Scène III
Une cour dans le même palais.
Entre BOSOLA avec une lanterne sourde.
Bosola. — Pour sûr, j’ai entendu un cri de femme. Chut !… Ha ! Et si mon oreille est fidèle, le son partait de l’appartement de la duchesse. Il y a quelque stratagème en cette façon de consigner tous nos courtisans dans leurs chambres. J’en aurai le cœur net ou j’en perdrai l’esprit. Chut ! De nouveau ce cri ! À moins que ce ne soit l’appel de l’oiseau mélancolique, le meilleur ami du silence et de la solitude, le hibou… Ha, Antonio. (Entre Antonio.)
Antonio. — J’ai entendu du bruit. Qui va là ! Qui es-tu ? Parle…
Bosola. — Antonio, ne livre pas ton visage et ton corps à pareille expression de terreur ! C’est moi, Bosola, ton ami !
Antonio. — Bosola ! (À part.) Cette taupe mine notre terrain. N’avez-vous pas entendu un bruit à l’instant même ?
Bosola. — D’où partait-il ?
Antonio. — De l’appartement de la duchesse.
Bosola. — Je n’ai rien entendu. Et vous, bien ?
Antonio. — Oui, à moins d’avoir rêvé.
Bosola. — Allons alors du côté d’où partait cette rumeur…
Antonio. — Non, ce n’était peut-être que le vent.
Bosola. — Probablement. Il me semble, à moi, qu’il fait très froid et pourtant je vous vois tout en nage. Vous avez l’air égaré.
Antonio. — J’ai consulté les astres pour retrouver les bijoux de la duchesse.
Bosola. — Ah ! et que vous ont-ils répondu ? Êtes-vous édifié ?
Antonio. — Que vous importe. J’aurais aussi à leur demander comment il se fait que vous errez ainsi qu’un somnambule lorsque tous les hommes ont été consignés dans leurs quartiers. (À part.) Ce gaillard me perdra ! — Vous avez donné aujourd’hui des abricots à la duchesse. Dieu veuille qu’ils n’étaient pas empoisonnés !
Bosola. — Empoisonnés ! Je fais la figue à cette imputation !
Antonio. — Les coquins paient d’audace jusqu’à ce qu’ils soient démasqués. Il y a aussi eu des bijoux volés. Dans ma conviction, personne n’est plus suspect que vous !
Bosola. — Vous êtes un intendant infidèle !
Antonio. — Esclave effronté, je vous ferai pendre par les talons !
Bosola. — Il se peut que la ruine vous pulvérise avant moi !
Antonio. — Voilà bien un venimeux reptile. À peine s’est-il réchauffé qu’il darde son aiguillon ? Vous diffamez à merveille, Monsieur !
Bosola. — Non, Monsieur. Vous dictez et je ne fais que signer.
Antonio (à part). — Bon, je saigne du nez ! Mauvais augure pour les gens superstitieux, disait tout à l’heure Délio. Pur hasard, dit ma raison. Le sang efface deux lettres de mon nom ! Un simple accident ! — Quant à vous, Monsieur, j’aviserai pour vous faire mettre en sûreté, demain matin. (À part.) C’est cela qui donnera le change sur les couches de la duchesse. — Vous ne franchirez pas ce seuil, Monsieur ; il ne convient pas que vous vous approchiez des appartements de la duchesse avant de vous être justifié. (À part.) Les grands ressemblent aux misérables, non, ils sont même identiques lorsqu’ils évitent la honte par des moyens honteux. (Exit.)
Bosola. — Il m’a semblé qu’Antonio a laissé tomber un papier. Sans doute un de vos inventaires, mon cher ami. Le voici. Qu’est cela ? L’horoscope d’un nouveau-né ! (Il lit.) La duchesse s’est accouchée d’un fils entre la douzième et la première heure de la nuit. Anno Dom 1504. C’est bien cette année-ci ! decimo nonos decembris, le 19 décembre ! Donc cette nuit même, constaté d’après le méridien de Malfi ; plus de doute, il s’agit bien de notre duchesse ! Quelle riche découverte ! Le Seigneur de la première maison étant en feu dans l’ascendant, signifie une courte vie, et Mars se trouvant dans le signe humain en conjonction avec la queue du Scorpion dans la huitième maison, menace de mort violente. Cœtera non scrutantur. Voilà qui est catégorique. Ce gaillard scrupuleux est le proxénète de la duchesse. Les choses tournent à mon souhait ! C’est pour favoriser leur petit manège que nos courtisans ont été mis sous clef. Il s’ensuit aussi que je serai poursuivi sous prétexte de l’avoir empoisonnée. J’endurerais volontiers ces poursuites, je m’en moquerais même si on pouvait trouver le père à présent ! Mais celui-là se découvrira avec l’aide du temps ! Le vieux Castruccio part en poste, pour Rome, dans la matinée. J’enverrai par son entremise, aux frères de la duchesse, une lettre qui fera déborder le fiel de leur foie. La comédie n’était pas mal inventée. La luxure recourt en vain aux plus étranges déguisements ; souvent ingénieuse, elle n’est jamais sagace. (Exit.)