fleurie d’un épais tapis de mousse, d’un lac aux eaux d’une transparence cristalline, dans laquelle nous voyions s’ébattre des poissons merveilleux aux écailles incolores, sans yeux, nullement sauvages, et que nous eûmes pu saisir, nous semblait-il, en nous penchant un peu, avec la main. Enfin, nageant sur les eaux enchantées de ce lac, une troupe de canards ! Une troupe de quinze canards !
« Quinze canards ! s’écriait tout basThéophraste, car il avait peur de les faire fuir. Il y en a quinze ! Je les ai comptés ! Et dans sa barbe il ajouta, en pleurant de joie : « Coin ! Coin ! Coin !… »
« Puis, perdant toute espèce de respect, Théophraste me frappa sur le ventre et me dit :
« – Eh ben, mon vieux ! qu’est-ce que tu dis de ça ? C’est autre chose que tes asellides, asellus, asionus, aquaticus, masticus, mastica, masticum, puteanus ! Coin ! Coin ! Coin !
« J’avoue que j’étais un peu humilié de ne pas avoir su prévoir… Mais je reconquis bientôt tous mes avantages dans l’esprit de Théophraste, lorsque, l’ayant fait asseoir à mes côtés sur la berge, pour qu’il n’effrayât point les canards, je lui eus expliqué, avec preuves à l’appui, que ce que nous voyions là était tout à fait naturel.Il me remercia avec effusion, me disant qu’il ne se serait jamais consolé qu’un si beau lac, que de si beaux canards, en un pareil moment, n’eussent pas été naturels !
« Je ne perdis point notre temps à lui faire un cours sur le rôle que chaque genre de terrain pouvait jouer dans un pareil phénomène ; je n’eus garde de lui obscurcir l’entendement de la théorie des couches sablonneuses reposant sur des couches imperméables. Tout de même, il fallut bien qu’il comprît que, dans les couches perméables, les eaux pouvaient former des nappes liquides continues se mouvant avec une certaine vitesse. Ces eaux courantes, entraînant peu à peu les roches et les sables environnants, des rivières souterraines prennent ainsi la place du massif originaire et opèrent de grands vides là où primitivement tout se touchait.
« Ce qui le frappa par-dessus tout, c’est le récit que je lui fis de mon voyage en Carniole. Il y a là un lac, le lac de Zirknitz, qui a environ deux lieues de long sur une lieue de large. Vers le milieu de l’été, si la saison est sèche, son niveau baisse rapidement et, en peu de semaines, il est complètement à sec. Alors on aperçoit distinctement les ouvertures par lesquelles les eaux se sont retirées sous le sol, ici verticalement, ailleurs dans une direction latérale, sous les cavernes dont sont criblées les montagnes environnantes. Quand les eaux réapparaissent, venant du lac souterrain qui est évidemment adjoint naturellement au lac visible, avec ces eaux apparaissent des poissons plus ou moins gros, sans yeux.Enfin, par une sorte de caverne sortent quelques canards du lac souterrain. Ces canards, au moment où le flux liquide les fait ainsi jaillir à la surface de la terre, nagent bien. Ils sont complètement aveugleset presque entièrement nus, c’est-à-dire sans plumes. La faculté de voir leur revient en peu de temps, mais ce n’est guère qu’au bout de deux ou trois semaines que leurs plumes, toutes noires, ont assez poussé pour qu’ils puissent s’envoler. Vœlvesor visita le lac de Zirknitz en 1687, ajoutai-je pour qu’aucun doute ne restât dans l’esprit de M. Longuet sur le phénomène naturelde ces canards, et il y prit lui-même un grand nombre de ces canards ; il pêcha des anguilles sans yeux et des tanches et des brochets sans yeux qui avaient un poids énorme. Certains de ces brochets pesaient quarante livres ! Il y a donc à Zirknitz, non seulement une immense nappe souterraine, mais un lac véritable, avec les poissons et les canards qui peuplent les lacs de la surface 1
« M. Théophraste Longuet, qui ne lâchait point des yeux les canards, ne cessait de répéter :
« – Vous avez raison, monsieur le commissaire. Ce sont des canards naturels !
« J’ajoutai qu’en France il y avait aussi des lacs de Zirknitz. Près de Sablé, en Anjou, il y a un gouffre de six à huit mètres de diamètre dont on n’a pu déterminer la profondeur ; ce gouffre, connu dans le pays sous le nom de « Fontaine-sans-fond », déborde quelquefois, et alors il en sort une quantité prodigieuse de poissons, et surtout de brochets truités d’une espèce particulière…
« – Ils n’ont point d’yeux ! interrompit Théophraste, je le sais, monsieur le commissaire ; mais, puisque ces poissons et ces canards n’ont point d’yeux, ils doivent être faciles à prendre pour ceux qui en ont envie !…
« Théophraste ne parlait de rien de moins que de se jeter à l’eau pour aller pêcher un canard, quand ma main s’appesantit sur son épaule ; il se tut, et il nous eût été impossible, dès lors, de formuler un son tant ce que nous vîmes nous cloua la langue !
« Notre étoile électrique venait de découvrir, assez loin devant nous, mais assez près pour que nous ne perdions aucun détail de cette inoubliable scène, un corps de femme !Ce corps, debout sur la berge de mousse, était absolument nu. Il nous tournait le dos.
« Je jure que, de ma vie, moi, un artiste, je n’ai jamais vu pareil corps de femme ! Cette première vision, du reste, ne dura qu’un instant, car le corps nu de cette femme se jeta à l’eau et se mit à nager avec la grâce et l’aisance d’une jeune otarie.
« Cette apparition nous avait fait oublier les canards ; ce qui prouve, une fois de plus, que l’art immortel peut faire oublier bien des choses. Théophraste ni moi ne songions plus à la faim qui nous serrait les entrailles. Nous n’avions plus qu’une crainte, c’est que l’apparition ne s’évanouît, qu’un espoir, c’est que notre présence, évidemment inattendue, sur la berge fleurie de mousse, continuât à être insoupçonnée !
« Après quelques brasses, le corps de la belle inconnue, secouant les perles fines du lac aux eaux donnantes, se dressa encore dans sa glorieuse nudité, et cette fois, à quelques pas de nous, mais toujours de dos.
« De quoi était faite la blancheur, je veux dire la pâleur de cette chair ? Quelle carrière de Carrare ou du Pentélique donna jamais au Monde agenouillé un marbre plus précieux et plus pur ? Par quel miracle des divins enfers où le sort venait de nous précipiter pouvions-nous contempler ces lignes de définitive beauté ?
« C’étaient les hanches de la Vénus de Médicis, la taille de la Vénus de Cnide, le cou de la Vénus de Praxitèle et les bras de la Vénus de Milo ! (C’est-à-dire que l’on pouvait souhaiter à la Vénus de Milo elle-même de retrouver des bras pareils.) C’était le cou de la Diane à la biche, les épaules d’Ariane, le port de tête de Melpomène, les fossettes de la Vénus d’Arles, le mouvement de jambe de la Pallas de Velletri, la cheville de la Diane de Gabies, le pied de la Minerve pacifique et la cuisse de la Vénus Génitrix ! Enfin, si, dans les jeux de son bain, cette exquise enfant, montrait les grâces d’une jeune otarie, sur la berge, l’allure de sa démarche et l’unité incomparable de ses mouvements rappelaient ces grandes Panathénées qui viennent offrir le peplum à Minerve sur la frise de notre grand Phidias !
« Je souhaitai ardemment que ce chef-d’œuvre se retournât, pour m’écrier enfin dans une allégresse qui commençait à me brûler les reins : Comme elle est belle et grande et noble, cette Vénus ! Quel vague et divin sourire sur ses lèvres à demi-entrouvertes ; quel regard surhumain… etc., etc… Oh ! Théophile ! si tu avais été là ! ! (Théophile Gautier.)
« Comme si un dieu malin veillait à ce que fût accompli sur-le-champ mon vœu le plus brûlant, la Vénus se détourna et nous ne pûmes, Théophraste et moi, retenir un cri d’horreur, ce qui fit que la Vénus replongea avec un grand clapotis.
« Notre Vénus n’avait pas d’yeux !Vous entendez bien, pas les moindres traces d’yeux. Il n’y avait rien à la place des yeux ! Rien ! Rien ! Rien ! Ses oreilles, que nous avait cachées l’opulence de sa chevelure, étaient énormes et relevées en cornet, comme on le voit à certains animaux qui habitent la terre. Mais, ce qui nous effraya le plus, ce fut le nez. Était-ce un nez ? Un museau ? Je dirai le mot : un groin ? Hélas ! Hélas ! cela ressemblait davantage à un groin qu’à un nez ! Un joli petit groin rose !
« Nous n’étions pas encore revenus de notre surprise qu’une autre jeune personne, habillée celle-là d’une tunique légère mais opaque, survint sur la berge, tenant en ses bras un peignoir et tournant vers nous un identique groin rose.
« La Vénus vint vers sa compagne à la rive et sa compagne dit :
« – Ils se taisent tous cois ni nul ne sonne mot.
« La Vénus paraissait courroucée. Elle dit :
« – Ha ! saincte Marie ! n’auront nul pardon ! Véez !
« – Oïl !
« – C’est fol outrage !
« – Oïl !
« – Finablement ! Bien véaient ! sont traitours !... Je vous cuidais encore en ma compagnie. Ha ! saincte Marie !... De nos gens savez-vous nulles nouvelles ? Allez voir que c’est ni quelle chose ils font ! je le veuil !
« Depuis que le sort m’avait précipité en le trou de catacombes, je m’étais efforcé de ne m’étonner de rien et de me préparer à tout. Qu’un lac se fût présenté à mes regards, quand j’espérais un mince filet d’eau, que des canards se fussent ébattus à portée de ma main quand je n’osais entrevoir pour le contentement de ma faim que le repas un peu maigre des chétifs asellides ; qu’une femme, plus belle de dos que toutes les femmes imaginées par le rêve des sculpteurs, se fût dressée pour mon éblouissement, sur la rive moussue d’une pièce d’eau des catacombes à l’heure de son bain ; que cette femme, s’étant retournée, au lieu de m’exhiber le visage humain, me montrât un groin rose dépourvu d’yeux, mon Dieu ! tout cela, tout cela pouvait s’expliquer ;mais que cette femme, avec son groin rose, parlât le plus pur français, la plus pure langue d’oïl du commencement du quatorzième siècle,oh ! cela ! cela était tout à fait extraordinairement étourdissant !
« Comme je pensais que Théophraste ne s’étonnait pas assez, j’allais entrer en quelque dissertation touchant la langue d’oïl, lorsque nous fûmes tout à coup entourés par une trentaine de personnages qui sortaient de je ne sais où et qui agitaient autour de nous des mains où je fus assez surpris de compter dix doigts (avec les doigts de pied, cela faisait quarante doigts par personne). Ils avaient tous des groins roses sans yeux. C’étaient des hommes, à n’en pas douter, des hommes du plus pur quatorzième siècle, pour peu qu’on prêtât l’oreille à leurs conversations tenues sur un diapason des plus bas, chose que je m’expliquai par le développement excessif de leurs organes auditifs. Beaucoup d’entre eux, tout en gesticulant d’une main, se pinçaient leur groin rose de l’autre main, c’est-à-dire de leurs dix doigts de la main gauche. Ils se pinçaient leur groin au fur et à mesure qu’ils entraient dans le rayon de notre lumière. Et j’eus bientôt cette certitude que notre lumière leur procurait la sensation d’une odeur désagréable.
« Ils parlaient tous à la fois en citant à chaque instant ces noms : « Dame Jane de Montfort, damoiselle de Coucy » et nous vîmes bien qu’il s’agissait là de ces dames que nous avions dérangées à l’heure du bain. Il ne nous effrayaient pas, mais ils nous ennuyaient avec leurs vingt doigts chacun, qu’ils ne cessaient de promener, très légèrement du reste et fort poliment, avec mille belles excuses, sur notre visage.
« Ils exprimaient sans circonlocution l’étonnement où les plongeait l’inesthétisme de nos faces et nous plaignaient hautement. Notre petit nez, notre pauvre petit nez de rien du tout leur faisait hausser les épaules avec joie. Ils tâtaient aussi nos oreilles ; enfin, ils nous enfonçaient leurs vingt doigts dans les yeux et ne pouvaient comprendre à quoi ces petits trous pouvaient servir. Je voulus le leur faire entendre, mais en vain, ils avaient perdu le sens de la signification du mot : œil… Cependant, ils se servaient du mot voir,mais c’était dans la signification de : sentir.
« Sur ce, dame Jane de Montfort et damoiselle de Coucy, qui s’était revêtue, nous furent présentées. Nous demandâmes de grands pardons. Damoiselle de Coucy les accueillit avec agrément et passa son bras sous celui de Théophraste. Dame Jane de Montfort me prit le mien, et, escortés de tous ces groins roses sans yeux qui faisaient grand bruit autour de nous, nous quittâmes les berges fleuries de mousse de l’étang et nous acheminâmes vers la Cité.
« Il me paraît superflu de vous analyser mes sensations, de vous disséquer mes étonnements. Depuis quarante-huit heures nous n’avions mangé, et cependant ni Théophraste ni moi ne fîmes, dans ce sens, aucun appel. Nos gens nous questionnaient tout le long de la route, mais leurs demandes étaient si multiples et embrouillées que nous n’avions point le temps de leur répondre. À peine pouvions-nous nous garer des doigts qui se promenaient sur notre visage.
« Où allâmes-nous ? Où entrâmes-nous ? Notre trouble était si extrême que difficilement nous nous en rendions compte. Du reste, ces dames s’étaient emparées de nos lampes sous prétexte d’être incommodées par l’odeur, et les ténèbres les plus opaques nous entouraient. Cependant, autour de nous, nous sentions grouiller des centaines, des milliers de groins roses. Dame Jane de Montfort, qui ne cessait de me pincer amicalement le bras des dix doigts de sa main droite chargés de bagues, m’apprit que nous allions au concert. Il y avait ce jour-là, paraît-il, matinée classique.
« Moi, je pensais : Pourquoi ont-ils un groin rose ? Quand on a jeté des dorades dans la fontaine de la Samaritaine, les dorades ont perdu leurs couleurs. Ça n’est donc pas naturel qu’ils aient un groin rose.Je parvins à chiper à ma compagne une de nos lampes, et, rapidement j’appuyai sur le bouton électrique. Je vis alors que nous étions arrivés sur une place publique. La foule des groins autour de nous était tout à fait incalculable. Quelle attitude, quels profils, quels gestes ! Et cependant les groins étaient roses et parlaient la plus pure langue d’oïl du commencement du quatorzième siècle ! Ce qui n’empêchait pas les uns d’avoir la démarche des ours du Tonkin (on dirait qu’ils marchent avec les épaules), ou encore des ours de Sibérie (quand ils remuent la tête comme ça, comme ça, comme ça, sans que ça finisse jamais ; ceux-là étaient les vieillards) ; d’autres avaient le nez si long, qu’on eût juré des pélicans d’Australie, d’autres enfin avaient quelque chose du févier d’Amérique (mais quelle chose, je ne sais plus au juste).
« Enfin, on nous avertit que nous étions à la porte du concert.
« Théophraste dit :
« – C’est bien ennuyeux ! je n’ai pas de gants !
q
« Évidemment, nous ne pouvions nous attendre à tomber ainsi, à l’un des innombrables détours des catacombes, dans une cité de vingt mille âmes. Tout de même, en y réfléchissant – et il faut y réfléchir – on peut se demander pourquoi l’homme, desservi par certaines circonstances, ne serait point susceptible de passer par les mêmes aventures naturelles que l’animal. Quand Arago nous raconte qu’il a vu sortir des cavernes du lac souterrain de Zirknitz des familles de canards aveugles, vous le croyez et vous êtes dans la nécessité de supposer – avec certitude– que ces canards aveugles sont fils ou petit-fils de canards qui y voyaient clair, lesquels canards se sont autrefois trouvés enfermés par un âpre destin dans les entrailles de la terre, au sein des obscures eaux. Moi, je ne suis pas Arago ; mais si le ciel vous a doué de quelque logique, vous devez raisonner pour mon phénomène, comme vous avez raisonné pour le phénomène d’Arago.
« Vous devez imaginer – avec certitude– qu’une famille, dans les premières années du quatorzième siècle, s’est trouvée enfermée dans les catacombes, à la suite d’une catastrophe qui n’a pour nous aucune importance, qu’elle a pu y vivre, qu’elle y a vécu, en effet, et qu’elle a engendré.Pouvant y vivre (nous verrons qu’on se nourrit très bien dans les catacombes), pourquoi n’aurait-elle pas engendré ? Au bout de trois générations ces gens ne se souviennent même plus du dessus de la terre.D’autant plus qu’ils ont peut-être intérêt à en perdre la mémoire. Ce qui se passait alors sur la terre n’était point si ragoûtant, et nous comprenons, quant à nous, tout à fait bien que, lorsqu’on a cessé de contempler, par le plus heureux des hasards, les horreurs du Moyen Age, on ne soit point pressé de revoir la lumière du jour. Bien entendu, on continue toujours à parler la langue et, comme aucun élément étranger ne s’y vient mêler, elle se conserve dans toute sa pureté à travers les siècles. Tout ceci est si simple que je suis étonné d’avoir mis au moins vingt lignes à vous l’expliquer, mais je ne le regrette pas, car avant tout je ne voudrais que quiconque m’accusât de lui faire prendre des vessies pour des lanternes.
« Enfin, en ce qui concerne les quarante doigts de ces gens (vingt en haut et vingt en bas), nous avons les études probantes de Milne-Edwards, comme j’eus déjà l’honneur de l’exposer, sur l’asellus aquaticus,dont les poils tactiles sont si développés. De même pour le museau, pour le nez en nez monstrueux de taupe, mais qui, comme il était rose, pouvait passer pour un groin de cochon, nous avons encore et toujours les bâtonnets olfactifs du néphargus puteanus.Même raisonnement pour les oreilles. Tout le monde voudra comprendre qu’on ne peut perdre les yeux sans que les autres sens se développent, et quand ce développement date de plusieurs siècles, il devient monstrueux pour nous, magnifique pour les indigènes. C’est ainsi que damoiselle de Coucy était réputée comme la plus belle de la ville, parce qu’elle avait le plus gros nez. Il ne reste plus à expliquer que le groin rose. En effet, l’obscurité décolore. Mais je sus par la suite – dès le premier baiser de dame de Montfort – que cette couleur rose était artificielle et tenait à l’application d’un certain fard. Encore une fois, je m’excuse de tous ces considérants, mais chacun n’a pas lu la notice sur les puits artésiens d’Arago ni visité le laboratoire des catacombes de Milne-Edwards. Enfin, tant pis pour les autres,moi, j’ai la science avec moi !
« Que nous soyons arrivés à l’heure du concert (matinée classique), ceci, maintenant que nous avons la science avec nous, ne saurait nous arrêter un instant comme un événement excessif. Il fallait bien arriver à une heure quelconque, dans la cité des Talpa (au nominatif pluriel, talpa fait talpae – voyez rosa,la rose, – mais, en fait, les Talpa disaient : « Nous sommes les Talpa »). Ce qui nous gênait tout à fait dans cette histoire de concert, c’est que nous ne pouvions appuyer sur le bouton d’une lampe électrique sans exciter les murmures des spectateurs. Il paraît que notre lampe répandait une odeur de lumière insupportable. Nous nous résolûmes momentanément aux ténèbres et, comme il y avait un grand brouhaha autour de nous, à cause de nous,je m’efforçais de démêler quelques bribes de conversations. Ces gens s’interpellaient par des noms qui sont les plus illustres de l’histoire de France, aux environs de la bataille de Crécy. Mais ils s’interpellaient avec une voix d’une douceur ineffable, et tant de brouhaha n’était que le résultat de mille murmures enchanteurs. Moi qui, dans un éclat de mon étoile électrique, avait vu leurs groins roses, je ne pouvais me faire à cette idée que de pareils groins pussent laisser couler de si douces et mielleuses paroles. J’écoutai, cependant que dame de Montfort, dans le fauteuil d’orchestre, à côté de moi, m’enfonçait les doigts dans les oreilles, en manière de gentillesse, et s’extasiait sur leur petitesse. Mon Dieu ! quelle belle langue que la langue du quatorzième siècle : écoutez ! Un beau sire derrière moi bouscule tout le monde et je l’entends qui dit : « Or, veux-je retourner à dame de Montfort, qui bien a courage d’homme et cœur de lion. » Un autre sire répond au premier sire que, dans le moment, dame de Montfort a une attitude dont il est dolent et courroucé.(Elle me promenait alors ses deux index de la main droite dans l’œil gauche.) Mais elle ne s’occupait de personne que de moi et répétait aux gens : « Ha ! seigneur ! ne vous ébahissez mie ! Ainsi je le vueuil réconforter ! » Et elle me réconfortait en fourrant ses doigts partout, avec une grande décence certainement, mais avec plus de curiosité encore. Cette dame avait les vingt doigts les plus curieux du monde.
« Enfin, il y eut un grand silence. C’était sans doute le concert qui commençait ; durant quelques minutes, nous n’entendîmes plus rien, mais absolument plus rien. Ils se tenaient tous cois et nul ne sonnait mot1.
« Mais bientôt des protestations troublèrent cette grande pause. Elles montaient autour d’un ronflement que je reconnus pour être celui de Théophraste. Je me levai et lui secouai le bras. Il me pria de présenter ses excuses.
« – Chaque fois, me dit-il, que je vais au théâtre, ça ne rate pas.
« Beaucoup de paroles encore autour de nous. « Tant fut proposé et parlementé », m’avoua ma voisine, qu’on avait déterminé de nous faire descendre sur la scène. J’eus ainsi la raison pour laquelle on nous avait entraînés avec cette précipitation dans la salle de spectacle de la ville et à la matinée de concert ; c’est qu’on voulait exhiber « notre phénomène ! »… dans un entracte !… On nous réservait pour l’entracte !… Je fus étonné de voir avec quelle facilité Théophraste supportait cette humiliation, mais il était décidé à tout depuis que sa compagne lui avait promis qu’il y aurait du canard au sang au dîner, plus un brochet à la mode du cuisinier Jean Phébus et grand-foison de champignons de Béarn. Il fallut nous exécuter. Nous descendîmes donc sur la scène, dans un véritable trou, comme à l’orchestre de Bayreuth2.On pouvait nous voir, ce qui n’avait pas d’importance, mais je craignais qu’ils ne pussent m’entendre, car on me demanda de chanter. J’eus le bon goût de ne point me faire prier plus de cinq minutes. Ma voix n’est point déplaisante. Ces braves gens, selon moi, n’auraient certainement rien compris aux dernières chansons roses de Montmartre. Le ciel me préserve de leur en faire un crime ! Moi aussi, j’en suis resté à la vieille et bonne et saine chanson de nos pères. Je susurrai le premier couplet de cette aimable romance : « Élisa, viens à moi ! » Je dis : susurrai, pour des raisons que vous comprendrez à l’instant. Je n’entonnai point, je susurrai :
Élisa, viens à moi ! Abandonne la ville...
D’un amour partagé viens goûter le bonheur.
J’aurais, pour t’enlever, ma cavale docile ;
Dans mes bras amoureux, sens tressaillir mon cœur !
« Je n’avais point fini le premier couplet que toute la salle criait : « Plus bas ! plus bas ! » « Chante donc plus bas ! » me fit Théophraste.
« Je chantai plus bas :
Viens ! J’ornerai ton front des perles les plus fines,
Et des bracelets d’or te pareront les bras !
Je me voudrais à toi au penchant des collines
(hiatus charmant).
Sur la peau du lion d’or, la nuit tu dormiras !
« Je comptais, comme toujours, sur le gros effet de la peau du lion d’or, quand les voix crièrent encore : « Plus bas ! plus bas ! » « Chante donc plus bas ! » fit encore Théophraste…
« Alors je chantai le troisième couplet si bas, si bas, que l’on eût dit de ma voix le murmure étouffé de quelque lointaine et cristalline source :
J’habite le désert, au bord d’une fontaine,
Cet asile si pur où m’attend le bonheur.
Je quitterai ma tente et tu seras ma reine...
« Il me fut impossible de terminer. Je disais encore : « Je quitterai ma tente et tu seras ma reine », que les cris reprenaient : « Plus bas ! Plus bas ! »
« Je regagnai alors ma place, suivi de Théophraste qui me suppliait de me calmer, car, dame ! je n’étais pas content. Eh bien ! j’avais tort. Ceci n’était pas un incident personnel.J’en pus juger par la suite du concert. Ce fut un concert de silence. De temps à autre, ils applaudissaient le silence. Ces gens ont un système auditif si développé qu’ils ne comprennent la musique que dans le silence. Ils ont, m’a-t-on affirmé, des chanteurs silencieux de premier ordre !Pour être applaudi, moi, j’aurais dû me taire.
q
« Après le concert, nous fîmes un dîner à nous cogner partout. Je ne m’y appesantirai point. Les choses de la chair m’ont toujours laissé dans une vaste indifférence. Et cependant je veux avouer que je ne sus, après le dîner qui suivit ce concert, me défendre des entreprises, comme mon honneur du dessus de la terre eût dû m’y inviter, ni résister aux agaceries de la dame de Montfort. Les ténèbres, il ne faut pas l’oublier, furent pour beaucoup dans cette faillite de mes plus honnêtes instincts, je dirai de ma naturelle vertu. Quoi ce fut ? Ne vous dirai-je. N’en attends nul pardon. Mais aussi dame de Montfort m’énervait avecques ses vingt doigts de main et aussi avecques ses vingt doigts de pied. J’avais combattu vaillamment. Je jurai de n’en parler oncques, mais ma dame dit qu’elle n’était point repentie de ce qu’elle avait mis la chose si avant et finalement, elle s’étant endormie, je me partis de sa chambre et ouvris l’huis…
« … Certainement, je serais resté huit jours de plus en la ville (nous y restâmes trois semaines, et nous y serions encore si je n’avais été sculpteur) que je n’aurais pu désormais me servir d’une autre langue que celle du commencement du quatorzième siècle, qui est la plus belle du monde. Mais il faut savoir se reprendre, ou alors on n’est qu’un pauvre sire, triste jouet du destin.
« L’événement était, en somme, si exceptionnel que je brûlais du désir de l’approfondir. Nous n’avions eu encore le temps de rien voir de la ville, tant ils avaient mis de hâte à nous entourer, nous exhiber, nous gaver et nous mettre en notre couche. Théophraste s’était conduit de telle sorte, pendant le repas, mangeant de tout avec excès, qu’on avait dû l’emporter, ce qui avait été fait selon les ordres de la damoiselle de Coucy, laquelle, je le crains bien, n’aura point fait pour lors ses frais de galanterie.
« L’électricité, toujours à cause de cette insupportable odeur de lumière, nous ayant été interdite en public, je fus bien aise de me trouver à cette heure, tout seul, dans les rues, ayant fui la couche de volupté pour juger des choses posément, après les avoir éclaircies.
« Ce qui me frappa d’abord, ce fut que les maisons n’avaient point de porte et que toutes les boutiques étaient ouvertes au passant. Les objets les plus précieux et aussi les plus ordinaires se trouvaient à portée du premier voleur venu, d’autant plus que je n’aperçus nul gardien dans ma promenade. Je me dis : « Voilà une ville où la police est tout à fait mal faite. Mon passage en ce lieu sera peut-être de quelque utilité. »
« Puis, l’artiste reprenant le dessus sur le commissaire, je m’attardai bientôt avec ma lampe électrique à des merveilles d’architecture.
« Mes yeux restaient éblouis par la profusion des colonnades, des cannelures, des chapiteaux, par le travail tout à fait incroyablement fouillé des frises, des bas-reliefs, des socles et généralement des assises des monuments. Les chapiteaux aux feuilles si extravagantes, aux volutes si contournées, détournées, retournées, étaient toujours à hauteur d’homme. La main pouvait les atteindre.Je vis bientôt qu’au-dessus de la hauteur d’homme l’architecture devenait ce qu’elle pouvait ; elle se perdait, sans intérêt,dans la voûte des catacombes, mais tout ce que pouvaient toucher les doigts n’était comparable à rien, si ce n’est cependant – de loin – à ce que je sais des merveilles d’Angkor et du vieux Delhi. Oui, peut-être, la pierre mille fois travaillée par les artistes de l’Inde et du Cambodge, pendant mille ans, pourrait faire prévoir – peut-être, oh ! peut-être – cette floraison souterraine et sublime de l’architecture talpa ! jusqu’à hauteur d’homme !Non, non, après tout, ni le bouddhisme, ni le brahmanisme, ni l’islamisme, ni les Aryas ni les Arabes, ni les Mongols, ni les Afghans (après tout !), ni les Perses, oui, certainement, ni même les Perses – pas plus l’Inde avec le palais de Taujoré, et les tombes légères et poétiques de Haïder-Ali, d’Aureng-Ceyb, de Schah-Djihan et aussi (après tout) les kiosques funèbres d’Haïderabad et de Golconde (de Golconde, je dis de Golconde !) pas plus cela dans les Indes que ceci chez les Perses, c’est-à-dire : ce qui reste (oh ! mon Dieu combien peu !) du Tak-Kesra (c’était le palais de Chosroës Nouschirvan) ou des ruines (ce qui reste des ruines) de Ctésiphore Silencie (et je sais bien toutefois que l’art des Sassanides paraît avoir été tributaire de Byzance – mais ce n’est pas tout à fait sûr) rien, vous entendez, rien de tout ceci ou de tout cela, rien du tout de tout en architecture du dessus de la terre n’approche – à hauteur d’homme– de l’architecture talpa !
« Et cependant je ne rencontrerai point de monuments publics. En vain me mis-je en quête du temple ou, par exemple, d’une mairie. Je ne vis ni temple ni mairie. Le peuple talpa semblait n’avoir ni Dieu ni maire. Cependant, damoiselle de Coucy disait toujours : « Ha ! Sainte-Marie !… » Mais je vis bien que cette exclamation n’avait pas plus d’importance dans son charmant petit énorme groin rose que, chez nous : « Nom d’un petit bonhomme !… »
« Le seul monument, vraiment monument public, que j’eus à admirer était justement la bâtisse des Concerts classiques. Elle était certainement plus admirable que tout le reste encore. Je n’y puis comparer – pour en donner une idée – que ce que nous pouvons voir encore du temple de Chillambaron, en y ajoutant les cent temples de Civa à Bhuvanemera et les quatre-vingt-seize colonnes du Madapam de Condjevesam, et les sept pagodes (monolithes !) d’Engles-Hill (je ne les ai pas encore vues, mais je me suis promis de ne point mourir sans les avoir vues).
« En dehors de ce monument, toutes ces merveilles architecturales, donc, s’appliquaient aux bâtisses privées. La plus mesquine ouverture, la plus humble porte, la fenêtre de la cuisine – que vous dirai-je ? – étaient de véritables petits bijoux, comme on dit. Et, d’après ce que je vous ai narré plus haut de cette architecture, vous voyez qu’il ne faut évoquer en aucune façon ni l’art léger mais nu des Hellènes, ni l’art épais de l’Égypte (de l’antique Égypte), ni le composite – trop peu composite encore – romain, et les fenêtres et portes ne rappelaient en rien le cintre lourd du roman ou l’ogive du gothique qui oncques n’eut assez rayonné ou flamboyé, mais plutôt le fer à cheval de Cordoue – toujours l’art arabe, oh ! ces Arabes ! – oui, le fer à cheval avec ses mille incrustations et ses cent mille ornements, chef-d’œuvre de la pierre fouillée et trifouillée !Oui, maintenant j’y suis. Il se peut que les Arabes et aussi les Mongols, avec leurs dix doigts de main chacun, aient fouillé la pierre…
« Mais le peuple de Talpa, avec ses vingt doigts de main chacun, l’a trifouillée !C’est admirable !… Et la trifouille sans cesse pour en jouir, ce qui rend l’œuvre plus admirable encore, sans qu’elle soit jamais terminée…
« Sur les places publiques, je ne vis point de statues. Le sculpteur le regretta ; le philosophe dit : « Voici un peuple qui n’a ni dieux, ni maire, ni grands hommes… C’est un pauvre peuple, il n’ira pas loin ! »
« Ainsi, le front lourd, je supportais mes pensées, quand je rencontrai une troupe de jeunes gens talpa armés d’arbalètes. Je me dis : « Ah ! voici enfin les archers du guet ! » Mais je fus vite détrompé, car comme ils m’avaient senti à l’odeur de ma lumière, ils vinrent à moi, me firent cent compliments sur ma bonne mine et me confièrent qu’ils partaient pour la chasse. Mon Dieu oui ! C’était la saison des chasses. Cette saison coïncidait tous les ans avec une forte crue de leur lac intérieur, et certaines régions du pays talpa se trouvaient envahies « par des passages de rats ». Ils en tuaient des quantités innombrables, qu’ils accommodaient en mille sortes de nourritures, pâtés et conserves : enfin, ils usaient de la fourrure fort artificieusement pour l’habillement des personnes et la tapisserie des maisons.
« Je leur souhaitai bonne chasse ! et ces jeunes gens partirent pleins de gaieté, c’est-à-dire moult réjouis. Ils se contaient leurs exploits passés ; et il y en avait grand’multitude et grand-foison.
« Grâce à quelques indications qu’ils me voulurent bien donner, je retrouvai la demeure de dame de Montfort, qui m’attendait à la fenêtre et, du plus loin qu’elle me vit, agita son mouchoir de peau de rat. Je la rejoignis, et nous commençâmes à parler moult sagement. Je lui demandai si elle était mariée ; elle se mit à rire, et je vis que je n’avais rien à craindre du mari. Elle me demanda ce que je faisais sur le dessus de la terre « de mes vingt doigts ». – De mes dix doigts ! répliquai-je, ce que je fais de mes dix doigts ? Je suis commissaire de police !
« Elle ouvrit, à ces mots, de grandes oreilles et me demanda ce que faisait mon ami ; je lui répondis que sur le dessus de la terre, c’était un voleur…
« Elle ne savait ce que c’était qu’un commissaire de police ni qu’un voleur !
« Le bruit bientôt se répandit par la ville que nous avions des métiers inconnus, et une grande foule survint qui nous suppliait de leur montrer comment nous faisionssur le dessus de la terre.
« J’envoyai quérir Théophraste.
q
« On m’amena Théophraste dans le plus triste état, raconte M. Mifroid. Incapable de refréner ses passions, il s’était laissé aller à la pire débauche. Je n’en fis point mes compliments à damoiselle de Coucy, et j’en fus d’autant plus navré que nous étions dans le moment où il fallait montrer à ces gens ce qu’était un commissaire de police. Or, j’avais besoin d’un voleur, et Théophraste était incapable de faire mon affaire. Ces gens sont si ignorants que je ne pouvais espérer leur donner un aperçu de mes officielles fonctions qu’avec une leçon de choses. Ne comprenant point ce qu’est un commissaire de police, n’ayant aucune idée de ce qu’est un voleur, peut-être, par le complément de l’un et de l’autre, serais-je arrivé à un résultat. Ainsi pensais-je, mais sans conviction, à cause du laisser-aller de Théophraste.
« Cependant la foule augmentait. D’autorité, j’avais fait la lumière. Ils se bouchaient le nez et attendaient.
« En quelques phrases bien senties, je priai Théophraste « de se tenir devant le monde » et dame de Montfort, à côté de moi, me suppliant de « commencer » parce que le peuple finissait par s’énerver, je conduisis Théophraste dans une boutique de chapelier qui, comme toutes les autres boutiques, était ouverte au passant. Je lui dis, sur un ton sans réplique :
« – Fais le voleur !
« Chacun nous suivit, et ces gens se massèrent devant la boutique comme chez nous on se précipite à la devanture d’un pharmacien, après un accident.
« Il y avait là beaucoup de casquettes en peau de rat, et de chapeaux en peau de poisson. Quelques-uns s’ornaient de plumes de canard. Théophraste me sourit de façon si insipide que je l’aurais giflé. Enfin, il se décida et son instinct du fond des sièclesréapparaissant, il s’empara prestement de six casquettes qu’il dissimula fort habilement sous sa redingote, et de trois chapeaux de formats différents, qu’il mit, sans avoir l’air de rien,les uns dans les autres sur sa tête. Et puis il essaya de s’éloigner naturellement, en regardant de droite et de gauche ce qui se passait dans la rue et sifflant un petit air.
« Nos gens, autour de nous, ne bronchaient pas. Ils étaient muets comme carpes et regardaient de toutes leurs oreilles.Quelques groins roses seulement se prirent à sourire en faisant cette réflexion que ce beau sire faisait des provisions de chapeaux pour plusieurs années.
« C’est alors que je m’annonçai et que je dis de ma voix officielle, en mettant ma main droite sur l’épaule de Théophraste :
« – Au nom de la loi, je vous arrête !
« Cette fois, je crus bien qu’ils avaient compris et que je n’aurais plus à leur expliquer ce qu’est un commissaire de police et un voleur. Mais ils conservaient, qui leur mutisme imbécile, qui leur sourire stupéfiant. Damoiselle de Coucy m’ayant demandé ce que c’était que : au nom de la loi ! je lui parlai de la loi avec un commencement de colère, mais il me fut impossible de me faire entendre ; d’après elle – fallait-il la croire ? – le peuple talpa n’avait ni loi, ni voleur, ni commissaire de police !
« Elle précisa devant tout le monde sa question et me demanda à quoi pouvait servir un commissaire de police. Je lui répondis : « Vous l’avez vu ! À arrêter les voleurs ! » Et elle me demanda à quoi pouvaient servir les voleurs ! Je lui répondis : « À se faire arrêter par les commissaires de police. »
« Elle précisa davantage et demanda la définition de la police.
« Je lui dis :
« – La police est une institution qui a pour but de protéger les citoyens paisibles et honnêtes dans leurs personnes et leurs propriétés !
« Ils se taisaient encore comme si je leur avais dit de l’hébreu.
« Je m’écriai :
« – Le commissaire de police est le gardien des lois !… Ainsi, il y a une loi qui empêche de prendre des chapeaux dans une boutique !…
« Ils m’interrompirent tous en criant :
« – Nennil !
« – Comment, nennil ! Vous n’avez pas de loi ?
« – Nennil !
« – Ni de gardien des lois !
« – Nennil !
« – Enfin, fis-je, furieux de cette mauvaise plaisanterie, il y a un État !
« – Nennil !
« – Vous, vous êtes l’État ?
« – Nennil !
« – Vous avez des chefs qui sont l’État ?
« – Nennil !
« Je me pris la tête dans mes deux mains. Et je résolus de revenir à l’exemple palpable :
« – Mon ami n’a pas le droit de prendre ces chapeaux dans la boutique de ce chapelier.
« – Oïl !
« – Comment ! Il a le droit de prendre ces chapeaux ?
« – Oïl !
« – Ces chapeaux ne lui appartiennent pas !…
« – Oïl !
« – Alors, il peut prendre tous ces chapeaux ?
« – Oïl !
« J’étais cramoisi. Dame de Montfort se pencha vers moi et me confia que tous ces gens me demandaient ce que mon ami comptait faire de tous ses chapeaux ! Je lui dis qu’il comptait les vendre. Elle me répondit que, dans les livres sacrés, c’est-à-dire dans les vieilles légendes de son pays, on avait conservé la trace de ce que pouvait être autrefois l’achat et la vente, mais que, seules, les personnes très savantes comme elle pouvaient en avoir une idée. Chez les Talpa, me fit-elle, on ne vend pas, parce qu’on n’achète pas. Chacun prend ce qu’il a besoin de prendre.Et comme il n’a pas besoin de prendre dix chapeaux pour les mettre à la fois sur sa tête, mon ami passait pour un fol, pour un pauvre malheureux triste fol.
« – Cette plaisanterie a trop duré, fis-je, croyez-en un commissaire de police qui a pu se rendre compte souvent, par lui-même, de la nécessité des lois.
Dame de Montfort me demanda à quoi servent les lois. Je lui répondis :
« – À trois choses : il y a les lois qui protègent l’État ; il y a les lois qui protègent la propriété ; il y a les lois qui protègent l’individu !
« Dame de Monfort me répondit qu’il n’y avait pas besoin de lois chez eux pour protéger l’État, puisqu’il n’y avait pas d’État, ni pour protéger la propriété, puisqu’il n’y avait pas de propriété ! Je l’attendais aux individus.
« – Oui, mais vous avez des individus ?
« – Oïl ! répondirent-ils tous.
« Mais, dame de Montfort me fit entendre, dès que je lui eus parlé des conflits entre les individus, que ces conflits, d’après ce que je lui avais dit, naissant de la propriété, du moment qu’il n’y avait plus de propriété, les conflits n’existaient plus. Pourquoi avoir des lois qui auraient protégé des individus qui n’ont pas de conflits, puisqu’il n’y a pas de propriété ?
« J’étais tellement abruti que je répondis :
« – Oïl !
« Quant à Théophraste, il était là, planté devant moi avec ses chapeaux. Lui, il avait compris. Il déposa les chapeaux où il les avait pris et dit :
« – Pour sûr, ce n’est pas la peine de voler puisque je peux repasser demain.
« Je me sauvai dans la chambre de dame de Montfort, car je sentais ma cervelle fuir de toutes parts.Ma petite amie m’y rejoignit et me pria de ne point me frapper, comme nous disons chez nous. Je crus cependant devoir lui faire observer qu’un pareil système d’existence de peuple ne pouvait servir que les fainéants ; mais elle me répondit qu’il n’y avait rien de plus fatiguant au monde que de ne rien faire ; ni de plus intéressant que de travailler pour se distraire, et que tout le monde, dans le pays, se distrayait à faire des chapeaux, des bottines, des haut-de-chausses, des cors de chasse, des maisons, des ponts, des boîtes de conserves, de la littérature. Oui, oui, de beaux livres d’histoires pour les étrennes et des poèmes immortels qu’ils lisaient passionnément avec leurs vingt doigts. Certainement, me fit-elle comprendre, avec ce système, il n’y a pas de surproduction, mais nul ne s’en plaignait. Je n’osai lui avouer qu’avec notre système à nous et notre manie de louer l’activité à propos de tout et à propos de rien, la surproduction était un fléau.
« Je lui demandai encore, pour en avoir le cœur net, pourquoi, avec son système, tout le monde n’était pas faiseur de livres, ce qui – je me l’imaginais – était plus agréable que d’être faiseur de bottes. Elle me répondit en me demandant si, chez nous, il y avait une loi qui me forçait à être commissaire de police. Je répliquai que non. Alors, elle me demanda le pourquoi de l’état où j’étais de commissaire de police. Je ne sus que dire. Aussitôt, elle me traita d’enfant et me prit le crâne entre ses vingt doigts. Me l’ayant palpé, elle me fit comprendre que, d’après ce que je lui avais raconté du métier de commissaire, j’avais été dans la nécessité de songer, dès mon plus jeune âge, à être commissaire, à cause de la conformation de mon cerveau. J’ai, paraît-il, une proéminence bombée à trois centimètres de l’arcade sourcilière ; cette proéminence, qu’elle reconnut immédiatement, bien qu’elle ne fût pas accoutumée au point de repère des sourcils, est celle de la ruse et de la finesse.Elle me dit aussi que je devais avoir le sens des arts, à cause d’une circonvolution roulée en spirale, placée sous la région temporale. Enfin, elle me confia encore avec un gentil sourire de son groin rose, que j’avais l’instinct de la propagation de l’espèce, à cause du développement excessif de mon cervelet. (Elle était d’accord, je dois l’avouer, avec Lavater et Gall.)
« Je saisis, d’après son discours, que nous devions nous étonner autant dans notre société, qu’il se trouvât tous les bouchers et tous les tailleurs et tous les artistes qu’il fallait et tous les bottiers, si nous devions nous étonner de cela dans la société sans lois des Talpas, puisque nos lois n’étaient pour rien dans la distribution des états, professions et métiers. Pourquoi ne m’étonnerais-je point, conclut-elle, qu’il y a tous les mâles et toutes les femelles qu’il faut ? La nature fait des bottiers, des littérateurs, des charcutiers de rats, comme elle fait des mâles et des femelles, le tout dans une quantité harmonieuse.
« Ma cervelle continuait à fuir de toutes parts. Je crus avoir un argument décisif et je m’écriai :
« – Pas de loi pour l’État, puisqu’il n’y a pas d’État, pas de loi pour la propriété, puisqu’il n’y a pas de propriété, pas de loi pour les conflits entre individus, résultant de la propriété ; mais pour les conflits résultant des passions !Si vous avez supprimé l’État et la propriété, vous n’avez pas supprimé les passions !
« Elle me demanda, si nous, nous avions des lois qui les suppriment. Je lui répondis :
« – Oïl !
« Il fallut que j’expliquasse ce que c’était que nos lois concernant les passions. Par exemple, un mari est trompé par sa femme qu’il adore. Il la tue et il passe, de par les lois, devant un tribunal de douze citoyens.
« Elle eut la curiosité de me demander encore ce que les douze citoyens, en l’occurrence, faisaient du mari. Je lui répondis qu’ils l’acquittaient.
« – Voilà donc, me fit-elle entendre, des lois inutiles quant aux passions.
« – Oïl !
« J’étais enterré !Tout à coup, j’entendis sous la fenêtre un prodigieux éclat de rire. C’était la nation talpa qui riait de l’idée qu’avaient eue les nations du dessusd’inventer les voleurs et les commissaires de police. Ils riaient, les groins roses, les vingt mille groins roses (excepté ceux qui étaient partis pour la chasse) ; ils riaient à en faire éclater la Terre !
q