ACTE IV · Scène I
Une salle dans le palais de la duchesse, à Malfi.
Entrent FERDINAND et BOSOLA.
Ferdinand. — Comment notre sœur la duchesse prend-elle sa captivité ?
Bosola. — Elle l’endure noblement, sans récriminer. Comme quelqu’un habitué de longue date au malheur, elle appelle plutôt qu’elle ne redoute la fin de ses misères. Personnifiée par elle, l’adversité devient presque désirable. Vous trouverez plus de charme encore dans ses larmes que dans ses sourires. Elle passe des heures entières sans sortir de sa rêverie ; et son silence est plus poignant que ses discours.
Ferdinand. — Sa mélancolie semble doublée d’un étrange stoïcisme.
Bosola. — En effet. La contrainte la rend semblable aux dogues anglais qui, tenus à l’attache, deviennent de plus en plus ombrageux, la nostalgie leur évoquant sous des couleurs trop intenses les jouissances dont ils sont sevrés.
Ferdinand. — Le diable l’emporte ! En voilà assez de cette étude du cœur d’autrui. Informe-la de ce que je t’ai dit. (Exit.)
Entre LA DUCHESSE.
Bosola. — Mes meilleurs souhaits à Votre Grâce ?
La duchesse. — Je n’ai qu’en faire. Pourquoi continuer, dis-moi, à recouvrir d’or et de sucre tes pilules empoisonnées ?
Bosola. — Le duc Ferdinand, votre frère aîné, compte se rendre auprès de vous. Par malheur, ayant fait un jour, à la légère, le serment de ne plus vous voir, il ne viendra que la nuit et il demande humblement que votre rencontre ait lieu dans l’obscurité. Il vous baisera la main en signe de réconciliation. Son serment seul l’empêchera de vous regarder.
La duchesse. — Qu’il soit fait ainsi qu’il le désire. Emportez les lumières… Le voici.
Entre FERDINAND.
Ferdinand. — Où êtes-vous ?
La duchesse. — Ici, Seigneur…
Ferdinand. — Les ténèbres sont de mise dans votre cas…
La duchesse. — Je sollicite mon pardon…
Ferdinand. — Il vous est accordé. Armé du droit et du pouvoir de frapper, je tiens le pardon pour ma plus noble vengeance… Où sont vos jeunes ?
La duchesse. — De qui parlez-vous…
Ferdinand. — À la rigueur je puis les appeler vos enfants. Car quoique la loi établisse une distinction entre les bâtards et les héritiers légitimes, la nature compatissante les met au même rang.
La duchesse. — C’est pour me tenir de semblables discours que vous êtes venu ! Sachez que vous insultez à un sacrement de l’église. Cette impiété vous sera comptée dans l’enfer…
Ferdinand. — Quel dommage que vous n’ayez pas toujours vécu comme à présent. La vie au grand jour, en pleine lumière, ne vous valait rien. Mais brisons là. Je suis venu faire ma paix avec vous. Prenez cette main. (Il lui tend une main de mort.) Vous lui aviez voué beaucoup d’affection. Tâtez cette bague ; vous me l’avez passée à ce doigt…
La duchesse. — Donnez, que je baise affectueusement cette main amie…
Ferdinand. — Oui. embrassez-la. Je vous la tends en signe d’affectueux témoignage ; fixez-en l’empreinte dans votre cœur. Je fais mieux : je vous abandonne cette main, en attendant de vous mettre aussi en possession du cœur qu’elle a servi. Et si vous avez besoin d’un ami, envoyez la main à son propriétaire, vous verrez comme il s’empressera d’accourir…
La duchesse. — Vous avez bien froid, mon frère. Je crains que le voyage ne vous ait indisposé… Ha ! De la lumière ! Horreur !…
Ferdinand. — Donnez-lui de la lumière, à discrétion ! (Exit.)
La duchesse. — Par quel sortilège m’a-t-il laissé une main de mort ?
Bosola. — Regardez. Voici le cadavre auquel cette main a été amputée. Votre frère ne vous a offert ce triste spectacle que pour que, les sachant morts, vous cessiez de vous désoler par la suite au sujet d’un malheur irréparable.
La duchesse. — Rien ne m’est plus après ceci. Je meurs des blessures qu’on lui a infligées comme s’il avait été fait à mon image et que son trépas déterminât le mien. Voici qui fournit à mon tyran un excellent moyen de torture, je lui serais même reconnaissante de me l’appliquer.
Bosola. — Quel est-il ?
La duchesse. — Attachez-moi à ce cadavre glacé, jusqu’à ce que je me refroidisse à mon tour.
Bosola. — Allons, il vous faut vivre.
La duchesse. — Oui, comme les damnés dont la principale torture est de ne pouvoir mourir ! Portia, tu renais de tes cendres et t’incarnes en ma personne pour donner l’exemple rare d’une femme aimante !
Bosola. — Ô fi ! Du désespoir, à présent ! Songez que vous êtes chrétienne.
La duchesse. — L’église prescrit le jeûne ; je me laisserai mourir de faim.
Bosola. — Chassez cette tristesse noire. L’abeille qui a logé son aiguillon dans votre main est désormais inoffensive pour votre paupière !
La duchesse. — Ô ! le digne, le consolant gaillard qui persuade au supplicié rompu sur la roue qu’on peut lui remboîter les os et qui l’engage à vivre, ne fût-ce que pour se prêter à une nouvelle exécution. Allons, qui m’expédiera ? J’ai hâte de quitter cette scène où je joue à contre-cœur.
Bosola. — Du courage ! Je sauverai votre vie…
La duchesse. — En vérité, je m’inquiète bien de pareille baliverne !
Bosola. — Sur mon âme, j’ai pitié de vous…
La duchesse. — Compassion superflue ; je n’en ai plus pour moi-même. Mon cœur est plein de poignards. Pouah !… Laissez-moi souffler ces vipères… (Entre un domestique.) Qui êtes-vous ?
Le serviteur. — Quelqu’un qui vous souhaite de longs jours…
La duchesse. — Je voudrais te voir pendu pour cette horrible imprécation ! Bientôt on me citera comme un miracle de détresse… Ah, je vais prier… non, je vais maudire…
Bosola. — Ô fi !
La duchesse. — Maudites, les étoiles !
Bosola. — Quelle extravagance !
La duchesse. — Que les saisons de l’année se réduisent au stérile hiver ! La terre retourne au chaos !
Bosola. — Regardez. Les étoiles brillent encore.
La duchesse. — Ma malédiction ne les aura pas encore rejointes… Que les fléaux moissonnent jusqu’au dernier les nombreuses familles des hommes et consument à leur tour les pléiades des astres !
Bosola. — Fi, Madame !
La duchesse. — Qu’à l’égal des tyrans on ne conserve la mémoire que du mal qu’elles ont causé ; que les prêtres les plus charitables les oublient dans leurs prières !
Bosola. — Quelle impiété !
La duchesse. — Que pour les punir, le ciel refuse quelque temps ses palmes aux martyrs !… Va, crie-leur cela ; dis-leur que j’ai hâte de voir couler mon sang. Il y a quelque miséricorde à expédier promptement ses victimes… (Exit.)
Rentre FERDINAND.
Ferdinand. — L’expérience réussit au delà de mon attente. On la torture à la perfection. Ces épouvantails ne sont que des figures de cire fabriquées par Vincentio Lauriola, un maître qui excelle dans ce genre de sculpture, à preuve qu’elle les a prises pour de vrais cadavres.
Bosola. — Pourquoi ce luxe d’horreurs ?
Ferdinand. — Pour la réduire au désespoir…
Bosola. — Croyez-moi, en voilà assez. Trêve de cruautés. Envoyez-lui un cilice pour qu’elle en mortifie sa chair coupable, et approvisionnez-la de rosaires et de livres d’heures…
Ferdinand. — Malédiction sur elle ! Que j’épargne son âme ! Mais à l’époque où le sang de notre race y coulait noble et immaculé, son corps valait mieux que son âme, que cette âme qu’il loge à présent, cette âme pourrie que tu voudrais consoler. Je lui enverrai des mascarades de courtisanes débauchées, je la ferai servir par des prostituées et des ruffians, et pour ébranler totalement sa raison, je suis décidé à extraire les fous de leur hôpital et à les enfermer près de son appartement. Là je leur laisserai toute liberté de se chamailler, de chanter, de danser et de se trémousser jusqu’à la pleine lune. Tant mieux, si elle parvient à s’endormir. Laisse-moi faire ! Ta tâche est à peu près terminée.
Bosola. — Me faut-il la revoir ?
Ferdinand. — Assurément.
Bosola. — Jamais…
Ferdinand. — Tu le dois…
Bosola. — Jamais, du moins, sous ma véritable forme. Depuis cette cruelle comédie, mon esprit refuse de se prêter à de nouvelles tortures. Ô ! lorsque vous me renverrez auprès d’elle, que ce soit enfin pour la soulager…
Ferdinand. — C’est probable. Toutefois, cette pitié chez toi est une anomalie ! Antonio se cache à Milan. Tu t’y rendras sous peu pour allumer un incendie digne de ma vengeance ; elle ne se calmera qu’après avoir consumé son dernier aliment. Sache qu’en temps d’épidémie les médecins n’éprouvent plus de pitié ! (Exeunt.)