‹ La Duchesse de MalfiChapitre 11 sur 18 · Scène V

Scène V

La campagne près de Lorette.

LA DUCHESSE, ANTONIO, leurs enfants, CARIOLA et leur suite.

La duchesse. — Bannis d’Ancône !

Antonio. — Vous voyez de quel pouvoir disposent ces potentats.

La duchesse. — Notre escorte se réduit-elle à cette poignée d’hommes ?

Antonio. — Ceux-ci, de pauvres diables qui ne gagnaient pas gros à votre service, ont fait vœu de partager votre sort, tandis que vos favoris, gorgés de vos richesses, ont profité de la première occasion pour vous abandonner.

La duchesse. — Ce sont des gens bien avisés. Ainsi, les médecins ne condamnent généralement leurs malades qu’après les avoir dépouillés !

Antonio. — Il en va ainsi en ce monde. Les flatteurs s’écartent des fortunes déchues. On cesse de bâtir là où les fondations s’enfoncent.

La duchesse. — J’ai fait un rêve étrange cette nuit…

Antonio. — Racontez-le moi.

La duchesse. — Comme j’étais assise sur mon trône, revêtue des ornements princiers, soudain tous les diamants de mon diadème se changèrent en perles…

Antonio. — Hélas ! Ces perles sont des larmes que vous répandrez bientôt.

La duchesse. — Que ne vivons-nous, comme les oiseaux des champs, des bienfaits de la frugale nature ! Plus heureux que nous, ils sont libres de s’accoupler à leur gré et chantent leurs amours à chaque printemps !

Entre BOSOLA avec une lettre.

Bosola. — Je vous apporte un agréable message…

La duchesse. — De la part de mon frère…

Bosola. — De lui-même. Il y ajoute ses compliments et ses offres de service.

La duchesse. — Tu voudrais blanchir le mal que tu fais. Sur l’océan le calme n’est jamais si parfait qu’avant la tempête ; de même les cœurs faux ne font entendre de douces paroles qu’à ceux qu’ils ont l’intention de perdre.
(Elle lit :) « Envoyez-moi Antonio, j’ai besoin de sa tête pour une affaire urgente. »
La délicate équivoque ! Il ne s’agit pas de vos lumières, mais de votre tête même… En d’autres termes, il ne dormira pas tant que vous serez en vie. Et voici une autre facétie de bourreau en belle humeur : une plaisanterie aimable comme une oubliette jonchée de roses ; savourez-la, elle en vaut la peine. (Lisant :) « Je suis le créancier de votre mari pour quelques sommes avancées dans l’affaire de Naples, mais que cette dette ne le tracasse point, je préfère posséder son cœur que son argent. » Je le crois sans peine !…

Bosola. — Que croyez-vous ?

La duchesse. — Il compte si peu sur l’affection de mon mari, que pour gagner sûrement son cœur, il est résolu de le lui arracher. Cependant, aussi madré que soit le diable, il n’est pas encore de force à nous leurrer par ses énigmes…

Bosola. — Quoi ! vous repousseriez ce pacte d’amitié franche, ces avances spontanées ?

La duchesse. — Ce pacte m’est aussi suspect qu’un traité d’amitié conclu par les goujons avec un brochet. Dites-lui cela de ma part…

Bosola. — Et que faut-il lui rapporter de la vôtre ?

Antonio. — Mes beaux-frères ont lancé leurs « chiens de sang » à mes trousses. Aussi longtemps que ces bêtes ne seront pas muselées, j’ai le droit de suspecter les intentions de leurs maîtres, et me garderai bien de me livrer à eux…

Bosola. — Voilà qui dénote votre basse extraction. Il suffit du moindre objet pour exciter à la crainte une nature vile. L’aimant n’agit pas plus sûrement sur le fer. Adieu, Monsieur, vous aurez bientôt de nos nouvelles… (Exit.)

La duchesse. — Je redoute quelque embûche. C’est pourquoi, au nom de notre amour, je te conjure de fuir à Milan et d’emmener notre fils aîné avec toi. Divisons notre enjeu et ne risquons pas tout ce qui nous reste sur une même carte.

Antonio. — Le conseil est sage. Adieu donc, toi, la meilleure part de ma vie. Puisse le ciel ne nous séparer que pour nous rassembler plus étroitement ensuite ; puisse Dieu en agir avec nous comme ces artistes ingénieux qui ne démontent une horloge que pour en fortifier les rouages et la faire mieux marcher dans la suite.

La duchesse. — Je ne sais ce que je préférerais : de te voir périr ou de te quitter sans retour… — Adieu, mon fils. Heureux es-tu de ne pouvoir apprécier ton infortune ! La culture de notre esprit ne sert qu’à mieux nous édifier sur nos malheurs !… Cher seigneur, séparés dans cette vie, espérons que notre réunion prochaine sera éternelle !

Antonio. — Ô ! réconforte-toi ! Que ta résignation s’élève jusqu’à la grandeur d’âme ! Ne plie pas sous l’injustice de ce traitement… Comme la fleur de cassie, la fleur humaine exhale son plus doux parfum sous les doigts qui la froissent !…

La duchesse. — Faut-il bénir le tyran qui nous frappe, comme le Russe chérit son esclavage ! Dire que le tyran n’agit que par la main pesante du ciel ! Je me suis souvent comparée à la toupie que fouettait mon petit garçon. Rien ne nous relève et ne nous fait marcher droit comme le fouet du ciel.

Antonio. — Ne pleure pas… À peine le ciel nous a-t-il retirés du néant que nous tendons à y rentrer chaque jour ! Adieu, Cariola, adieu, mes doux rejetons. — Si je ne dois plus te revoir, sois une bonne mère pour tes petits. Protège-les contre les griffes du tigre ! Adieu…

La duchesse. — Laisse-moi te regarder une dernière fois, car tu viens de parler comme un père expirant… Ah ! tes lèvres sont plus froides que celles d’un ermite baisant le crâne d’un mort…

Antonio. — Mon cœur n’est plus qu’une lourde masse de plomb qui me sert à sonder nos dangers. Adieu. (Exeunt Antonio et son fils.)

La duchesse. — Mon laurier s’est flétri sur sa tige !

Cariola. — Voyez, Madame, cette troupe d’hommes d’armes qui s’approche de nous…

La duchesse. — Qu’ils soient les bienvenus ! Le poids d’une destinée princière accélère la vitesse de la roue de la fortune ! Tant mieux, nous courrons plus rapidement à la mort. (Rentre Bosola, la visière rabattue, à la tête des hommes d’armes.) Je suis à votre merci, n’est-ce pas ?

Bosola. — En effet, vous ne devez plus revoir votre époux.

La duchesse. — Quel démon es-tu pour contrefaire le tonnerre du ciel ?

Bosola. — Ce bruit est-il si terrible ? Dites-moi, je vous prie, lequel des deux sons est le plus funeste, du fracas qui fait lever des blés les oiseaux imprudents, ou du murmure qui les attire dans les filets ? Vous avez trop prêté l’oreille à cette perfide musique…

La duchesse. — Misère de ma vie ! Ne pourrai-je jamais éclater comme un canon trop chargé ! Vers quelle prison m’entraînez-vous ?

Bosola. — Qui vous parle de prison ?

La duchesse. — Où me conduisez-vous alors ?

Bosola. — À votre palais.

La duchesse. — J’ai pourtant entendu dire que si la barque de Caron passait les ombres de l’autre côté du lac funèbre, elle ne les ramenait jamais au premier rivage…

Bosola. — Vos frères vous ont pris en compassion et se préoccupent uniquement de votre sécurité…

La duchesse. — De la pitié ! Oui, cette pitié qui vous fait entretenir en cage les cailles et les faisans ; histoire de les avoir sous la main, le jour où ils seront assez gras pour être mangés.

Bosola. — Ce sont là vos enfants ?

La duchesse. — Oui…

Bosola. — Savent-ils déjà babiller !…

La duchesse. — Non, mais maudits dès leur berceau, j’entends que leur première parole soit une imprécation !

Bosola. — Fi, Madame ! Oubliez donc ce personnage infime et bas…

La duchesse. — Si j’étais homme, à l’instant un soufflet te ferait rentrer le masque dans ton visage…

Bosola. — Peuh ! Tout cela pour un homme sans naissance !

La duchesse. — Il était né pauvre, mais ses vertus le paraient autrement que la richesse…

Bosola. — Vertus stériles et même funestes !

La duchesse. — Et c’est toi qui jugeras de la vertu !… Mais, marchons ; je vais où vous voudrez. Je suis cuirassée contre la misère et me soumets à toutes les fantaisies de mes ennemis. Il n’y a de profondes vallées que près des hautes montagnes. (Exeunt.)

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