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L A Fables des ABeilles a fait tant de bruit en Angleterre, que nous avons cru faire plaiſir aux Lecteurs de-deçà la Mer, de les mettre en état de juger par eux-mêmes de la nature de ce Livre. Les uns l’ont accusé de détruire les principes de la Morale, & même de ſapper les fondemens de notre Sainte Religion. D’autres cependant, qui ne jugent du but d’un Ouvrage
que par les conſéquences qui en découlent néceſſairement, ou par les aveux & les déclarations de l’Auteur, ont jugé plus favorablement de celui ci ; & nous nous rangeons volontiers de l’avis de Perſonnes ſi judicieuses. Nous croïons avec eux, que Mr. Mandeville dans la Fable des Abeilles, dans ſon Commentaire, & dans ſes Dialogues, n’a eu pour but que de tourner en ridicule les vices & les extravagances des Hommes, & de relever les défauts des diverſes Perſonnes qui composent la Société, des Miniſtres d’État, des Prélats, des Ordres Religieux, des Juges, des Marchands, des Gens de Guerre, des Médecins &c. Il cenſure agréablement, dans toutes les occaſions, l’éducation moderne, & badine fort judicieusement ſur le Point-d’honneur. Partout il cherche à humilier l’Homme, & à diſſiper les préjugés orgueilleux que ſon amour-propre lui ſuggère.
C’est ainsi que s’exprime ſur cet article le judicieux Auteur de la Bibliothèque Raiſonnée. Et plus bas, il ajoute :
En général nous avons cru cet Ouvrage très propre à developper les ſecrets principes qui font agir les Hommes, & à faire connoître leur cœur.
Au reſte, ce qui a principalement attiré un ſi grand nombre d’Antagoniſtes à Mr. Mandeville, c’est qu’il a paru à pluſieurs Perſonnes, qu’il vouloit faire l’apologie de la Corruption des Hommes, & plaider la cauſe de certaines Pratiques mauvaiſes qui ne ſont que trop généralement répandues dans le Monde. Mais il nous a paru au contraire, auſſi bien qu’à quantité de Perſonnes de ſens, que, dans tous ces endroits qui ont ſi fort révolté, ſon unique deſſein a été de tourner en ridicule ces Coutumes & ces Vices, bien loin de les défendre & de les autoriſer. Pour s’en convaincre, on n’a qu’à lire avec impartialité ce que l’Auteur dit du Luxe, des Courtiſanes, de l’Avarice, de la Prodigalité, du Vol, de l’Ivrognerie, du faux Point-d’honneur, des Duels, du Courage, de la vaine Parure, des Femmes, des Écoles de Charité.
Nous avouons que ſi, détachant quelques endroits de ces articles, on les examinoit indépendamment de ce qui précède de ce qui ſuit, on ne ſauroit s’appercevoir ſi l’Auteur parle ſérieusement, ou s’il veut badiner. Mais n’est-ce point-là le cas de tous les Ouvrages Ironiques ? Et pour qu’ils ſoient envisagés & lus comme tels, ne ſuffit-il pas que pour l’ordinaire l’Auteur s’exprime de manière à convaincre des Lecteurs dépréoccupés qu’il parle ironiquement ? Or il nous semble que Mr. Mandeville avoit aſſez bien ſuivi cette règle, pour qu’on ne prit point le change. C’est à quoi les Cenſeurs n’ont pas fait aſſez d’attention. De-là viennent les différens jugemens qu’on a porté des mêmes choſes. Les uns, par exemple, ont aſſuré qu’il plaidoit la cauſe de l’Envie, tandis que d’autres ont trouvé
Nous ne comprenons pas même comment on a pu ſe tromper ſur la manière d’écrire de cet Auteur. Il dit lui-même qu’il a écrit ironiquement. Pourquoi, je vous prie, ne l’en croirons nous pas ? Qui doit mieux ſavoir que lui dans quel genre il a écrit ? Il aſſure en termes formels, qu’en ſoutenant la néceſſité des Duels, il parle ironiquement. Il fait la même déclaration ſur toutes les propoſitions pareilles qui se trouvent dans ſon Livre. Puis donc qu’il nous a lui-même apris qu’il ne parloit pas ſérieusement ſur ces divers articles dont on ſe plaint, la justice & le bon ſens demandent également qu’on les liſe & qu’on les enviſage comme ironiques.
Enfin, il n’est pas naturel de faire tomber un Auteur en contradiction avec lui-même : c’est cependant ce que font ceux qui ſuppoſent que Mr. Mandeville parle ſérieusement, lorsqu’il ſoutient les étranges paradoxes dont on lui fait un crime. En effet, dans un Ouvrage qu’il a publié quelques années après celui dont nous donnons la traduction, il enſeigne expreſſement que la Vertu eſt plus propre que le Vice pour procurer le bonheur général de la Société : maxime qui paroît directement oppoſée à la doctrine de la Fable, dans laquelle il ſemble que l’Auteur veut prouver qu’une Société ne ſauroit fleurir s’il n’y règne de grands vices. Pour ſauver cette contradiction apparente, nous diſons que Mr. Mandeville badine dans la Fable, où l’ironie ſaute aux yeux en tant d’endroits, & qu’il parle ſérieusement dans ſes Recherches. Nous finiſſons cet article par ces paroles du ſavant Auteur de la Bibliothèque que nous avons déjà pluſieurs fois citée. Cet Ouvrage, dit-il,
Quoique Mr. Mandeville n’eût ſans-doute pas ſouſcrit à toutes les parties de ce jugement, il n’a pas diſſimulé que fon Livre ne convenoit qu’aux Perſonnes du caractère dont parle l’habile Journaliste. Dans plusieurs endroits il déclare qu’il n’écrit point pour la Foule, mais uniquement pour ceux qui ſavent penſer & réfléchir. Il y a cependant apparence que par cette déclaration, il n’a pas cru diminuer le nombre de ſes Letteurs : l’Homme lui étoit trop bien connu, pour ignorer que chacun ſe croit bien partagé du côté du bon-ſens & de la capacité de réfléchir. Diſons un mot de Mr. Mandeville, & de ſes Ouvrages.
Mr. Mandeville étoit né à Dort en Hollande, & avoit étudié la Médecine, qu’il alla profeſſer à Londres. Il y compoſa quelques Ouvrages. La Fable, & les Recherches dont nous avons parlé dans cet Avertiſſement, ne ſont pas les ſeuls par lesquels il s’eſt fait connoître. On a encore de lui des Remarques Critiques ſur le Livre du Dr. Berkeley, ſous le titre de Lettre à Dion à l’occaſion de ſon Livre intitulé Alcyphron ou le Petit Philosophe ; & un Ouvrage, qui eſt traduit déjà depuis quelques années en François, dont le titre eſt, Penſées Libres ſur la Religion & ſur le Bonheur de la Nation.
Mais de tous ces Ouvrages, & de quelques autres moins conſidérables publiés par le même Auteur, il n’en eſt aucun qui ait fait plus de bruit que la Fable des Abeilles. Ce n’étoit dans ſon origine qu’un Poëme d’environ quatre-cens vers, qui parut en feuille volante en 1706. Comme quelques Perfonnes y avoient donné un mauvais tour, l’Auteur y ajouta des remarques, qui, deſtinées à étendre & à confirmer les idées dont on avoit d’abord été révolté, ne ſervirent qu’à lui attirer de nouveaux Adverſaires. Ce Commentaire joint à la Fable parut en 1714. En 1723 il donna une ſeconde Édition de cet Ouvrage, qu’il avoit conſidérablement augmenté. Enfin il y ajouta ſix Dialogues en 1729, & en 1732 parut la ſixième Édition de cette Fable & de fon Commentaire, ſur laquelle cette Traduction a été faite.