Scène II
Autre salle dans le palais de Malfi.
Entre BOSOLA
Bosola. — Tout va bien ! Plus de doute ! Son embonpoint et l’extrême voracité avec laquelle elle a mangé ces abricots sont des symptômes évidents de sa grossesse. (Entre une vieille dame.) Eh quoi ?
La vieille dame. — Je suis pressée, Monsieur…
Bosola. — Il y avait une fois une jeune camériste travaillée par un monstrueux désir de voir la verrerie…
La vieille dame. — De grâce, laissez-moi passer…
Bosola. — Et cela dans le but unique de connaître l’étrange instrument capable d’enfler le verre au point de le faire ressembler à un ventre de femme…
La vieille dame. — Je ne veux plus entendre un mot de cette verrerie… Vous vous gaussez toujours des femmes ?
Bosola. — Qui, moi ? Non pas. Je dénonce seulement leurs faiblesses, à l’occasion. L’oranger porte à la fois des fruits mûrs, des fruits verts et des fleurs ; de même parmi vous quelques-unes logent à la fois divers sentiments amoureux ; mais toutefois l’amour pur est le plus rare et l’amour vénal le plus répandu. L’été robuste a bonne odeur mais l’automne déclinant a meilleure saveur. Si nous dispensons encore les mêmes pluies d’or qui pleuvaient au temps de Jupiter tonnant, vous comptez encore de ces Danaés toujours prêtes à ouvrir leur giron pour les recevoir. N’as tu jamais appris les mathématiques ?
La vieille dame. — Qu’est cela, Monsieur ?
Bosola. — Mais le moyen de faire converger une quantité de rayons vers un centre unique. Allez, allez donner de bon conseils à vos filles de lait. Dites-leur que le diable prend plaisir à se pendre à la ceinture des femmes, à la façon d’une montre rouillée qui les empêche de discerner la fuite du temps. (Exit la vieille dame.)
Entrent ANTONIO, RODERIGO et GRISOLAN
Antonio. — Fermez les portes de la cour !
Roderigo. — Pourquoi, Monsieur ? Où est le danger ?
Antonio. — Fermez les portes à l’instant, vous dis-je, et appelez tous les officiers dans la cour.
Grisolan. — J’obéis, Monsieur. (Exit.)
Antonio. — Qui garde les clefs de l’entrée du parc ?
Roderigo. — Forobosco.
Antonio. — Qu’il les apporte sur le champ. (Rentrent Grisolan avec des domestiques.)
Premier domestique. — Ô, nos bons seigneurs de la cour ! Quelle trahison abominable !
Bosola (à part). — Si cependant ces abricots eussent été empoisonnés à mon insu !
Premier domestique. — On vient d’arrêter un garde suisse dans la chambre de la duchesse !
Deuxième domestique. — Un Suisse !
Premier domestique. — Avec un pistolet caché dans ses chausses.
Bosola. — Ha ! ha ! ha !
Premier domestique. — Sa braguette lui servait de fontes…
Deuxième domestique. — Le fieffé coquin ! Qui aurait songé à le fouiller de ce côté ?…
Premier domestique. — Personne ne s’y serait avisé s’il n’avait été surpris dans le quartier des dames. Et tous les boutons de son uniforme étaient des balles de plomb.
Deuxième domestique. — Ô, le vilain cannibale ! Un mousquet dans ses chausses !
Premier domestique. — Un complot français pour sûr.
Deuxième domestique. — Dites plutôt une invention du diable !
Antonio. — Tous les officiers sont-ils présents !
Les domestiques. — Tous, sommes ici.
Antonio. — Messieurs, on nous a déjà soustrait quantité d’argenterie ; ce soir encore des bijoux pour une valeur de quatre mille ducats ont disparu du secrétaire de la duchesse. Les portes sont-elles fermées ?
Les domestiques. — Oui.
Antonio. — C’est le bon plaisir de la duchesse que tous les officiers soient enfermés dans leur chambre jusqu’au lever du soleil ; elle exige aussi qu’on lui délivre les clefs de tous coffres, armoires et autres meubles de leurs quartiers. Sa Grâce est fort malade…
Roderigo. — Qu’il soit fait comme elle l’ordonne…
Antonio. — Elle vous prie de ne pas le prendre de mauvaise part. L’innocent ne sortira que plus glorieux de cette épreuve.
Bosola. — Eh bien, Monsieur du chantier au bois, où est passé votre Suisse à présent ?
Premier domestique. — Coupez-moi la main si la chose ne m’avait pas été racontée par un garçon de peine. (Exeunt tous, sauf Antonio et Délio.)
Délio. — Quelles nouvelles de la duchesse ?
Antonio. — Elle endure les pires tortures, morales et physiques…
Délio. — Prodiguez-lui les consolations !
Antonio. — Je me moque de mon propre danger. Cher ami, partez cette nuit même, en poste, pour Rome. Ma vie dépend de votre zèle…
Délio. — Ne doutez pas de moi.
Antonio. — Loin de moi cette pensée. Mais l’inquiétude m’apporte le pressentiment de graves dangers.
Délio. — Croyez-moi, ce ne sont là que des fantômes enfantés par la crainte. Avec quelle superstition nous entretenons nos maux ! Une salière renversée, la rencontre d’un lièvre, un saignement de nez, un cheval qui bute, le chant du grillon, autant de présages qui abattent notre énergie virile. Adieu, Seigneur, je vous souhaite toutes les joies d’une paternité bénie. Et quant à ma fidélité, gravez cette maxime au fond de votre poitrine : Comme les vieilles épées, les vieux amis ne trahissent jamais celui qui les emploie ! (Exit.) (Entre Cariola.)
Cariola. — Seigneur, vous êtes l’heureux père d’un garçon. Sa mère le recommande à votre protection.
Antonio. — Divine béatitude ! Pour l’amour du ciel, soignez-la de votre mieux. Je vais de ce pas dresser l’horoscope de l’enfant. (Exeunt.)