‹ La Duchesse de MalfiChapitre 18 sur 18 · Scène V

Scène V

Une autre pièce dans le palais de Milan.

Entre LE CARDINAL avec un livre.

Le cardinal. — Une question concernant l’enfer ne laisse pas de m’inquiéter. Il est dit ici que quoique d’essence purement physique, le feu de l’enfer ne brûlera pas tous les hommes de la même façon. Ô, la chose encombrante qu’une mauvaise conscience ! Lorsqu’il m’arrive de contempler les viviers de mon parc, il me semble apercevoir sous l’eau, je ne sais quelle forme hideuse armée d’un harpon dont elle me menace. (Entrent Bosola et le serviteur portant le corps d’Antonio). Eh bien ! Te voilà ! Quel air lugubre ! Ton visage exprime à la fois la crainte et la résolution…

Bosola. — Voilà qui me dispense de tout autre préambule. Je suis venu pour te tuer…

Le cardinal. — Ha ! Au secours ! À moi ! mes gardes !

Bosola. — Tu as beau crier, ils ne t’entendront pas…

Le cardinal. — Arrête ! Et je partagerai loyalement avec toi la totalité de mes revenus.

Bosola. — Tes prières ne sont pas plus de saison que tes offres…

Le cardinal. — À moi, mes gardes ! Trahison !…

Bosola. — Je vous ai coupé toute retraite. Pas moyen de fuir plus loin que la chambre de Julia.

Le cardinal. — À moi ! Au secours !

(Pescara, Malatesti, Roderigo et Grisolan apparaissent sur une terrasse au-dessus de l’appartement du cardinal.)

Malatesti. — Écoutez !

Le cardinal. — Mon duché pour qui me sauvera !

Roderigo. — La piteuse contrefaçon !

Malatesti. — Mais ce n’est pas la voix du cardinal.

Roderigo. — Oui, c’est lui-même… On peut l’étrangler, avant que je songe à descendre auprès de lui…

Le cardinal. — C’est un guet-apens… Il me tient, je suis perdu…

Grisolan. — Bien joué, mais nous sommes prévenus. Tout cela pour nous faire manquer à notre parole, hein ?

Le cardinal. — On me met l’épée sur la gorge…

Roderigo. — Tu ne crierais pas si fort !

Malatesti. — Allons, allons, retournons nous coucher. Il nous avait annoncé cette comédie…

Pescara. — En effet, lui-même nous a défendu de nous rendre à ses appels ; et pourtant, j’hésite à lui obéir, car les accents de sa voix trahissent plus qu’une détresse feinte… À tout hasard, je descends et vais même forcer sa porte. (Exit.)

Roderigo. — Suivons-le. Ne fût-ce que pour voir le cardinal se gausser de lui. (Exeunt Pescara, Malatesti, Roderigo et Grisolan.)

Bosola. — À toi d’abord. Cela t’empêchera d’ouvrir à ceux qui viendraient à sa rescousse. (Il tue le domestique.)

Le cardinal. — Pourquoi en veux-tu à mes jours ?

Bosola. — Regarde…

Le cardinal. — Antonio !…

Bosola. — Antonio, tué involontairement par moi. Fais ta prière, et promptement. En massacrant ta sœur, tu as dérobé à la justice sa balance et ne lui as laissé que son glaive.

Le cardinal. — Ô miséricorde !

Bosola. — Ta superbe n’était donc qu’apparente, que tu t’abaisses avant que la calamité t’aie frappé. Ne perdons pas de temps, Tiens… (Il le frappe.)

Le cardinal. — Tu m’as blessé !

Bosola. — Encore ! (Il le frappe de nouveau.)

Le cardinal. — Je mourrai donc comme un lièvre, sans résistance… À moi, à moi, au secours ! On m’égorge…

Entre FERDINAND.

Ferdinand. — On a sonné le boute-selle ! Vite un nouveau cheval ! Ralliez l’avant-garde ou la journée est perdue. Rendez-vous, rendez-vous donc ! Je t’accorderai les honneurs, j’étendrai mon épée au-dessus de la tête, mais rends-toi !

Le cardinal. — À l’aide ! Je suis ton frère…

Ferdinand. — Diable ! Mon frère est passé à l’ennemi… (Il blesse le cardinal et dans la mêlée, en ferraillant, il porte aussi un coup mortel à Bosola.) Voilà qui t’épargnera l’embarras de réunir ta rançon…

Le cardinal. — C’est le moment de l’expiation…

Ferdinand. — Vous tombez tous deux au champ d’honneur. La souffrance est relative : l’idée d’un mal plus grand suffit pour l’adoucir. Aussi la rage de dents est guérie par la vue seule du dentiste. Voilà de la philosophie à votre usage.

Bosola. — Achevons ma vengeance ! Tombe, toi le principal moteur de ma ruine. (Il frappe Ferdinand.) Les derniers moments de ma vie auront été les mieux employés.

Ferdinand. — Faites-moi la charité d’un peu de barbotage ; je suis poussif. Ce monde n’est qu’un chenil. On ne goûte de véritables jouissances et on ne jouit d’un réel pouvoir qu’après la mort.

Bosola. — Maintenant qu’il est à toute extrémité, on dirait qu’il revient à de bons sentiments…

Ferdinand. — Que nous tombions par l’ambition, par le meurtre ou par la volupté, toujours, comme les diamants, nous sommes tranchés par notre propre poussière. (Il meurt.)

Le cardinal. — Tu as ton compte aussi…

Bosola. — Oui, mon âme fatiguée s’agite entre mes dents, impatiente de me quitter. Mais je jubile en te voyant, toi, pyramide énorme qui couvrais un empire de ta base, finir, là, misérablement, sans prendre plus de place que le cadavre d’un pendard.

Entrent PESCARA, RODERIGO, MALATESTI et GRISOLAN.

Pescara. — Eh bien. Seigneur ?

Malatesti. — Ô funeste désastre.

Roderigo. — Que s’est-il passé ?

Bosola. — J’ai vengé la duchesse de Malfi assassinée par ses frères, Antonio immolé par mon propre bras ; Julia, la courtisane, empoisonnée par cet homme, et comme je fus acteur dans ces événements, beaucoup contre ma volonté, je me suis vengé de moi-même…

Pescara. — Eh bien, Monseigneur ?

Le cardinal. — Occupez-vous plutôt de mon frère. Il nous porta ces coups mortels, comme nous luttions sur le carreau. Et maintenant, qu’on m’enfouisse, et qu’on ne pense plus jamais à moi. (Il meurt.)

Pescara. — La fatalité a voulu qu’il se privât volontairement de toute chance de salut.

Malatesti. — Objet sanguinaire, dis, comment Antonio a-t-il trouvé la mort ?

Bosola. — Dans un mirage… Je ne sais trop comment… Une erreur comme j’en ai vu au théâtre… Ô je meurs ! Murs de tombes voûtées, nos ruines ne rendent plus d’écho. Adieu ! Ô ce sombre monde ! Dans quelles ténèbres, au fond de quel abîme d’obscurité vit cette pauvre humanité craintive ! (Il expire.)

Pescara. — Comme j’arrivais au palais, le noble Délio m’avertit de la présence d’Antonio et me présenta un jeune gentilhomme, son fils et héritier…

Entrent DÉLIO et le fils d’ANTONIO

Malatesti. — Hélas, Seigneur, vous arrivez trop tard.

Délio. — J’ai appris la catastrophe et me suis aguerri en chemin pour supporter cette épreuve. Tirons le meilleur parti de ce grand désastre. Unissons nos forces fidèles pour rétablir ce jeune seigneur dans les possessions de sa mère. Quant à ces deux puissants personnages, ils ne laissent pas plus de gloire après eux que le voyageur terrassé par la gelée ne laisse son empreinte dans la neige. Aussitôt que paraît le soleil, il fait fondre et l’empreinte et le moule.

Sir, this goodly roof of yours is too low built ;
I cannot stand upright in ’t nor discourse,
Without I raise it higher : raise yourself ;
Or if you please, my hand to help you. So.

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