‹ La Duchesse de MalfiChapitre 15 sur 18 · Scène II

Scène II

Une galerie du palais du cardinal à Turin.

Entrent PESCARA et un docteur.

Pescara. — Eh bien, docteur, m’est-il permis de voir votre malade ?

Le docteur. — C’est comme il plaira à Votre Seigneurie. Si vous voulez attendre ici un instant, il va venir prendre l’air dans cette galerie.

Pescara. — Pourriez-vous me dire de quelle affection il souffre ?

Le docteur. — D’un mal terrible, de la lycanthropie…

Pescara. — Qu’est cela ? Veuillez me l’expliquer…

Le docteur. — Voici. Ceux qui en sont atteints distillent une si noire mélancolie qu’ils s’imaginent être transformés en loups. La nuit il s’introduisent secrètement dans les cimetières pour y déterrer les cadavres. Ainsi il y a deux nuits, on rencontra le duc, vers minuit, derrière l’église Saint-Marc, portant sur l’épaule la jambe d’un mort. Il hurlait horriblement et se donnait pour un loup, en expliquant que contrairement à la plupart des autres loups, il avait la peau velue à l’intérieur. Il offrit même à ceux qui l’avaient rejoint, de l’écorcher et de vérifier ainsi la vérité de ce qu’il avançait. On me fît aussitôt appeler ; je lui administrai un médicament et le trouvai quelque temps après, complètement remis de cet accès.

Pescara. — Je suis heureux de ce rétablissement…

Le docteur. — Si la folie le reprenait, je le soumettrais à un traitement d’une violence telle que Paracelse n’eût jamais osé en rêver de pareil. Bien entendu il faut qu’on me donne carte blanche. C’est à coups de poing que j’extirperai sa démence. Écartez-vous. Le voici.

Entrent FERDINAND, LE CARDINAL, MALATESTI et BOSOLA.

Ferdinand. — Laissez-moi !

Malatesti. — D’où vous vient, Monseigneur, ce grand amour de la solitude ?

Ferdinand. — Les aigles volent généralement seuls. Ce sont les corbeaux, les choucas et les étourneaux qui voyagent par bandes. Regardez là. Qui me suit ?

Malatesti. — Personne, Monseigneur…

Ferdinand. — Oui.

Malatesti. — C’est votre ombre.

Ferdinand. — Arrêtez-la. Qu’on l’empêche de me hanter.

Malatesti. — C’est impossible du moment que vous bougez et que le soleil luit.

Ferdinand. — Ah ! Je l’étranglerai. (Il se précipite sur son ombre.)

Malatesti. — Ô Monseigneur, vous vous irritez pour rien.

Ferdinand. — Laisse-moi faire ! Comment pourrais-je attraper mon ombre sans me laisser tomber dessus ?… Lorsque je descendrai aux enfers, j’entends me munir de cadeaux, car, crois-moi, il n’est si redoutable personnage qu’on ne puisse désarmer par des présents.

Pescara. — Relevez-vous, mon bon seigneur…

Ferdinand. — J’étudie l’art de patienter…

Pescara. — Une noble vertu…

Ferdinand. — À cette fin je veux conduire six limaçons d’ici à Moscou, sans recourir une seule fois à l’aiguillon ou au fouet, mais en leur laissant prendre leur temps. L’homme le plus patient de la terre m’a proposé ce pari… Je me traînerai à leur suite comme leur berger…

Le cardinal. — Allons. Relevez-le de force. (Ils le relèvent.)

Ferdinand. — Traitez-moi bien. Dans votre intérêt. Ce que j’ai fait est fait. Je ne confesserai rien.

Le docteur. — Permettez-moi de lui parler. Êtes-vous fou, Monseigneur ? Avez-vous perdu votre auguste raison ?

Ferdinand. — Qui est celui-là ?

Pescara. — Votre médecin.

Ferdinand. — Qu’on lui scie la barbe et qu’on lui lime plus décemment les sourcils…

Le docteur. — Il me faut flatter sa folie par des extravagances, c’est le seul moyen de me le concilier… J’apporte à Votre Grâce une peau de salamandre pour vous protéger contre les coups de soleil…

Ferdinand. — J’ai si mal aux yeux…

Le docteur. — Le blanc d’un œuf de basilic est un remède infaillible…

Ferdinand. — Un œuf frais pondu, voulez-vous dire… Cachez-moi… Arrachez-moi à sa vue… Les médecins sont comme les rois, ils ne souffrent pas la contradiction.

Le docteur. — Ah ! Il commence à me craindre. Laissez-moi seul avec lui.

Le cardinal. — Et quoi ? Vous dépouillez votre robe…

Le docteur. — Qu’on me cherche quarante pots de chambre remplis d’eau de rose. Nous nous en aspergerons. Attention, il commence à me craindre… Savez-vous battre un entrechat, Monseigneur ? Laissez-le faire. Laissez-le faire ! Je réponds de lui. Ses yeux révèlent la peur qu’il a de moi. Je le rendrai aussi docile qu’une marmotte…

Ferdinand. — Savez-vous battre un entrechat, Monseigneur ? Je veux le réduire en bouillie, l’écorcher, pour couvrir de sa peau un des squelettes que ce coquin a exposés au froid dans la salle de dissection. — Allez-vous-en ! Allez-vous-en ! Vous ressemblez tous à des bêtes sacrifiées ; il ne reste plus rien de votre corps que la langue et le ventre : la flatterie et la paillardise. (Exit.)

Pescara. — Docteur, il ne vous a pas craint outre mesure.

Le docteur. — En vérité, j’ai été un peu présomptueux.

Bosola. — Miséricorde ! Quelle terrible justice a frappé ce pauvre Ferdinand !

Pescara. — Votre Grâce sait-elle quel accident a plongé le prince dans cet état étrange ?

Le cardinal, (à part). — Inventons quelque chose… Voici, paraît-il, comment le mal se serait déclaré : vous avez dû entendre dire que depuis un temps immémorial, personne ne meurt dans notre famille sans que lui apparaisse le fantôme d’une de nos ancêtres assassinée, du moins à ce que rapporte la tradition, par des neveux qui convoitaient son bien. Une nuit qu’il travaillait dans sa bibliothèque, le spectre apparut au prince. Les officiers accourus à ses cris de terreur, le trouvèrent étendu par terre, le corps inondé d’une sueur froide, la physionomie bouleversée, la parole égarée. Depuis cette apparition, son état s’est toujours empiré, et je crains beaucoup pour sa vie…

Bosola. — Seigneur, je voudrais vous parler.

Pescara. — Nous prenons congé de Votre Grâce, en souhaitant au prince, notre noble seigneur, la guérison de l’âme et du corps.

Le cardinal. — Vous serez toujours les bienvenus. (Exeunt Pescara, Malatesti et le docteur.) Ah, vous voilà ! Fort bien. (À part.) Il faut à tout prix que ce gaillard ignore la part que j’ai prise au meurtre de la duchesse ; car quoique je l’aie conseillé, le tout semble être l’œuvre de Ferdinand. — Eh bien, Monsieur, comment se porte notre gracieuse sœur ? Je ne crois pas que ce soit le chagrin seul qui la fait ressembler à une robe trop souvent teinte ! Je compte la réconforter. D’où vous vient cet air hagard ? C’est, sans doute, l’état de votre maître, le prince Ferdinand, qui vous abat ainsi… Mais rassurez-vous… Si vous me rendez l’unique service que j’attends de vous, c’est moi, désormais, qui satisferai votre ambition, au cas où le duc irait reposer sous une froide pierre tombale…

Bosola. — Parlez. Pour que je m’empresse de vous servir.

Entre JULIA.

Julia. — Seigneur, le souper vous attend…

Le cardinal. — Laisse-moi, je suis occupé…

Julia, (à part, dévisageant Bosola). — Ce gaillard a vraiment excellente mine. (Exit.)

Le cardinal. — À la question… Antonio rôde ici, à Milan ; tu vas le rechercher et tu le tueras… Tant qu’il vivra, ma sœur ne pourra se remarier et je lui destine un glorieux parti… Obéis et je me charge de ton avancement…

Bosola. — Mais comment dénicher Antonio…

Le cardinal. — Il se trouve pour le moment ici, au camp, un gentilhomme nommé Délio, depuis longtemps l’ami intime d’Antonio. Aie l’œil ouvert sur ce personnage. Suis-le lorsqu’il se rend à la messe ; il se peut qu’Antonio l’accompagne malgré le dédain qu’il professait pour la religion, une simple mode, un préjugé d’après lui, ou sinon, informe-toi du confesseur de Délio et tache d’apprendre de ce prêtre, en le corrompant, où se cache Antonio. Il y a mille façons de découvrir sa trace. Ainsi tu pourrais te renseigner sur les gens qui harcèlent et galopent en ce moment les juifs aux fins de leur emprunter de grosses sommes d’argent ; car il est certes au nombre de ces besogneux… Ou bien encore, tu pourrais savoir par les peintres quel personnage acheta récemment le portrait de la duchesse… L’un ou l’autre de ces moyens ne peut manquer de te réussir.

Bosola. — Je ne perdrai pas de temps. Il me tarde d’expédier ce misérable Antonio…

Le cardinal. — À l’œuvre alors. Et bonne chance… (Exit.)

Bosola. — Les yeux de ce coquin nourrissent des serpents. Il a trempé dans le meurtre et il affecte d’ignorer la mort de la duchesse. Voilà sa malice ! Mais nous jouerons au plus fin. Il n’y a pas de piste plus sûre que celle d’un vieux renard…

Rentre JULIA.

Julia. — Enchantée de vous rencontrer, Monsieur…

Bosola. — Que voulez-vous dire ?

Julia. — Inutile de feindre avec moi. Les portes sont bien fermées. Allons, avouez-moi de bonne grâce votre perfidie.

Bosola. — Ma perfidie !

Julia. — Oui, je veux vous faire nommer celle de mes femmes que vous avez déterminée à verser de la poudre d’amour dans ma coupe…

Bosola. — De la poudre d’amour ?

Julia. — Oui, lorsque j’étais à Malfi. Comment aurais-je pu, sinon, m’amouracher d’un visage comme le tien ? Je n’ai que trop souffert à cause de toi, et toi seul peux étancher ma soif haletante…

Bosola. — Vous me mettez le pistolet sur la gorge. Pistolet chargé, je le veux bien, de parfums et de fruits suaves, mais avouez, excellente dame, que votre façon de me signifier votre ardeur, est pour le moins originale ! Allons, venez, venez, que je vous désarme et vous arme à mon tour. C’est égal, l’aventure est étrange…

Julia. — Regarde ton image dans mes yeux et tu ne trouveras plus ma préférence si bizarre ! Après cela, libre à toi de me traiter de débauchée. Avoue plutôt que cette jolie pudeur tant vantée chez les femmes n’est qu’un témoin gênant et indiscret qui les hante…

Bosola. — Me connaissez-vous ? Je ne suis qu’un grossier soldat…

Julia. — Tant mieux. Ils manquent de feu ceux qui n’ont pas d’éclats de brutalité…

Bosola. — J’aurais besoin de vernis…

Julia. — L’ignorance des façons de la cour n’est pas un obstacle à ce que j’attends de vous…

Bosola. — Vous, si jolie !

Julia. — Non, si vous me faites un grief de ma beauté, je vais plaider mon innocence…

Bosola. — Vos yeux magnifiques contiennent un carquois de flèches plus perçantes que les rayons du soleil…

Julia. — Trêve de madrigaux. Vous vous croyez obligé de me cajoler, parce que je me jette à votre cou…

Bosola, (à part). — J’ai trouvé. Cette créature me servira. Prêtons-nous à ses épanchements. Livrons-nous aux privautés les plus amoureuses. Si le grand cardinal me surprenait dans cette posture, il me traiterait comme un misérable…

Julia. — Mais non… Il pourrait me traiter de gourgandine sans avoir le moindre motif de t’en vouloir, à toi ; car si je convoite et m’approprie un diamant, la faute n’en est pas à la pierre, mais à moi, voleuse, qui la dérobe… Je vais vite en besogne, n’est-ce pas ? Nous autres grandes amoureuses, avons coutume de supprimer ces désirs vagues et ces ardeurs languissantes et inquiètes, et nous faisons naître au même instant le charmant prétexte et le suave délice… Si tu avais été dans la rue, là, sous ma fenêtre, je me serais offerte à toi avec la même franchise…

Bosola. — Ô trois fois excellente dame !

Julia. — Ordonne-moi, afin d’éprouver mon amour, quelque chose que je puisse faire pour toi, sur-le-champ…

Bosola. — Je te prends au mot… S’il est vrai que tu m’aimes à ce point, ne manque pas d’exécuter ta promesse… Le cardinal est devenu étrangement morose ; demande-lui la cause de cette humeur ; et surtout ne te contente pas des premiers prétextes qu’il te donnera ; insiste, tâche de découvrir la raison capitale de cette dépression…

Julia. — Pourquoi désires-tu savoir cela ?

Bosola. — C’est que je fonde tout mon espoir sur sa fortune. Or, si, comme on me l’a affirmé, sa disgrâce auprès de l’empereur est certaine, pareil aux rats qui désertent les maisons qui s’écroulent, je quitterai son service et chercherai un autre protecteur.

Julia. — Inutile de suivre l’armée. Je me fais ta protectrice…

Bosola. — Et moi ton féal serviteur… Mais je ne puis pourtant abandonner mon métier de soldat…

Julia. — Quoi ! tu hésiterais entre un général ingrat et l’amour d’une tendre dame ! Tu ressembles à ces êtres fantasques qui ne sauraient dormir dans un lit de plumes et prennent un billot pour oreiller…

Bosola. — Feras-tu ce que je te demande ?…

Julia. — Tu peux y compter…

Bosola. — Demain, je viendrai prendre des nouvelles…

Julia. — Demain ! Non, à l’instant même… Passe dans mon cabinet et tu seras renseigné sur-le-champ… Et toi, à ton tour, tâche de me satisfaire aussi promptement. Je ressemble à ces patients à qui on a promis leur grâce ; ils voudraient la voir scellée. Va, cache-toi là, tu verras ma langue s’enrouler comme un écheveau de soie autour de son cœur… (Exit Bosola.)

Rentre LE CARDINAL.

Le cardinal. — Holà, quelqu’un !

Un domestique. — Me voici, Monseigneur…

Le cardinal. — Si tu tiens à la vie, toi et les autres drôles à mon service, ne laisse approcher personne du prince Ferdinand. (À part.) Dans l’état où il se trouve, il pourrait révéler l’assassinat. (Exit le domestique.) Ah ! voilà mon ardent vampire ! J’en suis las et voudrais m’en débarrasser, coûte que coûte…

Julia. — Eh bien, Monseigneur, qu’est-ce qui vous tourmente ?

Le cardinal. — Rien…

Julia. — Oh ! vous êtes bien changé… Venez. Ne suis-je pas votre confidente. Débarrassez votre sein de ce vilain poids ? Qu’y a-t-il ?

Le cardinal. — Je ne puis te le dire…

Julia. — Êtes-vous si jaloux de votre tristesse que vous refusiez de la partager ? Ou croyez-vous que j’aime moins Votre Grâce lorsqu’elle est triste que lorsqu’elle est gaie ? Douteriez-vous que celle qui possède depuis tant d’hivers le secret de votre cœur garde aussi religieusement le secret de votre parole ?

Le cardinal. — Cesse de me mettre à la question… J’ai commis une action que je désire cacher toujours au monde…

Julia. — Pourquoi me la cacher à moi ? Vous m’avez bien fait partager un secret aussi grand que l’adultère. Seigneur, jamais vous n’aurez l’occasion de mettre ma fidélité à une épreuve aussi décisive qu’à présent. Parlez, je vous en conjure…

Le cardinal. — Si je parle tu t’en repentiras…

Julia. — Jamais.

Le cardinal. — Sache que ma confidence entraînerait ta ruine. Non, je ne te dirai rien. Sois raisonnable et considère quel danger il y a de recevoir les secrets des princes… Pareils confidents devraient avoir la poitrine cerclée de diamants pour mieux garder leur funeste dépôt. Je t’en prie, avant d’exiger que je satisfasse ta curiosité, examine ta propre faiblesse. Il est plus facile de nouer une intrigue que de la dénouer. Comme un poison lent ce secret pourrait circuler dans tes veines et ne te tuer qu’après sept ans.

Julia. — Allez, vous vous moquez de moi…

Le cardinal. — Assez. Tu sauras tout. Il y a quatre nuits, la puissante duchesse de Malfi et deux de ses jeunes enfants ont été étranglés, sur mon ordre…

Julia. — Ô ciel ! Seigneur, qu’avez-vous fait ?

Le cardinal. — Justice. Eh bien, que vous en semble ! Croyez-vous encore votre poitrine un sépulcre assez sombre et assez fermé pour y enterrer pareil secret ?…

Julia. — Vous vous êtes livré, Seigneur…

Le cardinal. — Comment cela ?

Julia. — Il ne dépend pas de moi de cacher votre secret…

Le cardinal. — Tu crois ? Viens, alors, je vais te faire jurer sur ce livre…

Julia. — Très pieusement…

Le cardinal. — Baise-le ! (Elle baise le livre.) À présent tu ne parleras plus. Ta curiosité t’a perdue. Les feuillets de ce livre sont empoisonnés. Sachant que tu ne saurais garder le silence, je t’ai vouée à la mort.

Rentre BOSOLA.

Bosola. — Par pitié, arrêtez !

Le cardinal. — Ha, Bosola !

Julia. — Je vous pardonne. Vous avez bien fait, car je vous avais trahi pour cet homme. Il nous écoutait. Voilà pourquoi je vous disais qu’il ne dépendait plus de moi de cacher ce secret…

Bosola. — Ô misérable femme, que ne l’as-tu empoisonné, lui ?

Julia. Pure faiblesse… Mais assez pensé à ce qu’on aurait pu faire… Je m’en vais, je ne sais où. (Elle meurt.)

Le cardinal. — Que viens-tu faire ici ?

Bosola. — J’espère rencontrer en vous un gros personnage moins lunatique que M Ferdinand, et qui se rappellera mes services…

Le cardinal. — Qui t’a introduit ici ?

Bosola. — Sa luxure à ce qu’elle disait.

Le cardinal. — Fort bien. Tu sais donc que je suis ton complice. Allons de franc jeu… La fortune t’attend.

Bosola. — Me faudra-t-il cheminer longtemps encore vers la fortune ? C’est l’enfer qui est au bout de ce pèlerinage !

Le cardinal. — Je te réserve des honneurs à foison…

Bosola. — Beaucoup de chemins mènent à de semblables honneurs, et il y en a de bien bourbeux dans le nombre…

Le cardinal. — Envoie ta mélancolie au diable ! Le feu brûle à souhait. À quoi bon l’attiser et engendrer plus de fumée ? Veux-tu me débarrasser d’Antonio ?

Bosola. — Oui…

Le cardinal. — Ramasse ce corps…

Bosola. — Je serai bientôt aussi encombré de cadavres qu’une fosse commune.

Le cardinal. — Je t’autorise à soudoyer une douzaine de suppôts pour t’aider dans ce meurtre…

Bosola. — Je n’en ai que faire. Lorsque les médecins appliquent des sangsues sur une tumeur maligne, ils leur coupent la queue, afin que le sang passe plus vite à travers leur corps ; de même, lorsque je vais saigner mon prochain, dispensez-moi de tout accompagnement, de peur que l’escorte soit plus nombreuse encore à l’heure où je me rendrai au gibet.

Le cardinal. — Viens me trouver après minuit, pour m’aider à transporter ce cadavre dans son appartement… Je prétendrai qu’elle est morte de la peste. Cela coupera court à toute enquête…

Bosola. — Où est Castruccio, son époux ?

Le cardinal. — Parti pour Naples où il va prendre possession de la citadelle d’Antonio.

Bosola. — Croyez-moi, vous lui avez rendu un signalé service…

Le cardinal. — Ne manque pas de venir. Voici la clef principale de mon appartement. Juge par là de la confiance que je place en toi.

Bosola. — Vous me trouverez prêt. (Exit le Cardinal.)
Oui, mon bon Antonio, je te rechercherai, mais tout mon souci sera de te soustraire aux atteintes de ces limiers féroces qui ont déjà lapé une partie de ton sang. (Exit.)

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