Scène III
Une terrasse fortifiée à Milan.
Entrent ANTONIO et DÉLIO.
Délio. — Là-bas sont les fenêtres du cardinal… Ces fortifications proviennent des ruines d’une ancienne abbaye et du côté de la rivière se trouve un mur, dernier vestige du cloître, qui produit le plus merveilleux écho. La voix caverneuse répète si distinctement les paroles qu’on croirait converser avec un mort.
Antonio. — J’aime ces anciennes ruines. À chaque pas on foule quelque souvenir vénérable. Sans doute ce cloître ouvert, exposé à présent à toutes les injures de la tempête, servit autrefois de cimetière aux moines. Ils croyaient qu’en ce terrain consacré leurs os seraient protégés jusqu’au jugement contre les attentats des hommes. Mais toutes choses prennent fin ! Églises et cités subissent des maux semblables aux nôtres et expirent un jour comme nous…
Écho. — Expire un jour comme nous !
Délio. — Bon, voilà l’écho qui t’a surpris.
Antonio. — Il se lamentait, m’a-t-il semblé, d’une voix funèbre…
Écho. — Une voix funèbre !
Antonio. — On dirait la voix de ma femme !
Écho. — La voix de ma femme !
Délio. — Viens, éloignons-nous de ce lieu sinistre… Crois-moi, ne vas pas chez le cardinal, cette nuit. N’y vas pas…
Écho. — N’y vas pas !
Délio. — Mieux que la philosophie le temps calme les blessures violentes : laisse faire le temps ; veille sur toi…
Écho. — Veille sur toi !
Antonio. — La fatalité me pousse. Rappelle-toi les événements de ta propre vie et dis-moi quand tu as fui ton sort…
Écho. — Ah ! fuis ton sort !
Délio. — Écoute. Les pierres mortes semblent te prendre en pitié et te donner un bon conseil.
Antonio. — Je ne veux pas converser avec toi, pitoyable écho ; car tu es une chose morte.
Écho. — Tu es une chose morte !
Antonio. — Ma duchesse goûte sans doute à cette heure un doux sommeil avec ses chers petits. Ô ciel, ne pourrai-je jamais la revoir… ?
Écho. — Jamais la revoir…
Antonio. — Voici la seule réponse de cet écho qui m’impressionne. Au même instant j’ai cru voir passer un visage désolé, dans un furtif éclair…
Délio. — Pure imagination !
Antonio. — Viens, je veux sortir de cette attente. Vivre ainsi n’est plus vivre. C’est la dérision et la caricature de la vie.
Délio. — Je cours chercher ton fils aîné. Tu le prendras avec toi chez le cardinal et peut-être que la vue de son propre sang, rehaussant ce jeune et délicieux visage, inspirera quelque compassion à cet oncle dénaturé.