‹ La Duchesse de MalfiChapitre 17 sur 18 · Scène IV

Scène IV

Un appartement dans le palais du cardinal et de Ferdinand.

Entrent LE CARDINAL, PESCARA, MALATESTI, RODERIGO et GRISOLAN.

Le cardinal. — Inutile de veiller cette nuit le prince, mon frère. Il est complètement rétabli…

Malatesti. Mon bon seigneur, souffrez cependant que…

Le cardinal. — Ô, absolument pas… Vos allées et venues autour de lui l’affecteraient plus que l’isolement. Je vous en prie, que chacun se couche. Même, s’il lui arrivait, en proie à un nouvel accès, de crier et d’appeler, ne vous levez pas, je vous en supplie…

Pescara. — Nous nous soumettrons à votre désir, Monseigneur…

Le cardinal. — Non, promettez-moi même sur l’honneur de ne pas intervenir. Le duc lui-même m’a chargé de vous faire prendre cet engagement. Il paraissait y attacher un prix extrême…

Pescara. — Eh bien, tous nous jurons de ne pas mettre le pied dans sa chambre…

Le cardinal. — Vous répondez aussi de l’abstention de vos gens…

Malatesti. — C’est entendu…

Le cardinal. — Il se peut, lorsqu’il sera endormi, que je me lève moi-même pour éprouver votre parole, que j’imite quelques-unes de ses extravagances, et me mette à crier au secours et à me débattre comme si je courais un danger…

Malatesti. Maintenant que vous avez ma parole, dussiez-vous râler comme un égorgé je ne viendrais pas à votre aide.

Le cardinal. — À la bonne heure et merci. Je n’attendais pas moins de votre complaisance.

Grisolan. — Quel horrible temps il a fait ce soir…

Roderigo. — La chambre du prince Ferdinand était secouée comme un panier…

Malatesti. — Peuh ! Pure attention paternelle du diable : il berçait son fils. (Tous sortent, excepté le Cardinal.)

Le cardinal. — Je les ai éloignés du chevet de mon frère, afin de ne pas être dérangé lorsque je transporterai à minuit Julia dans son appartement. Ô ma conscience ! Je voudrais prier à présent ; mais au moment où je me recueille, le diable emporte mon cœur ! Bosola doit venir m’aider à me débarrasser de ce cadavre. La mort l’attend aussitôt qu’il m’aura rendu ce dernier service. (Exit.)

Entre BOSOLA.

Bosola. — Ha ! C’était la voix du cardinal. Il me nommait et parlait en même temps de ma mort. Silence… j’entends des pas.

Entre FERDINAND.

Ferdinand. — La corde est un genre de mort très bénin…

Bosola (à part). — Tenons-nous sur nos gardes…

Ferdinand. — Qu’avez-vous à y redire ? Répondez-moi, tout bas. Consentiriez-vous à finir de cette façon ? Approchez donc. Bien… La chose se fera dans la nuit. Le cardinal ne voudrait pour rien au monde que le médecin se doutât de quelque chose (Exit.)

Entrent ANTONIO et un domestique.

Le domestique. — Demeurez ici, Monsieur, et ayez confiance. Je vais chercher de la lumière. (Exit.)

Antonio. — Si je pouvais le surprendre en train de prier ! Il n’en serait que plus enclin au pardon…

Bosola. — Comporte-toi bien, fidèle épée. (Il le frappe.) Je ne veux pas te donner le temps de prier…

Antonio. — Tu viens d’exaucer d’un seul coup ma longue prière…

Bosola. — Qui es-tu ?

Antonio. — Un être bien désorbité, que la mort, ton bienfait, a remis dans le bon chemin…

Rentre le serviteur avec la lanterne sourde.

Le serviteur. — Où êtes-vous, Seigneur ?

Antonio. — Tout près du but… Bosola !

Le serviteur. — Ô douleur !

Bosola. — Dévore ta pitié ou tu es un homme mort !… Antonio ! L’homme que j’aurais voulu sauver au prix de ma propre vie ! Nous ne sommes que les balles d’un jeu de paume. Les étoiles fatidiques, comme des raquettes, se jettent et se renvoient nos destinées au gré de leurs caprices ! Ô bon Antonio, je vais te porter le coup de grâce : Ta belle duchesse… Tes deux tendres enfançons…

Antonio. — Oh ! leurs noms seuls me ravivent !…

Bosola. — Ils sont assassinés…

Antonio. — Quelques-uns ont souhaité mourir à l’ouïe de tristes nouvelles ; je suis heureux que tel soit mon cas. À présent, je m’opposerais à tout pansement, à tous soins, car je n’aurais plus d’emploi de la vie. Nous courons après les grandeurs comme les enfants après les bulles de savon… Qu’est-ce que le bonheur ? Une trêve accordée par la fièvre ! Un repos qui nous prépare à endurer de nouvelles tortures ! Inutile de poursuivre mes assassins… Rappelez-moi au souvenir de Délio…

Bosola. — Brise-toi, pauvre cœur !

Antonio. — Puisse mon fils fuir la cour des princes ! (Il meurt.)

Bosola. — Tu sembles avoir eu quelque affection pour Antonio…

Le serviteur. — Je l’avais conduit jusqu’ici. Il se flattait de se réconcilier avec le cardinal…

Bosola. — Transporte ce mort dans l’aile du palais qu’occupait la signora Julia… Oh ! ma tâche touche à sa fin !… Déjà j’ai attiré le cardinal dans la forge ; il s’agit encore de l’entraîner sous le marteau… Fatale méprise ! Confusion des actions glorieuses avec les actions viles ! Je ne me retrouve plus moi-même et j’ai l’air de jouer un rôle pour le néant et le silence ! (Exeunt.)

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