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Chapitre 3

A Nice, cette après-midi, dans l’avenue
De la Gare, une foule énorme et biscornue
Fête le dernier jour qu’on ait de carnaval :
C’est le mardi-gras même. Un soleil estival

Égaye tout l’aspect remuant de la foule

En costumes voyants ; sur les trottoirs on foule

A chaque pas qu’on fait, un peu des confettis

Qu’on lance constamment, et qui tout aplatis

Sous les semelles font une poudre de plâtre,

Qui couvre les souliers d’une couche blanchâtre.

Sur la chaussée, aussi très grouillante, des chars

Se succédant parfois à de trop courts écarts,

Laissent se mélanger ensemble leurs musiques.

Sur les masques en fils de fer fins, des physiques

Cachant complètement le visage, sont peints ;

Tous sont pareils d’un teint rose cru, tous empreints

De la même laideur ridicule, impassible,

Avec de froids regards, d’un sérieux risible

††

Là, Gaspard et Roberte, au sein du mouvement,

Se guettant pour ne pas se perdre, lentement,

Sur le trottoir de gauche en allant vers la place

Masséna, vont parmi l’immense populace

Que, toute costumée, on ne distingue pas

Du reste, si ce n’est en observant en bas

Les pieds, dont la chaussure est plus ou moins grossière.

Gaspard a dans la main, couverte de poussière

Blanche, une large pelle arrondie en fer-blanc.

Gonflé de confettis, son sac lui pèse au flanc,

Pendant en bandoulière après son épaule. Elle

A, pour projeter ses confettis, une pelle

Plus légère, avec un flexible manche en bois ;

Quand elle veut lancer, retenant de deux doigts

Le haut de l’armature en fer-blanc, elle tâche

De viser aussi bien que possible, puis lâche

Du bout de ses deux doigts tout crispés le sommet

De l’armature ; et son pouce qui comprimait

A l’autre main le manche en sens opposé, lance

Ainsi les confettis, sans grande violence

Du reste. Elle n’a qu’un domino blanc, uni

Avec un capuchon dont le bord est garni

Ainsi que le pourtour, ouvert sur la poitrine

Et rejoint sur le cou, bordant sa pèlerine,

De jaune. Une ceinture, en la même couleur

Jaune peu foncé, pince avec des plis l’ampleur

De l’étoffe grossière et dure sur la taille.

Son sac, depuis qu’elle est en plein dans la bataille,

Ne s’est à peu près pas encore dégrossi.

Gaspard a le pierrot banal, tout blanc aussi,

Blouse et gros pantalon, de la forme commune

Pour tout le carnaval à peu près, avec une

Collerette très large, en un tulle ayant l’air

Raide et dur à la fois, du même jaune clair,

Assorti tout à fait à celui de Roberte,

De ton ; il a la tête entièrement couverte,

Les oreilles aussi, d’un bonnet phrygien

En lainage tout rouge, et qui ne laisse rien

Passer, que la figure ; un feutre blanc, de forme

Pointue, orné de trois boutons de taille énorme,

En carton, recouverts de jaune aussi, cousus

Devant, en ligne droite, est posé par-dessus

Le bonnet phrygien. Il a, de même qu’elle,

Un masque métallique en grille, par laquelle,

A l’inverse de tous les autres, sans avoir

De peinture qui rende opaque, l’on peut voir

Leurs figures pour les reconnaître au passage ;

Les deux masques n’ont pas même de faux visage

Moulé, tout simplement bombés. Elle, pour mieux

Se garantir du plâtre, en dessous, sur les yeux,

A mis un voile bleu, fin, encore plus trouble,

Car elle l’a plié, par précaution, double,

Et qui lui va du front jusqu’au milieu du nez.

††

Depuis une quinzaine ils se sont démenés

Avec ce carnaval, voulant aller à toutes

Les fêtes. Chaque soir, c’étaient soit des redoutes,

Soit des bals composés rien que de deux couleurs.

Ils ont aussi pris part aux batailles de fleurs,

Par un beau temps. Ayant cru bien faire, pour l’une

D’abord, ils avaient pris des places de tribune ;

Mais ils étaient restés trop debout, tout au fond,

Pour lancer leurs bouquets jusqu’aux voitures, dont

Les séparait devant, en pente, trop de monde.

Aussi se souvenant de ça, pour la seconde,

Avec un grand panier de fleurs, ils avaient pris

Une Victoria, dont le grand cheval gris

Très clair partout, avait la croupe toute blanche.

Pour la première fois avant-hier dimanche

On avait craint, pour la fête des confettis,

Un mauvais temps. Pourtant ils s’étaient repentis

De n’y pas être allés ; pas une seule goutte

N’avait plu malgré les gros nuages, de toute

L’après-midi. Du reste en voyant aujourd’hui

Que tout noircissement du ciel s’était enfui

Pendant la nuit, avec un grand vent de tempête,

Ils ont voulu remplir ce dernier jour de fête,

Et s’en aller à pied, tous les deux, prendre part

Complètement à la bataille.

††

La plupart

Des hommes sont dans des pierrots de même forme

Que celui de Gaspard, mais avec une énorme

Variété dans les couleurs ; beaucoup aussi

Ont de longs dominos à capuchon, ainsi

Que ceux des femmes.

Là, tout à coup un gros homme

Recouvert jusqu’aux pieds d’un domino vert-pomme,

Ayant tout de travers entre son capuchon

Un masque peint, avec, comme faite au bouchon

Et retroussée en crocs épais, une moustache

Ridicule, et des yeux bleus tout ternes, s’attache

En lui parlant de près, derrière, à gauche, aux pas

De Roberte impassible, et qui n’écoute pas

Les bêtises et les farces qu’il lui débite,

Sous l’air très sérieux du masque, en parlant vite

Avec un ton aigu qui déguise sa voix ;

Il s’obstine à rester, sans répondre aux renvois

De Gaspard lui lançant sa pelle toute pleine

Juste dans la figure ; il se détourne à peine,

Continuant toujours du même ton pointu

Un tas d’insanités, disant maintenant : « tu »

A Roberte qui rit en éloignant la tête ;

Puis faisant un salut brusque, il s’éloigne en quête

De quelque autre personne à relancer.

Là-bas,

Marchant joyeusement en se donnant le bras

Avec des masques peints toujours pareils, un groupe

De pierrots arrivant chante. Le premier coupe

La foule de ses bras durs d’homme corpulent ;

Il écarte les gens vite, en les bousculant,

Sans que jamais d’ailleurs personne ne se fâche

A cette gaîté. Mais soudain le dernier lâche

La bande, restant là ; son compagnon surpris

Le suit de son regard pour voir ce qui l’a pris

De rester de la sorte en arrière sans cause.

L’autre se baisse, il prend d’une main quelque chose

Par terre ; en revenant, comme pour rire, il court

Les genoux raides, pas pliés, d’un pas très lourd

Et gauche ; en rejoignant le groupe, il se ressoude

Avec l’avant-dernier qui lui tendait son coude

En marchant ; il lui fait regarder ce qu’il tient

A la main.

Mais, sur la chaussée, à présent, vient

Lentement un grand char. Un mannequin grotesque

De figure avec un nez rouge, gigantesque

De taille, représente, assis, un rémouleur.

Un habit à grand col en linge, de couleur

Brune, culotte courte et bas clairs, le déguise

En ancien artisan. Attentif il aiguise

Des énormes ciseaux en carton, avec soin,

Imitant mal l’éclat du fer, même de loin,

Malgré leurs reflets peints ; son corps plié se penche

Vers l’énorme établi, sous lequel une planche

S’abaisse et se relève actionnant son pied

Sur elle ; l’escabeau sur lequel il s’assied

Est lui-même élevé déjà de plusieurs mètres,

Atteignant à peu près jusqu’au bas des fenêtres

Pleines, pour la plupart, de monde, d’entresol.

Devant, un des deux coins immenses de son col

Est cassé. Mais voilà qu’il s’arrête de faire

Aller son pied de bas en haut ; la grande paire

De ciseaux vient d’avoir ainsi que tout son bras

Une secousse ; c’est, tout près, un embarras

Mouvant de cavalcade ; un groupe d’hommes peste

Devant le char ; assez longtemps ainsi l’on reste

Immobile ; ça met par derrière en retard

Des mascarades qui se tassent. L’on repart

Enfin, en remettant en ordre l’anicroche ;

Le pied du rémouleur recommence ; il s’approche

Et l’on voit maintenant beaucoup plus en détail

Sa figure et sa main en carton, au travail ;

Il reste un centimètre à peu près comme espace

De la meule à la lame énorme qu’il repasse

Mal, au lieu d’appuyer le tranchant des ciseaux

Fort, de son gros bras creux qu’on devine sans os.

Imitant de la pierre, et poreuse, la meule

Donne l’impression de tourner toute seule

Lentement, et de faire, elle-même, plutôt

Aller le gros mollet léger de bas en haut,

A l’aide de la planche où le soulier s’appuie.

Autour du char, sans cesse, on entend une pluie

Blanche, rapide et forte aussi, de confettis

Tomber ; ce sont tous les figurants, assortis

Au grand costume brun du rémouleur lui-même

Qui la jettent partout ; ils ont tous un emblème,

Soit des ciseaux de forme étrange, grands ouverts,

Soit deux couteaux à bout arrondi, de couverts,

Croisés, qui sont brodés en argent sur l’étoffe

De la poitrine ; un d’eux répond à l’apostrophe

D’un gros pierrot masqué, qui tout en bas le suit

Sur la chaussée, et dans la foule, et tout le bruit

Lui parle d’une voix qu’il déguise et l’intrigue ;

L’autre, d’en haut tout en répondant, est prodigue

En jets de confettis, que le pierrot d’en bas

Essaye de lui rendre aussi, mais ne peut pas

Envoyer juste, avec ses mains trop éloignées,

En puisant dans son sac, sans la pelle, à poignées.

††

Sur le trottoir, on vient d’avoir un peu d’effroi,

A cause d’un moment subit de désarroi

Mis dans la marche en droit chemin, d’une analcade ;

Le premier âne tout essoufflé, que saccade

Son cavalier, tapant aussi du talon, dur,

S’entête absolument à se diriger sur

Le trottoir ; un pierrot le prenant par la rêne,

Le caresse d’abord sur le front puis l’entraîne

Fort ; un autre lui bat la croupe avec la main,

Et l’analcade alors se remet en chemin.

Ce sont des hommes mis en toilettes de femmes

Bizarres ; de côté sur leurs selles de dames

Ils sont tout maladroits, semblant se tenir mal

Sur l’unique étrier qui leur est anormal.

Tous ont la même robe en une étoffe verte,

Brillante, laissant voir leurs cous, assez ouverte ;

Leurs gants verts sont très courts, sans couvrir leurs bras nus ;

Des chapeaux longs, étroits, à rubans biscornus,

Semblent les déguiser en des charges d’anglaises

Sous le papier de leurs ombrelles japonaises.

Et comme à des enfants on voit des caoutchoucs

Noirs, plus ou moins serrés, qui, passés sous leurs cous

Mal rasés, tiennent bien enfoncés sur leurs crânes

Aux cheveux coupés courts, leurs grands chapeaux. Les ânes

Ont à la tête, verts et jaunes, des pompons

Dont certains manquent.

Là, criant : « Bonbons, bonbons,

Bonbons ! » avec un fort accent de la Provence,

Un marchand dont la table, étroite et longue, avance

Sur le bord du trottoir, verse des confettis

Dans des sacs en papier ; les sacs les plus petits

Sur la table, font la première des rangées,

Puis d’autres par derrière, alignent, étagées,

Leurs sacs de plus en plus gros et grands ; les derniers

Sont à peu près le double en tous sens des premiers.

Sur la chaussée, allant vite, un retardataire

De l’analcade des Anglaises, solitaire,

Trotte parmi des chars à bancs et des landaus ;

L’homme, voulant aller au galop, pique au dos

L’âne du bout assez pointu de son ombrelle,

Pour rejoindre plus vite, au loin, la ribambelle

Des grands chapeaux étroits.

Émergeant à demi

De la foule, montrant son goulot court parmi

Les voitures, venant par ici, se promène

En balançant avec une démarche humaine,

Un immense flacon bleu de pharmacien ;

Le carton dont il est fait imite assez bien

Les reflets miroitants et les ombres du verre

Bleu foncé, presque opaque aussi, qu’il cherche à faire ;

Mais il ternit de plus en plus. Sur le bouchon

Étroit, formant le haut d’un cœur, un capuchon

De peau se serre avec une ficelle rouge,

Après laquelle pend un cachet rond qui bouge,

En dessous du rebord saillant du gros goulot.

Une étiquette qui se lit de bas en haut

Fait en spirale un tour complet, et le bout, même,

Croise un peu l’autre en en commençant un deuxième

Allant vers le bouchon ; sur le papier, de loin

On ne distingue pas les lettres ; dans le coin

Seulement, on y voit un peu d’une écriture

Rouge, donnant l’aspect de quelque signature

Avec un grand paraphe étrange et compliqué

Et que l’on reconnaît exactement calqué,

Dans sa mémoire, avec chaque boucle analogue,

Sur les flacons aussi tout pareils, de la drogue

Célèbre, qui depuis assez longtemps se vend

Partout.

L’homme s’approche et n’a plus rien devant

Lui, comme encombrement quelconque, qui le masque ;

Et malgré les cahots de sa marche fantasque,

Les mots sur le flacon déjà se font assez

Distincts pour n’en plus être, à présent, effacés.

Sur une autre étiquette à la forme arrondie

De la bouteille même, on lit la parodie

Des cas juste opposés dans lesquels l’élixir

Doit également bien et toujours réussir.

Il se rapproche encore, et l’œil alors découvre

Une entaille très sombre, en rectangle, qui s’ouvre

Juste sur l’étiquette, au milieu ; c’est le trou

Qu’on ne soupçonne pas, d’abord, de loin, par où

L’homme enfermé, dont seul, en dessous, par l’espace

De la bouteille au sol, le bas des jambes passe,

Peut, pour se diriger parmi la foule, voir.

Justement à l’instant il vient de recevoir

Des confettis en plein dans la face ; il s’arrête

Sur le coup, tout saisi, pendant qu’on voit sa tête

Vite se reculer entre l’obscurité

Intérieure, et là quelque temps agité,

Il se frotte les yeux comme quand on s’éveille,

Avec ses poings serrés, pendant que la bouteille

Semble se reposer dans tout le mouvement

Qui va la dépasser ; l’homme au bout d’un moment

Repart, en remettant les yeux à l’ouverture,

Et de nouveau l’on voit avec désinvolture

Se balancer, de droite à gauche, le flacon.

††

Gaspard, sans y penser, passant sous un balcon

Long et rempli de gens tout costumés, essuie,

Crépitant sourdement sur son feutre, une pluie

De confettis ; plusieurs les lui lancent très fort,

Recommençant ensuite en le visant ; d’abord

D’un premier mouvement instinctif, sous l’averse

Qu’il ne s’attendait pas à sentir, il renverse

En arrière la nuque, en remontant les os

Des épaules qu’il hausse et ceux de tout son dos ;

Après, levant les yeux, il regarde le monde

Épars sur le balcon ; mais avant qu’il réponde

Aux confettis qu’il a tout à l’heure reçus,

Une nouvelle grêle, en lui tombant dessus,

Le force à rebaisser rapidement la tête ;

Puis sans en avoir l’air, en dessous, il apprête

Sa pelle qu’il remplit la plus lourde qu’il peut,

Dans le fond de son sac, sous l’averse qui pleut

Toujours ; et choisissant un court moment de trêve,

Sans que l’on ait rien vu, soudain il se relève,

Et visant avec force, au hasard, dans le tas

Il leur jette, en laissant dans l’air tout un plâtras,

Sa grosse pelletée ; et rejoignant bien vite

Roberte qui regarde en riant, il évite

Tout juste, en échappant à peine d’un instant,

Encore une autre pluie énorme, qu’il entend

Tomber sur le trottoir avec un bruit de grêle.

Au loin, venant vers eux, un gamin sale bêle

Au nez de tous les gens qu’il croise, en se frayant

Lestement un passage ; il est poudreux, n’ayant

Rien pour se garantir, qu’une tête de chèvre

En carton, qu’il maintient des mains, et dont la lèvre

Inférieure, ouverte et basse, laisse voir,

Découpant leurs petits triangles sur le noir

Intérieur, des dents toutes de même taille ;

Mal faite par lui-même, une assez large entaille

Aux bords irréguliers et tout gris, dans le cou

De la tête, lui laisse un espace par où

De ses yeux éveillés, remuants, il se guide

Adroitement. Le bord de la tête, rigide,

Sur ses épaules pèse et fait faire des plis

A l’étoffe ; on croirait voir un torticolis

Formant contraste avec tout le corps qui gambade

Et qui fait, pour marcher, comme une galopade,

En repartant toujours du même pied, sans rien

Changer ; ses vêtements, brun foncé, de vaurien

Ont, à plusieurs endroits, des traces mouchetées

Blanches, qu’on reconnaît faites de pelletées

De confettis. Il est maintenant sur le point

De se croiser avec Roberte ; il la rejoint

Tranquille, d’un pas calme à présent, sans paraître

Vouloir lui faire rien de drôle ; il attend d’être

A deux pas seulement d’elle, encore plus près

Que ça, même, voulant lui faire peur exprès,

Pour lui bêler, alors, très fort en plein visage,

De la voix féminine encore de son âge,

En lui criant, pour rire, après, qu’il la connaît ;

Roberte, à tout hasard, qui justement tenait

Tout debout, dans sa main, sa pelle toute prête,

Le vise pendant qu’il s’en va ; c’est sur la tête

Que les confettis vont tomber les plus nombreux,

Faisant sur le carton un bruit sonore et creux ;

Roberte se prépare à replonger sa pelle ;

Mais le gamin, là-bas, se moque encore d’elle,

En tâtant doucement, comme s’il avait mal,

Les endroits touchés dont sa tête d’animal

Est plus ou moins blanchie ; et d’une voix pleurarde

Il bêle de nouveau fort, pendant qu’il regarde

Roberte, retournant la tête en se sauvant

Et se cognant avec tout le monde.

En avant,

Sous la voûte que l’on enfile, des arcades

Qui finissent au loin, maintenant les façades

De toutes les maisons, rétrécissant partout

Le trottoir de leurs gros piliers carrés, au bout

Qu’ils ont encore à faire, alors, de l’avenue,

Le grouillement du monde, énorme, et la cohue

Des masques se parlant et se battant, ont l’air

Si compacts, sous le jour un peu moins fort et clair

Du plafond, que Gaspard propose de descendre

Du trottoir, maintenant trop encombré, pour prendre

Par le milieu de la chaussée où, justement,

On ne sait pas pourquoi, règne, pour le moment,

Des deux côtés, comme une espèce d’accalmie.

Au loin, se rapprochant, la physionomie

Très ridicule exprès, d’une tête en carton

Reposant sur les deux épaules d’un piéton,

Domine avec son grand chapeau les quelques masques

Qui marchent ; l’homme, avec des allures fantasques,

Trébuche tout le temps, comme étant pris d’alcool ;

C’est entre les deux coins très écartés du col,

A travers un grand trou carré, sous une pomme

D’Adam proéminente et saillante, que l’homme

A sa tête réelle et voit ; il est vêtu

D’un banal habit noir dont le gilet pointu

Ouvert très bas découvre un plastron de chemise

Tuyauté sur son bord ; et complétant la mise

Du gommeux, une fleur rouge sur le revers

De l’habit tire l’œil. Posé tout de travers,

En dégageant le front de la figure énorme,

Et défoncé partout, un chapeau haut de forme

Au poil dans l’autre sens inspire un aspect vieux ;

Tout frisés sous ses bords, des sortes de cheveux

Mal collés avec des espaces, roux carotte,

Recouvrent en très clair la tête que cahote,

De bas en haut, le pas constamment zigzagué

De l’homme qui fait voir un air joyeux et gai

Fixe, sur le visage immense où rien ne bouge ;

Le nez est tout enflé, presque du même rouge

Que les lèvres qui font, en riant, un écart

Sombre, orné d’une dent seulement. Le regard

Terne ne fixe rien, souriant, immobile

Dans le vague ; au milieu, du noir fait la pupille,

Entouré tout d’abord d’un premier cercle bleu

Puis de blanc, mais le tout sans vision ni feu ;

L’homme paraît avoir une poitrine étroite

Sous cette grosse tête ; il tient dans la main droite

Par le fond, en serrant ses doigts, un vrai cruchon

En grès jaune, à liqueur, au goulot sans bouchon,

Qu’il bouge sans paraître attacher d’importance

Au soi-disant liquide empli dedans ; une anse

En haut est juste assez grande pour que le doigt

Puisse encore y passer. De temps en temps il boit

En portant le goulot du cruchon à la bouche

Ouverte en souriant de la tête ; il n’y touche

Qu’en élevant son bras presque tendu très haut

Pour attraper la lèvre à tâtons ; le goulot

Très court et très étroit entre tout à fait juste

Dans l’écart que les deux lèvres font ; il déguste

Lentement à longs traits goulus le soi-disant

Contenu qu’il paraît avaler, en croisant

A chaque pas ses pieds et ses jambes qu’il cogne

Dans sa marche toujours maladroite d’ivrogne ;

En finissant de boire, il berce dans ses bras,

Le serrant tendrement avec des airs béats,

Le cruchon comme pour faire voir comme il l’aime.

Parfois en trébuchant il tourne sur lui-même

Pour que, probablement, le monde puisse voir

Appliqué sur son dos, cousu dans l’habit noir,

Un écriteau carré ; mais il tourne trop vite

Et marche encore un peu trop loin pour qu’on profite

Du moment pour saisir ce que l’on voit écrit

Sur la toile brillante, en un gros manuscrit.

Un pierrot en passant le vise avec sa pelle

Au chapeau qu’il attrape assez bien, puis l’appelle :

« Hé, dis donc, là-bas, vieux pochard, » l’apostrophant

Sous son masque en couleurs, sur un ton bon enfant

Qu’il croit approprié, prenant pour de la vraie

Bonne humeur la figure épanouie et gaie

De la tête au sourire incessant, et le pas

Qui n’est qu’étudié. L’homme ne répond pas

Aux farces du pierrot qui maintenant le raille

Sur son mauvais chapeau, puis sur sa haute taille

Avec qui ses bras courts ne sont pas en rapport,

A ce qu’il dit.

Gaspard a marché tout d’abord

Au milieu ; maintenant tous deux sont très à droite,

A côté du trottoir, longeant la file étroite

D’arcades.

††

Des Chinois vont n’importe comment

Sur leurs ânes parés ; tout seuls pour le moment

Ils peuplent la chaussée entièrement déserte

De sujets et de chars ; ils dépassent Roberte

Assez vite ; l’un d’eux tousse fort, étouffant.

Habillé d’un pierrot rouge et noir, un enfant

Court vers eux, maintenant parmi le tulle raide,

Noir, de sa collerette, une figure laide

Rose cru, faite par son masque en fil de fer,

Toujours avec ce teint voyant et ce même air

Bête ; son autre main sur son sac, il l’empêche

De lui battre au côté pendant qu’il se dépêche.

Il arrive devant eux. Roberte consent

A s’écarter un peu ; très vite, en bondissant,

Il s’approche en gardant toujours la tête basse

Dans le vent de la course ; en un instant il passe

Toujours pressé, sans rien regarder, entre eux deux ;

Roberte, en se tournant, sous le masque hideux

Derrière, voit un peu de sa joue enfantine.

Sous les arcades, là, le monde qui piétine

Fait tout un bruit de pas traînassants et de voix

Basses ou par moments plus fortes. Quelquefois

Gaspard, entre l’écart de deux piliers, attrape

Un lot de confettis égarés qui le tape

Comme une forte grêle au long de son chapeau,

Ou bien l’atteint encore, en lui cinglant la peau,

Aux mains ; et sans savoir, déjà par habitude,

Il regarde parmi toute la multitude

Celui qui l’a frappé, par derrière et devant,

Et sans l’avoir trouvé, lançant le plus souvent

Sur quelqu’un qu’il choisit au hasard, il riposte

Quand même.

Un homme, là, s’arrête et les accoste,

Regagnant avec eux la place Masséna

D’où justement il vient ; comme coiffure il n’a

Qu’un bonnet phrygien ; un caoutchouc trop flasque

Fait par derrière un nœud pour serrer mieux son masque

Peint, d’un rose partout aussi cru comme ton ;

Un endroit est pincé tout au bout du menton

Ainsi que par deux doigts. Après le bonnet rouge

Dont la pointe retombe à droite, tremble et bouge,

Pendant à plusieurs fils tirés et longs, au bout

De la pointe qu’il orne et dont il se découd,

Un léger grelot vide et cabossé, de cuivre.

L’homme exhorte Roberte à venir, à le suivre

Par là-bas, lui donnant quelque nouveau prénom

Affreux à chaque phrase ; elle lui répond : « Non,

Non, non, » faisant de droite à gauche aller sa tête ;

Mais lui sans se lasser continue et s’entête,

Lui disant qu’il ne faut pas faire d’embarras

Avec un vieux copain, en lui tendant son bras

Épais avec sa manche enflée en grosse toile

Très plissée. Il lui parle ensuite de son voile

Double, lui demandant : « Veux-tu le partager

Avec moi ? » protestant qu’il craint fort le danger

Des confettis, jurant après de le lui rendre ;

Puis il paraît alors ne pas du tout comprendre,

Puisqu’il compte ce soir le redonner, comment

Elle le lui refuse encore, et, la nommant

Tout à coup d’un nouveau prénom encore pire

Que les autres d’avant, et qui la force à rire,

Il se met, en prenant des larmes dans sa voix,

A dire que c’est mal d’oublier autrefois

Et leur ancien amour, sur un ton de reproche

Grotesque et désolé ; puis, tirant de sa poche

Un mouchoir à carreaux bleus, il essuie avec,

Le promenant de l’un à l’autre, le coin sec

Des yeux peints au regard sérieux et tout terne

De son masque qu’aucun air triste ne consterne ;

Après, continuant à gémir, il étend

Son mouchoir sur sa main droite, puis imitant

Le bruit fort et vibrant de quelqu’un qui se mouche

En soufflant durement au travers de sa bouche,

Il pince fort le masque au nez, dans son mouchoir.

Puis il dit en avoir ainsi jusqu’à ce soir

A pleurer de la sorte et recommence à geindre

De son ton larmoyant, ayant l’air de se plaindre

A Roberte qui rit, de quelque trahison

Ancienne en ajoutant qu’il va boire un poison,

Et qu’on peut être sûr qu’il ne sera pas lâche

Pour l’avaler ; enfin il s’écarte et les lâche,

Recommençant un bruit semblable en se mouchant,

Et prenant à témoin quelqu’un, qu’on est méchant

Pour lui, qu’il est bien triste et qu’on ne lui témoigne

Qu’indifférence à lui si gentil. Il s’éloigne

Dans l’autre sens, faisant tout ce bout de chemin

Pour la deuxième fois. Roberte, de la main,

Semblant heureuse enfin d’en être dépêtrée,

Lui fait adieu d’un signe ironique.

A l’entrée

De l’avenue, accroît sans cesse un embarras

Tumultueux, formant un étrange fatras

De masques, de couleurs et de chevaux. Un juge

A la calotte noire émerge du grabuge ;

Il se remue un peu sur place, montrant hors

De la cohue au moins la moitié de son corps ;

Sur sa figure au nez long on voit des lunettes ;

Il a les gestes secs, courts des marionnettes,

Semblant n’avoir pour corps maigre qu’un long bâton

Supportant simplement sa tête de carton,

En dessous de sa robe ample et noire qui flotte

Avec beaucoup de plis, tombant droits ; sa calotte

Est mise sur l’oreille ; au bout du nez il a

Une verrue énorme et rouge. Mais voilà

Qu’un grand char important plein de monde s’approche,

Arrivant augmenter encore l’anicroche ;

Il ralentit et puis s’arrête, prisonnier

Dans la foule. Un immense et large cuisinier

S’y tient debout, vêtu d’une casaque blanche ;

Son gigantesque bras tout raide, dont la manche

Retrousse jusqu’au coude en carton rose dur

Imitant bien la peau, tient immobile sur

Un fourneau, le couvercle ouvert d’une marmite.

Quelque chose enfermé dans le fourneau n’imite

Pas mal le flamboiement intérieur du feu

Absent ; l’on aperçoit, reluisant quelque peu,

Un reflet rouge cuivre à travers l’interstice

Laissé par une porte étroite, en fer factice,

Au côté du fourneau par endroits mal noirci.

Tout en haut des enfants, en cuisiniers aussi,

Dansaient, levant beaucoup la jambe, tout à l’heure,

En faisant une ronde, eux tous, intérieure

Dans la marmite. Mais arrêtant leurs ébats,

Maintenant tous penchés, ils regardent en bas

Sur le bord qui leur vient à peu près à la taille.

Un d’eux montre du doigt un point dans la bataille.

Grossissant l’embarras, sans cesse de nouveaux

Venus, en se tassant, s’arrêtent. Deux chevaux

Attelés au timon brillant d’une voiture

Particulière, font enfin une ouverture

Dans la foule, et sortant les premiers, vont au trot

Sur la chaussée alors partout libre. En pierrot

Lui-même et bien masqué, le cocher les rassemble,

Les fouettant tous les deux du même coup. Il semble

Qu’un des maîtres traînés soit venu se jucher

Sur le siège, par goût, pour faire le cocher ;

Car il paraît bien là, lui, pour son propre compte,

Dans son costume, avec son masque que surmonte

Un feutre blanc montrant trois boutons bleus, ainsi

Que les pierrots qui sont en voiture. D’ici

Un instant on pourrait presque être pris au piège

Du masque, en le croyant vrai. Derrière le siège,

De dos, on voit bouger en parlant le chapeau

D’un pierrot, sous lequel on ne voit pas de peau

A cause du bonnet phrygien rouge. Assises

A même la capote en arrière, indécises

A les voir, discutant des mains, deux femmes sont

Côte à côte, les pieds aux coussins. Elles ont

Sur leurs masques pareils des chapeaux gigantesques

A bords très compliqués et de formes grotesques ;

Autour de la calotte, en grande quantité,

Du tulle paraissant de grosse qualité

S’enroule par devant, formant un chou qui bouffe

Sans grâce, avec raideur ; le tout est d’un esbrouffe

Excentrique et voyant, exprès de mauvais goût.

Un petit pierrot blanc et bleu se tient debout,

Les coudes appuyés, penché sur la portière ;

La voiture au dedans est blanche tout entière,

Banquettes et dossiers ; l’on a, pour être sûr

Qu’il ne soit pas sali par les confettis, sur

Le drap capitonné mis une toile blanche.

††

Gaspard est occupé de secouer la manche

De son costume épais pour en faire sortir

Des confettis ; il croit, agacé, les sentir

Assez en bas déjà sans les ravoir ; il passe

Alors, tout replié, dans le très mince espace

Laissé sur son poignet serré, son second doigt,

Puis il retire ainsi, tassés au même endroit,

Des confettis qu’il jette à terre par saccades.

Tous deux sont arrivés à la fin des arcades.

Le char du cuisinier, après ce long retard

Du grand encombrement qui subsiste, repart

Maintenant seulement ; et Roberte s’arrête,

Voulant le regarder partir. La grosse tête

Joyeuse, sous le blanc de l’immense bonnet,

Lui rappelle d’ici quelqu’un qu’elle connaît ;

Un rire satisfait plisse la grande joue.

A présent la musique, en recommençant, joue

Une sorte de basse ou de rythme sans air,

Qui ne donne qu’un bruit faible dans le plein air.

En haut les marmitons, sous l’immense couvercle

Toujours levé sur eux, recommencent leur cercle

En se donnant le bras, changeant assez souvent

De côté dans leur ronde ; ils sautent en levant

Très haut, l’une après l’autre, en travers, chaque jambe.

L’étincellement d’or comme du feu, qui flambe

Au fond du fourneau, n’est qu’une boule en papier

Métallique, cuivré, qui cherche à copier,

Par ses reflets brisés et chiffonnés, la braise.

Le cuisinier a l’air d’attiser la fournaise

Sur laquelle là-haut l’ample marmite bout,

A l’aide d’une tige en vrai fer dont un bout

Dans sa main est en bois, et dont l’autre, tout rouge,

Comme par la chaleur du papier cuivré, bouge,

Appuyé sous la grille, à cause du cahot

Que le char donne au bras très raide. Mais là-haut,

Soudain, les marmitons viennent de disparaître

En plongeant d’un seul coup, afin de ne pas être

Atteints par le couvercle énorme et ténébreux

Qui depuis un moment s’abaisse un peu sur eux.

Ils se sont arrêtés, puis engloutis ensemble

En le voyant. La main du cuisinier, qui tremble

Aux cahots, tombe ainsi que de son propre poids

Et ferme tout à fait le couvercle ; les doigts

D’un des gamins, crispés aux bords de la marmite,

Ne se sont enlevés qu’à l’extrême limite

Pour rentrer dedans juste au moment d’être pris.

Le cuisinier les tient quelque temps assombris

Dans la nuit du couvercle ; il continue à rire,

Comme heureux en pensant qu’ils sont en train de frire.

La musique s’entend, toujours sourde. Bientôt

Le couvercle remonte et s’arrête aussi haut

Qu’avant ; les marmitons, vite, en une seconde

Se sont tous relevés, puis ils refont leur ronde

Déhanchée en riant et se donnant le bras ;

Ils changent de côté presque aussitôt.

En bas,

Sur le plancher du char, recouvert en parties

De minces paillassons, des femmes travesties

Ont un costume, blanc aussi, de pâtissier.

Une d’elles touchant à la boucle d’acier

Qui brille à son genou, remet dedans, bien plate,

En la tirant du bout avec ses doigts, la patte

De sa culotte courte en velours jaune clair,

Dans laquelle des bas entrent, couleur de chair ;

Elle a de fins souliers mordorés ; tout le reste

Du costume est pareil aux marmitons ; la veste

Blanche est très ajustée ; en haut, sous son bonnet

Plus grand et fantaisie aussi, l’on reconnaît

Par la grosseur de tête et, de plus, à la nuque,

Par un léger écart, que c’est une perruque

A cheveux courts et non ses vrais cheveux qu’elle a.

En bas, sur la chaussée assez libre, voilà

Qu’au son de la musique entraînante des couples

Se mettent à tourner avec lourdeur, peu souples,

Ayant l’étoffe en plus de leurs déguisements

Sous lesquels on leur sent autant de vêtements

Quand même, à leur grosseur lente, que d’habitude.

Au milieu, dominant toujours la multitude,

L’immense juge, maigre, et que l’on ne voit plus

Que de dos, fait sans cesse alentour des saluts

Très raides, d’une pièce, en croisant tous les masques.

Et pendant qu’il remue ainsi, ses grands bras flasques

Battent dans tous les sens, se cognant à son corps ;

Des bouts de doigts tout plats, en carton, passent hors

Des manches. Chaque fois qu’en marchant il s’incline,

On voit pointer un peu derrière, à son échine,

Une bosse arrondie et juste à la hauteur

Où doit être la tête exacte du porteur.

Les jambes sont beaucoup trop courtes pour la taille.

††

Gaspard attend toujours que Roberte s’en aille

En regardant aussi ; quand le grand char est loin,

Elle finit enfin par s’écarter du coin

Du trottoir, et cherchant des yeux Gaspard, se tourne.

Par ici tout un flot pour le moment s’enfourne,

Allant dans l’avenue, encore tout tassé

Par l’arrêt un moment causé dans le tracé

Du parcours. Là, Gaspard, qui regardait comme elle,

S’amuse, sans penser, du bout de sa semelle

A déblayer un rail du tramway tout rempli

De confettis intacts ; il sort de son oubli

Quand Roberte, en passant auprès de lui, le touche

De la main.

Un nouveau facétieux s’abouche

Avec elle. A présent, la place Masséna

S’étend toute grouillante au-devant d’eux. Il n’a

Comme déguisement rien qu’une pèlerine

A capuchon, avec un masque qu’enfarine

Un jet de confettis, sûr envoyé très fort.

Il admire Roberte, et lui dit qu’elle a tort

De ne pas consentir à ce qu’il la conduise

Au café boire un peu tous les deux ; il déguise

Sa voix, tout simplement en lui parlant du nez.

Roberte lui répond qu’elle a bu bien assez

Au déjeuner, portant les yeux sur les deux manches

Faites d’un taffetas noir à rayures blanches

De son manteau, sans voir qu’il l’a mis à l’envers

Tout d’abord ; dans son dos ce sont des carreaux verts

Et noirs entrecoupant une flanelle beige ;

Voyant qu’elle regarde, il lui dit qu’il protège

De la sorte l’endroit de son beau pardessus ;

Ensuite voyant deux espaces décousus

Sur sa manche, assez près tous deux, à la couture,

Il introduit ensemble un doigt dans l’ouverture

De chaque, en déclarant que ce n’est presque rien,

Et que, sans plaisanter, Roberte devrait bien,

Si véritablement elle était bonne fille,

Aller chercher chez elle, en courant, son aiguille

Avec une bobine et lui refaire un point.

Gaspard, qui justement, derrière, les rejoint,

S’introduit entre eux deux et de la main écarte

L’homme, sans obtenir tout de suite qu’il parte ;

Il feint de se débattre avec rage, et prétend

Que c’est une infamie, une horreur, en traitant,

De sa voix déguisée et toujours nasillarde,

Que dans sa soi-disant colère il rend criarde,

Gaspard de polisson et de vil ravisseur,

Prenant tous à témoin que Roberte est sa sœur,

Et qu’il ne souffre pas qu’un homme la convoite

Impunément ainsi.

Maintenant, sur la droite,

Des arcades plus loin espacent de nouveau

Leurs gros piliers carrés. Dépassant le niveau

Des têtes de la foule aux masques toujours drôles

A voir, un pierrot bleu porte sur ses épaules

Un enfant paraissant content d’être à cheval ;

Le petit est aussi vêtu de carnaval ;

Par derrière ils ont l’air de se confondre ensemble ;

La tête du pierrot ne se voit pas ; il semble

Que leur groupe est un seul grand être continu,

Un géant dont le haut du corps est trop menu.

Loin, de l’autre côté qui termine la place,

Des arcades aussi s’alignent, face à face,

Avec les autres ; presque au milieu d’elles deux,

Se rapprochant plutôt du côté plus loin d’eux

Que l’autre, le mouvant défilé continue

En les croisant de loin, allant vers l’avenue

De la Gare. A présent se succèdent plusieurs

Hommes vêtus en coqs ; ils causent des frayeurs

Aux gens, en abaissant à chaque pas leur tête,

Sur laquelle remue et tremblote une crête,

Tout en les menaçant, dans la figure, avec

La pointe grosse et peu piquante du grand bec

Peint en marron qui fait, surtout d’assez loin, comme

Une large visière à leur figure d’homme ;

Leur crête un peu plus fort tremble à chaque cahot

Que donne leur pas sec, car ils lèvent très haut,

Avec des airs pincés et lents de haute école,

Leurs jambes qui n’ont rien qu’un maillot noir qui colle,

Taché de plâtras blanc aux pieds ; tous les deux pas

Ils lèvent tour à tour et rebaissent leurs bras,

De la sorte, faisant battre de grandes ailes

En plumes de plusieurs couleurs, et sous lesquelles

On aperçoit parfois, dans des moments subits,

Quand elles sont en l’air, un peu de leurs habits,

Mais avec une extrême et vive promptitude.

Dans l’ensemble, à côté de la similitude

Des coqs mêmes, le seul visage différent

De chaque homme, qu’on voit sous le gros bec, surprend ;

Le premier a la face assez pleine et rougeaude ;

Le deuxième a des yeux d’expression nigaude,

Il se retourne et parle à celui qui le suit,

Tout en marchant ; un autre a le menton qui fuit ;

Un, petit, montre, allant mal avec sa figure,

Un nez très retroussé, tout aplati, qui jure

Avec, tout alentour, son visage très plein ;

Un grand dégingandé montre un nez aquilin

Qui, sur tout le plumage environnant, détache

Sa silhouette. Un gros a beaucoup de moustache ;

Et le dernier, moins vif dans sa marche, a l’air vieux.

Dans les têtes des coqs, de côté, de gros yeux

Immobiles et rond, marrons et noirs, en verre,

Par leur expression peuvent assez bien faire

En très grand le regard fixe et froid d’un vrai coq.

Gaspard, qui les regarde, est poussé, par le choc

De quelqu’un qui le heurte en courant, dans la foule.

On entend imiter un gloussement de poule ;

C’est un pierrot qui met ses mains en porte-voix

Sur son masque, en visant les coqs, là-bas.

Parfois

Quand elle voit quelqu’un assez à sa portée,

Roberte, vivement, lance la pelletée

Qu’elle tient toujours prête et, de suite, levant

Son coude très en l’air, elle le met devant

Sa figure, voulant éviter la réponse

Qui vient toujours.

Gaspard, sans s’arrêter, renfonce

Son chapeau qui tient mal sur son masque bombe

Et qui, l’instant d’avant, était presque tombé,

Parti tout de travers à la forte secousse

De l’homme qui courait si vite. Avec son pouce

A gauche et tous ses doigts à droite, sur son front

Il recolle le haut de son masque, trop rond

De forme ; après, levant son autre main, il baisse,

En l’écartant, le bord de son feutre, puis laisse

Le masque qui se bombe, empêchant le chapeau,

En avant, de toucher par son cuir à sa peau ;

Il ne se sent plus rien, maintenant, qui le gêne

Sur le haut de la tête. En arrière, il promène

Ses mains sur le pourtour du bonnet phrygien

Sous lequel il a chaud, pour constater si rien

N’a remonté, passant hors de la collerette.

Après ces quelques pas d’une marche distraite,

Il retourne la tête et s’aperçoit qu’il a

Un peu laissé derrière, à quelques pas de là,

Roberte ; et s’arrêtant lui-même, il la regarde

Qui se bat en riant, gaîment, et qui s’attarde

Avec un couple vert ; l’homme, donnant le bras

A la femme qui marche avec lui, ne peut pas

Lancer bien de sa main gauche chaque poignée

Qu’il puise dans son sac, sur Roberte éloignée

De lui suffisamment et qu’il essaye en vain

De lasser en visant toujours plus fort ; enfin

Après un dernier jet cinglant, elle fait mine

De partir tout de bon, mais comme une gamine,

N’en voulant pas avoir, elle, le démenti,

Elle se tourne et jette en l’air un confetti

Tout seul sur eux, avec les doigts, puis court rejoindre

Gaspard qui lui sourit.

††

Tout là-bas vient de poindre

Un nouveau char parmi l’ensemble permanent

Qui défile sans cesse. Il paraît au tournant,

Formant un angle droit, du quai Saint-Jean-Baptiste.

Une immense nourrice en bonnet de batiste,

Avec un tuyautage énorme autour, mais sans

La couronne dessus, ni les deux grands rubans

Qui pendent dans le dos, domine. Son visage

Sourit ; sur sa poitrine excessive, un corsage

Bleu foncé fait bomber un seul rang de boutons ;

Un col droit empesé lui donne deux mentons ;

Sous le gros tuyauté du bonnet, une raie,

Courte pour sa largeur, fait avec de la vraie

Chevelure en des crins quelconques, deux bandeaux

Plats et tirés ; elle a sur elle des cadeaux ;

D’abord l’éclat doré de deux boucles d’oreilles

Qui scintillent au plein soleil, toutes pareilles,

Comme forme et façon, à ce qu’est en plus grand

Une broche brillant un peu moins et qui prend

Devant, en y laissant encore un peu d’espace,

Les deux côtés du col autour duquel dépasse

En faisant ressortir son linge de très peu,

L’autre col dont le blanc tranche net sur le bleu.

Sur son corsage pend une chaîne de montre

Dont le double côté, constamment se rencontre

Et se cogne aux cahots que lui donne le char ;

Elle semble un article à dix sous d’un bazar ;

Son bâton est passé dans une boutonnière,

Et le tout paraît mis en hâte, de manière

A pouvoir s’enlever d’un seul coup, aussitôt,

Du corsage qu’on doit défaire quand il faut,

Pour apaiser ses pleurs, que le nourrisson tette.

Très brillantes aussi, faisant gros sur sa tête,

Et plantant leur aiguille à fond des deux côtés

De son bonnet, auprès des zigzags tuyautés,

Deux épingles se font remarquer ; une boule

Grosse forme leur tête ; un tube qui s’enroule

Sur une sphère semble être tout leur travail ;

Par leur dimension on les voit en détail.

La nourrice paraît ne pas faire de geste

Articulé. Marchant devant elle, il ne reste

Déjà plus qu’une assez longue procession

D’hommes tout verts portant avec précaution

Sur leur tête, grandeur nature, une citrouille.

Sur la figure un fard vert tendre les barbouille.

La citrouille leur vient aux yeux comme un chapeau

Trop large de pourtour. Leur costume vert d’eau

A la coupe à peu près d’un habit de soirée

A très longs pans ; la taille en avant est serrée

Par des boutons en cuivre et larges, qui sont mis ;

Leurs souliers sont brillants d’un étrange vernis

Vert aussi, qui malgré la poussière chatoie

Sous une poudre blanche. Ils ont des bas de soie

Plus ou moins bien tirés, de la même couleur ;

Une culotte courte étrécit son ampleur

A leurs genoux auxquels une boucle étincelle.

Quelques-uns en marchant ont sans cesse le zèle

De faire, allant de droite à gauche, avec leurs bras

Des amabilités et de grands embarras,

En envoyant avec leur grosse tête ronde

De beaux saluts, prudents pourtant, à tout le monde.

Un d’eux entre autres fait de la main des bonjours

A Roberte assez près maintenant du parcours,

Il a son autre main dans le fond de sa poche.

Le grand char derrière eux tout de suite s’approche

Apportant tout un grand brouhaha triomphal.

Tout d’abord, costumés, deux hommes à cheval

Conduisent deux par deux un attelage à quatre ;

Une femme à l’avant du char s’amuse à battre

De la tête le rythme accentué de l’air

Qu’on joue, en fermant presque un œil avec un air

Ironique ; elle appuie un poing sur une hanche ;

Lui tombant jusqu’aux pieds, une ample robe blanche

Lui donne bien l’aspect d’un immense bébé ;

Elle tient dans la main un biberon bombé

Gros comme une bouteille et lourd, aux trois quarts vide,

Au fond duquel du lait ou quelque autre liquide

Blanc, l’imitant, remue. Entré dans son bonnet

En coulisse, un étroit ruban rouge au sommet

De sa tête s’amasse et forme une bouffette.

Elle mâche, en bougeant ses lèvres, sa bavette.

Derrière elle, nombreux, tous en bébés aussi,

Hommes et femmes font arriver jusqu’ici

Des confettis, puisant à même, à pleine pelle,

Sur le côté du char, dans une ribambelle

Sans interruption d’auges blanches en bois.

La nourrice, le bras levé, tient dans deux doigts

Tout à fait refermés de crainte qu’il ne sorte

Et pouvant se couler dans l’espace, une sorte

De cordon divisé plus tard en plusieurs bouts

Qui partent d’un endroit et s’enroulent aux cous

De vrais enfants, ceux-là, pourtant moins en bas âge

Que ceux qu’ils veulent faire ; ils ont tous le visage

Encadré d’un bonnet au tuyautage dur ;

Ils dansent tous ensemble et séparément sur

L’épais marbre imité d’une immense commode

A grands tiroirs égaux et d’une vieille mode

Avec sa forme lourde et grosse, en acajou.

Chacun d’eux dans la main brandit quelque joujou

Trop grand, qui fait du bruit, soit un polichinelle,

Soit un hochet très gros, entouré de flanelle.

La nourrice a devant sa jupe un tablier

En linge et que l’on voit encore se plier

Un peu, comme au retour récent du blanchissage ;

Sa jupe est tout à fait pareille à son corsage

Et jusque sur le sol tombe partout très droit

En battant sur le bas de ses jambes étroit ;

Et même quelquefois, lorsque le char tressaute

Un peu plus, on la sent se balancer fort, faute

Dessous, de l’épaisseur absente des jupons.

Le char vient de passer. Derrière, un des poupons

Avec un bonnet blanc et rose, un homme obèse,

Tout petit et trapu, semble mal à son aise

Dans son soulier orné, comme aux enfants, d’un chou ;

Son second doigt a l’air d’y chercher un caillou

Quelconque ; auprès de lui de sa main gauche libre

Il se tient fermement, pour garder l’équilibre,

En serrant bien, après une chaise en osier

D’un des musiciens ; le fragile dossier

Tremblote sous sa main dure qui s’y cramponne

De tout son poids. De loin, dans l’orchestre, un trombone

Étincelant, à gauche, et plus à droite, un cor,

L’un et l’autre au soleil, mettent deux reflets d’or

Attirant le regard, au milieu de l’ensemble

Des joueurs tout en blanc, et dont l’aspect ressemble

Tout à fait à celui des autres figurants,

Représentant aussi, sous leurs bonnets, de grands

Enfants au biberon, en robe longue comme

Les autres, allant mal à leur figure d’homme.

Soufflant à pleins poumons et tout rouge, l’un d’eux,

Celui précisément du trombone, est hideux,

Et le petit cordon du bonnet qui se noue

Sous son menton a l’air de l’étrangler. La joue

D’un autre est mal rasée. Avec son grand profil

A moustache, aux traits forts et d’un aspect viril,

Un long musicien très maigre est ridicule.

††

Du monde, derrière eux, en les poussant, recule

Sur Gaspard et Roberte inattentifs, en train

De regarder partir le char. Un tambourin,

Avec un bruit de cuivre et de lamelles, roule

Tout droit sur son pourtour, au milieu de la foule ;

Mais un soulier qu’il touche en passant compromet

Son équilibre, et près de Gaspard il se met

A tourner sur lui-même ; on peut, du regard, suivre

Le chemin flou que font les lamelles de cuivre

En tournoyant ainsi, pas vite, à leur éclat ;

Le tambourin finit par se poser à plat,

Et l’on entend alors les lamelles se taire ;

C’est le côté tendu qui touche sur la terre.

Un cavalier là-bas, auquel il appartient,

Remue, en Espagnol ; c’est de lui que provient

Le trouble dont ils ont ressenti la poussée ;

Les sourcils rapprochés, la face courroucée,

Il ne sait plus que faire et, se tenant debout

Sur ses étriers courts, ne peut venir à bout

De son âne tout noir qui tournaille sur place

Sans jamais ralentir ni presser, quoiqu’il fasse

Pour lui tourner le front dans l’autre sens ; le mors,

A force de tirer sur la rêne, pend hors

De la mâchoire ; il fait de rapides ruades

Oui reculent les gens. Mais un des camarades

Qui l’attendent là-bas en désordre, descend

Lestement de son âne arrêté ; puis laissant

Au voisin son tambour et sa bride, il enfonce

Son chapeau dont le bord un rapide instant fronce

De gros plis sur son front ; ensuite, vite il court

Vers l’autre ; les glands clairs dont son veston très court

Est garni tout autour, au-dessus de sa taille

Sur laquelle s’enroule une ceinture paille,

Tremblotent aux cahots ; il vient de prendre exprès,

Pendant que l’âne allait tout en rond, le plus près

Possible de son mors tout de travers, la rêne,

Et de toute sa force, en tirant, il entraîne

L’âne qui maintenant s’éloigne à reculons,

Malgré tous ses efforts et malgré les talons

Du cavalier rageant toujours et qui les entre

Le plus fort qu’il le peut dans le poil de son ventre.

A la fin le nouvel Espagnol, voyant bien

Que ce n’est pas ainsi qu’on aura le moyen

Vrai, tâche d’essayer autre chose ; il fait signe

A l’autre d’arrêter ses talons qu’il désigne

Du doigt ; alors après un moment de repos

Pour le laisser souffler, quand il juge à propos

De le faire partir, de la main il caresse

Au côté du cou, l’âne inquiet qui redresse,

Se méfiant toujours, toutes deux en avant,

Comme avec intérêt, en les bougeant souvent

Mais assez peu, de droite à gauche, ses oreilles.

Il ne les garde pas, d’ailleurs, toujours pareilles,

Ni dans le même sens pour la direction

Qu’elles ont en changeant d’orientation.

Devant lui maintenant l’Espagnol, qu’il regarde

Avec anxiété, se décide, puis garde

Toujours tout près du mors la rêne dans la main

Gauche ; après, mesurant d’un regard le chemin

Qu’il lui faut parcourir pour arriver au groupe

Mouvant de l’analcade, il pousse par la croupe

En renversant un peu de ses poils à rebours

L’âne, en le dirigeant par la tête, toujours

A l’aide de la rêne, à côté de la bouche ;

L’âne redevenant mauvais comme avant, couche

Les oreilles encore, et marche de côté ;

Le cavalier dit : « Ça, c’est de la nouveauté,

Par exemple. » Pendant tout ce temps un gros masque

Étant venu chercher le grand tambour de basque,

Le rend au cavalier qui lui répond : « Merci. »

Après, derrière l’âne allant se mettre aussi

Pour le faire avancer enfin, à la rescousse,

Il se joint aux efforts de l’Espagnol et pousse

Sur la croupe, le corps penché, de ses deux bras ;

Et l’âne alors finit par faire quelques pas ;

On le pousse plus fort et maintenant il trotte

Très bien ; en rejoignant l’analcade il se frotte

Contre un autre âne ; l’homme attend un peu pour voir

S’il se calme, et retourne ensuite à l’âne noir

Et blanc qu’il a quitté tout à l’heure et qui joue

Tranquillement avec son mors, puis qui secoue

Sa tête, grandement, après, de bas en haut ;

L’homme met l’étrier à son pied ; aussitôt

S’aidant du cou de l’âne il se retrouve en selle ;

Il reprend son tambour de basque sous l’aisselle

Bien serrée et qui s’ouvre au contact de celui

D’entre ses compagnons de l’analcade, à qui

Il avait confié son âne tout à l’heure.

En avant on repart enfin ; un âne effleure

Un autre âne en passant, qui reste le dernier ;

Puis il trotte et se met en avant, le premier,

Faisant lever le nez tout à coup du deuxième

En le touchant avec sa croupe. On voit le même

Costume aux tons voyants et très clairs, espagnol

A tous les cavaliers encore en tas ; d’un col

Empesé, rabattu, noire, en satin, étroite,

Une cravate sort et tombe toute droite

Jusque dans la ceinture, en coupant le plastron ;

Leurs courts vestons sont tous sur le même patron,

Arrivant au-dessus de la taille où tremblote

L’ensemble remuant des glands clairs ; la culotte

Est rose vif, les bas très lisses sont d’un blanc

A reflets. Deux d’entre eux sont sur le même rang

Encore : l’un avance un peu ; l’autre, immobile,

Attend qu’il soit passé pour se mettre à la file ;

Certains trop éloignés prennent un trot léger,

D’autres tardent plutôt afin de ménager

Leur distance.

††

Roberte, en le touchant, appelle

Gaspard qui, malheureux, à quelques mètres d’elle,

En regardant partout, inquiet, la cherchait.

Ils reprennent leur marche. Ils sont presque au crochet

Du parcours. Maintenant, arrivant de la gauche,

Un mannequin commence à tourner ; il chevauche

Un autre mannequin, immense aussi, vêtu

Comme d’un maillot rouge, et semblant courbatu

De se tenir ainsi par terre, à quatre pattes,

Effondré sur ses bras, avec ses omoplates

Ressortant dans son dos, haut. C’est le carnaval

Lui-même, tout joyeux, qui s’avance à cheval

Sur le diable éreinté ; sa face épanouie

Porte une expression heureuse et réjouie,

Très rouge ; par-dessus le crin ébouriffé

De ses cheveux, il est, sur l’oreille, coiffé

Assez comiquement d’une espèce de toque

Avec un ruban noir dont le nœud a sa coque

Gauche beaucoup plus grande et qui se tient en l’air

De côté ; son costume en laine, jaune clair

Tout uni, semble avoir à peu près, en énorme,

Avec sa blouse large à ceinture, la forme

Des vêtements tout faits qu’on met aux écoliers ;

En longueur à de courts espaces réguliers,

Des plis à deux côtés ont la place aussi grande

Que l’intervalle entre eux ; on croit voir une bande

D’étoffe, qu’on aurait mise là pour garnir,

Et qu’on ne dirait pas, des yeux, appartenir,

En trouvant son aspect indépendant, au reste,

Pourtant du ton pareil tout à fait de la veste

Au grand col rabattu. Collés sur ses mollets

Gigantesques, ses bas très gros sont violets.

Il paraît tout joyeux de voir la courbature

Du diable ; il a la main passée à sa ceinture

Très lâche sur sa taille et large, jaune, en cuir.

Le diable malheureux et ployé semble fuir

Sous ce poids colossal et calme qui l’écrase ;

Les reins cambrés, touchant à terre presque, il rase

De son ventre le sol, ayant l’air de marcher,

Une main en avant sur le large plancher

Du char ; il tourne un peu vers la gauche sa tête

A qui des cornes d’or donnent un air de bête ;

Il semble qu’il gémisse à l’effort qu’il lui faut

Faire, tournant ses yeux d’un air humble et penaud

Vers son vainqueur ; sa bouche à la longue barbiche

Paraît grincer des dents ; un énorme pois chiche

Se remarque au milieu du côté de son nez

Tout crochu, mince, grand et tombant, presque assez

Allongé pour qu’en bas son bout recourbé touche

A son menton crochu lui-même, si la bouche

En grinçant n’avait pas un suffisant écart.

Sous des sourcils qui font des pointes, son regard

Terne, dans le milieu, montre une tache bleue

A côté d’un point noir. Par derrière une queue

En étoffe traînant par terre sous son corps

Fait beaucoup de détours et va pendre en dehors

Du char qui maintenant ayant tourné s’éloigne.

Un pierrot saute après la queue ; il ne l’empoigne

Que du bout des doigts, puis, retombe sans l’avoir

Descendue un peu plus.

††

A gauche l’on peut voir

De la place à présent, où Roberte qui semble

Très contente se trouve, en ligne tout l’ensemble

Remuant et grouillant tout de son long, du quai

Saint-Jean-Baptiste. Alors Roberte au coup d’œil gai

Des masques et des chars venant à leur rencontre

S’arrête et, retenant Gaspard, elle lui montre

L’aspect du défilé général en disant :

« Regarde, on peut en voir une masse à présent. »

Au plein soleil l’ensemble à certains points miroite ;

Plusieurs chars espacés sur la ligne très droite

D’un bout à l’autre, et courbe un peu, du défilé

Sont séparés par tout un flot bariolé

De sujets plus petits. Une tête de vache

N’est déjà plus très loin, blanche avec une tache

Jaune et longue prenant tout le milieu du front ;

Parfois le char, glissant sans cahots, interrompt

Le bruit que l’on commence à pouvoir bien entendre,

De la grande clochette au gros son, qu’on voit pendre

A son cou, son anneau passé dans un collier

D’épais cuir noir. Plus loin un char en escalier

Scintille ; chaque marche est très large ; un grand nombre

De figurants, bougeant dans tous les sens, l’encombre.

Assis en haut, un grand et mince mannequin

En costume ordinaire à carreaux d’arlequin,

Une jambe croisée, est plein de nonchalance ;

Bouche ouverte, il a l’air de chanter en silence

En tenant par le manche une guitare en bois

Grossier, et sur laquelle, immobiles, ses doigts

Semblent accompagner une muette aubade.

Un figurant, les mains sur la rampe, gambade

Des talons. L’arlequin a sur le front son loup

Relevé laissant voir ses sourcils.

††

Tout à coup

Gaspard en pleine joue attrape une potée

Forte de confettis ; encore à sa portée,

Un homme en capuchon et domino s’enfuit

Par derrière ; Gaspard très vite le poursuit

Voulant diminuer l’écart qui les sépare

Avant de le frapper ; en courant il prépare

Sa pelle dans son sac presque vide ; il la sort

Pleine encore une fois, et sur l’homme, très fort,

Visant en même temps le plus juste possible

A l’endroit qu’il suppose être le plus sensible

Dans le cou, lance tout ; aussitôt, malgré lui,

L’homme en ralentissant fait un mouvement qui

Fait plaisir à Gaspard voyant que la secousse

A bien produit l’effet qu’il voulait. Il rebrousse

Chemin, sans écouter derrière lui la voix

De l’homme qui lui dit : « Merci bien. » Cette fois

Il court pour retourner vers Roberte, moins vite ;

Ici, passant un peu plus à gauche, il évite

Le corps, blanc de plâtras dans le dos, d’un gamin

Qui vient de s’étaler, juste sur son chemin

En travers, dans la foule, en se battant pour rire

Avec son compagnon qui maintenant le tire

Par les pieds, pour qu’il reste à terre ; ils ont tous deux

Des masques sans couleur, transparents comme ceux

Qu’ont Gaspard et Roberte, avec rien qui recouvre

Leurs habits de voyous.

Ensuite Gaspard s’ouvre

Avec assez de peine un passage au milieu

D’un groupe de gens verts qui se disent adieu ;

Un gros à domino prend la main d’une femme

Au grand chapeau grotesque, en l’appelant Madame,

Et lui montre un chemin du bras, qu’il lui décrit

Pour qu’on puisse, dit-il se revoir ; elle rit

Aux éclats sous son masque au lieu de lui répondre ;

En lui disant, Madame, il vient de la confondre,

Ne réfléchissant pas au masque peint qu’elle a,

Avec une autre femme arrêtée aussi, là,

Ayant un gros chapeau tout pareil, impossible.

Le gros rit à son tour sous son masque impassible

Du même rose cru toujours ; justement dans

La bouche rouge, en blanc, sont peintes quelques dents ;

Il va vers l’autre femme au grand chapeau, qui cause,

Et s’arrêtant de rire il dit la même chose,

De nouveau lui parlant d’un endroit tout là-bas

Avec plusieurs chemins qu’il indique du bras

Et répète que c’est pour que l’on se retrouve ;

La femme, en faisant oui de la tête, l’approuve.

Gaspard rejoint Roberte ; elle attend, souriant,

Et lui demande alors s’il s’est montré brillant

Dans son coup, et s’il a tout de suite eu la chance

De pouvoir accomplir sans tarder sa vengeance ;

Il lui fait voir au fond de son sac qu’il n’a plus

Du tout de confettis. Alors, irrésolus,

Ils regardent partout autour ; lui, de la tête

Indiquant un marchand devant qui l’on s’arrête

Sous la première arcade, ici, du casino,

Ils vont de ce côté tous deux.

Sans domino

Une femme traverse en relevant sa jupe ;

Elle court ; inquiète, elle se préoccupe

Des confettis, tâchant d’avance de les voir ;

Elle ne cesse avec tout ça d’en recevoir,

Tout le monde la prend pour but, quoi qu’elle fasse ;

De la main elle tient un masque sur sa face

Laissant le caoutchouc tout à l’intérieur.

Un pierrot voulant lui causer une frayeur

S’arrête en la voyant passer et fait le geste

De préparer sa pelle : un instant son bras reste

Menaçant, immobile ; en croyant le danger

Proche, la femme lève un bras pour protéger

Sa figure ; toujours le pierrot la menace

Et cherchant tout de même à l’atteindre, finasse.

Il relève son bras puis le baisse, faisant

Semblant de la guetter avec soin, soi-disant

Pour la surprendre avec quelque moyen perfide ;

Tout à coup il brandit très fort sa pelle vide

Et la vise ; elle a fait un brusque soubresaut

En relevant son coude encore un peu plus haut ;

Ensuite, en ne sentant rien, elle se hasarde

A le baisser avec lenteur ; elle regarde

Le pierrot dont le masque à l’air stupide, aux yeux

Froids, se moque plus d’elle avec le sérieux

Ironique et le grand calme de sa figure,

Que ne pourrait le faire aucune vraie injure.

††

Gaspard a pris le bras de Roberte en marchant ;

Ils arrivent devant la table du marchand

De confettis ; très grosse, une femme qui l’aide,

Avec sa jupe bleue et son jersey noir, laide

Et sale, a ses cheveux, en tas, dans un filet.

Le marchand est en bras de chemise, en gilet ;

A ses manchettes, seul, un gros bouton de nacre

Est passé dans les deux fentes.

Tout blanc, un fiacre

S’arrête en se frottant au trottoir ; le cocher

Est en domino jaune ; il se met à chercher

Sous son siège une chose au fin fond de son coffre ;

Il se lève sans rien avoir trouvé, puis offre

A Gaspard, pour le jour tout entier, pour dix francs,

Sa voiture, faisant valoir les coussins blancs

Ainsi que le dossier, tendus ; Gaspard refuse

De la tête et dit non.

A deux pas, Roberte use

Déjà les confettis neufs dont son sac est plein ;

En regardant Gaspard, un sourire malin

Égayant son visage, elle est en embuscade

Derrière le pilier de la première arcade

Au coin ; elle se met tout de suite à couvert

Après avoir lancé.

Gaspard tient grand ouvert

Sur la table, à présent, son sac ; le marchand verse

Dedans, des sacs en gros papier dont il disperse

Le contenu qui coule ainsi jusqu’au plâtras,

En formant sur la table, en pointe, un large tas

Reposant sur le sac en étoffe. La table

En bois blanc dont un pied, par ici, n’est pas stable,

Finit par basculer fatalement au poids

D’un nouveau sac versé ; Gaspard, qui sent le bois

Du pied toucher le bord de sa semelle, l’ôte ;

Le pied, tombant alors sur le sol même, saute

Une première fois à moitié, tout d’abord,

De sa hauteur d’avant, puis de moins en moins fort

Pour se poser enfin tout à fait.

Gaspard paie,

Après avoir tiré son vieux porte-monnaie

Assez péniblement d’une poche, en dessous

De son pierrot gênant ses mains, avec cent sous.

Le marchand examine et place dans sa bouche

La pièce en ne l’entrant qu’un peu, sans qu’elle touche

Ses lèvres, la serrant fortement dans ses dents.

Il sort beaucoup de sous d’une poche et, dedans,

Farfouille en y cherchant du doigt des pièces blanches ;

Il en déniche ; on voit s’écarter sur ses hanches

L’étoffe vieille, à plis, des poches dont il vient

De sortir à l’instant ses mains ; elle se tient

Raide encore, gardant l’impression et bombe.

Son doigt pousse trop fort un gros sou noir qui tombe ;

Il se baisse en fermant la main et le reprend ;

Alors se rapprochant de Gaspard il lui rend

Sa monnaie.

Un moment après Gaspard recule

En entraînant son sac, et la table bascule

De nouveau sur ses pieds en hésitant un peu.

Roberte continue, ici, toujours son jeu ;

Elle vise quelqu’un, du pilier, puis se cache

Assez vite après ça pour que l’autre ne sache

Pas du tout, regardant tout autour, d’où ça part.

Elle vient d’échanger soudain avec Gaspard

Un coup d’œil, et tous deux se remettent en route

Côte à côte. A présent ils ont encore toute

La grande place du Casino devant eux.

††

Un tout jeune pierrot, en faisant le boiteux,

Commence à se traîner près de Roberte ; il masse,

Tout en marchant, sa cuisse, avec une grimace

Sous son masque, à travers lequel on voit aussi,

Sans peinture. Il fait voir son pied droit, raccourci,

Dit-il, par accident ; il continue à feindre

Beaucoup d’infirmité ; puis commençant à geindre,

Il fait à chaque pas : « Holà ! » mais sans bagout

Comique ni gaieté ; le faux accent surtout

Traînant et nasillard qu’il se donne est stupide

Et lourd, et son parler n’est pas assez rapide

Avec les mots venant mal, pour être amusant ;

Gaspard lui dit : « Finis, veux-tu, ta soi-disant

Maladie et va-t’en au galop. » Il affirme

De nouveau qu’il est bien réellement infirme

Et pour le leur prouver montre son pied trop court.

Puis, partant tout à coup d’un rire bête, il court,

Semblant ne plus penser à sa jambe trop basse ;

Sa manche qu’il agite est trop longue, et dépasse,

En leur faisant adieu, sur sa main, de beaucoup ;

Il donne, après cela, sans raison, un grand coup

Des deux poings dans le dos d’un pierrot ; il échappe

Au coup de pied que l’autre allonge, et qui n’attrape

Malgré la violence, en ne l’atteignant pas

Lui-même, que la blouse en relevant le bas,

Avec beaucoup de plis en courbes, de l’étoffe ;

Le boiteux se retourne alors, puis apostrophe

Le pierrot, lui criant : « Parole, c’est assez

Réussi. » Des deux mains il fait un pied de nez

Sur son masque, puis file.

Un homme qui plaisante

Mieux que lui, s’approchant aimablement, présente

A Roberte, en marchant, un vieux sac de bonbons

En papier bleu de ciel, disant qu’ils sont très bons

Et tout frais de six mois et qu’il faut qu’elle en goûte

Au moins un ; mais le sac bleu de ciel la dégoûte,

Tout sale et chiffonné, car il tire à sa fin ;

Elle répond : « Merci beaucoup, je n’ai pas faim. »

Il retire le sac aussitôt et s’excuse

Mille fois, puis le tend à Gaspard qui refuse

A son tour ; il lui dit qu’il a le plus grand tort ;

Et plongeant ses deux doigts dans le sac, il en sort

Ensemble, tout collés, cinq ou six sucres d’orge ;

Puis le sac refermé dans les doigts, à sa gorge

Avec son pouce il prend le bas du masque peint

Ridicule, qu’il a, toujours du même teint

Rose vif tout uni, qu’on voit à tout le monde ;

Courte sur son menton, une barbiche blonde,

Et le haut de sa joue, à côté, dépourvu

De toute barbe, font un visage imprévu

Auquel on n’aurait pas pu songer à s’attendre,

On ne sait trop pourquoi, tout à l’heure, à l’entendre,

Quand on ne connaissait que le son de sa voix.

Tenant son masque en l’air, il avale à la fois

Les cinq ou six bonbons toujours collés qu’il croque ;

Et bientôt il reprend le visage baroque

Du masque, qui paraît être bien mieux que le sien ;

Il croque sourdement, toujours, enfonçant bien

Le masque que sa barbe obstinément repousse ;

La main droite levée, il se frotte le pouce

Et le deuxième doigt qu’il se sent tout poissés.

Malgré Gaspard qui rit en lui disant : « Assez,

Assez ! » il recommence alors son bavardage

A Roberte. Il reprend : « Je suis encore d’âge,

Comme vous avez pu voir, à me marier, »

Ajoutant qu’il est beau, qu’il veut bien parier,

Avant six mois d’ici, que Roberte l’épouse ;

Qu’ils iront tous les deux s’installer à Toulouse,

Où sa famille habite, et que pour tout le moins

Gaspard pourra venir être un de leurs témoins ;

Que s’il est bien gentil, s’il assiste à leur noce,

Il pourra lui donner, après, dans son négoce,

Une part ; qu’on aura bien de quoi le loger

Dans la boutique. « Car, dit-il, c’est horloger

Que je suis. » Il leur dit, en donnant l’orthographe,

Un nom invraisemblable et long. Puis il dégrafe

Sur sa poitrine un peu de son grand domino ;

Soudain Roberte dit, lui voyant un anneau

Au quatrième doigt, qu’il oubliait sa femme

Et que, probablement, il veut être bigame ;

Mais vite il lui répond que non, non, qu’il est veuf,

Et qu’il s’occupera de s’en avoir un neuf

Pour elle. « Je bannis pour toujours la mémoire

De l’autre, ajoute-t-il, car, vous pouvez m’en croire,

Elle était beaucoup moins douce qu’une brebis. »

Sa main a disparu, fouillant dans ses habits ;

En attendant il parle à Roberte d’un proche

Parent à lui, très vieux ; puis il sort d’une poche,

Après avoir remis dans une autre le sac

Bleu de ciel, au milieu d’un énorme tic-tac

Que l’on entend malgré le plein air, une montre

Très grosse, toute noire, en acier ; il y montre

A Roberte, du doigt, prenant sur le pourtour,

Deux cadrans très petits, dont l’un marque le jour,

L’aiguille horizontale ; à l’autre, on voit la date.

Il veut absolument que Roberte constate

Que le bout de l’aiguille est bien sur le mardi ;

Elle dit : « En effet. » Il répond : « Tiens, pardi,

Ça n’a jamais bougé, c’est mon plus grand chef-d’œuvre,

Car c’est moi, vous savez, qui l’ai faite. » Il manœuvre

Un bouton très petit en le poussant avec

L’ongle de son index ; l’aiguille d’un coup sec

Vient de sauter d’un cran, à présent elle marque

Mercredi ; de son doigt il en fait la remarque,

Disant le mécanisme inouï, sans défaut.

Mais soudain il se sauve en s’écriant qu’il faut

Tout de suite cesser la fête, à l’instant même,

Qu’on est à mercredi, qu’on est dans le carême,

Qu’on s’est trompé d’un jour, qu’il va rester à jeun

Quarante jours, autant de nuits, et que chacun

Doit revenir chez soi pour se mettre en prière.

Roberte, retournant la tête par derrière,

Lui crie en souriant : « Adieu, mon fiancé. »

††

Un maigre et grand pierrot auquel elle a lancé

Des confettis, croyant recevoir la riposte,

Au lieu de ça, s’avance auprès d’elle et l’accoste ;

Il se met à la suivre en chantant sur un ton

Lent et prétentieux de voix de baryton ;

Son masque sans couleur laisse voir ses gencives

Qu’il découvre en faisant des mines expressives,

Et secouant la tête avec des embarras,

Marquant chaque nuance en même temps des bras ;

Il demande à Roberte, en enflant, de le suivre

En sa chaumière ; il dit que son cœur las est ivre

De ses yeux bleus, si grands, si purs, dont les regards

Brillent comme du feu, puis comme des poignards ;

Ensuite il parle très piano de ses charmes ;

Mais à force d’enfler l’expression, des larmes

Finissent par mouiller tout le bord de ses yeux

Quand il dit que les longs accents mélodieux

De sa lyre sont vains ; pour les sécher il cligne

Vite. Roberte, avec sa figure maligne,

Fait doucement la moue et sa tête dit « non »,

Lorsque après un grand son de tête sur « Ninon »

Il lui reprend : « Veux-tu me suivre en ma chaumière ? »

En l’appelant : « Enfant aux cheveux de lumière. »

Il reparle bientôt de son regard divin

Qui lui réchauffe l’âme, et là, sur une fin

De phrase, assez longtemps, au milieu d’un grand geste

Des bras qu’il fait tomber à ses côtés, il reste,

Diminuant les mots : « pour goûter le bonheur. »

Il respire beaucoup et reprend en mineur,

Les sourcils relevés, d’une voix assourdie,

Avec précaution la même mélodie ;

Quand il lui dit : « Enfant charmante aux yeux d’azur »

Roberte, en demandant s’il est vraiment bien sûr

De ne pas se tromper, tourne la tête et darde

Avec force, en riant, pendant qu’il la regarde,

Chantant toujours, ses yeux vers lui, faisant bien voir

De son doigt à quel point au contraire il est noir,

Ce regard si divin, ajoutant que sous l’ombre

Du voile il doit paraître encore bien plus sombre ;

Mais l’autre, les sourcils levés, ne répond pas ;

Il poursuit sa chanson et sur le mot « trépas »

Qu’auprès d’elle, dit-il, partout, toujours, il brave,

Il garde assez longtemps, et fort, un son très grave

Qu’il cherche à nuancer expressif et tremblant.

Pour s’en débarrasser, Roberte fait semblant

De vouloir préparer sa pelle à son adresse,

En disant : « Tu vas voir à quel point ta tendresse

Excessive est déjà réciproque, et combien

Mon amour est plus grand encore que le tien. »

Mais lui, sans s’émouvoir, lentement continue

Sa mélodie. Après l’ample note tenue

Sur « trépas » tout à l’heure, il a repris son air

En majeur. Tout à coup sur une note en l’air

Piano, qu’il a prise un peu trouble, de tête,

Roberte qui tenait toujours sa pelle prête,

Avec, sur le sommet de l’armature, un doigt,

Le manche comprimé déjà du pouce droit,

La lâche d’une main et, pour rire, se bouche

L’oreille en grimaçant d’un côté de la bouche

Pendant qu’elle fait : « Aïe ! » en fronçant un sourcil.

L’autre termine enfin. Il dit : « C’est pas gentil

De ne pas avoir mieux écouté ma romance. »

Il demande s’il faut qu’il la lui recommence

Pour qu’elle écoute mieux que ça cette fois-ci ;

Roberte lui répond : « Ah la la ! non, merci, »

Et qu’elle trouverait bien meilleur qu’il s’en aille

Sans adieux. Il se met à lui pincer la taille.

Mais Gaspard, qui depuis longtemps ne se contient

Qu’à regret, à cela, par exemple, intervient.

Il dit que ça suffît et qu’il serait bien aise

Que la plaisanterie, enfin, bonne ou mauvaise,

Cessât, car il commence à trouver agaçant

Qu’on l’accompagne ainsi, d’un ton bref et cassant ;

L’autre fait un salut profond, plein d’ironie,

Et dit que, sa chanson d’amour étant finie,

Il va quitter, hélas ! des gens si comme il faut.

Il parle en découvrant toujours ses dents d’en haut

S’entre-croisant beaucoup dans sa mâchoire étroite ;

Il ajoute d’un air faux qu’il a l’âme droite

Et qu’il respectera désormais la vertu

De madame. Il s’éloigne en reprenant : « Veux-tu

Me suivre en ma chaumière ? » avec un ton encore

Plus poseur et la voix plus tremblante et sonore.

Sa chanson dans le bruit environnant se perd

A l’endroit piano qui vient.

††

Là-bas, le vert

Domine, on ne sait pas pourquoi, comme nuance

Dans le flot de couleurs que fait une affluence

De masques rassemblés et formant un grand rond

Mouvant et murmurant que, sur la gauche, rompt

Avant sa fin, et droit complètement, la ligne

Des arcades ; Roberte, à Gaspard, fait un signe

Étonné, lui disant : « Je donnerais deux sous

Pour savoir ce que c’est. » Il lui montre en dessous

Se distinguant très bien par moments dans le centre

De la foule, à travers les pieds nombreux, le ventre

D’un cheval étalé par terre, dont les flancs

Battent vite. Debout sur un long char à bancs,

Une bande de gens suivent des yeux le drame

Qui les tient arrêtés. Chaque homme et chaque femme

A son costume fait dans une étoffe à fleurs

De mauvais goût, allant plutôt comme couleurs

Avec ce qu’il faudrait pour faire la tenture

D’une chambre ; ils ont tous des masques à peinture.

Un homme ridicule avec son capuchon,

Une jambe debout, l’autre à califourchon

Sur un dossier, attend patiemment et cause

A côté d’une femme ; on sait qu’il parle à cause

Seulement de ses bras, aux mouvements qu’il fait,

Et le masque impassible est toujours d’un effet

Drôle à côté du corps qui bouge. A sa mimique

On voit que l’homme oublie en parlant le comique

Que lui donne son masque à l’air silencieux

Justement incliné de travers, dont les yeux

Dans le vague, sont morts.

Mais voici qu’on recule ;

Les gens des premiers rangs poussent ; l’on se bouscule,

C’est le cheval qui fait peur en se relevant

Lourdement sous de grands coups de fouet.

††

En avant,

Assez loin, un nouveau grand char carnavalesque

Défile, allant de droite à gauche ; un gigantesque

Soldat, les yeux moitié fermés, comme assoupi,

Tient un litre de vin énorme ; son képi

A le fond de travers, cabossé ; la visière

Sans reflets, toute mate est mise par derrière ;

Roberte avec le doigt montre à Gaspard son nez

Rouge, nommant quelqu’un qui lui ressemble assez,

Dit-elle ; le grand char lentement continue

A gauche ; le soldat en petite tenue

Soutient le fond du litre avec le pantalon

Rouge semblant collé sur sa cuisse ; un galon

Met sur sa manche bleue, en angle, un grand trait jaune.

De son air endormi, tranquillement il trône

Sur le bord d’un tonneau, semblant se trouver bien.

Affolé dans un grand bruit, un malheureux chien

Court de tous les côtés, perdu dans la cohue ;

En le voyant passer on le suit, on le hue ;

Courant après depuis quelque temps, deux petits

Pierrots lancent des mains, sur lui, des confettis ;

Tout penaud, en courant, il tient basse sa queue

En panache qu’il serre ; une ficelle bleue

Assez large qu’on voit, en travers, se plier

Dans sa longueur, lui fait un modeste collier

Comme ornement, elle a, du reste, l’air ancienne

Et chiffonnée. Il est d’une grosseur moyenne ;

Avec sa tête longue on dirait un renard ;

Quelqu’un lui crie : « Allons, dépêche-toi, traînard,

Ou je te prends, » pendant que très vite il se sauve,

Mais en changeant de sens tout le temps. Son poil fauve

Est long ; il se rapproche à présent, à moitié

Ahuri, comme fou ; Roberte en a pitié

Et l’appelle : « Viens donc, » avec une voix tendre,

En faisant de la main le geste de lui tendre

Quelque chose de bon dans le bout de ses doigts ;

Mais justement quelqu’un imitant des abois,

Baissé vers lui, dans ses oreilles, l’effarouche,

Et malgré les appels qu’en avançant la bouche

En rond, Roberte aspire, entrecoupés, il fuit

Loin.

L’air de la chaumière en ce moment poursuit

Gaspard qui, sans penser, doucement le fredonne ;

Mais Roberte lui dit : « Ah çà, non ! je t’ordonne,

S’il te plaît, d’oublier pour toujours cet air-là. »

Il continue encore en souriant, pour la

Taquiner, quelque temps, puis finit par se taire

En toussant.

Devant eux, des pieds poussent par terre,

La promenant avec de bizarres circuits

Et se la renvoyant l’un à l’autre, depuis

Pas mal de temps déjà sans la perdre, une vieille

Armature de pelle en fer-blanc, et pareille

A celle de Roberte ; elle se traîne sans

Le long manche de bois qu’elle a perdu ; les gens

Par chaque coup de pied qu’ils donnent, qui diffère

Comme direction pour chacun, lui font faire

Un chemin constamment différent et trompeur.

Roberte vient, pendant un instant, d’avoir peur,

Prise depuis longtemps de l’envie enfantine

De la pousser avec le bout de sa bottine

A son tour elle aussi, qu’elle ne vienne pas

Près d’elle ; mais un choc la ramène à dix pas

En avant justement, sur la gauche ; Roberte

S’en approche aussitôt ; elle est toute couverte

D’une poussière blanche enlevant son éclat ;

On voit à son métal écrasé, tout à plat

Même au fond à la place où l’on sent qu’est plus dure

Sa forme, ainsi qu’au large écart de la soudure

En angle qui depuis le bas ne rejoint plus,

Qu’on a dû bien des fois déjà marcher dessus.

Roberte, mal, lui donne un coup de sa semelle,

Et faisant quelques pas la retrouve comme elle

Était avant, tournant vers son pied le côté

Où se trouve le tube étroit du manche ôté ;

Alors, en s’appliquant mieux, elle recommence,

Et la lance si fort qu’elle fait un immense

Trajet ; en la voyant se glisser de travers

Sautillante et rapide encore, juste vers

Un groupe arrêté là depuis une minute,

Roberte, sans penser, instinctivement lutte,

Ses coudes resserrés, courbant en deux son corps,

Une jambe levée, et faisant des efforts

Avec une grimace énorme de la bouche,

Pour tâcher d’empêcher que la pelle les touche ;

En la voyant sauter soudain sur un caillou.

Elle serre plus fort encore son genou

Sur sa cuisse, montant son épaule à sa tête,

Les poings crispés ; la pelle exactement s’arrête

Avant de se cogner derrière le talon

D’un des pierrots du groupe, en blanc, dont un galon

Bleu borde en bas la blouse ; une grosse gamine

Du groupe aussi, la prend par terre et l’examine,

La tournant dans ses mains, puis la plante debout,

L’enfonçant par le tube encore rond, au bout

De son cinquième doigt qui lui fait comme un manche ;

Après, prenant un pli de sa robe, elle penche

Avec son doigt la pelle en avant comme pour

Lui faire dire à tous ceux qui passent : bonjour ;

Pendant ce temps, tirant sa robe, elle salue

Elle-même, toujours ensemble. Elle est joufflue,

Et sous son masque sans couleur un voile bleu

Lui couvre la figure. Elle change de jeu,

S’accroupit sur ses pieds, et par terre ramasse

Dans le creux de sa main du plâtras qu’elle tasse

Dans l’intérieur tout cassé, tout aplati

De la pelle ; trouvant, entier, un confetti

Qui fait sortir un peu dans le plâtras, intacte,

Sa boule minuscule et dure, elle contracte,

Après avoir entré le confetti dedans,

Levant pendant cela son regard sur les gens,

Son pouce qui devient blanc, contre la phalange

Du milieu, de l’index. Ensuite elle mélange

La poussière obtenue entre ses doigts ainsi,

Dans la pelle, avec tout le plâtras fin aussi.

Après elle remet la pelle toute droite,

Et la poudre formant une cascade étroite

Bombée, aérienne et transparente, part

Lentement, en passant par le bas de l’écart,

Juste à l’angle à partir duquel elle s’amasse

En pente douce unie.

††

Une femme dépasse,

Grande et forte, Roberte, en la touchant de près,

Et même la cognant du coude, comme exprès ;

Mais elle se retourne aussitôt et s’excuse,

En disant que vraiment elle est toute confuse,

Avec l’accent anglais, sur un ton larmoyant.

Son masque est sans couleur, et Roberte en voyant

Son teint rasé, découvre alors que c’est un homme.

Il marche à côté d’elle en disant qu’il se nomme

Depuis le jour de sa naissance, Antonia,

Qu’il est danseuse ; alors prenant son tibia

Dans sa main droite il met sa main gauche très haute,

En dressant son poignet à chaque pas, et saute

Pendant quinze ou vingt pas de suite à cloche-pied

Sans poser du tout l’autre à terre, ainsi qu’il sied,

Dit-il, à son métier de première danseuse !

Il se montre, en disant d’une grande faiseuse,

Sa robe qu’il s’est fait envoyer de Paris,

Nommant très fort, mais comme à son oreille, un prix

Ridiculement gros à Roberte ; sa jupe,

Bien trop large pour lui, dont il se préoccupe,

Plein d’affectation, ayant soin que le bas

Qu’il relève à deux mains ne se salisse pas,

Dure, avec des reflets, est faite d’une espèce

D’étoffe qu’il prétend valoir au moins par pièce

Mille francs, toute noire, avec d’énormes pois

Rouges rayés en large ; il parle de son poids

Et, prenant un grand pli dans sa main, il la donne

A peser à Roberte, et dit : « C’est de la bonne

Qualité, n’est-ce pas ? » Puis il montre l’effet

Gracieux de son beau corsage en pointe, fait

D’une étoffe tout autre en gros lainage mauve.

Roberte en regardant lui dit qu’il est donc chauve,

D’avoir cette perruque impossible, à bandeaux,

Dont les cheveux frisés lui tombent dans le dos ;

Mais il s’écrie avec son accent qu’on l’insulte

Horriblement, que c’est sa chevelure inculte

Qu’il porte, en la laissant friser au naturel ;

Et que du reste il n’a rien qui ne soit réel,

En frappant à ces mots sur sa poitrine énorme

Que le coup fait bouger en dérangeant la forme ;

Puis il dit, se cambrant, que tout le monde sait

Qu’il n’est aucunement serré dans son corset.

Un masque lui criant en passant : « Hé ! la blonde ! »

Il fait une figure en long et pudibonde

Qu’il détourne, et levant vers l’imposteur sa main,

Immobile, il reprend qu’assurément demain

Il se verra forcé d’envoyer son corsage

Pour toute une semaine au moins au dégraissage

Tellement on le pince à la taille aujourd’hui.

Gaspard espère bien se dépêtrer de lui,

Agacé de ce long bavardage insipide,

En faisant sans rien dire un tournant très rapide,

Puisqu’on arrive au bout, vers les nouveaux jardins :

Il fait signe à Roberte ; ils font trois pas soudains

A droite ; Antonia pleurniche qu’on le laisse

Et qu’on ne le prend donc que pour une drôlesse ;

Puis en se décidant, il court et les rejoint.

Il dit, toujours avec l’accent, qu’il ne peut point

Rester seulette ainsi, qu’on voudrait le séduire

Et qu’ils devraient tous deux aller le reconduire

A travers tous ces gens, chez lui, là-haut, là-haut,

Au cinquième, voulant retrouver au plus tôt,

Pour la tranquilliser sur lui, sa pauvre mère

Qui doit être inquiète, appelant « ma commère »

Roberte, en pleurnichant qu’il n’a plus de soutien.

Hélas ! Roberte dit : « Écoutez, je veux bien

Vous ramener chez vous, et je serais ravie

D’y rester un peu, mais, comme j’ai très envie

D’avoir votre perruque, en lissant ce bandeau

Mieux, il faudra qu’après vous m’en fassiez cadeau. »

Ajoutant qu’elle voit bien qu’il ne s’y résigne

Qu’à regret. Mais alors, comme avant, il s’indigne

Et crie à l’infamie en déclarant qu’on peut.

Du reste, incontinent constater si l’on veut.

En promenant son doigt simplement dans la raie

Des bandeaux, que c’est bien, sans contredit, sa vraie

Peau. Roberte prétend qu’il a les cheveux bruns

En dessous, et pour voir, lui tire quelques-uns

Des blonds : mais il se met à hurler qu’on lui tire

Ses beaux cheveux frisés, qu’il souffre le martyre.

Appuyant sur plusieurs endroits endoloris

La paume de sa main : et jusque dans les cris

De douleur insensés et déchirants qu’il pousse,

Il imite l’accent anglais. Puis il retrousse

Sa jupe des deux mains au-dessus du genou.

Et se met à s’enfuir en avant comme un fou.

En projetant exprès ses pieds dans la poussière :

Des dents de broderie économe et grossière

Ornent en bas son propre et large pantalon :

Il se retourne et dit qu’il court jusqu’à Toulon.

Voulant vérifier par lui-même les chiffres

Kilométriques.

††

Là, plusieurs joueurs de fifres,

En costume marin fantaisie, et tout blanc.

Sont debout côte à côte et droits sur un seul rang.

A l’avant d’un grand char en forme de galère :

La coque, avec de faux hublots, est toute claire :

De larges zigzags d’or sur un fond bleu de ciel.

Espacés sur le grand pont artificiel,

Des sortes de marins dansent la matelote ;

Ils ont le mollet rose avec une culotte

Bleu clair ; leur blouse blanche a dans le dos un col

Carré de matelot ; ils frappent sur le sol

En même temps avec la semelle, et leurs gestes

Se font toujours assez ensemble, quoique lestes ;

Des femmes avec eux sont mises à peu près

Pareil : culotte bleue et bas roses proprets,

Grand col semblable au dos des mêmes blouses blanches ;

Qui, serrant à leur taille, exagèrent les hanches ;

Mais au lieu des toquets qu’ont tous leurs compagnons,

Des bonnets de coton bleus cachent leurs chignons.

Devant, le haut d’un corps de femme fait la proue.

A l’arrière, tenant la gigantesque roue

Fixe d’un gouvernail, un immense homard

Avec de vagues traits humains, l’air goguenard,

Semble, serrant ses deux grandes pinces d’un rouge

Vif, diriger la roue en frime qui ne bouge

Pas. Un des matelots se penchant hors du pont,

La main à son oreille, écoute, puis répond,

Sans pouvoir dans le bruit pointu se faire entendre,

Aux questions d’un homme en domino vert tendre ;

Il répète sa phrase une deuxième fois,

Encadrant de ses mains sa bouche, en porte-voix ;

On l’entend dans le bruit qui scande : « Je m’en moque

Comme de l’an quarante. » A moitié de la coque

Qui semble s’y plonger tout du long, un rebord

Large d’un demi-mètre et tout uni ressort

En imitant la mer, avec un peu de mousse

Par-ci par-là. Sans rien faire, une femme en mousse,

En culotte, en tricot et bonnet de coton

Rayés, appuie au fond de sa main son menton,

Le coude à son genou, l’autre main à la taille,

Le pied au bastingage, en l’air ; puis elle bâille

Longtemps ; en finissant elle frotte la peau

De sa figure avec sa main. Un long drapeau

Tricolore frissonne aux cahots, à l’arrière.

Joyeux, sur la musique entraînante et guerrière

Des fifres, des pierrots et des femmes, en bas,

Marchent par rangs de cinq ou six, marquant le pas

Avec le sérieux de leur masque à l’air bête.

Roberte marque un peu le rythme avec la tête,

Puis regardant Gaspard qui lui demande si

Elle ne se sent pas fatiguée, elle aussi

Fait répéter la phrase au milieu du vacarme ;

Elle répond : « Non, non, pas du tout. »

††

Un gendarme,

Dont la tête en carton qu’on voit rire très fort,

A le cou tout roidi, fait faire sans effort,

Du bras, des moulinets rapides à la fausse

Lame terne de son grand sabre. Avec sa grosse

Moustache et son gros nez, on l’a fait le plus laid

Possible ; de la main gauche, par le collet

Il soulève, tout flasque, une espèce d’alphonse

Semblant tout en chiffons, dont la casquette enfonce

Cachant complètement les yeux, au nez, et dont

Les jambes et les bras, comme désossés, vont

Et viennent en tous sens ; la figure s’affaisse

En avant ; le gendarme, en ce moment, le laisse,

En abaissant le bras, toucher des pieds le sol ;

Du collet par lequel il le tient, sort un col

Blanc, en linge empesé, très large, dont les pointes

S’arrondissent devant, hautes et très disjointes.

Le gendarme relève, après ce court repos,

Son bras, puis il se tourne en tous sens ; dans le dos

Allant bien, en drap bleu foncé de l’uniforme,

On lit, sur un fond blanc, en écriture énorme

Et violette : « Je soutiens un souteneur. »

En passant, de son air d’intense bonne humeur,

Il menace en riant l’alphonse avec son sabre.

Un cheval, recevant des confettis, se cabre

Et recule, malgré toute la volonté

Du cavalier lâchant la bride ; il est monté

Par un gendarme aussi ; toute la cavalcade,

A côté, représente une étrange brigade

De gendarmes ayant de différents faux nez.

Le cheval dont les flancs saignent, éperonnés,

Se cabre encore haut par moments et recule ;

En le voyant venir, du monde se bouscule.

Sur deux coups d’éperon, plus violent il part,

Après s’être lancé de côté d’un écart,

En avant, au galop ; le gendarme lui scie

Alors la bouche avec sa bride raccourcie

Le plus possible, raide et tendue, et qu’il tient

A pleines mains, les poings serrés fort. Il parvient

A l’arrêter ; Roberte, alors, dit : « Il est brave. »

Le cheval, essoufflé, reste immobile et bave,

Et bientôt plus calmé, retourne au petit trot

Vers les autres, faisant écarter un pierrot

Arrêté ; de la main le gendarme à l’épaule

Le caresse en tapant doucement ; son nez drôle

Retroussé comme avec un air spirituel

Aux narines d’un noir d’espace, sous lequel

Pend, noire, une moustache avec une barbiche,

A, sur un des côtés, un horrible pois chiche ;

La moustache, qu’on sent mal collée au carton,

Et la barbiche, ont l’air d’être comme en coton.

L’aspect farceur et gai du nez retroussé jure

Avec le sérieux calme de la figure,

Et surtout n’était pas tout à l’heure en rapport

Avec l’œil attentif, occupe, sous l’effort

Qu’il faisait constamment dans le moment critique.

Un Anglais colossal et mince, flegmatique,

A grands favoris blonds, habillé d’un ulster

Boutonné sur deux rangs, à carreaux, jaune clair,

Marche, malgré son air calme, d’un pas allègre ;

Il ressemble au long juge et paraît aussi maigre,

Semblant n’avoir pour corps qu’un grand porte-manteau

Au bout duquel sa tête est mise ; un écriteau

D’une grande écriture un peu moindre que celle

Du gendarme, remue aux bouts d’une ficelle

Que deux nœuds font tenir dans deux trous, mise autour

Du cou ; les lettres sont en découpage, à jour,

Sur l’étoffe ; en voyant sa figure idiote,

Gaspard, en riant, dit : « C’est un compatriote,

Si j’en crois son accent de notre Antonia. »

Robert rit : « C’est juste. »

Une victoria

Marche dans le parcours, au dedans, toute blanche ;

Un enfant, sur le siège, en se tournant se penche

Vers l’intérieur, puis de la tête fait oui,

Et se remet de face ; il est tout enfoui

Dans une collerette un peu trop grande et dure,

Rouge et noire, en pierrot rouge. Dans la voiture,

A gauche d’une femme, un homme, en pierrot tout

Rouge aussi, se levant un peu, se met debout ;

Puis il pose une jambe au marchepied, et garde

L’autre à l’intérieur ; il se penche et regarde

Comme pour découvrir quelque chose en avant ;

Il se retourne et parle à la femme, souvent,

Pour reporter après, au loin, le regard terne

De son masque ; il se tient auprès de la lanterne,

Au court tuyau de fer justement tout tordu,

Avec la main ; son bras, solidement tendu,

Frémit aux chocs de la voiture qui cahote ;

Sa main gauche s’agrippe au coin de la capote ;

Il a la collerette en tulle rouge et noir

Tout pareil à celui de l’enfant. Pour mieux voir

Et reposer son bras gauche, à présent il lâche

Le coin de la capote, et le bras ballant tâche

De se pencher encore un peu plus en dehors ;

Il fait plier plus bas, de nouveau, les ressorts ;

On voit toujours qu’il cherche, en avant, quelque chose ;

Il retourne la tête, en ce moment, et cause,

En faisant, cette fois, des gestes de son bras,

Avec la femme assise et qui ne bouge pas ;

Pendant qu’il parle ainsi, son masque imperturbable

Garde son imbécile expression, semblable,

Avec son rose cru qui veut faire la peau ;

On voit trois boutons noirs larges sur son chapeau

Rouge. Son sac s’écarte, en bougeant, de son ventre,

Pendant à son épaule. Enfin, pourtant, il rentre,

Laissant se rehausser un peu le marchepied ;

Puis, lâchant aussi la lanterne, il se rassied,

Et fait encore « non » plusieurs fois de la tête

A la femme à côté, dont le masque à l’air bête

Porte, peints sur le front, quelques frisons hideux,

Très fins, avec beaucoup d’espace au milieu d’eux ;

Roberte, en les voyant, ne peut pas ne pas rire

Soudain, et de son doigt se met à les décrire

A Gaspard, tout distrait, qui ne les a pas vus,

Dessinant de l’index leurs crochets peu touffus,

En en riant toujours, sur le haut de son masque.

Assez loin d’eux, là-bas, marche, coiffé d’un casque

Continuant sa tête en carton, un pompier ;

Le casque est presque terne, imité d’un papier

Doré mat, simplement. Dans la main il balance,

En grinçant, le tenant nonchalamment par l’anse,

Et sans précaution, un assez large seau ;

Il se baisse parfois, puis à quelque ruisseau

Imaginaire semble un peu l’emplir par terre ;

Après, levant les bras haut, il s’y désaltère

A la bouche en carton par laquelle il y voit ;

Semblant vider le seau, jusqu’au fond il le boit ;

Puis l’abaisse en gardant une bouche entr’ouverte,

Et le replonge au soi-disant ruisseau. Roberte,

Trop loin pour pouvoir bien lire sur l’écriteau,

En le voyant toujours qui ramasse cette eau,

Ne comprend pas du tout le sens ; il continue

A boire.

††

Tous deux vont entrer dans l’avenue

Des Phocéens, d’où sort le défilé, nombreux

Et différent ; à droite, ils laissent derrière eux

La place parcourue, immense, qui fourmille

De masques remuants.

Là, toute une famille

Installée en ayant mis bout à bout plusieurs

Tables, vend, en criant que ce sont les meilleurs,

Des confettis ; la voix d’une femme domine ;

Par devant, accroupie à terre, une gamine

Puise entre ses genoux, avec sa pelle, au fond

D’un très grand sac de toile à moitié vide, dont

Les bords sont enroulés tout autour ; de sa pelle,

Elle remplit après un sac en papier qu’elle

Tient dans son autre main par le fond, dont les bords

Sont complètement droits, pas chiffonnés ; son corps

Semble maigre et chétif ; un peigne bleu turquoise,

Formant un demi-rond, relève à la chinoise,

Réguliers et serrés devant, ses cheveux roux ;

Par moments secouant quelque geste, une toux

Lui part, sans étonner de son aspect étique ;

Plat mais entortillé par endroits, l’élastique

Usé qui fait tenir son masque transparent

En grille sans couleur non plus et bombé, rend

Derrière, la rondeur de ses cheveux plus lisse ;

Un de ses bas épais, d’un bleu plutôt clair, glisse,

Mal tiré, tout rayé de plis ; un large trou

S’ouvre sur le côté du bas gauche, par où

L’on voit se détacher un endroit de peau pâle.

La femme dont la voix domine, dans un châle

Noir, un peu déchiré par devant, dont les coins

Croisés sont épinglés à la taille, a les poings

Pareillement posés tous les deux sur les hanches,

Où le dessus des doigts a mis des taches blanches

De plâtras ; elle cherche à trouver des clients

Au passage, en parlant. Près d’elle deux pliants

Sont posés l’un sur l’autre, ouverts, l’étoffe contre

L’étoffe que celui du dessus seul ne montre

Qu’à l’envers en dressant, là sans vernis, en l’air

Le sommet de ses pieds en bois d’un jaune clair ;

Leur taille exactement pareille les rend stables.

En passant à côté de la suite des tables,

Roberte fait aller sa tête plusieurs fois

Dans les deux sens, voulant dire « non » à la voix

De la femme qui fait voir avec insistance

Sa marchandise, et dit qu’avant peu de distance,

En se battant encore, elle se trouverait

A court sans en avoir un, et qu’elle devrait

Acheter un de ces beaux sacs de papier jaune

Pas cher.

Un homme arrive en demandant l’aumône,

Tendant avec la main gauche un vieux chapeau mou

Tout défoncé, couvert de taches ; son genou,

Avec un pantalon plein de reprises, porte

Plié tout droit, le pied en l’air, sur une sorte

De jambe de bois, ronde en haut et mince en bas ;

Son chapeau, de la taille ordinaire, n’est pas

Fait pour aller avec sa tête colossale

En carton, dont la face est répugnante et sale ;

En travers un épais et large bandeau noir,

Comme si de son œil peint il pouvait y voir

En trichant, par dessous, tout de même, s’écarte

Un peu sur son grand nez de juif ; une pancarte

Pend comme un écriteau passé de mendiant

Par devant, avec : « Mon dernier expédient »

Signé par une main qui saurait mal écrire

D’un nom depuis longtemps célèbre et qui fait rire

Des gens se le montrant du doigt. Tout en lambeaux,

Ses habits ont pourtant l’air d’avoir été beaux

Autrefois, conservant comme une vague trace

D’élégance et de coupe en dessous de leur crasse.

Quand il passe à côté de Gaspard, il lui tend

Le bras, en secouant son chapeau dégoûtant

Comme pour implorer ; mais Gaspard l’interpelle,

Et tenant justement toute prête sa pelle

Il dit : « Ce sont les deux rôles intervertis »

Pendant qu’il verse vite un tas de confettis

Lourd dans l’intérieur tout cabossé du feutre

Sans coiffe, en ajoutant qu’au moins il n’est pas pleutre

Comme lui, que d’ailleurs maintenant qu’il le tient

Pour de bon cette fois enfin, il le prévient

Qu’il s’en va sans gâcher le temps le faire prendre

Et coffrer, et qu’alors il faudra bien lui rendre

D’une façon quelconque, avec les intérêts

Qu’on fera calculer pour cela tout exprès

Par des gens du métier, les deux billets de mille

Qu’il a perdus par lui juste avant qu’il ne file,

Et qu’on l’obligera du reste à marcher droit

Quand il sera sous clef dans un cachot étroit

Et sans aucun espoir de fuite qui le berce ;

Mais l’autre sans répondre à tout cela renverse

Son chapeau, secouant pour bien jeter dehors

Tous les confettis ; puis il en frotte les bords

Autour avec sa manche, en haussant les épaules,

Sans paraître penser du tout aux choses drôles

De sa figure sale avec son gros bandeau ;

Gaspard reprend : « Si tu n’aimes pas mon cadeau,

J’enverrai ton habit chez une teinturière

Et je paierai la note à la place. »

††

Derrière

Roberte, marche un homme étrangement couvert

D’un domino rosâtre et d’un capuchon vert

Qui semblent accouplés ensemble par mégarde ;

Il la dépasse, à gauche, un peu, puis la regarde

De côté fixement quelques instants, des yeux

Froids de son masque peint drôle et silencieux,

Ayant au front aussi des frisons ridicules

Espacés, terminés par des crocs minuscules.

Soudain il dit pardi, bien sûr, qu’il la connaît,

En regardant toujours Roberte, et que ce n’est

Pas la première fois, ça non, qu’il la rencontre ;

Puis faisant faire un tour à son doigt il lui montre

Son masque rose et rond, en lui demandant si

Elle de son côté croit le remettre aussi ;

Roberte lui répond qu’en effet, que peut-être

Elle pense à présent vraiment le reconnaître ;

Il la prie en levant la main d’attendre un peu,

Car en cherchant il tient à lui dire, parbleu,

Lui-même, sans secours, comment elle se nomme ;

Lui s’appelle César ; il se déclare un homme

Vraiment de premier ordre et des plus comme il faut :

« Mais malheureusement, je n’ai qu’un seul défaut,

Ajoute-t-il, c’est d’être infiniment modeste, »

Affirmant qu’avant tout dans la vie il déteste

Chez lui bien plus que chez tous les autres, le moi,

Qu’il met tout son bonheur dans le divin émoi

Que le regard de deux beaux yeux noirs lui procure,

Même sous le rideau d’une voilette obscure ;

En terminant il a mis une intention

Très forte dans le ton et dans l’inflexion

De sa voix qu’il a faite étrange et maniérée

En donnant à son corps toute une simagrée,

Se dandinant un peu. Quelquefois, de tout près,

Roberte dans le noir peut entrevoir ses traits

Véritables, très peu visibles, qu’on devine

Par derrière à travers la trame peinte et fine

En fils de fer du masque ; il lui semble qu’il a

Les regards enfoncés plus loin, très au delà

De ceux du masque, avec même fait pour la bouche,

Et que son nez pointu, mince et très long, seul touche

Dans l’autre nez très plat et large de contour ;

Mais presque tout de suite, avec un autre jour,

C’est la première face, en dessus, féminine,

Qui redevient opaque et de nouveau domine.

Il lui fait remarquer qu’excepté la couleur

Avec aussi, peut-être, une plus grande ampleur

De taille, leur costume après tout est le même ;

Il se prétend ravi du hasard, disant : « J’aime

Moins la forme épaissie et flottante du mien,

Je le voudrais serré mieux, allant aussi bien

Que le vôtre, à la taille. » Ensuite il lui demande

Si véritablement elle se sent gourmande

Depuis qu’elle reçoit partout des confettis ;

Racontant que lui-même il a des appétits

Pour ces variétés de pastilles de menthe,

Tout à fait inouïs, et qu’il ne s’alimente,

Les arrosant d’un vin quelconque, rien qu’avec

Eux, en les écrasant sur un peu de pain sec,

Mangeant ainsi depuis midi de l’avant-veille.

Il se frotte en disant : « Je m’en trouve à merveille,

Et ma femme, que vous vous rappelez, prétend

Qu’elle ne m’a jamais connu si bien portant. »

Maintenant il s’informe avec inquiétude,

En parlant du grand air, de la similitude

Qui lui prend tant de temps toujours de ses frisons,

Assurant qu’il ressent sur son front les frissons

Continuels de ses cheveux au moindre souffle.

Un char représentant une immense pantoufle

S’approche avec beaucoup de musique. Un fond bleu

Foncé porte devant, comme ornement, un peu

D’un mélange de deux couleurs qui la varie.

Le tout semble imiter une tapisserie

Bien faite soi-disant, sur un monumental

Canevas ; une boucle imitant du métal

Est cousue au milieu d’une très grande patte ;

La semelle a très peu de talon, presque plate

Et fine par rapport à la taille.

César,

En montrant de la main à Roberte le char

Qui vient avec le faux reflet blanc métallique

De la boucle sans faire illusion, explique

Que depuis quelque temps la pauvre Cendrillon,

En se voyant pousser au pied un durillon,

Avait dû tout à coup augmenter sa pointure,

Et que ce soulier n’est que la miniature

Du sien, qu’il tient ce fait vrai de son essayeur

Lui-même. Sur un banc long, à l’intérieur

Du soulier, circulaire autour, une rangée

De joueurs avec leur archet, est mélangée

Partout d’un homme puis d’une femme, vêtus

En tziganes ; leur veste, à brandebourgs pointus,

Noirs, faisant des dessins courbés, est toute rouge.

Sur leur tête un bonnet mis sur l’oreille, où bouge

Un gland, forme le même alignement partout.

Au fond, un mannequin gigantesque debout,

Vêtu pareil avec sur sa veste hongroise,

Devant, tout un fouillis de brandebourgs qui croise,

Une culotte bleue et le bonnet, a l’air

De diriger l’orchestre ; il tient son bras en l’air

Sans bouger en serrant une longue baguette,

Noire, étroite, en bois peint, que personne ne guette.

Sa culotte qu’on voit ressortir de très peu

Sur le bord du soulier est très claire, d’un bleu

Ciel, visible à travers les têtes, clair et tendre ;

Il a l’air de pencher l’oreille pour entendre

Mieux. César faisant voir à Roberte le gland

De son bonnet hongrois, observe qu’il est grand

Comme ceux des plus gros cordons de ses sonnettes ;

Puis, sérieusement que, trêve de sornettes,

Cet orchestre est vraiment bien mauvais à son gré,

Qu’on ne sent pas d’ensemble en écoutant, malgré

Tout le mal très sincère, il est vrai, que se donne

Le chef là-haut ; alors en marchant il fredonne,

En battant de son bras comme avec un bâton

Le rythme ; il dit : Voyez, c’est faux comme un jeton,

Ça ne peut m’échapper, moi qui suis virtuose. »

Il se met à parler des choses qu’il compose,

Une cantate en sol, des fragments d’opéra,

Un scherzo pour hautbois et flûte, et castera :

« Je m’y connais très bien, vous pouvez être sûre

Que s’ils sont alignés tous dans cette chaussure,

C’est que l’orchestre joue en effet comme un pied. »

Approuvant cet endroit, du reste qui lui sied

Fort bien, en s’expliquant lui-même sans pancarte

D’aucun genre. Gaspard, pour tâcher qu’il s’écarte,

Lui dit avec le bras levé que justement

La musique du char s’arrête en ce moment,

Et que puisqu’il prétend être assez fort pour rendre

L’ensemble plus parfait, il devrait aller prendre

La place et le bâton défectueux du chef.

Mais César lui répond sur un ton sec et bref

Qu’il ne le connaît pas, que, ma parole, il semble

Le prendre pour quelqu’un d’autre qui lui ressemble,

Lequel autre ne doit certes pas être mal ;

Qu’il croyait cependant être assez peu banal

De tête pour ne pas avoir un seul sosie

Si parfait, en Europe, en Afrique, en Asie

Pas plus qu’en Amérique, et qu’il voit, désormais,

Qu’il lui faudra, s’il tient à ce que plus jamais

Il ne puisse arriver une chose pareille,

S’attacher un grelot sonore à chaque oreille,

Plus une cloche à gros battant au bout du nez,

Et que si tout cela n’est pas encore assez,

Il vissera sur sa grosse caisse une paire

De cymbales, sortant toujours avec pour faire

Encore plus de bruit et qu’on sache de loin,

Avant même qu’il ait déjà tourné le coin

De la rue et qu’il soit visible, qu’il arrive ;

Qu’il sera même bon avec ça qu’il s’écrive

Sur les mains, sur le front et sur le nez, son nom

En français, allemand et anglais, car sinon

Il pourrait exposer sa femme à l’adultère,

Si l’autre est comme lui, beau. Pour le faire taire,

Lui demandant s’il va parler jusqu’à demain

Matin sans arrêter, Roberte, de sa main

Qu’elle applique dessus, feint de fermer la bouche

Du masque ; mais il crie au meurtre, qu’on lui bouche

La respiration, qu’on vienne, qu’on commet

Un assassinat ; puis bruyamment il se met

A répéter un bruit de baisers, disant vite

Entre chacun, en bouts de phrases, qu’il profite

Quand même de la chose, et qu’en grand amoureux

Il est content s’il meurt en lui baisant le creux

De la main ; que sa peau fine et rosée embaume,

Qu’il ne sait pas s’il rêve et que, près de la paume

A peine dessinée, en long, elle a surtout

Une fossette plus douce, que son sang bout,

Que tout son corps frissonne et que son cœur tressaute

A se rompre ; Roberte en lui faisant : « Chut ! » ôte

Sa main, puis sans penser elle l’ouvre un peu voir

Et regarde partout la paume pour savoir

Si pour de bon elle a la soi-disant fossette.

††

Une femme au milieu du cortège époussète

Avec un plumeau rouge et vert un gros poupon

Nègre ; elle est habillée en matin ; son jupon

Laisse voir des bas blancs et noirs ; sa camisole

Flotte ; sa grande tête en carton se désole.

Au milieu, les deux bouts de ses sourcils en l’air

Et l’angoisse de ses regards lui donnent l’air

D’implorer en passant tous ceux qu’elle rencontre ;

Quelquefois, s’arrêtant de frotter, elle montre

L’enfant de tous côtés comme pour faire voir

Avec terreur dans la foule qu’il est tout noir,

Puis dans ses bras le berce un instant pour qu’il dorme ;

Il a, très en avant, une bouche difforme

Faisant deux bourrelets d’un rouge vif, lippus,

Montrant de grandes dents, et les cheveux crépus

Avec, pris dans le nez, un anneau d’or immense ;

La femme en le tenant d’une main recommence,

Sur tout son corps, en long, en large, à le frotter

Vite, de son plumeau, semblant vouloir ôter

Avec entêtement et désespoir la couche

Noire dont il est fait tout entier, sauf la bouche.

Un écriteau sur son corsage est en hauteur ;

On y lit : « Le nouveau-né dénonciateur »

Entrecoupé sur cinq lignes, serrant ses lettres

D’imprimerie, en long de plusieurs centimètres.

Quand elle est assez près pour qu’il lise, César

Dit que c’est très bien fait à son humble avis, car

Lorsqu’on avait connu d’un peu trop près un nègre,

Il fallait s’arranger après pour rester maigre ;

Que son air repentant ne saurait amoindrir

Sa faute, et ne pourra jamais, lui, l’attendrir,

Qu’après tout elle n’a que ce qu’elle mérite,

Qu’il reste impitoyable et qu’il la déshérite

Et la renie au nom de sa famille pour

Le déshonneur public que son hideux amour

A rejeté sur eux tous, car Roberte ignore

Peut-être, l’ayant vu si peu de temps encore,

Qu’il n’est autre que son propre frère jumeau.

L’homme avec le très long manche de son plumeau,

Pendant que César dit : Foule-toi donc la rate,

Voilà ce qu’elle fait au lieu de frotter, » gratte,

Le relevant avec plusieurs rides, son front,

En passant par la bouche ouverte presque en rond

Et grande, accentuant l’expression amère

De la tête. César dit : « Hélas ! pauvre mère,

Elle est à plaindre, c’est pour toujours qu’elle part. »

La femme recommence à frotter le poupard,

Tenant le manche par le bout ; quand il la croise

César se détournant dit : « Arrière, Françoise !

Je ne veux plus te voir, oh ! je te reconnais

Parfaitement, mais c’est fini nous deux, tu n’es

Plus ma sœur. » Ajoutant qu’il ne veut pour jumelle

Que d’une femme honnête et non d’une comme elle

Qui foule ses serments aux pieds.

††

A cet endroit

La route fait à gauche un angle presque droit ;

César en s’écriant : « Dieu que c’est beau ! » fait halte,

Puis arrêtant Roberte avec la main, s’exalte,

Lui faisant admirer par des gestes l’effet

Splendide, magnifique et sublime que fait

Dans son flot de couleurs diverses cette foule

De masques ressortant tout au fond sur la houle

Si bleue et si jolie et calme de la mer.

Puis il repart, disant avec un geste amer

Qu’il était tout à fait né pour être un artiste

Et que certainement en le faisant dentiste

Les siens s’étaient trompés complètement de but ;

Que s’il avait l’argent pour s’acheter un luth,

Au lieu de regarder toujours quelque mâchoire

Il ferait des rondeaux et des chansons à boire.

« Si vous tenez vraiment à me faire un cadeau,

C’est un luth qu’il faudra me donner. »

Un landau

Blanc à l’intérieur, traîné par une paire

De chevaux gris, s’approche ; une femme pour faire

La place à deux pierrots installés dans le fond

Est assise dans la capote même. Ils vont

Au pas. Le cocher a comme eux tous un costume

Avec un masque peint vert ; mais l’on s’accoutume

A la fin à les voir tous sur le siège ainsi

Costumés et masqués. Sur le devant aussi

Une femme est assise en l’air entre deux hommes

En pierrot. César dit qu’ils sont bien économes

De leurs confettis tous ces gens-là, que, parbleu,

Dans un petit moment on va bien voir un peu

S’ils entendent garder tout pour sucrer leur tasse

De café ; puis entrant ses mains dedans, il tasse

Dans son sac en levant de ses doigts l’autre coin

Les confettis d’un seul côté ; puis avec soin

Après l’avoir emplie, il en tire sa pelle

Et, quand le landau passe, à voix sourde il appelle

La femme assise en haut derrière : « Ohé ! là-bas. »

Elle tourne la tête, il dit : « Non, bouge pas.

Ah ! tu vas voir, attends un peu que je te guette. »

Puis ayant l’air de la viser très dur, il jette

Ses confettis de bas en haut, fort, de façon

A les faire tomber après tout droit sur son

Capuchon ; ayant vu sa menace, elle appuie

Avec crainte sa main sur sa joue et la pluie

Douce qu’elle reçoit la surprend ; à son tour

Elle enfonce, en tassant tout dans un seul coin pour

La remplir mieux, sa pelle entre son sac, puis lance

Ses confettis avec le plus de violence

Et de précision directe qu’elle peut

Dans sa position de travers ; le tout pleut

Par derrière, pendant qu’il s’en va, sur la tête

De César qui s’écrie : « Oh ! mais quelle tempête,

Jamais on n’aurait cru qu’il tomberait de l’eau

Cette après-midi, car il faisait vraiment beau

Tout à l’heure. » Il raconte à présent à Roberte

Que cette demoiselle a pour petit nom : Berthe,

Qu’il la connaît très bien et lui dit : « tu », qu’il est

Impossible de voir quelque chose de laid

Comme elle et que de plus elle est toute petiote,

Que surtout elle a l’air tout à fait idiote,

Avec cette figure inepte, ce regard

Stupide et cette bouche ayant toujours l’écart

D’un sourire imbécile et qu’on ne saurait rendre

Soi-même, à ce point-là niais, feignant de prendre

Son masque peint pour son vrai visage.

††

Là-bas,

Une tête en carton est cahotée au pas

Un peu dansant et très sec de l’homme qui bouge

Les bras en se tournant. Elle a le nez très rouge

Et très gros, comme avec des narines gonflant ;

L’homme fait de son bras gauche un geste plus lent

Et large que de l’autre avec lequel il semble

S’éventer ; maintenant, de tous les deux ensemble

Il s’évente ; bientôt le gauche de nouveau

Fait son grand geste. On lit : « Enrhumé du cerveau »

Sur un large écriteau qui cache sa poitrine,

Tout sur la même ligne, en gros. Chaque narine

Forme un trou noir, profond, qui semble à jour. Il est

Habillé de façon voyante, d’un complet

Jaune clair à carreaux compliqués, symétriques,

Réunissant un tas de couleurs excentriques ;

Il a des gants très clairs, jaune citron, en peau ;

Entré dans le ruban de son vaste chapeau

De paille, un écriteau réglé pour qu’on écrive

Droit, porte, comme fait à la plume : « J’arrive

De Paris ».

César, lui, demande un paletot

De fourrure et plusieurs cache-nez, aussitôt

Qu’il en est assez près pour lire la pancarte ;

Puis en se donnant l’air d’avoir peur, il s’écarte

Avec, dit-il, un grand soin, de la région

Où l’on pourrait avoir de la contagion ;

Car un vieil oncle auquel, il doit dire, il n’emprunte

Jamais, a jadis eu sa grand’mère défunte

D’un gros rhume, ajoutant qu’il ne veut pas, merci,

Mourir comme cela, qu’il croit sentir d’ici,

Par la bouche toujours entr’ouverte, l’haleine

De la tête en carton, brûlante et toute pleine

De principes mauvais, et que s’il s’en allait,

Il ferait trop de peine au monde, car il est

Aimé de tant de gens ! Qu’en tout cas, s’il succombe,

Il faudra que Roberte aille couvrir sa tombe

Tous les jours, pour le moins deux ou trois fois, de fleurs

Et, naturellement, l’inonder de ses pleurs ;

Qu’il trouverait très bien, même, qu’elle s’enterre,

Se donnant par chagrin une mort volontaire,

Dans son propre tombeau, juste à côté de lui,

En souvenir de leur rencontre d’aujourd’hui,

Avec défense pour toujours qu’on les exhume

Jusqu’à la fin du monde.

A peine l’homme au rhume

Est-il passé de l’air alerte d’un gandin,

Que César, comme s’il avait pris mal soudain,

Demandant à Roberte un mouchoir, éternue

Plusieurs fois, lui disant qu’il l’avait prévenue

Et que c’est bien fini, qu’il a l’impression

Douloureuse d’avoir pris une fluxion

De poitrine ; qu’hélas ! c’était sa destinée,

Voilà tout, qui voulait qu’il parte cette année,

Qu’il se sent cette fois pour tout de bon perdu,

Que c’est le châtiment dès longtemps attendu,

Sévère, c’est certain, mais juste, de ses fautes,

Qu’il sera courageux ; puis il se tient les côtes

Pendant qu’il éternue encore plusieurs fois

Exprès, en prolongeant ensuite avec la voix

Tous les éternuements sur une note aiguë.

††

En avant maintenant, très grand et très en vue,

Le rémouleur s’avance avec tout son même air

Attentif, se penchant sur sa meule ; la mer

De sa ligne bleuâtre à l’horizon arrive

Pour l’œil jusqu’à son cou plié ; plus bas la rive

Le traverse à mi-corps. César pense qu’il a

Justement dans le fond de cette poche-là

Un couteau dont le bout de la lime se rouille,

Et qu’il va le donner à ce brave homme ; il fouille

Ses habits en ouvrant un peu son domino ;

Mais il ôte sa main, se traitant d’étourneau,

Disant que ce serait vraiment bien inutile

De vouloir s’occuper d’un sujet si futile,

Du moment qu’il est si sûr et certain qu’il doit

Mourir ; que pas un ongle, à présent, d’un seul doigt,

N’aurait le temps de croître assez pour qu’il le lime.

Il parle de l’état d’âme grand et sublime

De l’homme pur qui sait qu’il va bientôt mourir

Et monter au ciel, puis se met à discourir

Sur l’immortalité, l’existence future,

La résurrection de chaque créature

Au jugement dernier… Soudain il s’interrompt

Pour éternuer fort en se tenant le front ;

Il dit : « Ah ! là, mon Dieu ! mon Dieu ! » puis il renifle

En faisant des efforts, prétendant que ça siffle

Et disant : « N’est-ce pas ? » quoiqu’on n’entende rien

Du tout, pour faire voir à Roberte combien

Déjà, malgré le temps si doux, son nez s’obstrue.

††

Le grand rémouleur tourne à droite dans la rue

Saint-François de Paule, où l’on voit tourner aussi,

Se croisant avec lui pour venir par ici,

Le flot toujours nouveau du cortège. Un gros homme

En sort en ce moment même ; on lit : « Ça m’assomme »,

Écrit sur un fond blanc carré, semblant en peau,

Et collé par-devant sur son large chapeau

Haut de forme ; à deux mains il tient ouvert un livre

Énorme, avec au centre un grand fermoir en cuivre ;

Du côté gauche, à droite, assez gros, le bouton

Du fermoir est brillant, en boule. Le menton

De la tête est tiré très en bas et la bouche,

Les lèvres retroussant, grande ouverte, se touche

Presque, en long, en baillant. L’exagération

Ridicule qu’on voit à son expression,

Sur le premier moment, presque toujours fait rire ;

Le texte est à l’envers, il a l’air de s’écrire

Rien que pour le regard, pas en lettres. Parfois

L’homme lève le livre un peu, malgré son poids,

Pour lire, mais bientôt il semble qu’il succombe

A l’ennui de nouveau ; le livre alors retombe

A l’envers ; par moments il le ferme et d’un bras

Il s’étire, pendant qu’un doigt dedans, en bas

Il tient dans le bon sens le livre ; un large titre

Estropié, célèbre, avec « premier chapitre ».

En dessous, est écrit en lettres d’or, très gros,

Visible d’assez loin encore, sur le dos,

Qu’une longue balafre en travers égratigne.

César dit : « Quel crétin ! quel serin ! » Il s’indigne

En révélant qu’il fut le collaborateur,

Sans que personne l’ait jamais su, de l’auteur ;

Il dit : « Cet homme est un idiot, il faut croire

Qu’il s’est réellement décroché la mâchoire ;

S’il n’aime pas cela, c’est qu’il n’y comprend rien ;

S’il était seulement un peu grammairien

Il verrait la beauté, la richesse du style. »

Ajoutant que, voilà, la langue est trop subtile

Pour dire quelque chose à ce gros homme-là,

Qui ne doit s’occuper qu’à manger, que s’il a

Par rapport à sa taille une si grosse tête,

Cela ne prouve rien, et qu’il peut être bête

Quand même ; que, du reste, à sa figure on voit

Tout de suite qu’il est stupide, que ce doit

Être tout simplement un pauvre hydrocéphale,

Et qu’en pitié de lui maintenant il ravale

Sa rancune.

Gaspard, qui s’est pas mal battu

Depuis quelque temps, dit à Roberte : « Veux-tu

Partager avec moi ce qui te reste encore

De confettis ? » Roberte, en disant qu’elle ignore

Ce qu’elle en a, lui tend son sac ouvert ; Gaspard

Y puise pour y prendre à peu près moitié part,

Ressortant chaque fois sa pelle toute pleine

Entre les bords ; tous trois n’avancent plus qu’à peine ;

César de nouveau, seul, se pâme sur l’effet

De la mer. Puis Gaspard s’arrête tout à fait,

Le partage fini, juste devant la rue

Saint-François-de-Paule, et se tourne.

Un âne rue

En entrant, puis trottine un peu ; car, au tournant,

C’est l’analcade des Anglaises maintenant

Qui passe ; un homme a son ombrelle trop ouverte

Retournée ; un, plus loin, a sous sa robe verte

Un morceau de plissé qui pend.

††

Toujours près d’eux

César en ce moment leur demande à tous deux

S’ils vont dans cette rue au milieu d’un tumulte

Pareil ; disant, pour lui, que plus il se consulte

Et plus il a peur d’être en dix pas enfoui

Sous tous ces confettis ; mais Roberte dit : « Oui,

J’y vais. » Il dit que c’est eux que cela regarde,

Qu’en ce cas il s’éloigne et qu’elle prenne garde,

Car un monde semblable est vraiment dangereux,

Qu’on peut être étouffé, qu’il en tremble pour eux

Très fort ; qu’en tous les cas, avant qu’on ne se quitte

Peut-être pour toujours, hélas ! tellement vite

Il veut de tout son cœur leur faire ses adieux ;

Que si malgré son rhume il devenait très vieux,

Il ne les oublierait jamais et qu’il s’excuse

S’il leur a trop parlé, car parfois on l’accuse

Dans sa famille d’être à certains jours bavard ;

Qu’il faut venir chez lui le voir au boulevard

Carabacel, que c’est de la sorte qu’on prouve

L’estime que l’on a pour quelqu’un, qu’on le trouve

Toujours en redingote en velours le jeudi

Dans son plus beau salon toute l’après-midi ;

Il tient à donner à Roberte une poignée

De main, répétant, qu’elle une fois éloignée

Ou qu’elle soit sur mer, sur terre, au pôle nord,

Son esprit la suivra toujours jusqu’à sa mort

A lui-même, qu’il croit décidément très proche ;

Que du reste il n’a pas de fiel, qu’il ne reproche

Rien à l’homme enrhumé, qu’il ne cherchera pas

A lui donner, avant de mourir, le trépas,

Qu’il a beaucoup trop peur du purgatoire. Il pousse

Un soupir sanglotant et très long ; puis il tousse

Chétivement et part en chantant : « Mardi-gras,

T’en vas pas. » Il se tourne en étendant le bras

Et reparle de la fidélité qu’il jure

De leur garder ; mais juste en plein dans la figure

Il reçoit, se taisant avec un soubresaut,

Des confettis ; il dit : « Holà ! ça m’a fait chaud

Dans tout le corps, j’en ai mal jusque dans la plante

Des pieds ; je n’ai jamais reçu si violente

Secousse. »

††

Des enfants habillés tout en gris

Avec sur leurs cheveux des têtes de souris

Débouchent de la rue ; un cordon les attache

Entre eux, rouge et très large ; ils ont une moustache

Faite de quelques crins seulement, grise aussi,

Qui leur colle ; leur ventre est d’un gris éclairci,

Ils ont des souliers gris et des bas gris. Un homme

En gros chat les précède ; il tient le cordon comme

Si de force il voulait les traîner ; il a l’air

Féroce avec des yeux en verre, brun très clair,

Et ses dents qu’il découvre avec la bouche ouverte

Toute grande ; on lui voit la patte gauche inerte

Sans bras, tandis que l’autre a le bras droit dedans.

Tout le temps il se tourne en leur montrant les dents ;

Le premier des enfants en avant est tout frêle ;

Ils sont une dizaine et marchent pêle-mêle

Se tournant en tous sens, tantôt à reculons,

Tantôt droit, se cognant parfois sur les talons.

Roberte en ce moment tourne la tête à droite ;

Semblant juste tenir dans la largeur étroite

Du long pont du Paillon qui paraît presque à sec

D’ici, l’énorme char du cuisinier, avec

Sa musique que l’on entend à peine, passe.

Juste, de la marmite au couvercle, un espace

Reste en ce moment même en laissant voir un peu

En longueur et toujours plus mince le ciel bleu ;

Le bras du cuisinier au bout d’un instant tombe

Tout à fait, recouvrant du couvercle qui bombe

Les marmitons déjà disparus dans le bas

Du grand récipient.

††

Gaspard prend par le bras

Roberte et quand il voit un passage il l’entraîne

Vite. Roberte lit : « J’en aurai la migraine »

Sur le dos d’un vieillard à cheveux blancs qui vient

De passer avec sa grosse tête et qui tient

En la montrant partout une très grande ardoise ;

En avant elle voit : « Revenant de Pontoise »

Au dos d’un autre, mais très vite, assez loin d’eux

Déjà ; pour le moment ils passent, tous les deux

Courant un peu, devant un jardinier qui fauche,

Puis reprennent leur pas tranquille. Ils sont à gauche

De la rue. Encombrant une fenêtre au coin

De droite, un groupe fait un bruit de voix, pas loin

De l’angle de la rue où « Saint François de Paule »

Se lit en noir.

Leur pied tout le temps carambole

Sans le vouloir, en les poussant à chaque pas,

Des confettis encore entiers, qui ne sont pas

Ecrasés, récemment lancés et dont la boule

Inégale, légère et raboteuse roule

En déviant, sautant et se cognant, très mal.

Un homme crie, après un sursaut : « Animal ! »

En se tournant vers un pierrot qui par la bouche

Chantante de sa tête en carton dont il louche

Vient de lui jeter des confettis dans les yeux ;

Le pierrot s’arrêtant dit : « Espèce de vieux

Mirliton, tâche donc t’enlever ta pommade

Avant de t’en aller donner ta sérénade,

Tu seras bien plus beau, » faisant allusion,

En regardant la tête, à la cohésion

Par longues mèches qu’a la chevelure rare

Et très foncée, ainsi qu’à la longue guitare

Que l’autre tient avec ses gestes de vieux beau

A la taille sanglée ; un énorme bobo

Se gonfle, dégoûtant, au milieu de sa joue

Très pâle ; de sa main droite on dirait qu’il joue

Sur sa guitare pour s’accompagner, faisant

Aussi remuer sa main gauche, soi-disant,

Sur les tiges de bois qui remplacent de vraies

Cordes, semblant choisir parmi toutes les raies

Peintes pour indiquer sur le manche où l’on doit

Pour donner tel ou tel son appuyer le doigt ;

L’espace parallèle et noir qui les écarte

A l’aigu devient plus étroit ; une pancarte

Tombe sur son plastron de chemise avec : « Au

Clair de la lune » sur les quelques notes « do

Do do ré mi », faisant ensuite trois ou quatre

Mesures que Roberte en chantant vient de battre

Avec le doigt ; devant, une ample clé de sol

Se recourbe beaucoup ; touchant presque le sol

Par derrière, les deux pans de son habit rouge

Sont pointus ; aux cahots du pas leur pointe bouge ;

Un médaillon brillant pend hors de son gilet

Blanc de soirée, ouvert en rond ; sur son mollet

Gauche au bas blanc en soie, un papillon tremblote

Semblant solidement enfoncé ; sa culotte

Noire brille ; un gamin lui crie : « Ils sont bossus

Tes mollets. »

Des pierrots, tout là-bas, bras dessus

Bras dessous, chantent tous fort : « Auprès de ma blonde »

Assez vite sur l’air connu de tout le monde ;

Un d’eux soudain le chante une octave plus haut

En fausset dominant les autres voix ; il faut,

Là, qu’ils se mettent sur une file à la suite

Du premier qui paraît avoir pris la conduite

De la bande et qui les fait passer au milieu

D’un groupe qui causait, en criant : « Sacredieu !

Vous ne savez donc pas encore qu’on circule,

Vous, hein ? » Toute la bande en courant se bouscule,

Puis, une fois sortis, ils marchent tous de front

De nouveau. Tout à coup ils se mettent en rond

Et tournent enfermant dans leur cercle une grosse

Femme en domino rouge et vert foncé qui hausse

Les épaules, prenant un gros air mécontent ;

Elle croise les bras et toute rouge attend,

Immobile, ayant l’air de rager, qu’on la laisse

S’en aller ; puis voulant essayer, elle baisse

La tête, pour tâcher de passer sous deux bras ;

Les pierrots aussitôt mettent leur main plus bas

Devant sa tête, afin d’empêcher qu’elle sorte ;

Elle ressaye en vain ; sa figure très forte

De face, a cependant un assez fin profil ;

Le groupe recommence éternellement : « Qu’il

Fait bon, fait bon, fait bon, » sur la phrase pareille

Toujours plus fort ; la femme en se bouchant l’oreille

Grimace avec les yeux ; chaque fois pour finir

Ils disent sans changer rien : « Qu’il fait bon dormir.»

A la fin, au moment où la phrase s’achève

Justement sur « dormir » un d’eux s’arrête et lève

Le bras, laissant passer la femme par-dessous ;

Puis ils repartent tous vite, comme des fous,

En chantant de nouveau fort, sous la ressemblance

De leurs masques tous peints, pareils. Roberte lance

Des confettis, voulant surtout viser l’un d’eux,

Un maigre tout en blanc ; elle en attrape deux

Dans la figure, étant, là, pas mal éloignée

Encore d’eux ; le blanc lui donne une poignée

De main malgré sa pelle, en lui disant : « Merci, »

Ajoutant que c’était vraiment très réussi.

††

A droite, par devant, maintenant la fiole

De pharmacie a l’air tout à fait d’une folle

En dansant avec des allures de dondon ;

On voit se démener, au bout de son cordon

Rouge, le grand cachet semblant en cire ; à chaque

Tour qu’elle fait, on voit, dans le bleu très opaque

Du faux verre, tourner tout un endroit plus clair

Imitant un reflet immobile.

D’en l’air

Roberte en regardant le grand flacon, essuie,

Assez forte et semblant la viser, une pluie

De confettis ; bientôt elle lève les yeux,

Et voit à la fenêtre, au premier, un joyeux

Couple qui la regarde ; ils ont tous deux pour masques,

Complètement fermés, des espèces de casques

Comme ils devaient en prendre, eux, d’après le conseil

De Gaspard tout d’abord, en treillis tout pareil

Au leur, mais protégeant, derrière aussi, la tête

Jusqu’aux épaules, tout fermés.

Roberte apprête

Sa pelle, puis retient, toujours au même endroit

Tout en haut, l’armature avec son second doigt

Gauche tout cramponné ; maintenant elle pousse

Le manche en bois, en sens opposé, de son pouce

Droit, dont le bout est par la pression pâli

Sous son ongle taillé très en pointe et poli ;

Le manche se recourbe un peu, flexible et souple ;

Roberte, la figure en l’air, vise le couple ;

La femme se retire en arrière en levant

Son coude qu’elle met peureusement devant

Sa figure et ses yeux ; l’homme reste impassible ;

Roberte lance alors le plus juste possible,

Se dressant un peu sur les pieds, ses confettis ;

Ils touchent assez bien ; certains sont ressortis

En se cognant sur la garniture ouvragée

En fer, représentant des fleurs sur la rangée

Assez serrée et très nombreuse des barreaux ;

D’autres, en se tapant sur l’envers des carreaux

Tout grands ouverts, ont fait comme une pétarade ;

Sur le dessus en bois noir de la balustrade

Un est près de tomber tout au bord de l’appui ;

L’homme, immobile, en a pas mal reçu sur lui ;

Quelques-uns ont donné dans la large surface

Que présente son masque au-dessus de sa face ;

La femme, reculée assez tôt, n’a rien eu.

Gaspard qui s’en allait toujours est revenu

Vers Roberte ; il attend qu’elle arrive et arrange,

Y mettant les deux mains, sa collerette orange ;

Il y glisse son doigt, lentement, tout autour

En l’écartant pas mal de son cou comme pour

La casser et s’y mettre un peu mieux à son aise ;

Roberte, en revenant auprès de lui soupèse

Son sac à peu près vide entièrement, disant

Qu’il faut les ménager un peu plus à présent

Et qu’elle en tous les cas compte en être économe,

Car on ne voit aucun marchand en vue.

Un homme

A la tête de femme expressive en carton,

A sur le bout du nez un énorme bouton.

Sa figure est un peu, vers la droite, inclinée.

Il est vêtu jusqu’aux pieds d’une matinée

Dont l’étoffe est jaunâtre avec partout des fleurs ;

Il fait tourner, avec le geste des coiffeurs,

Un fer soi-disant chaud par une de ses branches

Qui par le bout qu’on tient en main sont toutes blanches,

Surtout auprès du bout opposé qui, tout noir,

A les traces de la flamme ; sous son peignoir

Agrafé par devant sur un rang, une fausse

Poitrine bombe large, exagérée et grosse ;

Très espacés et bien visibles sur son front,

De grands frisons font tous un assez large rond

Irrégulier, chacun dans une papillote

En gros papier jaunâtre, épais, qui l’emmaillote

Sans serrer, en donnant complètement l’effet

De n’avoir rien dedans ; la femme en marchant fait

Un tour sur elle-même ; on voit la faveur bleue

Attachant d’un nœud mince, en bas, la courte queue

De sa coiffure faite en hâte, du matin ;

Les cheveux, en coton quelconque, sont châtain

Foncé ; l’homme fait voir partout, dans sa main gauche

Un écriteau de toile et dont le sens s’ébauche

Pour Roberte, déjà, bien qu’encore assez loin,

Quand elle cherche à voir les lettres avec soin ;

Ce sont des lignes très courtes, d’une écriture

Penchée, et prétendant, à la température

Excessive qu’il fait toujours dans le Midi,

Que le fer ne sera jamais plus refroidi

Si longtemps qu’on le tourne ; en arrivant à lire

Tout, Roberte se met, ouvrant la bouche, à rire,

En découvrant ses dents du dessus, — faisant « ho »

Sur un ton grave, et montre à Gaspard l’écriteau ;

Il cherche tout d’abord, puis le trouvant il cligne

Les yeux, mais ne comprend que la première ligne ;

Roberte, en regardant une seconde fois,

Le lit alors d’un bout à l’autre, à haute voix,

Sans peine maintenant que l’homme se rapproche,

Puis regarde Gaspard en disant : « Hein ? » Lui hoche

Affirmativement la tête, en souriant.

Par terre quelque chose attire l’œil, brillant

Au milieu du plâtras sale, comme une espèce

De pourtour rond, rayé ; c’est le haut d’une pièce

De dix sous qui dépasse, enfoncée à demi,

Montrant son côté face un peu penché, parmi

La poudre dans laquelle elle entre toute droite ;

Gaspard la voit ; avec la pointe maladroite

De son pied il la touche un peu, pour la ravoir,

Mais la renfonce ; ensuite il ne peut plus la voir,

L’entrant de plus en plus ; à gauche un voyou passe ;

Il l’appelle et lui montre avec le pied l’espace

A fouiller, lui disant qu’il doit trouver dix sous

S’il cherche avec ses doigts comme il faut, là-dessous,

Qu’il est sûr qu’ils sont là, que la couche est épaisse

Et que s’il tient à les empocher, il se baisse ;

Alors l’interrogeant sur l’endroit, le gamin

En s’appuyant sur son genou, de l’autre main

Avec son second doigt allongé, raide, fouille,

En remuant la poudre ; ensuite il s’agenouille

Sur une seule jambe, assis sur son talon,

Cherchant toujours avec le doigt ; son pantalon

Effiloché d’en bas, reprisé, partout sale,

Montre une déchirure en angle, colossale,

Par laquelle ressort, très plié, son genou

Écorché ; dégoûtant aussi, son chapeau mou

Dont les bords sont baissés, est tout couvert de taches

Blanches de confettis ; son masque a des moustaches

Larges, se relevant, peintes pas très en noir

Sur le rose toujours très vif, et l’on peut voir,

Quand il se baisse plus, un peu de sa figure

Du côté gauche, avec sa joue assez obscure

Sous le masque où l’on plonge en regardant ; il est,

Par ce qu’on peut juger du peu qu’on en voit, laid,

Avec un peu, déjà, de favori précoce

Sur sa joue assez creuse et qui forme une bosse

Pas mal saillante avec son os très prononcé ;

Tout l’obscurcissement qui s’étale, foncé,

Sur sa peau, provenant de son masque, remue

A tous ses mouvements ; quelqu’un dans la cohue

Venant de le cogner tout à coup assez fort,

Il relève la tête et touche avec le bord

De son chapeau la jambe en gros pantalon rouge

D’un pierrot qui, poussé par un autre, ne bouge

Plus ; la pièce se trouve enfin dans un endroit

Dont plusieurs fois déjà le gamin, de son doigt,

Venait de s’approcher ; il se lève et regarde

La pièce, puis Gaspard, qui dit oui, qu’il la garde,

Qu’il aille s’amuser beaucoup avec ; il dit

Qu’avec la pièce même et, de plus, le crédit

Qu’après il aura, grâce aux cinquante centimes,

Il va pouvoir payer à ses amis intimes

En allant au prochain grand restaurant, un bock

Pour trinquer avec eux ; mais tout à coup un choc

Qu’il reçoit dans le dos tout en parlant, lui coupe

La voix d’un hoquet ; c’est quelqu’un qui vers un groupe

Arrêté, qui lui fait des signaux de bras, court ;

Puis le voyou s’en va.

††

Là-bas, de son pas lourd

Et titubant, marchant à droite dans la foule,

Le pochard au chapeau haut de forme se soûle

Toujours ; des confettis bougent dans les rebords

Du chapeau ; sous sa tête immobile, son corps,

Au contraire, dans tous les sens tourne et chancelle ;

Il vient de mettre son cruchon sous son aisselle,

Il se frotte le ventre en des airs satisfaits,

Sans cesser de marcher de travers ; ses effets

De soirée ont partout de fortes taches blanches

De confettis, bien plus qu’avant, surtout aux manches.

Il marche pas mal vite, en somme ; à chaque instant

Il se tourne de tous côtés d’un air content,

Comme s’il désirait que tout le monde voie

Sa face épanouie et respirant la joie,

Avec sa bouche ouverte et son regard très gai ;

L’écriteau de son dos a sur deux lignes : « J’ai

Dîné dans le grand monde ». A présent il empoigne

Au milieu, de nouveau, son cruchon et s’éloigne

En dépassant Gaspard et Roberte qui vont

Toujours à gauche dans l’encombrement que font

Les masques sur les deux longs côtés de la rue.

En passant on entend la voix lente et bourrue

D’un homme dire avec mauvaise humeur : « Ben quoi !

Est-ce que je vous ai jamais redit ça, moi ?

Il ne faudra bientôt plus vous parler, ma chère ! »

On voit alors au seuil d’une porte cochère,

Une femme en jersey noir dans lequel le gras

Qu’on devine enfonçant et mou de ses gros bras

Se moule ; justement très vite elle les croise ;

Avec des mouvements de la tête elle toise

L’homme qui lui parlait, en disant : « Voyez-vous

Ce malhonnête-là ! C’est drôle, est-ce que nous

Sommes venus pour lui demander quelque chose ?

Il faut toujours qu’il vienne écouter quand on cause ;

Franchement, c’est trop fort ; est-ce qu’on le forçait

A se planter derrière à ne rien dire ? C’est

Vrai. » Puis elle se tait en haussant les épaules ;

En se parlant ainsi durement ils sont drôles,

Avec les masques peints, impassibles qu’ils ont,

Exactement pareils pour tous les deux. Ce sont

Plusieurs gens ayant l’air de la maison, en groupe ;

Une bonne, avec un tablier que découpe

En bas une rangée inégale de dents,

Est assise sur un tabouret, les mains dans

Les larges poches du tablier ; elle écoute

La grosse femme en noir qui maintenant ajoute,

Rassise et s’appuyant sur le dossier craquant

De sa chaise qu’elle a mise plus devant : « Quand

On devrait bien savoir qu’on a l’air aussi bête,

Avec un nez pareil au milieu de sa tête,

Et des yeux aussi clairs que ça tout ahuris,

Sans compter un fouillis pareil de favoris,

On se tait. » L’homme alors lui répond : « Et les vôtres

De favoris, vous les croyez jolis ? » Les autres

Se mettent tous à rire en entendant cela ;

L’homme enchanté de son succès dit : « Ah ! la la. »

La bonne, en se penchant sur son tabouret, pouffe ;

Roberte, en regardant toujours, voit une touffe

Derrière, sous le bord de son masque qui fait

Comme un favori court à la femme, en effet ;

En passant on entend encore une minute

Continuer, toujours lentement, la dispute.

Là-bas s’avance tout un rang de cure-dents

Immenses ; devant eux encore, un homme, dans

Une sorte de râpe à sucre énorme, approche ;

Simulant le cordon par lequel on l’accroche

Une corde très grosse, en haut, faisant un nœud

Se compliquant et très drôle, mais dont on peut

Facilement, par sa grosseur même, comprendre

L’enlacement, traverse un trou pour aller pendre,

Assez raide et tendu presque droit par le poids

Du nœud, sur le côté du grand manche de bois

Qui continue, en la surmontant, une espèce

De planchette en longueur, immense et très épaisse,

S’appliquant presque juste, en dépassant, au dos

De l’homme qui, mêlé dans l’ensemble, a l’air gros ;

Mais on voit que son corps a beaucoup de place entre

La planche et le fer-blanc arrondi, même au ventre ;

La plaque, par devant, imitant du métal

Bon marché, fait assez bien, en monumental,

Le fer-blanc où l’on râpe ; en laissant une marge

Pleine à côté du bois, à distance assez large

L’un de l’autre, des trous très grands montrent leurs bords

Rugueux, irréguliers, retournés en dehors ;

La figure de l’homme est seule qui dépasse

Sans rien qui la protège, au-dessus de l’espace

Plein, sans trous, assez haut, du soi-disant fer-blanc,

Laissé comme une bande avant le premier rang

Des larges trous ; en haut, de face, sur le manche,

En noir sur la couleur jaunâtre presque blanche,

Est écrit en travers et très lisiblement,

En sorte d’imprimé peint : « Le bon placement ».

Les lettres soudent mal, comme sur une caisse

D’emballage ; Roberte, en les lisant, dit : « Qu’est-ce

Que cette râpe à sucre effrayante peut bien

Vouloir dire ? » Gaspard répond : « Peut-être rien. »

Mais Roberte, cherchant toujours, des yeux la guette ;

L’homme fait quelque pas de dos ; une étiquette

Aussi très grande, avec un encadrement bleu,

Est collée en arrière, en haut du manche, un peu

De travers, ressemblant en grand à toutes celles

Qui sont sur des objets, portant le prix sur elles ;

On lit sur celle-là : « Magasin de fer-blanc »,

Puis plus bas, assez gros, en écriture : « Un franc

Dix, pour gagner un prix de cent francs».

Après l’homme

Viennent les cure-dents, marchant en file comme

S’ils étaient attachés du premier à la fin ;

Le bout s’effile en haut sans devenir très fin ;

Quelques-uns en ont deux mis l’un sur l’autre, doubles,

Qui les font voir dessous, eux, encore plus troubles ;

Sous l’arrondissement opaque ils sont vêtus

De maillots bleus, aux cols empesés, rabattus ;

Leur perruque de clowns à grand toupet est rousse ;

Dans leur figure ils ont un faux nez qui retrousse,

Est crochu, rond, ou tombe ; un n’a pas de faux nez,

Très laid quand même ; ils sont tous bien échelonnés

Du plus énorme au plus petit, par rang de taille ;

Tout à la fin ce n’est plus que de la marmaille

Qui marche moins en ligne à présent ; le dernier

Courant de temps en temps a cinq ans ; le premier,

Un grand voûté très maigre, aux longues jambes, porte,

Par son manche rayé blanc et rouge, une sorte

D’affichage en carton, carré, montrant, écrit

Sous l’énorme dessin d’une bouche qui rit :

« Cure-dents extra-fins » ; ensuite : « Pour Anglaises »

Est écrit entre deux très larges parenthèses,

Quoique formé de longs caractères plus gros

Que tout le reste.

Au loin, à gauche, des pierrots

Et des femmes, joyeux sous le calme physique

Grotesque de leur masque à couleurs, sans musique

Font un quadrille, allant tous n’importe comment,

Se trompant dans un sens quelconque à tout moment,

Ou parfois se cognant au milieu, tous ensemble.

Ils font ce que leur dit une femme qui semble,

En dansant avec eux, savoir ce que l’on doit

Faire, et qui tout le temps leur indique du doigt

Les figures qu’il faut exécuter ; les femmes

Font, à deux, face à face une chaîne des dames,

Puis tournent au retour avec leur cavalier

Lui-même.

Paraissant gêné dans son soulier,

Un cure-dents, assez grand encore, profite

D’un arrêt qui se fait, brusque, pour chercher vite

Quelque chose, avec son index, dans son pied droit,

Le glissant avec peine entre l’espace étroit

Du soulier bleu ; pendant qu’il le fouille, il sautille

Un peu de temps en temps, puis remue et tortille

Dans un déplacement très court, continuel,

Le pied gauche frottant par terre et sur lequel

Il ne se tient pas bien ; pour garder l’équilibre

Il tend avec la main ballante son bras libre,

Le haussant plus ou moins pour faire contre-poids ;

Sur leurs maillots bleu clair, de près ils ont des pois

Que l’on ne voyait pas, très gros, d’un bleu plus sombre.

Ayant l’air de former des losanges ; l’encombre

En avant se disperse, et sans avoir ôté

Son caillou, le garçon doit partir ; à côté

De Roberte, en passant, pour rattraper l’avance

Que pendant un moment les grands ont pris, l’enfance

Se met au pas de course ; un des deux derniers tient

Le bras de l’autre, ils vont de front.

††

Roberte vient

De recevoir, lancés fort de quelque fenêtre,

Un flot de confettis ; elle croit reconnaître

Sur un balcon, après avoir levé les yeux,

Une amie ; un instant elle regarde mieux

Et dit : « Mais oui, c’est bien Fanny ! » puis elle crie :

« Bonjour ! » La femme prend une face ahurie,

Semblant ne pas l’avoir sur le premier moment

Reconnue, et se penche en lui disant : « Comment,

C’est toi, bien par exemple, avec une toilette

Pareille, un capuchon semblable et ta voilette,

Ma parole d’honneur, je ne t’aurais jamais

Reconnue et tu m’as toute surprise ; mais

Il faut absolument, entends-tu, que tu montes

Vite sur ce balcon, et que tu me racontes

Ce que tu fais, sans rien dire à personne, ici ;

Je ne te savais pas du tout à Nice. Si

J’avais su, nous aurions fait les fêtes ensemble. »

Puis elle rit, en lui disant qu’elle ressemble

Aux fillettes sortant de leur orphelinat

Avec son capuchon, et qu’un pensionnat

La prendrait. « Viens un peu pour te voir dans la glace.

Du reste nous avons encore de la place,

Monte vite. » Roberte, alors, dit : « Oh ! merci,

Nous aimons mieux marcher. » Fanny dit : « Si, si, si !

J’y tiens beaucoup, je veux te parler. » Elle insiste,

Disant qu’elle sera bien mieux là, qu’on assiste

Plus agréablement au défilé, d’en haut,

Qu’on lance sans jamais rien recevoir, qu’il faut

Qu’elle lui montre un peu le coup d’œil, qu’elle voie

Cela. Puis d’un dernier geste elle les envoie

Vers la porte, disant qu’elle est sur le palier

A les attendre et qu’ils trouveront l’escalier

Là, sous la voûte au bout de quelques pas, à droite,

En ouvrant une porte à deux battants, étroite,

Avec un paillasson tout usé sur le seuil.

Roberte fait un pas, échangeant un coup d’œil

Avec Gaspard qui sans rien dire l’accompagne,

Et retournant un peu sur ses pas elle gagne

L’entrée ; il lui demande à voix basse qui c’est ;

Elle répond, baissant aussi la voix, qu’il sait,

Que c’est cette petite actrice aux gestes drôles

Qui joue un peu partout, toujours, des bouts de rôles,

Fanny Néret, qu’il la connaît au moins de nom ;

Il répète : « Fanny Néret ? » en disant : « Non, »

Qu’il ne la connaît pas. La porte est grande ouverte,

Au seuil de la maison dont l’entrée est couverte

De confettis intacts, s’espaçant assez loin

Sous la voûte, tassés quelquefois dans un coin ;

En marchant on les fait rouler, on les écrase,

Un s’enfonce au milieu d’une raie.

Une phrase

Se distingue parmi le brouhaha que font

Des voix que l’on entend venir, là-bas, au fond,

Confuses dans l’écho sonore de la voûte ;

Et l’on voit déboucher d’un grand escalier, toute

Une bande de gens à masques peints ; les voix

Chantonnent en riant, ou parlent à la fois ;

Ils s’arrêtent en bas ; le conciliabule

Se continue, aussi fort, dans le vestibule

Dont la porte vitrée est grande ouverte ; un gros

Court, en domino vert, écarte deux pierrots

Et, mettant ses deux mains sur leur épaule, saute

Gaîment, comme un fou ; mais, un des deux pierrots s’ôte,

Aussitôt, ayant l’air de le trouver trop lourd

En portant la moitié de son poids ; le gros court,

Faisant un mouvement de jambe involontaire,

Cherche à se rattraper, mais se jette par terre ;

Le bruit des voix et des rires devient plus fort ;

Une femme surtout, de tout son cœur, se tord,

Essayant de parler avec sa voix rieuse

Que dément drôlement la face sérieuse

De son masque affreux dont elle tient le menton ;

Roberte, qui tournait justement le bouton

En cuivre travaillé de la porte vitrée

Aussi, qui donne accès dans la petite entrée

De droite, reste sur le paillasson pendant

Quelques instants avant d’ouvrir, les regardant ;

Le gros, péniblement, maintenant se relève

A moitié, sur le plat de ses mains, puis achève

De se mettre debout en disant : « L’animal ! »

La femme en demandant s’il ne s’est pas fait mal

Rit toujours aux éclats ; il répond : « Au contraire ; »

Ajoutant que vraiment si ça peut la distraire,

Pour la remercier de l’immense intérêt

Qu’elle lui porte si gentiment, il est prêt

A faire de nouveau voir la plaisanterie

Une seconde fois, pour tâcher qu’elle rie

Un peu plus fort et plus franchement que cela ;

Puis il fait en massant ses genoux un « holà »

Qui fait réaugmenter les rires de plus belle ;

Un pierrot en riant se tape avec sa pelle,

D’un geste machinal, sur le gras du mollet ;

Le gros reprend, gardant son sérieux, qu’il est

Profondément touché que son accident puisse

Causer tant de chagrin ; il se frotte la cuisse

En l’abaissant, puis en la levant sous sa main,

Disant qu’elle est bien sûr cassée et que demain,

Si par quelque miracle il est encore en vie,

Ce dont il n’a du reste à présent guère envie,

Il ne manquera pas d’avoir un joli bleu ;

Puis, en s’arrêtant net, il jure : « Sacrebleu !

C’est curieux, voilà-t-y pas que je vois trouble ! »

Et voyant tout le temps le rire qui redouble

Autour de lui de tous côtés, il s’enhardit,

Continuant, et sent bien que tout ce qu’il dit,

Dans la gaîté qui va toujours croissante, porte.

Mais Roberte a fini par entr’ouvrir la porte ;

Elle la tire grande en faisant un long bruit

Grinçant, aigu, puis passe, et Gaspard, qui la suit,

Referme ; un escalier prend à gauche, assez sombre ;

Les marches sans tapis luisent ; dans la pénombre

Brille surtout assez fort la boule en cristal

De la rampe, posant sur un rond de métal

Sur lequel un reflet court aussi ; la première

Marche, arrondie au bout, est blanche, tout en pierre ;

Les autres en bombant, moins plates, sont en bois

Brun très foncé. Roberte a pris avec les doigts

Seulement, sans toucher beaucoup, la rampe blanche

Qui lui paraissait sale ; en haut Fanny se penche ;

En les voyant monter elle s’écrie : « Eh bien ? »

Roberte lui répond : « C’est nous ; on n’y voit rien,

Ma chère, il y fait noir comme dans une tombe,

Vois-tu, dans ta maison. » A chaque pas il tombe

De tous leurs vêtements beaucoup de confettis,

Et déjà, sur le bois, on en voit d’aplatis,

Perdus, puis écrasés par d’autres presque à chaque

Marche ; un endroit semblant mal assujetti craque

Quand Roberte est dessus, montant tout près du bord

Étroit, près de la rampe ; il craque un peu plus fort

Quand Gaspard, à son tour, y passe à l’endroit large,

Tout près du mur. Fanny répond : « Oh ! je m’en charge ! »

Roberte lui faisant voir qu’il ne lui restait

Plus un seul confetti déjà ; Gaspard se tait,

Les regardant, pendant tout le temps nécessaire,

Quand on arrive en haut, pour que Roberte serre

Les deux mains à Fanny dont les vieux gants de peau

Sont tous les deux troués ; il ôte son chapeau

En en faisant tomber cette fois une foule

De confettis qui vont en se cognant ; un roule

Jusqu’au bord, puis se jette en bas, un autre aussi.

Roberte, en lui disant : « Viens un peu par ici, »

Tend un instant la main vers lui, puis le présente

A Fanny ; devant elle il s’incline et plaisante

Son costume et surtout son bonnet phrygien,

Qu’il s’excuse d’avoir ; Fanny rit : « Et le mien,

De costume, voyons, qu’est-ce que vous en dites ?

Je crois qu’il est aussi drôle. » Elle a de petites

Dents blanches, des sourcils très fins et de grands yeux

Bleus un peu peints, avec des gestes gracieux.

La porte de la chambre à tapis est ouverte ;

Tout en y pénétrant avec Fanny, Roberte,

Avec un grand regard, dit en baissant la voix

Qu’elle lui contera la chose une autre fois.

Assez grande et formant presque un carré, la pièce

Donnant sur le balcon lui-même, est une espèce

De salon tout garni de meubles, mais qui fait

Aussi salle à manger. A gauche un grand buffet,

Contre le mur, est très plein ; une cafetière,

Dedans, fait le pendant d’une chocolatière ;

Entre, sur une assiette, un morceau de pain bis

Est coupé. Sur la table, au centre, un grand tapis

Traînant presque par terre avec sa longue frange,

Est jaunâtre, formant comme un dessin étrange ;

Sur le bord brille un verre à pied, avec de l’eau.

Sur le mur de la porte, un très petit tableau

Est accroché par un mince anneau ; son gros cadre

Est noir ; il représente, assez mauvais, l’escadre

Échelonnée, avec une mer bleu foncé ;

En avant, et très gros, un premier cuirassé

Suivi d’autres, de plus en plus petits, arrive ;

Dans un des coins, en courbe, on voit un peu de rive.

Un autre tableau fait pendant ; c’est un chevreuil

Tué. Juste en dessous de l’escadre, un fauteuil

En acajou parfois abîmé, d’une forme

Banale, les bras courts et le dossier énorme,

Dont les ressorts font des bosses, est recouvert

D’un velours plus ou moins usé par endroits, vert ;

Dessus, soulevé par un ressort, traîne un livre

Léger, vieux, cartonné, jauni ; des clous de cuivre

Bombés, et dans lesquels se reflète le jour

De la fenêtre, sont alignés tout autour

Du dossier et des bras ; le même point miroite

Sur chacun, par série. A la cloison de droite,

En face du buffet, un vaste canapé

A son dossier plus haut aux coins ; il est râpé

Et blanchi sur plusieurs grands endroits ; une glace,

Juste au-dessus de lui, tient une grande place ;

Il est en velours vert, avec de l’acajou,

Exactement pareil au grand fauteuil ; un clou

Manque sur un des bras, et dans la bande verte

Tressée en cordons durs, met un trou noir.

Roberte,

En entrant, tout de suite a regardé partout

L’ameublement et les choses de mauvais goût ;

Sur le fauteuil, le dos du livre porte un titre

Presque effacé ; la glace au fond de chaque vitre

Lui faisant justement vis-à-vis, du buffet

Se reflète, assez sombre. Au bruit que l’on a fait

En entrant d’abord, puis en refermant la porte

Rien qu’en poussant dessus, une femme assez forte

S’est retournée ; elle est au balcon sur lequel

Un pierrot est plus loin ; elle dit : « Viens, Michel, »

Et devant le pierrot qui suit, elle pénètre

Dans la chambre par la haute porte-fenêtre

Grande ouverte ; Fanny dit alors : « Nous voici. »

Le pierrot et la femme ont tous les deux, ainsi

Que Fanny, tous les trois en rose, comme masques,

Sans chapeau ni bonnet, ces espèces de casques

Protégeant le pourtour de la tête en entier.

Fanny se met alors, vite, à balbutier

Quelques noms, présentant du geste tout le monde ;

Ensuite, sans parler, pendant une seconde

On reste en souriant avec de l’embarras ;

Alors Fanny, prenant Roberte par le bras,

Du côté du balcon tout doucement la pousse ;

Michel, en se rangeant, cogne d’une secousse

La table, en agitant là-bas le verre d’eau ;

Fanny lève le bras, craintive, en faisant : « Ho ! »

Mais, quoique remuant très fort, l’eau ne déborde

Pas ; Fanny dit tout en riant : « Miséricorde !

Il ne s’en fallait pas de grand’chose, je crois, »

Puis elle sort auprès de Roberte ; les trois

Autres gagnent aussi le balcon ; Fanny montre

Un sac de confettis en toile, appuyé contre

Le mur, encore plein, mais ouvert, dans le coin,

En disant que puisqu’elle en a juste besoin,

A Roberte, et qu’il faut bien se battre, elle en prenne.

Et que ce grand sac-là, c’est elle qui l’étrenne ;

Roberte trouve, entrée, une pelle dedans ;

Elle en met dans son sac, suffisamment, mais sans

L’emplir plus qu’à moitié, puis replante la pelle ;

Ensuite, en le touchant sur le bras, elle appelle

Gaspard, en lui disant d’aller en prendre aussi ;

Il dit d’abord : « Ce n’est pas la peine, merci,

Je n’en ai pas besoin, » puis finit par se rendre

Aux « mais si » de Fanny qui veut, et par en prendre

Deux ou trois fois avec sa pelle à lui, puisqu’on

Y tient. Roberte est là, tout au bout du balcon,

A côté de Fanny, dans le coin, tout à droite ;

Elle a le genou pris dans la distance étroite

Surtout avec tous ses jupons, de deux barreaux,

Dont un, celui du coin, est le double plus gros.

Fanny, tout en causant, vient d’appeler « Adèle »

La femme qui sourit, placée à côte d’elle ;

Puis vient Michel, et puis Gaspard qui n’est pas loin,

Avec, pourtant, pas mal trop de place, du coin.

††

De tout près, dans la rue, on voit la tête immense

Du cuisinier qui passe à présent et commence

A découvrir, avec son geste habituel,

Le couvercle fermé justement, sous lequel

Les marmitons baissés viennent de reparaître ;

Ils se lèvent avec, et finissent par être

Debout ; un d’eux leur donne un ordre avec sa voix

Enfantine ; alors tous se mettent cette fois

Dans le sens opposé pour tourner, la figure

Dirigée en dehors ; le même moutard jure,

Trouvant qu’on ne fait pas assez vite le rond ;

Le couvercle, d’ici, cache jusqu’à mi-front

Certains ; d’autres plus grands l’ont jusque sur la bouche ;

Un très petit, qu’on voit presque tout entier, louche ;

Ils tournent très serrés, en se donnant le bras,

Parfois croisant les mains. Sur la musique, en bas,

Seule, une femme en grand pâtissier tourne et danse,

En tenant dans sa main, par le bout, semblant dense

Et serré dans son bas couleur chair, son mollet ;

L’autre main est ballante ; on voit très bien qu’elle est

Fatiguée, et qu’elle a chaud ; mais elle s’obstine

Avec entêtement, sans lâcher sa bottine,

Mordorée ; elle cesse au bruit que font deux sous

En sautant de sa poche.

En bas, juste en dessous

Du balcon, et parmi la file allant de gauche

A droite, se promène une espèce d’ébauche

De sculpteur, assez grande, en terre marron clair ;

Elle marche tout droit, pas mal vite ; elle a l’air,

Avec plusieurs volants, de quelque Marguerite

De Faust, baissant les yeux d’une mine hypocrite ;

La robe semble, en long, imiter un pli mou,

Et dessiner un peu, comme en marche, un genou ;

On ne voit presque rien de fait dans la figure,

Sauf les yeux paraissant baissés, et la coiffure

Qui forme sur le front, en courbes, deux bandeaux,

Et, plate partout, fait deux nattes dans le dos,

Jointes par un seul nœud ; dans sa main une espèce

De volume étroit, long, comme un livre de messe,

Dépasse ; son bras gauche, étroit, est appuyé

Sur la hanche.

En casquette énorme d’employé

De gare, vient, derrière elle, un homme d’équipe

A tête de carton ; il fait voir une pipe

Gigantesque, qu’il tient debout, à pleine main,

Et dont le bout est très courbé.

††

Fanny fait : « Hein ? »

Et Roberte répète un peu plus haut : « Et Charles ?

Il n’est donc pas venu du tout ? Tu ne m’en parles

Pas, on ne le voit pas ; est-ce que c’est fini ?

Je ne suis au courant de rien, tu sais. » Fanny

Dit : « Non, non, pas du tout, mais aujourd’hui, Camille

Et lui sont, tous les deux, dans toute leur famille,

Avec un tas d’amis, sur un grand char à bancs

Qu’ils ont au moins loué, je crois bien, pour cent francs ;

C’est lui qui m’a loué cette fenêtre ; en somme

Je suis restée au moins six mois sans te voir. »

L’homme

D’équipe passe ; il entre avec beaucoup de soin,

Son énorme tuyau de pipe dans le coin

De la bouche, assez grande ouverte, de la tête,

Dont le large sourire a l’air content et bête ;

Sa main droite, partout, montre avec bonne humeur

Une plaque de tôle énorme, avec « Fumeur »

Écrit sur le fond noir, en couleur d’or noircie

Et sale, comme ayant les traces de la suie ;

La plaque est très pareille à celles que l’on met

Aux wagons. Il paraît dire : « Ça me permet,

Comme vous pouvez voir, de fumer à ma guise,

Puisque j’ai cette plaque, et sans que ça me nuise, »

Par ses gestes ravis. En face, ils sont un tas

A la fenêtre ; un grand long, crie au fumeur : « T’as

Donc avalé, dis donc, toi, ta locomotive ? »

A gauche, loin déjà, le cuisinier active

Toujours, l’entassement de son soi-disant feu,

A l’aide de son bras gauche qui tremble un peu

Aux cahots ; du bras droit, pour l’instant, il recouvre

Tous les marmitons ; mais le couvercle s’entr’ouvre

De temps en temps, comme un récipient qui bout ;

C’est un des marmitons resté presque debout

Qui, pour rire, parfois lui donne une secousse.

La même femme en grand pâtissier se trémousse ;

Deux autres tournent vite en se donnant un bras,

On ne comprend pas bien le fouillis de leurs bas,

Leurs jambes s’embrouillant toutes quatre, pas nettes.

Un grand maître d’école a d’énormes lunettes

Vertes, parant sa tête en carton à souhait ;

Il donne tout le temps, violemment, le fouet

A l’imitation grotesque d’un mioche

Comme en chiffons, qui tient un reste de brioche

Dans une main. Il l’a par le bord de son col

De marin, le laissant toucher des pieds le sol

Presque entre chaque coup ; c’est avec une canne

Qu’il le frappe ; la tête à l’air méchant ricane

Fort ; par la bouche on peut voir à l’intérieur

De la tête, changeant de son aspect rieur,

Les regards sérieux de l’homme qui s’occupe

Beaucoup de se guider. Il a presque une jupe

Cachant jusqu’au mollet au moins son pantalon

Jaune, élégant, uni, clair, qu’un large galon

Noir garnit en hauteur, avec sa redingote

Immense, bleu foncé. Le mioche gigote

Sous les coups qu’il paraît se sentir infliger

Avec ses soubresauts ; le corps est si léger,

Battant et se jetant dans tous les sens, que l’homme

A l’air de le porter sans se fatiguer, comme

S’il était tout en ouate, et parfois il le tient

Longtemps à bras tendu ; le col marin revient

Tout à fait sur le dos de la tête qu’il cache.

Un pierrot lève un peu son masque peint et crache

Vite, puis le remet en place ; on n’aurait pas

Cru, rien qu’en le voyant lui-même, que son bas

De figure qu’on vient d’apercevoir, puisse être

Aussi maigre que ça.

Là, derrière le maître

D’école qui s’approche en riant et qui n’est

Qu’à dix pas, une très grosse tête en bonnet

De coton bleu domine un peu tout ; elle est mise,

Mais très peu, de travers, sur un corps en chemise

De nuit, représentant un petit sec, vieillot,

Ayant, pour imiter ses jambes, un maillot

Rose ; il a la figure impatiente ; il porte,

En la tournant partout quelquefois, une porte

Qui semble très légère, et petite, en carton,

Sur laquelle, des deux côtés, sort un bouton

Plat, voulant imiter, mais mal, par sa dorure,

Du cuivre ; sur l’endroit du trou de la serrure,

Réellement à jour on a fait un vrai trou

Ayant la forme, assez bien, d’une clé, par où

L’homme, parfois, pendant quelques instants regarde

En l’appliquant en haut de la tête qui garde

Son air impatient ; il y colle le mieux

Possible, quelquefois pas très bien, un des yeux,

Tantôt l’un, tantôt l’autre ; assez souvent il change

De main ou bien la tient à deux mains ; un losange

Est peint des deux côtés, imitant un carreau

Dépoli sur lequel on lit le numéro

Cent. Quand il a fini de regarder il frappe

Visiblement de son troisième doigt, puis tape

Du poing, comme voulant vite se faire ouvrir.

Un pierrot qui le suit vient de le découvrir,

Soulevant un peu sa chemise qu’il écarte ;

Il est tout habillé dessous. Une pancarte

Tout en haut, au-dessus de la porte, a : « Toc, toc »

Des deux côtés.

††

Croisant le professeur, un coq,

Le premier, est le seul ayant toujours le zèle

De bien lever la jambe et de battre de l’aile ;

Les autres, le suivant très mal en ce moment,

Vont comme tout le monde et n’importe comment ;

Un se frotte le nez avec une grimace.

Sur le balcon on vient d’attraper une masse

De confettis lancés d’en bas, fort, et très haut,

Par un pierrot ayant fait sur place un grand saut

Pour les jeter afin qu’ils retombent en grêle ;

Fanny, tout en fouillant entre son sac, le hèle

En lui disant : « Attends un peu, » forçant la voix ;

Tous puisent dans le fond de leur sac à la fois,

Puis ressortent leurs mains ou leurs pelles très vite,

Craignant que le pierrot en se sauvant n’évite

Leur riposte ; il est là toujours ; tous tapent dur

Une première fois, puis recommencent sur

Sa tête qu’ils avaient mal attrapée ; il rentre

En croisant ses deux mains dessus, son large ventre,

Et se met à tourner sans cesse en criant : « Hou

La la la la ! » penchant tout de travers son cou,

Levant contre sa tête, à gauche, son épaule ;

Fanny crie : « Oui, c’est ça, va, c’est bien fait, piaule. »

Lançant toujours. Il crie : « Au secours ! au secours ! »

Faisant, toujours tout raide, en sautillant, des tours

Sur place sans chercher à s’ôter de la douche

De confettis qui tombe et chaque fois le touche,

Lancés avec la main ou la pelle selon

Les coups, plus ou moins fort. Il n’a qu’un pantalon

Ordinaire, de ville, avec la blouse verte

De son pierrot, mal mise en haut et tout ouverte

Au cou ; l’une de ses bottines se ternit

De plâtre, beaucoup plus que son autre ; il finit

Par s’en aller, tournant toujours, très ridicule,

Sur lui-même au milieu des masques qu’il bouscule

Et dont certains, voulant le prendre par le bras,

Cherchent à l’arrêter, mais ne le peuvent pas ;

Au passage, un gros homme en domino qu’il cogne

Assez fort sans cesser de tourner toujours, grogne :

« Allons donc, sacrebleu ! voyons, je n’ai jamais

Vu pareil idiot, quel imbécile ! » mais

L’autre crie alors : « C’est comme ça qu’on se colle

Sur les gens ? » lui donnant tort.

Le maître d’école,

En équilibre, tient sa canne sur un doigt

Depuis cinq ou six pas ; c’est de dos qu’on le voit

Maintenant, et sur sa redingote une espèce

De carré blanc d’étoffe, ayant l’air d’une pièce,

Est cousu proprement sur chaque immense pan

Côte à côte, avec : « Pan ! » pour qu’on lise : « Pan ! Pan ! »

Laissant glisser sa canne entre sa main, il fouette

De nouveau le moutard.

Poussant une brouette,

S’approche, à gauche, un grand et très gros campagnard :

Sa tête immense a l’air souriant, goguenard,

Avec l’aspect heureux d’un bon propriétaire ;

Dans la brouette on voit un peu de grosse terre

Véritable, noirâtre et par paquets ; il est

Sans veste, en pantalon gris très clair, en gilet

Ouvert par où l’on voit son plastron de chemise ;

Au bout d’une baguette on lit : « Terre promise »

Sur un écriteau jaune encadré d’un dessin

Formant un fin zigzag ; en dessous : « au voisin »

Est écrit entre deux parenthèses.

††

Derrière,

Un homme marche avec une allure guerrière,

N’ayant qu’un très petit bourrelet de cheveux

Et chauve immensément, mais sans avoir l’air vieux ;

La bouche de la tête en carton est ouverte,

Et la rangée, en haut, de ses dents, découverte

Comme s’il chantait fort avec tout son pouvoir ;

Sur l’écriteau de sa poitrine l’on peut voir

Déjà, tout le début, avec un seul dièse,

Commençant par plusieurs rés, de la Marseillaise ;

Le premier vers s’aligne en dessous ; on le dit

A l’instant, malgré soi, sur l’air. L’homme brandit

Un drapeau tricolore et dur dans sa main droite,

Paraissant en carton épais ; en haut miroite

Un ornement de cuivre au bout du manche bleu

Très long pour le drapeau ; sur le blanc, au milieu,

Est écrit, commençant par une majuscule,

Et lisible d’ici quand il ne gesticule

Pas trop vite, sur deux lignes : « Je suis chauve hein ? »

Pour faire un calembour avec le mot chauvin ;

Un groupe de pierrots le suit, tapant par terre

Du pied pour imiter comme un pas militaire ;

Ils chantent pour de vrai la Marseillaiseen chœur ;

Le chauve fait du bras gauche un geste vainqueur,

Agitant le drapeau du droit, tenant la hampe

Par le milieu ; soudain il se gratte la tempe

Par la bouche, et refait son geste. Parmi l’air

Assez juste, on entend le timbre un peu plus clair

D’un pierrot plus petit, à voix d’enfant, en rouge,

Criant plus fort que ses compagnons, et qui bouge

Les bras en gambadant ; ils ont tous l’air de fous

En braillant : « L’étendard sanglant est levé, » sous

Le sérieux de leurs masques peints ; la figure

De l’homme, sans chanter, dans la pénombre obscure

De la bouche, rit. Sur « Abreuve nos sillons »

Le chœur finit ; un seul reprend encore : « Allons,

Enfants de la patrie ! » et les autres ensuite

Reprennent à leur tour, comme sous sa conduite.

Roberte qui, les doigts blancs, se les essuyait,

S’écrie : « On se croirait au quatorze juillet. »

Quand ils passent devant le balcon, elle envoie,

Sans que l’homme au milieu de sa tête la voie,

Des confettis ; tous les chanteurs en ont sur eux

Quelques-uns, mais le reste avec un bruit très creux

Est assez bien tombé sur tout l’immense crâne.

Ayant l’air de vouloir suivre le chœur, un âne

Se voyant dépassé par le dernier pierrot,

Un blanc et vert aux bras maigres, se met au trot ;

Le cavalier, un des chinois, mal à son aise,

Tire dessus, trottant très dur à la française,

En empoignant sa bride élégante, et retient

Le trot qui continue encore, puis parvient

A le faire tenir fixe, pour que le reste

De l’analcade aux tons clairs d’empire céleste

Puisse le rattraper. Formant un ramassis

De nombreuses couleurs et d’or, ils sont assis,

Les deux jambes pendant d’un côté, sur des selles

Formant un peu fauteuil et pareilles à celles

Des tout petits enfants ; les diverses couleurs

De leur robe, pour tous, sont les mêmes. Sous leurs

Sandales d’or ils ont une longue planchette

Accrochée à la selle, en haut. Roberte jette

Des confettis sur eux ; ils tombent sur le sol

Après avoir, en plein, touché le parasol

De l’un ; ils en ont tous, grands, en papier tout rouge

Qu’ils font tourner plus ou moins vite ; un d’eux le bouge

Simplement dans un sens et dans l’autre, sans bien

Le tourner comme il faut ; un autre met le sien,

Le baissant tout à coup, peureux, devant sa face,

Venant de voir quelqu’un, et craignant qu’il le fasse

Vraiment, appuyer fort, en le visant, son doigt

Sur le manche de bois de sa pelle ; on le voit

Un instant tout entier d’en haut ; sur sa calotte

Bleue est un bouton vert ; sa casaque ballotte

Jaune et bleu clair, en soie et faisant des plis, car

Elle devient trop large à la taille.

††

Le char

De la nourrice fait une cacophonie

Avec la Marseillaise,à droite, pas finie ;

Voyant ça, les chanteurs n’en braillent que plus fort ;

Le petit pierrot rouge à voix d’enfant se tord

En cessant de chanter, et se tapant la cuisse

Avec la main, d’un air ravi ; quoiqu’on ne puisse

Voir son expression, ses gestes folichons

La peignent sous son masque, lis hurlent tous : « Marchons !

Marchons ! qu’un sang impur… » pour dominer le cuivre

Qu’on entend dans le char. L’âne veut toujours suivre

Le chœur de temps en temps, quoiqu’il soit déjà loin,

Retrottant ; le chinois a constamment besoin

D’avoir sa rêne très raide et de prendre garde

Qu’il ne veuille partir devant.

Fanny regarde

La file allant vers la gauche des hommes verts

Qui précèdent toujours la nourrice, couverts

De leur grande citrouille enfonçant sur leur tête ;

Le premier, entravé par un landau, s’arrête,

Puis les autres aussi presque tous à la fois ;

Un d’eux, de chaque main, prend dans deux de ses doigts

Une basque de son habit vert, puis il danse

En jetant de côté les pieds ; la discordance

Des deux musiques font comme un rythme indécis

Sur lequel il se règle ; on voit qu’il s’est assis

Par terre ; sa culotte, au fond, est toute blanche ;

Sans le vouloir il cogne un peu contre la hanche

Un gros pierrot qui dit : « Voyons, voyons, voyons,

Voyons, je ne crois pas pourtant que nous soyons

Dans l’eau, nom d’un pétard, espèce de grenouille. »

L’homme vert le salue en ôtant sa citrouille.

Fanny dit : « Oh ! j’ai vu ce nez-là quelque part,

Sûr. » Du reste la file en ce moment repart

Et la nourrice approche ; exprès toute molasse,

Une femme en bébé se tournaillant sur place

Fait ballotter ses bras, dansant sur le plancher.

Fanny dit à Roberte un peu de se pencher

Par-dessus le balcon ; pendant une seconde

Elles restent à voir la quantité de monde,

Presque un rassemblement, là ; Roberte dit : « Oui, »

A Fanny qui lui montre et dit : « C’est inouï,

N’est-ce pas, ce qu’on en voit ; quelle marmelade

Si le balcon tombait. » Là, dans la bousculade

Le chapeau d’un enfant est à moitié tombé ;

Il le replace bien sur son masque bombé

Sans couleur, vite pour qu’on ne le réprimande

Pas.

Fanny se relève et maintenant demande

A Roberte : « A propos, où donc demeurez-vous ? »

Roberte dit : « C’est vrai, je ne te dis pas, nous

Sommes dans un hôtel, boulevard Dubouchage,

Assez modeste ; dame ! il faut bien être sage

Et savoir quelquefois se priver de choisir,

On peut faire durer plus longtemps son plaisir

Ainsi. » Puis en levant le doigt elle lui montre

La nourrice avec sa grosse chaîne de montre,

Disant : « Oh ! n’est-ce pas qu’avec ce gros bandeau

Elle ressemble en brun comme deux gouttes d’eau.

Surtout de ce côté, de profil, à Gertrude ? »

Fanny rit en disant : « Peut-être, mais c’est rude

Tout de même pour elle. » Adèle cause avec

Gaspard. Un des poupons tend très fort d’un coup sec

Son cordon, en tombant soudain sur la commode.

Fanny dit : « Ce serait très joli comme mode

En somme, ces bonnets, c’est tout à fait seyant. »

Dans la musique un cuivre est toujours très bruyant ;

Sur un carnet on voit un gros poupon écrire.

Tout en bas, une longue analcade pour rire

Marche dans l’autre sens, représentant, debout,

Des écuyers de cirque, identiques d’un bout

A l’autre, en habits bleus où brille le bouton

De cuivre. Les petits ânes sont en carton,

Passés par un grand trou pas très juste, qui bâille

Par derrière et devant, tout autour de leur taille ;

Petites, avec des bottes à revers blancs,

Des jambes sont jusqu’aux cuisses feintes aux flancs

Des faux ânes avec des étriers à roues.

Les écuyers ont tous jusqu’au milieu des joues

De faux favoris noirs s’écartant de leur peau ;

Ils ont, exagéré comme mode, un chapeau

Haut de forme, assez bas et très cintré, gris clair ;

Les jambes, commençant juste à la selle, ont l’air

De bien continuer leur corps, comme leurs vraies ;

On voit, se côtoyant toutes proches, deux raies

Jaunes des deux côtés de la couture, à leur

Culotte de cheval de la même couleur

Que l’habit dont les pans s’écartent sur la croupe ;

Trois ensemble, causant derrière, font un groupe ;

Tombant presque à leurs pieds, à partir du genou.

Transparent, ayant l’air d’être très mince et mou,

Comme une jupe, un grand morceau d’étoffe rouge

Est collé tout autour de chaque âne ; elle bouge

Et frissonne, bordée en bas par un galon,

Laissant voir seulement très peu du pantalon

Ordinaire qu’ils ont et qu’on veut qu’elle cache ;

Ils portent une longue et noirâtre cravache

A mèche rouge avec leurs mains droites qui sont

Ballantes à leur pas ; dans la main gauche ils ont

Leur bride ; un d’eux voulant voir quelque chose touche

A son faux genou droit. Les ânes ont la bouche

Ouverte, laissant voir un rang de grandes dents ;

Elle est, ainsi que les naseaux, rouge au dedans.

Derrière la nourrice, un peu loin, se profile,

Hélant les écuyers au passage, une file

D’hommes en habit rouge à tête de gros chien,

Chacun d’une autre race et se distinguant bien ;

Tous balancent au bout de leurs bras une niche ;

Le premier, moustachu, tout blanc, est un caniche ;

Le deuxième, fronçant le nez d’un air vilain,

Jaune avec le museau tout noir, est un carlin ;

Derrière, une levrette au contraire a l’air douce,

On lui voit sur le cou le début d’une housse,

Elle ouvre son museau très fin et très pointu ;

Un autre a le bout des oreilles rabattu

En avant qui lui donne un air de chien de chasse

Aux yeux brillants, au flair actif et perspicace.

Il est tout noir avec des taches de couleur

Feu.

Réapparaissant là-bas, le rémouleur,

Venant de faire tout le bout du parcours, tourne

Pour rentrer dans la rue ; il s’arrête et séjourne

Quelque temps en voyant la nourrice qui vient

Vers lui pour s’en aller, elle, à droite, et qui tient

Une trop grande place en largeur pour qu’il puisse

Se croiser avec elle ; immobile sa cuisse,

En bas, commençait juste à remonter en l’air

Pour aiguiser ses grands ciseaux blancs sans éclair.

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