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Chapitre 4

Lorsque tous les deux, vers cinq heures et demie
Descendent dans la rue, une grande accalmie
Se fait. Le défilé des sujets et des chars
Est terminé ; partout des masques vont épars,

Encore très nombreux et turbulents dans toute

La rue. Ils vont à gauche en sortant de la voûte ;

Roberte, au bout de cinq, six pas, lève les yeux

Vers le balcon, voulant refaire des adieux

A Fanny qu’elle vient de quitter là ; mais elle

Est rentrée, et l’on voit, juste de dos, Adèle

Qui rentre aussi, suivant probablement Fanny.

Le jet des confettis est tout à fait fini ;

La foule est maintenant librement dispersée,

Sans rien pour la gêner, sur toute la chaussée ;

Les masques sont ôtés déjà pour la plupart.

Roberte, se mettant à côté de Gaspard,

Lui demande en poussant un soupir s’il ne trouve

Pas que déjà, d’avance, en pensant, on éprouve

Du plaisir à l’idée enfin qu’on va pouvoir

Oter ces vêtements pleins de plâtre, et se voir

Un peu tout simplement, tous les deux, sans costume.

N’ayant plus l’air de fous, et comme de coutume,

En gens sensés ; Gaspard, en riant, dit : « Oh ! si,

Ça, par exemple ! » Puis il lui demande si

Elle ne se sent pas quelque peu fatiguée

De son après-midi, d’avoir été si gaie

Et puis d’être restée aussi longtemps debout

Au balcon ; elle dit : « Non, non, oh ! pas du tout ;

C’est aux bras que j’aurais plutôt de la fatigue,

De tant m’être accoudée. »

A gauche l’on intrigue

Un gros pierrot en vert. C’est une femme qui

A conservé son masque, et prétend qu’avec lui

Un jour elle est allée en bateau sur le Rhône ;

Qu’il avait même un grand et gros pardessus jaune

Qu’elle croit voir encore. A chaque nouveau nom

Qu’il lui dit, se creusant la tête, elle fait « non »,

Et les inventions qu’il trouve la font rire ;

Elle se met alors à vouloir lui décrire

La couleur de ses yeux, sa bouche, ses cheveux,

Mais l’autre dit : « Non, non, ne dites rien, je veux

Chercher ; vous comprenez, il faut que je devine ;

Je sais déjà que vous avez la taille fine

Et derrière ce masque atroce un son de voix

Ravissant ; m’avez-vous déjà vu plusieurs fois ? »

Elle dit : « Ah ! bien, oui, plusieurs fois, et bien d’autres

Avec, je vous connais, allez, vous et les vôtres. »

Il répond : « Ça, c’est drôle à la fin ; attendez,

C’est vous mademoiselle… attendez, est-ce chez

Mes cousins Darincy-Peck que je vous ai vue

Pour la dernière fois quand nous vous avons eue

Entre nous deux pendant dîner, mon frère et moi ? »

Elle reprend : J’aurais bien désiré, ma foi,

Dîner de la façon de cette demoiselle, »

Mais déclare qu’hélas ! non, ce n’était pas elle,

Et qu’elle est mariée et madame, d’ailleurs.

Il redemande : « Ainsi, vous m’avez vu plusieurs

Fois ? » Elle dit : « La la, pour ça, je vous le jure,

Vous allez tout à l’heure en faire une figure ! »

Soudain il rit et dit : « Ah ! cette fois, j’y suis !

C’est trop fort, justement je n’y pensais pas. » Puis

Dit un nom et la femme entendant cela pouffe ;

Il dit qu’il ne faut pas surtout qu’elle s’étouffe

Et qu’elle fera mieux de se nommer enfin,

Car il donne sa langue au chat s’il en a faim.

Elle dit : « Ah ! vous qui vouliez tant qu’on vous laisse

Chercher, vous renoncez tout de même. » Elle baisse

Son capuchon orange et blanc ; puis prenant soin

De ses cheveux, pourtant qui n’en ont pas besoin,

Déjà complètement ébouriffés, elle ôte

Avec précaution, en faisant une haute

Courbe, le caoutchouc assez mou qui revient

Par-devant, sur le nez du masque qu’elle tient

Encore quelque temps appliqué sur sa face

En lui disant : « Alors il faut que je me fasse

Voir ? Vous ne changez pas d’avis ? Eh bien, tenez ! »

Elle ôte, en le tenant dans ses doigts par le nez,

Son masque. Le pierrot dit : « Non, ça c’est trop raide,

Par exemple, » en riant. « Non, vous étiez si laide,

Avec ça, vous savez, ah ! ce n’était que vous ? »

En marchant il s’amuse à lever les genoux

Très haut, en se tapant dessus l’un après l’autre

Avec les bras tout mous. Elle dit : « C’est la vôtre

De figure qui m’a bien fait rire à l’instant. »

Roberte les dépasse assez près ; elle entend

Leurs exclamations durer encore, comme

S’ils étaient tous les deux de vieux amis.

Un homme

Habillé tout en femme, en bleu voyant, très gros,

Vient par ici, le bras droit derrière le dos,

Marchant mal dans sa jupe ; il tient à la main une

Perruque à cheveux longs avec des boucles, brune,

Ayant un grand chapeau de femme qui ne peut

S’en ôter, excentrique, orné d’un large nœud.

Ses cheveux bruns coupés très courts partout, en brosse

Lui donnent tout à fait l’air d’une femme atroce.

Roberte dit de près à Gaspard : « On dirait

Une femme guérie à laquelle on aurait

Coupé les cheveux ras pendant sa maladie ;

Est-il horrible avec cette tête arrondie ! »

Elle ne l’a pas dit assez bas ; il a dû

Comprendre ; comme s’il avait tout entendu

Quand elle finissait sa phrase, il la regarde

Fixement en passant. Gaspard lui dit : « Prends garde,

Et rit.

Les dépassant, deux enfants courent l’un

Après l’autre ; celui qui s’enfuit est très brun

Avec un domino dont le capuchon bouge

Dans son dos en courant ; il est déjà tout rouge ;

L’autre, en pierrot, le suit, le masque dans la main,

Et crie, en paraissant rager un peu : Germain,

Rends-moi ça, tu m’entends, Germain, » l’autre s’échappe

Par des détours, pourtant le pierrot le rattrape

Un peu de plus en plus ; le brun, voyant qu’il perd

Son avance en tournant la tête, crie : « Albert !

Écoute, arrêtons-nous, sérieusement, pouce,

J’ai quelque chose à dire, écoute, » puis il pousse

Des cris perçants, voyant que l’autre est à deux pas

Derrière ; le pierrot allonge enfin le bras

Et saisit dans sa main son col ; le brun s’arrête

Tout essoufflé, riant et renversant la tête ;

Le pierrot met son masque aplati sous son bras ;

Le brun lui dit très fort : « Tu sais, tu ne l’auras

Pas, tu peux te fouiller, tu peux te fouiller, j’ose

Te le dire, » sa main serre fort quelque chose ;

Il agite son bras, voulant le dégager,

Car le pierrot le tient et dit : « Pas de danger,

Va, malgré tous tes grands gestes, que je te lâche. »

Puis, remontant le bras jusqu’à la main, il tâche

De lui rouvrir, tous, l’un après l’autre, les doigts ;

Il y met les deux mains ; l’autre rit ; plusieurs fois

Il soulève l’index, haut ; mais le brun profite

De ce qu’il en travaille un autre, pour bien vite

Le refermer ; enfin le pierrot introduit

Son doigt, en le tournant, dans sa main, puis s’enfuit

En emportant ce qu’il voulait. L’autre lui crie :

« Il faut recommencer tout ça sans que je rie,

Tu comprends, je perdais toute ma force, moi,

Viens donc. »

††

Gaspard demande à Roberte : « Pourquoi

N’ôtes-tu pas ton voile ? » Elle dit : « Oui, j’y pense,

Je ne sais vraiment pas pourquoi je me dispense

D’y voir clair. » Il répond : Je vais t’aider, veux-tu ? »

Ils s’arrêtent tous deux. Puis, ayant rabattu

Le capuchon, il prend le masque, puis dénoue

La voilette, disant : « C’est que, tu sais, j’avoue

Que je l’avais serrée, en la mettant, très fort,

Pour que ça tienne mieux ; mais j’ai peut-être eu tort,

Car je n’arrive plus moi-même à la défaire ;

Ah si, voilà. » Roberte, en s’en étant, préfère

Qu’il la garde, disant : « Ah ! ça me semble un peu

Drôle, moi, tout à coup, de ne plus y voir bleu ;

Je dois être, dis-moi, joliment bien coiffée ? »

Il lui dit qu’elle n’est pas trop ébouriffée,

Juste un peu seulement, mais que ça ne fait rien.

Avec ces cheveux-là que ça lui va très bien.

Elle remet quand même autour de sa figure

Son capuchon. Il dit : « Non, c’est vrai, je te jure,

Vois-tu, tu n’aurais pas dû le remettre. » Puis,

Y pensant à son tour, il dit : « Vraiment, je suis

Bien bon, moi, de garder toujours mon masque. » Il ôte

Son chapeau dont la pointe est creuse, un peu moins haute,

Comme si l’on avait tronqué de son sommet ;

Puis, la pointe tournée en arrière, il le met

Sous son bras ; il saisit un peu l’étoffe rouge

Du bonnet phrygien à la pointe qui bouge,

Avec le caoutchouc qu’il lâche d’un coup sec

En enlevant le masque ; il met les deux avec,

L’un dans l’autre.

Quelqu’un là-bas se débarrasse

De tous ses confettis en laissant une trace

Blanche dans l’air. Gaspard pense : « Nous pourrions bien

Faire avec nos deux sacs ce qu’il fait pour le sien

Celui-là, car ce n’est vraiment guère la peine

Que la chambre, après ça, soit complètement pleine

De confettis. » Il met son sac presque à l’envers,

Roberte aussi ; coulant par les bords entr’ouverts,

Tout ce qui leur restait s’en va ; la grosse pelle

De Gaspard tombe avec toute une ribambelle

De confettis rangés dans son cintre. Gaspard

La ramasse avec sa main libre, puis repart

Dès qu’elle est de nouveau dans son sac, disparue.

Roberte, apercevant à sa gauche la rue

De la Terrasse, dit qu’il faut prendre par là

Tour rentrer à l’hôtel ; Gaspard lui dit qu’elle a

Raison, et tous les deux tournent alors à gauche.

Un gamin en pierrot, déguenillé, chevauche

Un autre en pèlerine à capuchon, très gros,

Qui trotte en le portant comme rien sur son dos.

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