‹ La Duchesse de MalfiChapitre 7 sur 18 · ACTE III · Scène I

ACTE III · Scène I

À Malfi, chez la duchesse.

ANTONIO et DÉLIO

Antonio. — Notre noble ami, mon très cher Délio, que votre absence de la cour nous a paru longue ? Arrivez-vous avec le duc Ferdinand ?

Délio. — Oui, Seigneur. Et comment se porte votre noble duchesse ?

Antonio. — On ne peut mieux. Elle ne cesse d’enrichir notre race. Depuis votre départ elle a eu deux autres enfants : un garçon et une fille.

Délio. — Il me semble que notre dernière entrevue est de la veille. Et si je n’avais devant les yeux votre visage un peu amaigri, je gagerais même que tout cela s’est passé il y a une demi-heure.

Antonio. — Le temps ne paraît long qu’aux plaideurs, aux prisonniers, aux compétiteurs d’un grand personnage, au mari affligé d’une vieille femme, et comme aucun de ces cas n’est le vôtre, cher Délio…

Délio. — Dites-moi, Seigneur, votre secret n’est-il pas arrivé encore aux oreilles du cardinal ?

Antonio. — Je le crains. Depuis son retour ici le duc Ferdinand a d’inquiétantes allures.

Délio. — Que voulez-vous dire ?

Antonio. — Il est si calme qu’il semble engourdi par la tempête comme les marmottes par l’hiver. Mais les maisons hantées sont les plus silencieuses jusqu’au lever du diable.

Délio. — Que dit-on dans le peuple ?

Antonio. — La populace tient la duchesse pour une catin.

Délio. — Et vos gens en place, plus politiques, qu’en pensent-ils ?

Antonio. — Ceux-là prétendent que je m’enrichis par des détournements. Tous affectent de croire que la duchesse me ferait rendre gorge si elle ne craignait ainsi de faire indirectement, à ses sujets, l’aveu de sa mauvaise gestion. Quant à l’état réel de mes rapports avec la duchesse, ils feignent de ne pas s’en douter…

Délio. — Motus ! Le duc Ferdinand se retire pour la nuit.

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Ferdinand. — Permettez, avant de prendre du repos, que je vous entretienne d’un prétendant à votre main !

La duchesse. — D’un prétendant. Seigneur ! Et qui donc, je vous prie…

Ferdinand. — Le grand comte Malatesti.

La duchesse. — La peste soit du personnage ! Un comte, lui ? Dites un simple bâton de sucre d’orge. On voit au travers. Je n’agréerai qu’un époux qui vous fasse honneur…

Ferdinand. — En cela vous aurez raison. Comment vous portez-vous, mon digne Antonio ?

La duchesse. — Un moment encore, Seigneur. Je désirais vous parler en particulier, d’une rumeur scandaleuse répandue sur mon compte.

Ferdinand. — Je ne prêterai jamais l’oreille à ces racontars. Sans doute encore une fois quelque pasquinade, quelque cancan de la cour, une de ces bouffées de calomnie dont les palais des princes sont rarement purgés… En admettant même que ces bruits soient fondés, mon affection est assez solide pour excuser, pour atténuer, même pour absoudre les erreurs dont vous vous seriez rendue coupable… Allez, sous la garde de votre propre innocence !

La duchesse (à part). — Je me sens réconfortée. Et cet air qui me suffoquait me semble subitement purifié. (Exeunt la duchesse, Antonio, Délio et la suite.)

Ferdinand. — Sa culpabilité la met sur des charbons ardents.

Le précédent, BOSOLA

Ferdinand. — Eh bien, Bosola, où en sommes-nous ?

Bosola. — Nous marchons encore à tâtons. On dit qu’elle a eu trois bâtards, mais les astres seuls pourraient nous révéler le nom de leur père…

Ferdinand. — Alors rien de plus simple, puisque toutes choses sont écrites dans les astres.

Bosola. — Oui, à condition de trouver les lunettes qu’il faut pour lire cette écriture… Je crois la duchesse victime d’un sortilège…

Ferdinand. — Un sortilège ? Dans quel but ?

Bosola. — Afin de la rendre amoureuse d’un gaillard inavouable.

Ferdinand. — Ta crédulité va-t-elle jusqu’à attribuer à des philtres et à des charmes le pouvoir de nous rendre amoureux malgré nous ?

Bosola. — Certainement.

Ferdinand. — Tais-toi. Ce sont là des fourberies, des épouvantails inventés par quelques charlatans pour nous duper. Crois-tu que des herbages et des potions parviennent à forcer la volonté ? Des expériences ont démontré que les ingrédients employés pour ces folles pratiques étaient des poisons lénitifs capables tout au plus de vous rendre fou. Ce qui n’empêchait pas la sorcière de jurer que les patients étaient amoureux ! Non, s’il y a sorcellerie dans le cas de la duchesse, le maléfice gît dans son sang aduste. Cette nuit, je lui arracherai sa confession. Ne m’avais-tu pas parlé, il y a deux jours, d’une fausse clef de sa chambre à coucher ?…

Bosola. — La voici.

Ferdinand. — À souhait.

Bosola. — Que comptez-vous faire ?

Ferdinand. — Tu ne le devines pas ?

Bosola. — Non.

Ferdinand. — Ne m’interroge pas alors. L’homme capable de me circonvenir et de pénétrer mes desseins, peut tout aussi bien se vanter d’avoir ceint les flancs du monde et d’en avoir sondé tous les abîmes.

Bosola. — Je ne le pense pas.

Ferdinand. — Que penses-tu alors, je te prie ?

Bosola. — Que vous êtes votre propre historiographe et que vous vous flattez grossièrement.

Ferdinand. — Ta main. Je te remercie. Avant de t’employer je n’avais jamais entretenu que des flatteurs. Adieu. Celui-là seul est l’ami d’un grand personnage qui lui signale ses défauts à mesure qu’il les découvre.

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