Scène II
Une autre pièce dans l’appartement de la duchesse.
LA DUCHESSE, CARIOLA.
La duchesse. — D’où vient ce bruit abominable ?
Cariola. — C’est la bande forcenée des fous, Madame, que votre frère a fait enfermer près de votre logis. Ce supplice n’avait jamais été appliqué auparavant.
La duchesse. — Je remercie sincèrement mon frère. Il n’y a que le tumulte et la frénésie pour contenir ma raison ; la sagesse et le calme me rendraient tout à fait folle. Assieds-toi, Cariola, et conte-moi quelque tragédie atroce.
Cariola. — Vous voulez donc que j’attise votre tristesse ?
La duchesse. — Le récit d’une infortune plus grande que la mienne serait une consolation… Sommes-nous donc en prison ?
Cariola. — Oui, mais vous survivrez à la captivité.
La duchesse. — Autant dire que le rossignol et le rouge-gorge supportent la cage.
Cariola. — De grâce, séchez vos yeux… À quoi songez-vous, Madame ?
* La duchesse. — À rien. Quand je rêve ainsi, je dors.
Cariola. — Comme une folle ? Les yeux ouverts ?
La duchesse. — Crois-tu que nous nous connaîtrons l’un l’autre dans l’autre monde ?
Cariola. — Sans doute.
La duchesse. — Ô ! si l’on pouvait avoir un entretien de deux jours seulement avec les morts ! J’apprendrais quelque chose que j’ignorerai toujours de ce côté de la tombe. Que je te raconte un miracle : je ne suis pas encore folle, mais je le regrette profondément. Au-dessus de ma tête le ciel a beau me sembler d’airain fondu et la terre de soufre enflammé, je ne suis pas folle encore. J’ai pris l’habitude du désespoir comme le galérien tanné celle de son aviron. Dis-moi à qui je ressemble à présent ? *
Cariola. — À votre portrait, dans la galerie. L’apparence de la vie ; une simple illusion sans une ombre de réalité. Vous êtes aussi pareille à un monument vénéré dont on pleure les vestiges…
La duchesse. — C’est la vérité. Et la Fortune est capable de dépouiller son bandeau pour assister à ma tragédie. Alerte ! Quel bruit est cela ? (Entre un serviteur.)
Le serviteur. — J’ai l’honneur d’annoncer à Votre Grâce que Monseigneur le duc a organisé un divertissement à votre intention. L’hypocondrie affligeait le Saint-Père lorsqu’un grand médecin lui amena plusieurs sortes de fous. Les grimaces et les contorsions de ces lunatiques agités déridèrent Sa Sainteté et firent crever son abcès d’humeur noire. C’est pourquoi le duc a voulu essayer l’effet de cette cure sur Votre Grâce…
La duchesse. — Eh bien, qu’ils entrent !
Le serviteur. — Voici un avocat insensé, un prêtre séculier, un médecin dont la jalousie a égaré l’esprit ; un astrologue qui avait annoncé dans un de ses livres le jugement dernier pour un certain jour et qui devint fou, sa prédiction ne s’étant pas accomplie ; un tailleur anglais dont le cerveau s’est fêlé en combinant des modes nouvelles, un huissier qui se cassa la tête à se rappeler le nombre quotidien de révérences et de « Comment vous portez-vous ? » de la dame qu’il servait. Voici encore un fermier, fieffé coquin devenu fou parce qu’on lui épargna la déportation ; ajoutez un usurier à cette bande, et vous pourrez vous croire en présence d’un conventicule de damnés…
La duchesse. — Assieds-toi, Cariola. — Lâchez-les quand il vous plaira ; ne me faut-il pas passer par toutes les inventions de votre tyrannie ?
ENTRÉE DES FOUS
(L’un d’eux chante cette strophe accompagnée par une musique dissonnante.)
Hurlons quelque chant qui suffoque
Un cantique rauque, engorgé,
Pareil à la plainte équivoque
Des corbeaux, quand il a neigé.
Comme les hiboux et les fauves
Hululons, glapissons en chœur,
Et que, blottis dans leurs alcôves,
Les sages en perdent le cœur.
Et lorsque l’atroce musique
Aura corrodé nos poumons,
Quand de notre chair de phtisique
Se seront lassés les démons,
Nous fêterons la Mort bénie
Par un hymne délicieux,
Tel qu’en exhalent vers les cieux
Les cygnes blancs à l’agonie !
Premier fou. — Le jugement dernier n’est pas encore arrivé ! Je le conjurerai au moyen d’une lunette d’approche, ou je taillerai une lentille qui mettra instantanément l’univers en feu. Je ne puis dormir. On a rembourré mon oreiller avec des piquants de porc-épic.
Deuxième fou. — L’enfer ! Un laboratoire de verre. Les diables y passent leur temps à faire sauter des âmes de femmes sur des grils, au-dessus d’un feu qui ne s’éteindra jamais.
Troisième fou. — La douzième nuit je prétends coucher avec toutes les femmes de ma paroisse ; ensuite je les broyerai comme du colchique.
Quatrième fou. — Il ne sera pas dit que parce que je suis cocu mon apothicaire me supplantera ? J’ai découvert sa friponnerie ; il fait de l’alun avec de l’urine de sa femme et il le vend à des puritaines qui ont mal à la gorge à force de s’être surmenées.
Premier fou. — Tel que vous me voyez, je suis très versé dans l’art héraldique.
Deuxième fou. — Vraiment.
Premier fou. — Votre écu porte la tête d’un coq de bruyère dont on a extrait la cervelle. Vous êtes de fort ancienne maison.
Troisième fou. — Le Grec est devenu Turc. Il n’y a plus de salut pour nous que dans la version helvétique.
Premier fou. — Approchez, Monsieur, que je vous explique le droit.
Deuxième fou. — Autant m’appliquer un cautère. Le droit nous ronge jusqu’aux os.
Troisième fou. — Quiconque ne boit que pour se désaltérer sera damné.
Quatrième fou. — Si j’avais ma lunette d’approche, je vous procurerais un tel spectacle que toutes les femmes de l’assistance me traiteraient de sorcier.
Premier fou. — Que fait-il ? Est-ce un cordier ?
Deuxième fou. — Non, non, non, c’est un sinistre farceur. Sous prétexte de vous montrer des sépulcres, il plonge la main sous la jupe des femmes.
Troisième fou. — Maudit soit le carrosse qui a ramené à trois heures du matin ma femme du bal masqué ; il contenait tout un lit de plumes…
Quatrième fou. — J’ai limé quarante fois les ongles au diable, je les ai rôtis dans des œufs de corbeau et j’en ai préparé un antidote contre la fièvre intermittente.
Troisième fou. — Qu’on me cherche trois cents chauves-souris donnant du lait pour en faire des potions dormitives…
Quatrième fou. — Toute la faculté peut me tirer son chapeau à présent. J’ai constipé un marchand de savon. C’est là mon chef-d’œuvre !
Entre BOSOLA déguisé en vieillard.
La duchesse. — Et celui-ci est-il fou aussi ?
Le serviteur. — Demandez-le-lui vous-même, je vous laisse. (Le serviteur et les fous se retirent.)
Bosola. — Je viens creuser ta tombe.
La duchesse. — Ma tombe, dis-tu ? Suis-je si mal que tu me parles comme si je râlais sur mon lit de mort ?
Bosola. — Oui, d’autant plus basse que tu ne t’en aperçois pas.
La duchesse. — Tu n’es pas fou comme les autres, j’imagine. Me connais-tu ?
Bosola. — Oui.
La duchesse. — Qui suis-je ?
Bosola. — Un régal pour les vers, ou tout au moins de la poussière de momie. Qu’est-ce que la chair ? Un peu de lait caillé, d’étrange pâtisserie feuilletée. Nos corps fragiles sont les niches en papier dans lesquelles les écoliers enferment les mouches, mais moins propres puisqu’ils sont destinés à loger des vers de terre. As-tu jamais vu une alouette prisonnière ? Telle, l’âme dans le corps. La terre est cette petite motte de gazon ; le ciel, ce miroir qui meublent la cage. Suspendu au-dessus de notre tête, le ciel nous dissimule l’étroitesse de notre prison…
La duchesse. — Ne suis-je pas ta souveraine ?
Bosola. — Une grande dame, incontestablement, car sur ton front, encadré de cheveux gris, les rides s’accusent vingt ans plus tôt que chez le commun des mortelles. Tu dors plus mal qu’une souris forcée de nuiter dans l’oreille d’un chat. À l’enfant en mal de dentition qu’on coucherait près de toi, tu semblerais le coucheur le plus remuant des deux.
La duchesse. — Je suis encore duchesse de Malfi.
Bosola. — C’est précisément cela qui interrompt ton sommeil. Pareilles aux vers luisants, les dignités brillent de loin ; mais vues de près elles ne répandent pas plus de lumière que de chaleur…
La duchesse. — Tu parles d’or…
Bosola. — Mon métier est de choyer les morts et non les vivants. Je suis fossoyeur.
La duchesse. — Et tu viens confectionner ma tombe ?
Bosola. — En effet.
La duchesse. — Tu plaisantes, je crois… De quelle matière sera-t-elle faite ?
Bosola. — À toi de me dire d’abord à quelle mode tu la désirerais ?
La duchesse. — Comme si l’on caressait encore des fantaisies sur son lit de mort et que dans la tombe même on continuait d’obéir à la mode !
Bosola. — Absolument. Les statues des mausolées n’élèvent pas les yeux au ciel pour prier, comme il arrivait aux princes qu’elles représentent, de le faire de leur vivant. Non, elles sont couchées, la tête dans leurs mains, comme si elles souffraient des dents. Elles ne fixent pas les yeux sur les étoiles, mais leurs pensées appartenant uniquement à la terre, c’est aussi vers la terre que ces effigies tournent le visage…
La duchesse. — Trêve de préambules. Apprends-moi franchement à quoi doit préluder cette conversation digne d’un charnier…
Bosola. — Tu vas le savoir. (Entrent des bourreaux avec une bière, des cordes et une cloche.)
Voici les présents de Leurs Grâces vos frères. Puissiez-vous les accueillir avec complaisance, car sous la forme d’un suprême chagrin il vous apportent leur dernière faveur.
La duchesse. — Voyons ces présents… Mon sang est si soumis à présent que je voudrais qu’il coulât dans les veines de mes frères pour leur bien…
Bosola. — Voici votre dernier logis…
Cariola. — Ô ma bonne maîtresse !
La duchesse. — Calme-toi ; cela ne m’effraie pas.
Bosola. — Je suis le sonneur public qu’on envoie généralement aux condamnés la veille de leur supplice.
La duchesse. — Il n’y a qu’un instant, tu le donnais pour le fossoyeur…
Bosola. — C’était afin de vous préparer par degrés à la douleur. Écoute…
Àprésent que tout repose,
L’appel morose du veilleur
Et le cri du chat-huant
Ont invité notre dame
À endosser au plus vite
Sa robe : le linceul blanc.
Qui régna sur un empire
Tiendra dans l’étroit caveau !
Tant de fatigue à la tête !
Tant de glaives dans le cœur !
Viens, parfume tes cheveux !
Ce linge frais sur ta chair !
Un crucifix dans les mains !
Pour éloigner le maudit.
Profitons de la marée haute.
Cesse de gémir et viens !
Cariola. — Arrière, misérables, scélérats, assassins !… Hélas !… Qu’allez-vous faire à ma maîtresse ?… Au secours !
La duchesse. — Qui appeler ? Nos proches voisins ? Les fous de tout à l’heure ?
Bosola (à Cariola). — Cesse de crier.
La duchesse. — Adieu, Cariola. Je n’ai que peu de chose à te laisser. Tant de parasites se sont partagés mon bien…
Cariola. — Je veux mourir avec elle !
La duchesse. — N’oublie pas de donner un peu de sirop à mon petit garçon pour son rhume, et fais réciter ses prières à ma petite fille avant de la coucher. (Les bourreaux entraînent Cariola.) Je suis à votre disposition. Quelle mort ?
Bosola. — La corde ! Voici vos exécuteurs.
La duchesse. — Je leur pardonne. Une toux, l’apoplexie, le catarrhe en feraient autant.
Bosola. — La mort ne vous effraie pas ?
La duchesse. — Qui en aurait peur, sachant rencontrer si bonne compagnie dans l’autre monde ?
Bosola. — J’ai craint pourtant que ce genre de mort vous terrifierait.
La duchesse. — Pas le moins du monde. Croyez-vous qu’il serait moins cruel d’avoir la gorge coupée par des diamants ; ou d’être étouffée sous des fleurs de cassie ou lapidée avec des perles ? Les dix mille portes de sortie que la mort met à la disposition des hommes tournent sur des gonds si ingénieusement combinés qu’elles s’ouvrent du dedans comme du dehors. À vous de les faire jouer. Mais de grâce, finissons-en. Je voudrais être loin déjà de vos chuchotements ! Plus je retrouve mon sang-froid et plus j’envisage la mort comme le meilleur présent que pouvaient m’envoyer mes frères. Ne manquez pas de le leur dire. J’aurais voulu me confesser de mes dernières fautes ; mais je ne mettrai pas plus longtemps votre patience à l’épreuve…
Premier exécuteur. — Nous sommes prêts…
La duchesse. — Après lui avoir arraché le souffle, abandonnez au moins mon corps à mes femmes ?
Premier exécuteur. — Comptez sur nous.
La duchesse. — Serrez, serrez ferme ; plus vous tirerez sur la corde, plus le ciel descendra rapidement vers moi !… Un instant encore. Les portes du paradis sont bien plus basses que celles de nos palais, et nous ne pouvons les franchir que sur nos genoux. (Elle s’agenouille.) Viens, mort violente, mandragore qui procure le dernier sommeil ! Lorsque vous m’aurez ensevelie, dites à mes frères qu’ils peuvent dîner tranquilles. (Les exécuteurs étranglent la duchesse.)
Bosola. — Où se cache la suivante ? Amenez-la. Que d’autres étranglent les enfants. (Cariola et les enfants sont entraînés sur la scène ; les exécuteurs étranglent les enfants.) Regarde, ta maîtresse est endormie…
Cariola. — Ô ! soyez éternellement damnés ! C’est mon tour, à présent ?
Bosola. — Oui. Et je suis charmé de te voir si bien préparée.
Cariola. — Détrompez-vous, Monsieur. Je ne suis pas préparée, au contraire. Je ne veux pas mourir. Je veux d’abord être jugée et connaître mon crime…
Bosola. — Tarare ! Qu’on l’expédie… Tu gardais ses secrets ; nous allons nous assurer à notre tour de ta discrétion…
Cariola. — Je ne veux… je ne puis mourir. Je suis engagée à un jeune gentilhomme…
Premier exécuteur. — La corde sera ton anneau de mariage.
Cariola. — Qu’on me mène auprès du duc. On conspire contre lui ; je lui livrerai des noms…
Bosola. — Des bêtises ! Étranglez-la !
Premier exécuteur. — Aïe, elle griffe et mord…
Cariola. — Si vous me tuez à présent, je suis damnée ; il y a deux ans que je n’ai été à confesse…
Bosola (aux exécuteurs). — Dépêchons !
Cariola. — Je suis grosse…
Bosola. Voilà pour t’épargner le déshonneur… (Les exécuteurs étranglent Cariola.) Portez-la dans l’autre chambre… Laissez reposer ceux-ci. (Les exécuteurs emportent le corps de Cariola.)
Entre FERDINAND.
Ferdinand. — Est-elle morte ?
Bosola. — Elle est telle que vous le vouliez… Mais par humanité vous auriez dû en rester là. Quel était leur crime à ceux-ci, hélas ? (Lui montrant les enfants étranglés.)
Ferdinand. — Depuis quand pleure-t-on les louveteaux ?
Bosola. — Regardez de ce côté !
Ferdinand. — Voilà.
Bosola. — Vous ne pleurez pas ? Les autres crimes murmurent, mais l’assassinat pousse des hurlements. L’eau humecte et arrose la terre, mais le sang monte comme une marée et submerge le ciel.
Ferdinand. — Voilez-lui la face. Mes yeux se troublent. Elle était bien jeune…
Bosola. — Non pas. Son malheur représentait un fort total d’années.
Ferdinand. — Nous étions jumeaux. Si je mourais sur l’heure, j’aurais vécu, à une minute près, aussi longtemps qu’elle.
Bosola. — Vous venez de donner une confirmation sanglante à cette vérité qu’il n’est pire haine que celle entre proches.
Ferdinand. — Que je revoie son visage !… Pourquoi n’as-tu point pris pitié d’elle ? Quel homme excellent et accompli tu eusses fait si tu l’avais cachée dans quelque couvent ! ou même si, puisant de l’audace dans la bonté de la cause, tu t’étais jeté, l’épée nue, entre sa faiblesse et ma vengeance ! Dans un moment d’égarement je t’ai commandé d’aller tuer ce que j’avais de plus cher au monde et tu m’as obéi. Rappelle-toi le cas. En quoi m’atteignait sa mésalliance ? Je confesserai, à la rigueur, mon espoir de la voir rester veuve ; ses biens ayant dû revenir, dans ce cas, à mes enfants. Mais quelle a été la cause de mon ressentiment ? Son mariage. Il creusa dans mon cœur le lit d’un fleuve de fiel… De même qu’au théâtre on maudit le meilleur acteur du moment qu’il remplit un rôle odieux, je te hais ; tu as trop bien fait beaucoup de mal…
Bosola. — Permettez-moi, Seigneur, de vous rafraîchir la mémoire ; car vous me paraissez tourner à l’ingratitude. Laissez-moi vous réclamer la récompense due à mes services…
Ferdinand. — Apprends ce que je te donnerai…
Bosola. — Parlez…
Ferdinand. — Je t’accorderai l’impunité…
Bosola. — Parbleu !
Ferdinand. — Et c’est bien la plus grande faveur que je puisse dispenser sur ton exécrable personne. Parle, dis-moi quelle autorité t’a fait exécuter cette sentence inique ?
Bosola. — La vôtre.
Ferdinand. — La mienne ! Étais-je son juge ? Quel texte de loi la condamnait à périr ? Un jury régulièrement constitué a-t-il prononcé sa culpabilité devant le tribunal ? Où ce jugement sera-t-il enregistré ailleurs qu’en enfer ? Écoute, brute sanguinaire que tu es, cette action t’enlève ton droit à la vie, il faut ta mort pour l’expier…
Bosola. — Du moment que les criminels s’avisent de s’entre-tuer, il est certain que les magistrats vont pouvoir se reposer… Qui oserait révéler ceci ?
Ferdinand. — Qui ? Je le sais, moi. Les loups trouveront sa tombe et en gratteront la terre non pas pour dévorer le cadavre, mais pour dénoncer l’horrible meurtre…
Bosola. — Cette découverte ne fera trembler que vous.
Ferdinand. — Va-t’en !…
Bosola. — Je veux d’abord toucher mon salaire…
Ferdinand. — Misérable !…
Bosola. — C’est l’ingratitude qui parle…
Ferdinand. — Horreur ! Et dire que celui qui enchaîne les démons est impuissant à imposer leur devoir aux hommes !… Ne reparais plus jamais devant moi !…
Bosola. — Eh bien, soit. Adieu. Un digne couple que votre frère et vous. Deux cœurs aussi pourris que les sépulcres de l’Évangile et capables d’en pourrir d’autres ! Ils frappent du même coup, comme deux boulets enchaînés ! Ah ! vous méritiez bien d’être frères ; la trahison et la peste sont aussi enfants du même lit… Moi j’ai commis le mal en somnambule, et je me fais horreur depuis que je suis réveillé…
Ferdinand. — Pars pour quelque contrée ignorée ; que je ne te revoie jamais plus.
Bosola. — M’apprendrez-vous enfin pourquoi vous me traitez ainsi ? À vous servir, Seigneur, j’ai mis toute mon ambition et tout mon zèle, dût-il m’en coûter l’estime du reste de l’univers. Malgré mon aversion pour le mal, j’en vins à chérir celui qui me le commandait, plus soucieux d’être un serviteur dévoué qu’un honnête homme.
Ferdinand. — C’est l’heure des hiboux, un temps propice à la chasse au blaireau. Bon temps aussi pour les œuvres de ténèbres. (Il sort.)
Bosola. — Il est tombé en démence. Loin de moi les honneurs illusoires ! En nous leurrant de chimères méchantes, nous prétendons transpirer dans la glace et geler dans le feu ! Ah ! si c’était à refaire ! Je n’échangerais plus la tranquillité de ma conscience contre tous les trésors de l’Europe… Elle remue, elle vit… Ressuscite des ténèbres, âme irréprochable et retire en même temps la mienne de l’enfer du remords… Son corps est encore chaud, elle respire… Ô je veux exprimer jusqu’à la dernière goutte de mon cœur sur tes lèvres pâlies pour leur rendre leur éclat vermeil… Holà ! Quelqu’un ! Un cordial… Hélas, je n’ose pas appeler… Leur pitié bannirait la mienne… Ses yeux s’ouvrent. Du même coup s’ouvre le ciel qui m’était fermé !
La duchesse. — Antonio !
Bosola. — Oui, Madame, il vit ; les cadavres qui vous terrifièrent n’étaient que des statues ; il s’est réconcilié avec vos frères ; le pape vous a envoyé son pardon…
La duchesse. — Merci ! (Elle meurt.)
Bosola. — Ô ! elle est repartie… Les cordes de la vie viennent de se rompre… Sainte innocence, doucement endormie sur le duvet des tourterelles !… Conscience coupable, registre noir, où sont inscrites nos actions bonnes ou mauvaises ! Perspective béante ouverte sur l’enfer ! Ô ! l’impossibilité de faire le bien lorsque nous en avons envie ! Voici un bon mouvement ; je me sens redevenir homme. Ces larmes, j’en suis sûr, je ne les ai pas sucées avec le lait de ma mère !… Je suis tombé si bas que je n’ai plus à craindre d’autre chute !… Où étaient ces fontaines de repentir quand la victime respirait encore ? Elles étaient gelées !… Cette vue est aussi affreuse pour moi que celle d’une épée pour le parricide !… Viens, je t’emporterai et pour exécuter ta dernière volonté, je veux remettre ton corps aux soins pieux de tes femmes ! Le duc ne me refusera pas cela. Puis, je partirai pour Milan, j’essayerai de me réhabiliter à mes propres yeux. (Exit.)