‹ La Duchesse de ChâteaurouxChapitre 23 sur 47 · Scène II.

Scène II.

LE DUC DE RICHELIEU, LE DUC D’AGÉNOIS.

RICHELIEU À son accablement je devine que Maurepas ne s’est pas refusé le plaisir de lui tout apprendre. (Haut.) Allons, mon ami, du courage. Je n’ai pas voulu t’écrire ce qui se passait ici, parce que ces sortes de nouvelles arrivent toujours trop tôt ; mais tu devais t’y attendre, car si madame de la Tournelle était flattée de ton amour, elle n’y répondait que par de l’amitié ; cela suffit, j’en conviens, tant qu’un autre amour ne vient pas tourner la tête… mais…

D’AGÉNOIS. Elle ! s’abaisser jusqu’au rang de maîtresse !

RICHELIEU. Tais-toi donc ! si l’on pouvait t’entendre !

D’AGÉNOIS. Eh ! que m’importe la colère de celui qui la déshonore ? Quel malheur peut m’atteindre après le coup qu’il me porte aujourd’hui ? Non, je n’ai plus rien à craindre, et j’aurai du moins la joie de leur montrer l’excès de mon mépris.

RICHELIEU. Diantre ! ne va pas nous jouer un pareil tour ! Y penses-tu ? Risquer ton état, ton existence peut-être et le crédit de toute ta famille, parce qu’une femme s’avise de te préférer un roi ! Va, crois-moi, le mieux est de prendre cet événement en homme d’esprit.

D’AGÉNOIS. Toute autre pouvait succomber, mais elle !… elle, dont la fierté égalait la vertu, elle que j’ai vue si honteuse du triomphe de ses sœurs.

RICHELIEU. Ah ! ne va pas les confondre ! ses sœurs n’étaient que les complices des faiblesses du roi : madame de Châteauroux est le génie qui le guide à la gloire, qui lui inspire les grandes actions dignes d’un roi. Il est impossible de ne pas lui pardonner en pensant à ce que la France lui devra, et à ce que nous pouvons tous lui devoir, car il faut lui rendre justice : dans sa faveur, elle n’oublie pas ses amis.

D’AGÉNOIS. Mettre à profit ce crédit infâme, lui pardonner… jamais ! Non, je ne serai pas témoin de sa honteuse puissance, je quitterai la France pour toujours afin de ne plus entendre prononcer ce nom que je hais… ce nom, le prix du déshonneur.

RICHELIEU. Quelle folie ! donner ta démission ? quitter l’armée quand on se bat ? c’est impossible, cet honneur dont tu parles ne le permet pas.

D’AGÉNOIS. Ô ciel ! que faire ?

RICHELIEU. Se battre pour le roi.

D’AGÉNOIS, avec rage. Quand je voudrais pouvoir le frapper de ma main !

RICHELIEU. Allons, point de ces idées-là, elles ne sont bonnes qu’à mener à la Bastille, et je te réponds qu’on s’y ennuie furieusement. J’en sais quelque chose.

D’AGÉNOIS. Eh bien, si la vérité si l’honneur n’ont plus d’asile en ce pays, laissez-moi le fuir.

RICHELIEU. Eh ! penses-tu trouver plus d’honneur, de vérité, de constance ailleurs ? Pauvre insensé ! Va, partout où il a y un roi et de jolies femmes, on est exposé au malheur qui t’accable.

D’AGÉNOIS. Si je restais… ce ne serait que pour me venger… oui… je ne pourrais la revoir et contenir ma rage.

RICHELIEU. Te venger ! et de quel droit ? T’avait-elle rien promis ?

D’AGÉNOIS. Non, mais je l’adorais, mais elle était le rêve de ma vie ; sa gloire était la mienne ; son honneur, le mien ; en le sacrifiant, elle m’a tué ; je ne puis la revoir, sans l’accabler de reproches, sans la maudire…

RICHELIEU. Calme-toi… la voici.

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