‹ La Fable des abeillesChapitre 2 sur 37 · La Ruche murmurante ou les fripons devenus honnêtes gens

La Ruche murmurante ou les fripons devenus honnêtes gens

U N nombreux Eſſaim d’Abeilles habitoit une Ruche ſpacieuſe. Là, dans une heureuſe abondance, elles vivoient tranquiles. Ces Mouches, célèbres par leurs Loix, ne l’étoient pas moins par le ſuccès de leurs armes, & par la manière dont elles ſe multiplioient. Leur Domicile étoit un Séminaire parfait de Science & d’Industrie. Jamais Abeilles ne vécûrent ſous un plus ſage Gouvernement : cependant, jamais il n’y en eut de plus inconſtantes & de moins ſatisfaites. Elles n’étoient, ni les malheureuſes Eſclaves d’une dure Tyrannie, ni expoſées aux cruels deſordres de la féroce Démocratie. Elles étoient conduites par des Rois qui ne pouvoient errer, parce que leur pouvoir étoit ſagement borné par les Loix.

Ces insectes, imitant tout ce qui ſe fait à la Ville, à l’Armée, ou au Barreau, vivoient parfaitement comme les Hommes, & exécutoient, quoiqu’en petit, toutes leurs actions. Les merveilleux Ouvrages opérés par l’adreſſe incomparable de leurs petits Membres, échappoient à la foible vue des Humains : cependant il n’eſt parmi nous, ni Machine, ni Ouvriers, ni Métiers, ni Vaiſſeaux, ni Citadelles, ni Armes, ni Artiſans, ni Ruſes, ni Science, ni Boutiques, ni Inſtrumens, en un mot il n’y a rien de tout ce qui ſe voit parmi les Hommes dont ces Animaux induſtrieux ne ſe ſervîſſent auſſi. Comme donc leur langage nous eſt inconnu, nous ne pouvons parler de ce qui les concerne, qu’en emploïant nos expreſſions. L’on convient aſſez généralement qu’entr’autres choſes dignes d’être remarquées, ces Animaux ne connoiſſoient point l’uſage des Cornets ni des Dez ; mais puisqu’ils avoient des Rois, & par conſéquent des Gardes, on peut naturellement préſumer qu’ils connoiſſoient quelque eſpèce de Jeux. Vit-on en effet jamais d’Officiers & de Soldats qui s’abſtînſſent de cet amuſement ?

La fertile Ruche étoit remplie d’une multitude prodigieuſe d’Habitans, dont le grand nombre contribuoit même à la proſpérité commune. Des millions étoient occupés à ſatisfaire la vanité & l’ambition d’autres Abeilles, qui étoient uniquement emploïées à conſumer les travaux des prémières. Malgré une ſi grande quantité d’Ouvriers, les déſirs de ces Abeilles n’étoient pas ſatisfaits. Tant d’Ouvriers, tant de Travaux, pouvoient à peine fournir au Luxe de la moitié de la Nation.

Quelques-uns, avec de grands fonds & très peu de peines, faiſoient des gains très-conſidérables. D’autres, condamnés à manier la faulx & la béche, ne gagnoient leur vie qu’à la ſueur de leur viſage, & en épuiſant leurs forces par les occupations les plus pénibles. L’on en voïoit cependant d’autres (A) qui s’addonnoient à des Emplois tout myſtérieux, qui ne demandoient ni aprentiſſage, ni fonds, ni ſoins. Tels étoient les Chevaliers d’Industrie, les Parasites, les Courtiers d’Amour, les Joueurs, les Filoux, les Faux-Monnoïeurs, les Empiriques, les Devins, & en général tous en général tous ceux qui haïſſant la lumière tournoient par de ſourdes pratiques à leur avantage, le travail de leurs Voiſins, qui incapables eux-mêmes de tromper étoient moins défians. On appelloit ces gens-là (B) des Fripons : mais ceux dont l’induſtrie étoit plus reſpectée, quoique dans le fond peu différens des prémiers, recevoient un nom plus honorable. Les Artiſans de chaque profeſſion, tous ceux qui exerçoient quelque emploi, ou quelque charge, avoient quelque eſpèce de friponnerie qui leur étoit propre. C’étoient les ſubtilités de l’art, & les tours de bâton.

Comme s’ils n’eûſſent pu ſans l’inſtruction d’un procès, diſtinguer le légitime d’avec l’illégitime, ils avoient des Jurisconsultes occupés à entretenir des animoſités, & à ſuſciter de mauvaiſes chicanes. C’étoit le fin de leur art. Les Loix leur fourniſſoient des moïens pour ruïner leurs Parties, & pour profiter adroitement des biens engagés. Uniquement attentifs à tirer de précieux honoraires, ils ne négligeoient rien pour empêcher qu’on ne terminât par voie d’accommodement les difficultés. Pour défendre une mauvaiſe cauſe, ils épluchoient les Loix avec la même exactitude & dans le même but que les Voleurs examinent les Maiſons & les Boutiques. C’étoit uniquement pour découvrir l’endroit foible dont ils pourroient ſe prévaloir.

Les Médecins préféroient la réputation à la ſcience, & les richeſſes au rétabliſſement de leurs Malades. La plupart, au lieu de s’appliquer à l’étude des règles de l’art, s’étudioient à prendre une démarche compoſée. Des regards graves, un air penſif, étoient tout ce qu’ils poſſédoient pour ſe donner la réputation de Gens Doctes. Tranquiles ſur la ſanté des Patiens, ils travailloient ſeulement à acquérir la faveur des Apoticaires, & à s’attirer les louanges des Accoucheuſes, des Prêtres, & de tous ceux qui vivoient du produit des naîſſances ou des funerailles. Attentifs à ménager la faveur du Sexe babillard, ils écoutoient avec complaiſance les vieilles recettes de la Tante de Madame. Les chalands, & toute leur famille, étoient ſoigneuſement ménagés. Un ſourire affecté, des regards gracieux, tout étoit mis en uſage, & ſervoit à captiver ces Eſprits déjà prévenus. Il n’y avoit pas même jusques aux Gardes, dont ils ne ſouffrîſſent les impertinences.

Entre le grand nombre des Prètres de Jupiter, gagés pour attirer ſur la Ruche la bénédiction d’enhaut, il n’y en avoit que bien peu qui eûſſent de l’éloquence & du ſavoir. La plupart étoient même auſſi emportés qu’ignorans. On découvroit leur pareſſe, leur incontinence, leur avarice & leur vanité, malgré les ſoins qu’ils prenoient pour dérober aux yeux du Public ces défauts. Ils étoient fripons comme des Tailleurs, & intempérans comme des Matelots. Quelques-uns à face blême, couverts d’habits déchirés, prioient myſtiquement pour avoir du pain. Ils eſpéroient de recevoir de plus groſſes récompenſes ; mais à la lettre ils n’obtenoient que du pain. Et tandis que ces Sacrés Eſclaves mouroient de faim, les Fainéans pour qui ils officioient étoient bien à leur aiſe. On voïoit ſur leurs viſages de proſpérité, la ſanté & l’abondance dont ils jouïſſoient.

(C) Les Soldats qui avoient été mis en fuite étoient comblés d’honneur, s’ils avoient le bonheur d’échaper à l’Épée victorieuſe, quoiqu’il y en eut pluſieurs qui füſſent de vrais Poltrons, qui n’aimoient point le carnage. Si quelque vaillant Général mettoit en déroute les Ennemis, il ſe trouvoit quelque Perſonne qui, corrompue par des préſens, facilitoit leur retraite. Il y avoit des Guerriers qui affrontant le danger, paroîfſoient toujours dans les endroits les plus expoſés. D’abord ils y perdoient une jambe, enſuite ils y laiſſoient un bras, & enfin, lorsque toutes ces diminutions les avoient mis hors d’état de ſervir, on les renvoïoit honteuſement à la demi-païe ; tandis que d’autres, qui plus prudens n’alloient jamais au combat, tiroient la double païe, pour reſter tranquilement chez eux.

Leurs Rois étoient à tous égards mal ſervis. Leurs propres Ministres les trompoient. Il y en avoit à la vérité pluſieurs qui ne négligeoient rien pour avancer les intérêts de la Couronne ; mais en même tems ils pilloient impunément le tréſor qu’ils travailloient à enrichir. Ils avoient l’heureux talent de faire une très-belle dépenſe, quoique leurs appointemens füſſent très-chetifs ; & encore ſe vantoient-ils d’être fort modeſtes. Donnoient-ils trop d’étendue à leurs droits, ils appelloient cela leurs tours de bâton ? Et même s’ils craignoient qu’on ne comprît leur jargon, ils ſe ſervoient du terme d’Emolumens ſans qu’ils voulûſſent jamais parler naturellement & ſans déguiſement de leurs gains. (D) Car il n’y avoit pas une Abeille qui ne ſe fut très-bien contentée, je ne dis pas de ce que gagnoient effectivement ces Miſniſtres, mais ſeulement de ce qu’ils laiſſoient paroître de leurs gains. (E) Ils reſſembloient à nos Joueurs, qui quoiqu’ils aïent joué beau jeu, ne diront cependant jamais en préſence des Perdans tout ce qu’ils ont gagné.

Qui pourroit détailler toutes les fraudes qui ſe commettoient dans cette Ruche ? Celui qui achetoit des immondices pour engraiſſer ſon Pré, les trouvoit falſifiées d’un quart de pierres & de mortier inutiles, & encore quoique dupe, il n’auroit pas eu bonne grace d’en murmurer, puisqu’à ſon tour il mêloit parmi ſon beurre une moitié de ſel.

La Justice même, ſi renommée pour ſa bonne foi quoiqu’aveugle, n’en étoit pas moins ſenſible au brillant éclat de l’or. Corrompue par des préſens, elle avoit ſouvent fait pancher la balance qu’elle tenoit dans ſa main gauche. Impartiale en aparence, lorsqu’il s’agiſſoit d’infliger des peines corporelles, de punir des meurtres, & d’autres grands crimes, elle avoit même ſouvent condamné au ſuplice des gens qui avoient continué leurs friponneries après avoir été punis du Pilori. Cependant on croïoit communément que l’Epée qu’elle portoit, ne frappoit que les Abeilles qui étoient pauvres & ſans reſſource ; & que même cette Déeſſe faiſoit attacher à l’Arbre maudit des gens qui, preſſés par la fatale néceſſité, avoient commis des crimes qui ne méritoient pas un pareil traitement. Par cette injuſte ſévérité, on cherchoit à mettre en ſureté le Grand & le Riche.

Chaque Ordre étoit ainſi rempli de vices mais, la Nation même, jouïſſoit d’une heureuſe proſpérité. Flattée dans la paix, on la craignoit dans la guerre. Eſtimée chez les Étrangers, elle tenoit la balance des autres Ruches. Tous ſes membres à l’envi prodiguoient pour ſa conſervation leurs vies & leurs biens. Tel étoit l’état floriſſant de ce Peuple. Les vices des Particuliers contribuoient à la félicité publique. (F) Dès-que la Vertu, inſtruite par les ruſés Politiques, eut appris mille heureux tours de fineſſe, & qu’elle ſe fut liée d’amitié avec le vice (G), les plus ſcélérats faiſoient quelque choſe pour le Bien Commun.

Les Fourberies de l’Etat conſervoient le Tout, quoique chaque Citoïen s’en plaignît. L’Harmonie dans un Concert réſulte d’une combinaiſon de ſons qui ſont directement oppoſés. (H) Ainſi les Membres de la Société, en ſuivant des routes abſolument contraires, s’aidoient comme par dépit. La tempérance & la ſobriété des uns facilitoit l’ivrognerie & la gloutonnerie des autres. (I) L’avarice, cette funeſte racine de tous les maux, ce vice dénaturé & diabolique, étoit eſclave (K) du noble défaut de la Prodigalité. (L) Le Luxe faſtueux occupoit des millions de Pauvres. (M) La Vanité, cette paſſion ſi déteſtée, donnoit de l’occupation à un plus grand nombre encore. (N) L’Envie même & l’Amour-propre, Miniſtres de l’Induſtrie, faiſoient fleurir les Arts & le Commerce. Les Extravagances dans le manger & dans la diverſité de mets, la Somptuoſité dans les équipages & dans les ameublemens, malgré leur ridicule, faiſoient la meilleure partie du Négoce.

Toujours inconſtant, ce Peuple changeoit de loix comme de modes. Les règlemens qui avoient été ſagement établis étoient annullés, & on leur en ſubſtituoit bientôt de tout oppoſés. Cependant en altérant ainſi leurs anciennes loix, & en les corrigeant, ils prévenoient des fautes qu’aucune prudence n’auroit pu prévoir.

C’est ainſi que le vice produiſant la ruſe, & que la ruſe ſe joignant à l’induſtrie, on vit peu-à-peu la Ruche abonder de toutes les commodités de la vie. (O) Les plaiſirs réels, les douceurs de la vie, l’aiſe & le repos étoient devenus des biens ſi communs, que (P) les Pauvres mêmes vivoient plus agréablement alors, que les Riches ne le faiſoient auparavant. On ne pouvoit rien ajouter au bonheur de cette Société.

Mais Hélas ! quelle n’eſt pas la vanité de la félicité des pauvres Mortels ? À peine ces Abeilles avoient-elles goûté les prémices du bonheur, qu’elles éprouvèrent qu’il eſt même au deſſus du pouvoir des Dieux de rendre parfait le ſéjour terreſtre. La troupe murmurante avoit ſouvent témoigné qu’elle étoit ſatisfaite du Gouvernement & des Miniſtres ; mais au moindre revers elle changea d’idées. Comme ſi elle eût été perdue ſans retour, elle maudit les Politiques, les Armées, & les Flottes. Ces Abeilles réuniſſant leurs plaintes, on entendoit de tous côtés ces paroles : Maudites ſoient toutes les fourberies qui règnent parmi nous. Cependant chacune ſe les permettoit encore ; mais chacune avoit la cruauté de ne vouloir point en accorder l’uſage aux autres.

Un Personnage qui avoit amaſſé d’immenſes richeſſes en trompant ſon Maître, le Roi & le Pauvre, ôſoit crier de toute ſa force : Le Païs ne peut manquer de périr pour toutes ſes injuſtices. Et qui penſez-vous que fût ce rigide Sermoneur ? C’étoit un Gantier, qui avoit vendu toute ſa vie, & qui vendoit actuellement des peaux de mouton pour des cabrons. Il ne faiſoit pas la moindre choſe dans cette Société, qui ne contribuât au Bien Public. Cependant tous les Fripons crioient avec impudence : Bons Dieux ! accordez-nous ſeulement la probité.

Mercure ne put s’empêcher de rire à l’ouïe d’une prière ſi effrontée. Les autres Dieux dirent qu’il y avoit de la ſtupidité à blâmer ce que l’on aimoit. Mais Jupiter, indigné de ces prières, jura enfin que cette troupe criailleuſe ſeroit délivrée de la fraude dont elle ſe plaignoit.

Il dit : Au même inſtant l’honnêteté s’empara de tous les cœurs. Semblable à l’Arbre inſtructif, elle dévoila les yeux de chacun, elle leur fit appercevoir ces crimes qu’on ne peut contempler ſans honte. Ils se confeſſoient coupables par leurs diſcours, & ſur-tout par la rougeur qu’excitoit ſur leurs viſages l’énormité de leurs crimes. C’est ainſi que des Enfans qui veulent cacher leurs fautes, trahis par leur couleur, s’imaginent que dès-qu’on les regarde on lit ſur leur viſage mal aſſuré la mauvaiſe action qu’ils ont faite.

Mais grands Dieux ! quelle consternation ! quel ſubit changement ! En moins d’une heure le prix des denrées diminua partout. Chacun, depuis le Ministre d’État jusques au Vilageois, arracha le Masque d’Hypocriſie qui le couvroit. Quelques-uns, qui étoient très bien connus auparavant, parurent des Étrangers quand ils eurent pris des manières naturelles.

Dès ce moment, le Barreau fut dépeuplé. Les Débiteurs acquitoient volontairement leurs dettes, ſans en excepter même celles que leurs Créditeurs avoient oubliées. On les cédoit généreuſement à ceux qui n’étoient pas en état de les ſatisfaire. S’élevoit-il quelque difficulté, ceux qui avoient tort reſtoient modeſtement dans le ſilence. On ne voïoit plus de procès où il entrât de la mauvaiſe foi & de la vexation. Perſonne ne pouvoit plus acquérir des Richeſſes. La vertu & l’honnêteté régnoient dans la Ruche. Qu’eſt-ce donc que les Avocats y auroient fait ? Auſſi tous ceux qui avant la révolution n’avoient pas eu le bonheur de gagner du bien, deſeſpérés ils pendoient leur Écritoire à leur côté & ſe retiroient.

La Justice, qui jusques alors avoit été occupée à faire pendre certaines Perſonnes, avoit donné la liberté à ceux qu’elle tenoit Priſonniers. Mais dès-que les Priſons eurent été nettoïées, la Déeſſe qui y préſide devenant inutile, elle ſe vit contrainte de ſe retirer avec ſon train & tout ſon bruïant attirail. D’abord paroîſſoient quelques Serruriers chargés de ſerrures, de verroux, de grilles, de chaînes, & de portes garnies de barres de fer. Enſuite venoient les Geoliers, les Guichetiers, & leurs Suppôts. La Déeſſe paroîſſoit alors précédée de ſon fidèle Miniſtre l’Écuïer Carnifex, le Grand Exécuteur de ſes ordres ſévères. Il n’étoit point armé de ſon Épée imaginaire, à la place il portoit la Hache & la Corde. Dame Justice aux yeux bandés, aſſiſe ſur uni Nuage, fut chaſſée dans les airs accompagnée de ce cortége. Autour, de ſon char & derrière il y avoit ſes Sergeants, Huissiers, & ſes Domeſtiques de toute eſpèce, qui ſe nourriſſent des larmes des Infortunés.

La Ruche avoit des Médecins tout comme avant la révolution. Mais la Médecine, cet Art ſalutaire, n’étoit plus confiée qu’à d’Habiles Gens. Ils étoient en ſi grand nombre, & ſi bien répandus dans la Ruche, qu’il n’y en avoit aucun qui eut beſoin de ſe ſervir de Voiture. Leurs vaines diſputes avoient ceſſé. Le ſoin de délivrer promtement les Patiens, étoit ce qui les occupoit uniquement. Pleins de mépris pour les Drogues qu’on aporte des Païs étrangers, ils ſe bornoient aux Simples que produit le Païs. Perſuadés que les Dieux n’envoient aucune maladie aux Nations ſans leur donner en même tems les vrais remèdes, ils s’attachoient à découvrir les propriétés des Plantes qui croîſſoient chez eux.

Les riches Ecclésiastiques, revenus de leur honteuſe pareſſe, ne faiſoient plus deſſervir leurs Égliſes par des Abeilles priſes à la journée. Ils officioient eux-mêmes. La probité dont ils étoient animés les engageoit à offrir des prières & des ſacrifices. Tous ceux qui ne ſe ſentoient pas capables de s’acquiter de ces devoirs, ou qui croïoient qu’on pouvoit ſe paſſer de leurs ſoins, réſignoient ſans délai leurs Emplois. Il n’y avoit pas aſſés d’occupation pour tant de perſonnes, ſi même il en reſtoit pour quelques-uns. Le nombre en diminua donc conſidérablement. Ils étoient tous modeſtement ſoumis au Grand-Prètre, qui uniquement occupé deſ affaires Religieuſes abandonnoient aux autres les affaires d’État. Le Chef Sacré, devenu charitable, n’avoit pas la dureté de chaſſer de ſa porte les Pauvres affamés. Jamois on n’entendoit dire qu’il retranchât quelque choſe du ſalaire de l’Indigent. C’étoit au-contraire chez lui que l’Affamé trouvoit de la nourriture, le Mercenaire du pain, l’Ouvrier Néceſſiteux ſa table & ſon lit.

Le Changement ne fut pas moins conſidérable parmi les prémiers Ministres du Roi, & tous les Officiers ſubalternes. (Q) Œconomes & Tempérans alors, leurs penſions leur ſuffiſoient pour vivre. Si une pauvre Abeille fut venue dix fois pour demander le juſte païement d’une petite ſomme, & que quelque Commis bien païé l’eut obligé, ou de lui faire préſent d’un écu, ou de ne jamais recevoir ſon païement, on auroit ci-devant appellé une pareille alternative, le tour de bâton du Commis ; mais pour lors on lui auroit tout naturellement donné le nom de Friponnerie manifeſte.

Une seule Perſonne ſuffiſoit pour remplir les places qui en exigeoient trois avant l’heureux changement. On n’avoit plus beſoin de donner des Collégues pour éclairer les actions de ceux à qui l’on confioit le manîment des affaires. Les Magistrats ne ſe laiſſoient plus corrompre, & ils ne cherchoient plus à faciliter les larcins des autres. Un ſeul faiſoit alors mille fois plus d’ouvrage, que pluſieurs n’en faiſoient auparavant.

(R) Il n’y avoit plus d’Honneur à faire figure aux dépens de ſes Créditeurs. Les Livrées étoient pendues dans les Boutiques des Fripiers. Ceux qui brilloient par la magnificence de leurs Caroſſes, des vendoient pour peu de choſe. La Noblesse ſe défaiſoit de tous ſes ſuperbes Chevaux ſi bien apariés, & même de leurs Campagnes, pour païer leurs dettes.

On évitoit la vaine dépenſe avec le même ſoin qu’on fuïoit la fraude. On n’entretenoit plus d’Armée dehors. Mépriſant l’eſtime des Étrangers, & la gloire frivole qui s’acquiert par les armes, on ne combattoit plus que pour défendre ſa Patrie contre ceux qui en vouloient à ſes droits & à ſa liberté.

Jettez préſentement les yeux ſur la la Ruche glorieuſe, Contemplez l’accord admirable qui règne entre le Commerce & la Bonne Foi. Les obſcurités qui couvroient ce ſpectacle ont diſparu. Tout ſe voit à découvert. Que les choſes ont changé de face !

Ceux qui faiſoient des dépenſes exceſſives, & tous ceux qui vivoient de ce luxe, furent forcés de ſe retirer. En vain ils tentèrent de nouvelles occupations, elles ne pûrent leur fournir le néceſſaire.

Le prix des Fonds & des Bâtimens tomba. Les Palois enchantés, dont les murs, ſemblables à ceux de Thèbes, avoient été élevés par la Muſique, étoient déſerts. Les Grands, qui auroient mieux aimé perdre la vie que de voir effacer les tîtres faſtueux gravés ſur leurs ſuperbes portiques, ſe moquoient aujourd’hui de ces vaines inſcriptions. L’Architecture, cet art merveilleux, fut entièrement abandonnée. Les Artiſans ne trouvoient plus plus perſonne qui voulut les emploïer. (S) Les Peintres ne ſe rendoient plus célèbres par leur pinceau. Le Sculpteur, le Graveur, le Cizeleur & le Statuaire n’étoient plus nommés, dans la Ruche.

Le peu d’Abeilles qui reſtèrent, vivoient chetivement. On n’étoit plus en peine comment on dépenſeroit ſon argent, mais comment on s’y prendroit pour vivre. En païant leur compte à la Taverne, elles prenoient la réſolution de n’y remettre jamais le pié. On ne voïoit plus de ſaloppe Cabaretière qui gagnât aſſés pour porter des habits de drap d’or. Torcol ne donnoit plus de groſſes ſommes pour avoir du Bourgogne & des Ortolans. Le Courtiſan qui ſe piquant de régaler le Jour de Noël ſa Moîtreſſe de pois verds, dépenſoit en deux heures autant qu’une Compagnie de Cavalerie auroit dépenſé en deux jours, plia bagage, & ſe retira d’un ſi miſérable Païs.

(T) La Fière Cloé, dont les grands airs avoient autrefois obligé fon trop facile Mari de piller l’État, vend à préſent ſon équipage compoſé des plus riches dépouilles des Indes. Elle retranche ſa dépenſe, & porte toute l’année le même habit. Le Siècle léger & changeant eſt paſſé. Les Modes ne ſe ſuccèdent plus avec cette bizarre inconſtance. Dès lors, tous les Ouvriers qui travailloient les riches Étoffes de Soie & d’Argent, & tous les Artiſans qui en dépendent, le retirent. Une Paix profonde règne dans ce Séjour ; elle a à ſa fuite l’abondance. Toutes les Manufactures qui reſtent, ne fabriquent que des Étoffes les plus ſimples ; cependant elles ſont toutes fort chères. La Nature bienfaiſante n’étant plus contrainte par l’infatigable Jardinier, elle donne à-la-vérité ſes fruits dans ſa ſaiſon ; mais auſſi elle ne produit plus ni raretés, ni fruits précoces.

Àmesure que la Vanité & le Luxe diminuoient, on voïoit les anciens Habitans quiter leur Demeure. Ce n’étoit plus ni les Marchands, ni les Compagnies qui faiſoient tomber les Manufactures, c’étoit la ſimplicité & la modération de toutes les Abeilles. Tous les Métiers, & tous les Arts étoient négligés. Le contentement, cette peſte de l’induſtrie, leur fait admirer leur groſſière abondance. Ils ne recherchent plus la nouveauté, ils n’ambitionnent plus rien.

C’est ainsi que la Ruche étant presque déſerte, ils ne pouvoient ſe défendre contre les attaques de leurs Ennemis cent fois plus nombreux. Ils ſe défendirent cependant avec toute la valeur poſſible, jusques à ce que quelques-uns d’entr’eux eûſſent trouvé une retraite bien fortifiée. C’eſt là qu’ils réſolurent de s’établir, ou de périr dans l’entrepriſe. Il n’y eut aucun Troître parmi eux. Tous combattirent vaillamment pour la Cauſe Commune. Leur courage & leur intégrité furent enfin couronnés de la victoire.

Ce triomphe leur couta néanmoins beaucoup. Pluſieurs milliers de ces valeureuſes Abeilles périrent. Le reſte de l’Eſſaim, qui s’étoit endurci à la fatigue & aux travaux, crut que l’aiſe & le repos qui mettoit ſi fort à l’épreuve leur tempérance, étoit un vice. Voulant donc ſe garantir tout d’un coup de toute rechute, toutes ces Abeilles s’envolèrent dans le ſombre creux d’un Arbre, où il ne leur reſte de leur ancienne félicité que le Contentement & l’Honnêteté.

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