Recherches sur la nature de la société
RECHERCHES
SUR LA
NATURE DE LA SOCIETE’.
JUSQUES-ICI les Moraliſtes & les Philoſophes conviennent aſſez généralement, qu’il n’y a point de Vertu à faire une choſe qui ne renferme pas un renoncement à ſoi-même. Un Auteur moderne, dont les Ouvrages ſont aujourd’hui fort eſtimés par les Perſonnes d’eſprit, eſt cependant d’un avis contraire. Il croit que les Hommes, naturellement vertueux, peuvent pratiquer le juſte ſans aucune peine, & ſans ſe faire aucune violence. II paroît qu’il exige & qu’il s’attend de trouver de la la bonté dans ſon Eſpèce, comme nous nous attendons à trouver doux les Raiſins & les Oranges de la Chine : Fruits que nous aſſurons n’être point parvenus à la perfection dont leur nature eſt capable, tandis qu’ils conſervent quelque aigreur. Cet illuſtre Auteur eſt Milord Shaftesbury, qui dans ſes Caractérisques prétend que l’Homme étant fait pour la Société, doit néceſſairement être né avec une tendre aſſection pour le tout dont il fait partie. Par ſa nature il doit être porté à rechercher la proſpérité de la Société dont il eſt membre.
En conſéquence de cette ſuppoſition, ce Seigneur appelle VERTUEUSE toute action faite par égard pour le Bien Public. Il donne au contraire le nom de VICE à toute action, qui tendant à l’avantage. particulier de ſon Auteur, ne procure aucun avantage à la Société dont il eſt-membre.
Conſidérant de plus la Vertu & le Vice par rapport au Genre Humain, il eſt dans l’idée que ce ſont des réalités permanentes, qui doivent toujours être les mêmes dans tous les Siècles. Il croit que toute Perſonne qui a l’entendement ſain peut, en ſuivant les règles du Bon-Sens, non ſeulement découvrir le BEAU & l’HONNETE dans la Morale, tout comme dans les Ouvrages de l’Art & de la Nature ; mais encore ſe gouverner par le moïen de ſa Raiſon avec autant de facilité & de promtitude, qu’un bon Cavalier conduit par le moïen du Mord & de la Bride un Cheval bien dreſſé. Quiconque aura lu avec attention les Pièces qui ont précédé, s’appercevra ſans peine qu’il n’est pas poſſible de trouver deux Syſtêmes plus oppoſés que celui de ce Seigneur & le mien. Ses notions, je l’avoue, ont quelque choſe de généreux & de ſublime. Elles ſont très-honorables & très-ſlatteuſes pour le Genre Humain. A l’aide d’une petite doſe d’Enthouſiaſme, elles ſont même capables de nous inſpirer les plus nobles ſentimens ſur la dignité de notre illuſtre Eſpèce.
Quel dommage que toutes ces belles idées ne ſoient pas fondées ſur la Raiſon ! Je ne parlerois pas auſſi aſſirmativement, ſi dans presque toutes les pages de ce Traité je n’avois pas invinciblement prouvé, que ces ſublimes Notions ſont incompatibles avec notre expérience journalière.
Cependant, pour ne laiſſer aucune ombre d’Objection ſans réponſe, je me propoſe de m’étendre dans ce Difcours ſur des idées que je n’ai touché jusques-ici qu’en paſſant.
Si en faiſant cette recherche & cet examen de la valeur intrinſèque des Actions, nous trouvions une choſe meilleure que l’autre, & une troiſième meilleure que celle-ci, & ainſi de fuite, nous commencerions à avoir de grandes eſpérances. Mais ſi nous rencontrons différentes choſes, qui ſont ou toutes fort bonnes, ou toutes fort mauvaiſes, nous ſommes embarraſſés dans notre jugement, & nous ne convenons pas toujours avec nous-mêmes, beaucoup moins avec d’autres. Or il y a eſſectivement divers défauts, ainſi que différentes beautés, qui ſont ou admirées ou condamnées ſuivant le changement des Modes & des Coutumes, & ſuivant la diſſérence des goûts & de l’humeur des Hommes.
Les Experts en Peintures ſeront toujours du même ſentiment, lorſqu’ils auront à juger d’une belle Peinture comparée avec le Barbouillage d’un Novice. Mais quelle étrange différence n’a-t-on pas remarquée dans les jugemens de ces mêmes Perſonnes, lorſqu’ils ont voulu apprécier les Ouvrages des Grands Maîtres ! Il y a différens partis parmi les Connoiſſeurs. Ceux mêmes qui forment ces différens partis, ne conviennent point entr’eux dans l’eſtime qu’ils font des Peintures par rapport aux Siècles & aux Païs où elles ont été faites. Les meilleures Peintures ne ſont pas auſſi toujours celles qu’on eſtime le plus, puiſqu’un fameux Original vaudra toujours plus qu’aucune Copie qu’en puiſſe faire une Main inconnue quand même cette Copie ſeroit meilleure que ſon Original. Le prix qu’on met aux Peintures ne dépend pas ſeulement du nom du Maître, & de l’âge qu’il avoit lorſqu’il les a faites ; mais auſſi beaucoup de la rareté de ſes Ouvrages, & ce qui eſt encore plus déraisonnable, de la qualité des Perſonnes qui les poſſèdent, de même que de la longueur du tems qu’elles ont été dans les Grandes Familles. Si les Cartons qu’il y a aujourd’hui à Hampton-Court étoient faits par une main moins fameuſe que celle de Raphaël, & qu’ils appartînſſent à un Particulier qui ſeroit obligé de les vendre on n’en auroit pas la dixième partie de l’argent qu’ils ſont eſtimés valoir à préſent, malgré tous leurs groſſiers défauts.
Ce que je viens de dire n’empêche pas que je ne fois prêt d’avouer, que le jugement qu’on peut porter ſur la Peinture, peut acquérir une certitude univerſelle, ou du moins devenir beaucoup moins variable & moins précaire, que celui qu’on peut porter ſur preſque toute autre choſe. La raiſon en eſt évidente. C’eſt qu’il y a une règle à ſuivre, qui demeure toujours la même. La Peinture eſt une imitation de la Nature, une Copie des choſes que nous avons par tout devant les yeux. J’eſpère que le Lecteur voudra bien me pardonner, ſi penſant à cette belle invention, je fais une réflexion qui paroîtra peut-être un peu hors de ſaiſon, quoique dans le fond elle contribue beaucoup à mon but principal. Je veux dire que nous ſommes ſurtout redevables à l’imperfection de nos ſens, du plaiſir & des raviſſemens que nous goûtons en voïant une belle Peinture. C’est à cette heureuſe imperfection que nous devons l’agréable tromperie dans laquelle cet Art nous jette. Je m’explique.
L’Air & l’eſpace ne ſont pas des Objets de la vue : mais auſſi-tôt que nous pouvons voir avec le moindre degré d’attention, nous obſervons que la grandeur des choſes que nous regardons, diminue par degrés, à proportion qu’elles s’éloignent de nous. L’expérience ſeule, fondée ſur ces obſervations peut nous apprendre à faire quelques conjectures tant ſoit peu vraiſemblables ſur la diftance des Objets. Si un Aveugle né recouvroit ſubitement la vue à l’âge de vingt ans, il ſeroit étrangement embarraſſé s’il vouloit juger de la différence des diſtances. A peine ſeroit-il capable de déterminer ſeul & immédiatement par le moïen de ſes yeux, quel ſera le plus proche de lui, d’un Poteau qui eſt à peu près à la portée de ſon bấton, ou d’un Clocher qui ſeroit éloigné d’un demi mille. Regardons d’auſſi près qu’il nous eſt poſſible par le trou d’une Muraille qui par derrière donne en plein air, nous ne pourrons voir autre choſe, ſinon que le Ciel remplit le vuide, & qu’il eſt auſſi près de nous que l’extrémité des pierres qui limitent l’eſpace vuide.
Je ne regarde nullement cela comme un défaut dans le ſens de la vue : c’eſt le fondement de l’erreur où nous jette la Peinture. Cet Art peut nous repréſenter ſur un plan tous les objets, de la même manière que nous les voions en vie & en nature, ſi l’on en excepte le mouvement. Quand même quelqu’un n’auroit jamais vu de Peintures, la vue ſeule d’un Miroir le convaincroit bientôt qu’une telle repréſentation eſt poſſible. Auſſi ſuis-je très-porté à croire que les réflexions faites ſur nos yeux par les Corps les plus unis & les plus polis, ont fourni l’idée du Deſſein & de la Peinture.
Dans les Ouvrages de la Nature, le mérite & l’excellence en ſont incertains ; & même parmi les Créatures Humaines, ce qui eſt beau dans un Païs, n’eſt pas tel dans un autre. Quelle n’eſt pas la bizarrerie du fleuriste dans ſon choix ? Tantôt la Tulipe, tantôt l’Auricule, & d’autres fois l’Œillet corné aura toute ſon eſtime. Chaque année il croit qu’une nouvelle fleur ſurpaſſe toutes celles qui l’ont précédé, quoiqu’elle leur ſoit inférieure en couleur & en figure. Il y a environ trois-cens ans que les Hommes ſe raſoient d’auſſi près qu’ils le ſont aujourd’hui. Depuis ce tems-là on a laiſſé croître ſa barbe, & on lui a donné différentes figures, qui toutes convenables lorſque c’étoit la mode, ſeroient cependant ſouverainement ridicules à-préſent. Quel air aſſreux & comique n’a pas une Perfonne qui porte un petit chapeau, lorſque tout le monde en porte de grands ? Il auroit beau être habillé d’ailleurs avec goût, il n’en ſeroit pas moins ſiſlé. Combien n’eſt pas monſtrueux au contraire un grand chapeau, quand l’autre extrême eſt à la mode depuis un tems conſidérable ? L’expérience nous a appris que ces Modes durent rarement au-delà de dix ou de douze ans de ſorte qu’une Perſonne de ſoixante ans doit pour le moins avoir vu cinq ou ſix de ces ſortes de changemens. Malgré cette inconſtance, les prémiers commencemens des Modes ne laiſſent pas de paroître toujours groſſiers, choquans & ridicules. Quel Homme, qui faisant abſtraction de ce qui eſt actuellement à la mode, peut décider quel eſt le plus beau, ou de porter de gros boutons ou d’en porter de petits.
Les différentes manières d’ordonner un Jardin ſont preſque ſans nombre ; & ce qu’on appelle beau dans ce genre, varie ſuivant le goût de la Nation & du Siècle. Dans les Gazonnades, dans les Compartimens & dans les Parterres, une grande variété de figures eſt pour l’ordinaire agréable. Mais un Rond plaîra tout autant à l’œil qu’un Quarré. Un Ovale ne peut pas plus convenir dans une place, qu’il eſt poſſible qu’un Triangle convienne dans un autre endroit. La prééminence d’un Octogone par — deſſus un Hexagone, n’eſt pas plus réelle dans les figures, que huit n’a de prééminence ſur ſix parmi les hazards. Les Chrétiens qui ont bâti des Temples, leur ont donné la figure d’une Croix, dont l’extrémité ſupérieure étoit tournée du côté de l’Orient. Un Architecte qui négligeroit de ſuivre cette coutume, paſſeroit pour avoir commis une faute impardonnable, ſi du-moins le lieu deſtiné à ce Bâtiment le lui eut permis. Mais ce ſeroit une folie de blamer l’Architecte d’une Moſquée, ou d’un Temple des Païens, de n’avoir pas ſuivi cette méthode.
Entre pluſieurs bonnes Loix qui ont été faites depuis cent ans, il ſeroit difficile d’en trouver une qui fût plus utile, & en même tems ſujette à moins d’inconvéniens, que celle qui règle les habillemens des Morts. Les Vivans qui lors de cet établiſſement étoient en âge de prendre connoiſlance des choſes, peuvent ſe ſouvenir des murmures & des plaintes générales qui s’élevèrent contre cet Acte. D’abord des milliers de gens étoient révoltés de l’idée qu’il fallût être enſévéli dans une étoffe de laine. L’unique choſe qui rendit cette Loi ſupportable, fut qu’elle permettoit aux Riches de ſatisfaire tout à leur aiſe leurs foibleſſes. Ils firent attention qu’on ne leur défendoit point les autres dépenses funèbres, & qu’on leur donnoit la liberté de faire prendre le deuil à pluſieurs Perſonnes & de faire préſent de bagues à un beaucoup plus grand nombre, ſuivant la coutume établie en Angleterre. Le bien qui revient à la Nation de cette Loi eſt encore ſi viſible, qu’on n’a jamais rien pu dire de raiſonnable pour la condamner. Ce fut cette utilité qui fit diſparoître, au bout de quelques années, l’horreur qu’on en avoit conçue. Je me rappelle même que cette averſion diminua chaque jour. D’abord les Jeunes-gens qui n’avoient vu que peu de Perſonnes dans le cercueil, ſe rangèrent le plutôt du côté de l’innovation.
Mais ceux qui avoient vu mourir pluſieurs Amis & plufieurs Parens, y repugnèrent le plus longtems. Il y avoit même des Vieillards qui ne pouvoient ſe réſoudre à permettre qu’on les inhumât ſuivant la réforme. Pour aujourd’hui, que l’on a preſque oublié que les Morts aïent été mis dans du linge, c’eſt l’opinion générale que rien ne convient mieux que d’envellopper les Cadavres dans des étoffes de laine, & de les habiller comme on le fait préſentement. Nous voïons par-là que l’amour ou l’approbation que nous donnons aux choſes, dépend principalement de la mode & de la coutume, des règlemens & de l’exemple de nos Supérieurs, ou en général de ceux que nous croïons en quelque manière nous ſurpaſſer.
Il n’y a pas plus de certitude dans la Morale. La pluralité des Femmes eſt odieuſe parmi les Chrétiens, & l’on a rejetté avec mépris l’Ouvrage plein d’eſprit & de ſavoir qu’un Grand Génie avoit composé pour la défenſe de cette Opinion. Cependant la Poligamie n’a rien de choquant pour un Mahométan. Les Hommes ſont eſclaves de ce qu’ils ont appris dès leur enfance. La force de l’habitude plie la Nature, & la Coutume l’imite ſi bien, qu’il eſt ſouvent difficile de ſavoir quelle des deux influe ſur nous.
Dans l’Orient les Sœurs épouſoient autrefois leurs Frères, & c’étoit un mérite à un Fils de ſe marier avec ſa Mère. De telles alliances ſont ſans-doute abominables : mais aſſurément, quelle que ſoit l’horreur que ſa ſeule idée nous cauſe, elles n’ont rien qui répugne à la Nature. Toute l’horreur qu’elles excitent, est uniquement fondée ſur la Mode & ſur la Coutume.
Un Mahométan, religieux obſervateur des Loix de ſon Prophète, qui n’a jamais goûté d’aucune liqueur ſpiritueuse, peut prendre autant d’éloignement pour le vin, qu’aucun Européen, qui a quelques principes de vertu & quelque éducation, peut en avoir pour coucher avec ſa Sœur. Tous les deux s’imaginent également que leur antipathie procède de la Natu- Quelle est la meilleure Religion ? C’eſt une queſtion qui a cauſé plus de maux que toutes les autres queſtions enſemble. Demandez-le à Péking, à Conſtantinople, & à Rome. Vous recevrez trois réponſes extrêmement différentes. Seulement vous les trouverez toutes trois également poſitives & peremptoires. Les Chrétiens ſont bien aſſurés de la fauſſeté des Superſtitions Païennes & Mahométanes. Par rapport à ce point, ils s’uniſſent & ils s’accordent parfaitement bien. Mais informez-vous des différentes Sectes qui diviſent les Chrétiens, quelle eſt la véritable Egliſe de Chriſt ? Ceux de chaque Secte vous diront que c’eſt celle dont ils ſont membres ; & pour vous en convaincre, ils vous prendront par les oreilles.
Il eſt donc manifeſte qu’il vaudroit preſque tout autant aller à la chaſſe d’une Oie ſauvage ſur laquelle on ne peut pas beaucoup compter, que de chercher à découvrir le PULCHRUM & l’HONESTUM dont parle Milord Shaftesbury. Les notions imaginaires que l’on peut être vertueux ſans être obligé de renoncer à ſoi-même, ouvrent trop la porte à l’hipocriſie : vice dont l’habitude nous fait tromper les autres, & qui même nous rend entièrement inconnus à nous-mêmes. Un exemple que je vai donner, montrera comment il eſt poſſible qu’une perſonne de qualité, d’eſprit & de ſavoir, qui reſſembleroit en tout à l’Auteur même des Caractéristiques, tombât dans cette ignorance, faute de ſe bien examiner.
Une perſonne élevée dans l’aiſe & dans l’abondance, apprendra à éviter tout ce qui lui fait de la peine, s’il eſt d’un naturel doux & indolent. S’il préfére de reprimer ſes paſſions, ce ſera plutôt à cauſe des inconvéniens qui en naiſſent, & d’un trop grand empreſſement pour le plaiſir, & de l’eſclavage où nous mettent nos paſſions lorsque nous les ſatisfaiſons, que par aucun dégoût réel pour les plaiſirs des Sens. Il peut arriver qu’une Perſonne élevée ſous les yeux d’un grand Philoſophe d’un caractère doux & humain, & capable de former un Jeune-homme, puiſſe, éblouïe par des circonstances ſi favorables, avoir une meilleure opinion de ſon état intérieur qu’il ne mérite effectivement. Dans ce cas il peut ſe croire vertueux, tandis que ſes paſſions ſont ſimplement endormies. Cette même Perſonne pourra ſe former de belles idées ſur les Vertus ſociables & ſur le mépris de la mort. Dans ſon cabinet il écrira fort bien ſur ces ſujets, & il en parlera très— éloquemment en compagnie : mais vous ne le verrez jamais combattre pour ſa Patrie, ni travailler à réparer aucune des pertes de la Nation. Une perſonne qui s’attache à la Métaphiſique, peut facilement donner dans l’Enthouſiaſme, & croire réellement qu’il ne craint pas la mort, pendant qu’elle eſt encore éloignée. Si on lui demandoit, pourquoi aïant reçu cette intrépidité, ſoit de la Nature, ſoit de la Philoſophie, il n’a pas pris le parti des Armes, quand ſa Patrie étoit engagée dans la guerre ? Pourquoi lorsqu’il voïoit tous les jours la Nation pillée par ceux qui gouvernoient l’Etat, lorsqu’il étoit témoin du peu d’ordre qui règnoit dans les Finances ; pourquoi, dis-je, n’eſt-il pas allé en Cour, & n’a-t-il pas emploïé ſes Amis & ſon crédit pour obtenir l’Emploi de Grand-Tréſorier ? Par ſon intégrité & par ſa ſage adminiſtration, il auroit ſans-doute rétabli le crédit de la Nation.
Il eſt vraiſemblable qu’il me répondra qu’il aime la retraite, qu’il n’a point d’autre ambition que d’être honnête-homme, & qu’il n’a jamais aſpiré d’avoir aucune part dans le Gouvernement. Il me dira qu’il hait toute eſpèce de flatterie, ainſi que l’eſclavage qui accompagne néceſſairement les Emplois. Il me parlera du peu de ſincérité qui règne dans les Cours, & des desagrémens inſéparables du commerce du Grand-Monde. Je l’en crois ſur ſa parole. Mais une Perſonne d’un tempéramment indolent, & d’un eſprit inactif, ne peut pas dire avec ſincérité tout ce qu’avance ce Seigneur, ſi en même tems il ſatisfait ſes appétits, qu’il n’eſt point capable de ſubjuguer, quoique ſon devoir le lui ordonne. La Vertu conſiſte dans l’action ; & quiconque poſſède cet amour pour la Société, & cette tendre aſſection pour ſon Eſpèce, que Milord Shaftesbury exalte tant, ſurtout ſi ſa naiſſance, ou ſa qualité l’appelle à exercer quelque Poſte Public, il ne doit rien négliger de tout ce qui peut procurer quelqu’avantage à ſes Compatriotes. Si cet illuſtre Auteur avoit eu le génie guerrier, ou le tempéramment violent, il auroit choiſi un autre genre de vie, & auroit débité une Doctrine tout-a-fait oppoſée : car notre Raiſon ſuit toujours la route où la paſſion l’entraîne. L’Amour-propre excuſe tous les Hommes, quelles que ſoient leurs vues & leurs deſſeins. Il fournit à chaque Individu des raiſons pour juſtifier leurs inclinations.
Des Plans de conduite auſſi mitigés, & des Vertus auſſi tranquiles que celles qui ſont recommandées dans les Caractériſtiques, ne valent rien que pour former des Génies peſans. Elles peuvent donner à un Homme les qualités requiſes pour goûter les plaiſirs ſtupides d’une Vie Monaſtique, ou tout au plus pour exercer l’Emploi de Juge à Paix à la Campagne ; mais aſſurément elles ne rendront jamais un Homme propre au travail & à l’aſſiduïté. Jamais ces idées ne l’engageront, ni à de grands exploits, ni à de périlleuſes entrepriſes.
Les Préceptes ne peuvent anéantir, ni l’amour que l’Homme a naturellement pour l’aiſe & la pareſſe, ni le panchant qu’il a pour les plaiſirs ſenſuels. Il n’y a que des paſſions ſupérieures qui puiſſent ſe rendre maîtreſſes des fortes habitudes & des inclinations des Hommes. Préchez tant qu’il vous plaîra, faites voir à un Poltron le peu de raiſon qu’il a d’avoir peur. Tous vos Sermons ſeront inutiles. Vous ne le rendrez pas plus vaillant, que vous ne l’engagerez à être plus grand qu’il n’eſt, en lui ordonnant d’être haut de dix pieds. Mais s’il y a un ſecret pour exciter le courage, c’eſt celui que j’ai donné au Public dans la Remarque (R) ; ſecret qui eſt presque infaillible.
La crainte de la mort n’eſt jamais plus forte, que quand nous ſommes dans notre plus grande vigueur, & que nous avons bon appétit. Quand nous avons la vue perçante, l’ouïe prompte, & que chaque membre remplit ſes fonctions, c’eſt alors que nous ſommes ſurtout ſufceptibles de cette paſſion. La raiſon en eſt claire : c’eſt qu’alors la vie eſt plus agréable, & que nous ſommes plus en état d’en jouïr.
D’où vient donc qu’un Homme d’Honneur accepte ſi facilement un cartel, quoi-qu’il n’ait que trente ans, & qu’il ſoit en parfaite ſanté ? C’eſt la vanité qui ſurmonte ſes craintes. Auſſi dès-que ſa vanité n’y fera plus intéreſſée, ſes craintes paroîtront de la manière la plus viſible. Suppoſons par exemple que peu accoutumé à la mer, il s’y trouve pendant une tempête ; ou ſuppoſons même que n’aïant jamais été malade, il ait ſeulement un mal de gorge, ou une petite fièvre ; vous verrez bientôt quelles ſont ſes angoiſſes, & quel cas il fait de la vie. Si l’Homme avoit été naturellement humble, & à l’épreuve de la flatterie, les Politiques ne ſeroient jamais parvenus à leurs fins, jamais ils n’auroient ſu que faire de l’Homme. Sans ſes vices, l’excellence de l’Eſpèce Humaine auroit toujours été inconnue. Tous les Héros qui ſe ſont rendus fameux dans le Monde, fourniſſent une ſorte preuve contre l’aimable Syſtême que je combats.
Si le courage du Grand Macedonien s’oublia lorsqu’il combattit ſeul contre toute une Garniſon, ſa folie ne fut pas moindre quand il s’imagina être un Dieu, ou qu’il douta du moins s’il ne l’étoit point. Dès-que nous faiſons cette réflexion, nous découvrons la paſſion, & l’extravagance de cette même paſſion, qui le ſoutenant dans les plus éminens dangers, lui faiſoit ſurmonter toutes les difficultés & toutes les fatigues qu’il avoit à eſſuïer.
Il n’y a jamais eu dans le Monde d’exemple plus ſenſible d’un Magiſtrat parfait, que Cicéron. Quand je réfléchis ſur les ſoins & ſur la vigilance qu’il a eus, ſur les dangers réels qu’il a mépriſés, & ſur la peine qu’il s’eſt donnée pour la ſureté de Rome : quand je conſidère ſa ſageſſe & ſa ſagacité à découvrir & à faire échouer les complots des plus hardis & des plus ſubtils Conſpirateurs : quand je fais attention en même tems à ſon amour pour la Littérature, pour les Arts & les Sciences, à ſon habileté dans la Métaphiſique, à la juſteſſe de ſes Raiſonnemens, à la force de ſon Eloquence, à la politeſſe qui règne dans ſes Ecrits : quand je réunis toutes ces choſes, ſaiſi d’étonnement, je ne puis m’empêcher de dire que Cicéron étoit un Héros qui tenoit du prodige.
Tournons à-préſent la médaille. Après avoir conſidéré Cicéron par rapport à ſes belles qualités, avouons que ſi ſa vanité avoit été inférieure à ſon grand mérite, le bon-ſens & la grande connoiſſance qu’il avoit des Affaires du Monde, ne lui auroient jamais permis de célébrer ſes propres louanges avec autant de dégoût & de fracas qu’il a fait. Jamais il ne ſe ſeroit aviſé, plutôt que de ſe taire ſur ſon propre mérite, de faire un Vers dont un Ecolier même auroit dû avoir honte.
O Fortunatam natam, me Confule, Romam !
Combien la Morale du rigide Caton n’étoit-elle pas exacte & ſévère ? Combien la Vertu de ce grand Défenſeur de la Liberté Romaine n’étoit-elle pas ferme & ingénue ! L’équivalent dont ce Stoïcien jouiſſoit pour le renoncement à ſoi-même qu’il pratiquoit avec tant d’austérité, reſta longtems inconnu. Sa modeſtie ſingulière cacha pendant très-longtems, & à l’Univers & à lui-même, le motif qui le faiſoit agir. Le tems a enfin découvert que l’Héroïsme qu’il profeſſoit, étoit dû à une foibleſſe qui le dominoit. La dernière ſcène de ſa vie a dévoilé la paſſion à laquelle ce Héros devoit toutes ſes vertus. La mort qu’il ſe donna, montre clairement qu’il étoit gouverné par un pouvoir tirannique, ſupérieur à l’amour de ſa Patrie. Alors on vit que la haine implacable, & l’envie exceſſive qu’il portoit à la gloire, a la grandeur réelle, & au mérite perſonnel de César, avoit fort longtems dirigé toutes ſes actions, qui paroiſſoient ſi nobles & ſi héroïques. Si de puiſſans motifs n’avoient pas vaincu la prudence conſommée de Caton, il auroit non ſeulement pu ſe ſauver, mais il auroit encore procuré cet avantage à la plupart de ſes Amis, dont la ruïne fut entraînée par ſa perte. S’il avoit pu obtenir ſur lui de s’y ſoumettre, il ſe ſeroit vu ſelon toutes les apparences le ſecond dans Rome. Mais il connoiſſoit la grandeur d’ame & la généroſité ſans bornes de ſon Vainqueur. C’étoit cette clémence que Caton craignoit. Auſſi choiſit-il la mort, parce que ſa vanité la trouva moins terrible, que l’idée de fournir à Céſar, ſon mortel ennemi, une auſſi belle occaſion de faire connoître ſa magnanimité en lui pardonnant, quoiqu’il fût un de ſes ennemis les plus acharnés. Pour peu qu’on réſſéchiſſe ſur le caractère de ce Conquérant, également habile & ambitieux, on conviendra que ſi Caton avoit ôfé vivre, César n’auroit pas manqué de lui oſſrir ſon amitié.
Pour prouver l’aſſection tendre & réelle que nous avons pour notre Eſpèce, Milord Shaftesbury ſe ſert d’un autre argument, tiré de l’amour que nous avons pour la Compagnie, & de l’averſion que les Hommes qui ſont dans leur bon-ſens ont généralement pour la Solitude : ſentimens que les autres Créatures n’éprouvent point. Cet argument eſt très-bien développé dans les Caractéristiques. J’avoue qu’il y eſt tourné de ſon plus beau côté, & dans un très-beau ſtile.
Dès le lendemain que j’eus lu cet article, j’entendis quantité de gens crier des Harengs frais. Ces cris joints à la réflexion que je faiſois ſur la grande multitude de Poiſſons de différentes ſortes qu’on prend en même tems, me mirent de fort bonne humeur, quoique je fuſſe ſeul. Mais dans le tems que concentré dans mes idées je m’entretenois de cette contemplation, un impertinent Desœuvré dont j’avois le malheur d’être connu, m’abordant me demanda comment je me portois, quoique j’eûſſe l’air, & j’oſe le dire, d’être en auſſi parfaite ſanté que jamais je l’aïe été en ma vie. J’ai oublié ce que je lui répondis ; mais je me ſouviens fort bien que j’eus beaucoup de peine à me débarraſſer de cet Importun, & que je ſentis tout le malaiſe dont mon bon Ami Horace ſe plaint pour une perſécution de même nature.
Je ne voudrois point que le pénétrant Critique, fondé ſur ce petit conte, allât s’imaginer que je fuis un Miſantrope. Je lui déclare qu’il ſe tromperoit étrangement. J’aime beaucoup la compagnie : & ſi le Lecteur n’eſt pas ennuïé de la mienne, je lui donnerai une deſcription d’une perſonne telle que je la choiſirois pour la converſation. J’oſe promettre que le Lecteur retirera quelque avantage de cette Digreſſion. Après cela, revenant plus particulièrement à mon ſujet, je ferai ſentir la foibleſſe & le ridicule de cette flatterie, que renferment les belles idées que Milord nous donne de l’Ame, dans l’article que j’ai cité.
L’AMI que je demanderois, Inſtruit de bonne heure dans les principes de l’Art, ſeroit imbu des notions de l’Honneur & de la Honte. Accoutumé dès ſon enfance à la politeſſe, il auroit par habitude une extrême averſion pour tout ce qui approche le moins du monde de l’imprudence, de la groſſièreté, ou de l’inhumanité. Il entendroit fort bien le Latin, & il ne feroit pas ignorant dans le Grec. Il ſauroit de plus une ou deux Langues vivantes, outre ſa Langue maternelle. Je voudrois qu’il eût une teinture des mœurs & des coutumes des Anciens, & qu’il fût parfaitement au fait de l’Hiſtoire de ſa Patrie, & des Mœurs du Siècle où il vit. Il devroit non ſeulement avoir des connoiſſances ſur la Littérature, mais encore avoir pouſſé quelque Science particulière & utile. Cet Ami devroit avoir vu les Cours étrangères, & fréquenté les Univerſités. Mais ſurtout je ſouhaitterois qu’il eût tiré parti de ſes voïages. Il faudroit qu’il pût ſe divertir quelquefois à danſer, à faire des armes, à monter à cheval, à chaſſer, & à s’amuſer à quelques autres plaiſirs champêtres, mais il ne devroit être attaché à aucun. Les enviſageant comme de ſimples exercices utiles pour la ſanté, & comme des amuſemens, ils ne lui feroient jamais négliger ſes aſſaires jamais ils ne l’empêcheroient de travailler à acquérir des qualités plus eſtimables. Il auroit quelque teinture de Géométrie & d’Astronomie, & il ſauroit de l’Anatomie ce qu’il en faut ſavoir pour avoir une idée de l’arrangement des parties qui compoſent le Corps Humain. C’eſt aſſurément une qualité que de ſavoir aſſez à fond la Muſique pour pouvoir compoſer, mais il y a beaucoup à dire contre ce talent. J’aimerois donc mieux qu’il fût aſſez de Deſſein pour tracer un Païſage, ou lever un Plan ſuivant l’idée & la forme qu’on lui décriroit ; mais je ne voudrois pas qu’il touchât jamais le pinceau. Introduit de très bonne heure auprès des Femmes modeſtes, il ne paſſeroit jamais de ſemaine ſans ſe trouver dans quelque compagnie de Dames.
Je ne fais point mention des vices. groſſiers, tels que ſont l’Irreligion, la Luxure, le Jeu, l’Ivrognerie, & les Querelles. Les Perſonnes qui ont reçu la moindre éducation, ne donnent jamais dans ces excès. Mais s’il vouloit me plaîre, il devroit pratiquer conſtamment la Vertu. Qu’on ne s’effarouche pas de l’idée de Vertu. Je ne ſuis pas aſſez étranger dans ce qui ſe paſſe, ſoit en Cour, ſoit en Ville, pour croire qu’un Homme puiſſe être parfait. Ainſi cet Ami devroit compter que je fermerois les yeux ſur certains défauts, ſi je ne pouvois pas les corriger, ou les prévenir. Suppoſez que depuis l’âge de dix-neuf ans juſques à vingt trois, le feu de la jeuneſſe l’emportât quelquefois ſur la chaſteté, je le tolèrerois, pourvu qu’il agît avec précaution. Si dans quelque occaſion extraordinaire, gagné par les preſſantes ſollicitations de quelques Amis de plaiſir, il lui arrivoit de boire plus que ne le permet une étroite ſobriété, je le lui paſſerois, pourvu que ces excès ne revenant que que rarement, ils ne nuiſiſſent en aucune manière ni à ſon tempéramment, ni à ſa ſanté. Suppoſons enfin que par la vivacité de ſon tempéramment, ou par de légitimes raiſons, il eût une difficulté qu’il eut pu éviter ou prévenir, s’il eût eu plus de prudence, ou qu’il eût été moins ſcrupuleux ſur le point d’Honneur, je n’y prendrois pas garde, pourvu que cela ne lui fût arrivé qu’une ſeule fois. Si, dis-je, il avoit le malheur de tomber dans quelqu’une de ces fautes, & qu’il n’en parlât jamais, beaucoup moins qu’il s’en vantât, on peut lui pardonner, ou tout-au-moins n’y pas faire attention dans l’âge que j’ai poſé, à condition cependant que toujours circonſpect à l’avenir, il ne ſe trouvât plus expoſé à ces embarras & à ces défauts. Les grandes chutes dans la jeuneſſe ont quelquefois engagé certaines Perſonnes dans une prudence beaucoup plus ferme, qu’elles n’auroient jamais acquis très-vraiſemblablement ſans cela.
Pour les éloigner des choſes honteuſes, & des actions qui ſont publiquement ſcandaleuſes, rien n’eſt plus convenable que de leur procurer un libre accès dans deux ou trois Familles nobles, où ils ſe croiront obligés d’aller ſouvent faire leur cour. En même tems que vous entretiendrez de cette manière leur vanité, vous leur inſpirerez une crainte continuelle pour la Honte.
Un Homme qui avec une fortune médiocre aura à peu près ces qualités, qui de plus ſe perfectionne lui-même, & qui fréquente les Compagnies juſques à l’âge de trente ans, ne ſauroit manquer d’être d’un commerce agréable, du-moins pendant qu’il jouït d’une ſanté ferme & d’une prospérité ſoutenue, & qu’il ne lui ſurvient quoi que ce ſoit qui puiſſe cauſer quelque dérangement à ſon tempéramment. Quand un tel Homme ſe trouvant en compagnie de trois ou quatre Perſonnes qui lui reſſemblent, y paſſe quelques heures, on peut, ſans craindre de ſe tromper, appeller cela une bonne compagnie. Il ne s’y dit quoi que ce ſoit qui ne puiſſe inſtruire ou divertir un Homme d’eſprit. Peut-être arrivera-t-il que ces Perſonnes ne ſeront pas toujours du même ſentiment ; mais il ne ſauroit y avoir de diſpute entreux, que pour être le prémier à ſe ranger du ſentiment de celui de qui il diſſère. Il n’y a jamais qu’un des Aſſiſtans qui parle à la fois, & on n’y élève jamais la voix, qu’autant qu’il est néceſſaire pour être diſtinctement entendu de celui qui eſt aſſis le plus loin. Le plus grand plaiſir que chacun ſe propoſe, eſt de plaire ; & l’expérience leur a appris qu’ils peuvent tout auſſi aiſément parvenir à ce but, en écoutant avec attention les autres, & en approuvant par leur contenance leurs diſcours, que s’ils diſoient eux-mêmes d’excellentes choſes.
La plupart de ceux qui ont quelque goût, ſe plaîront aſſurément dans un tel commerce. Ils le préfereront même avec raiſon à la ſolitude dans le tems que desœuvrés ils ne ſavent que faire de mieux. Mais s’ils avoient quelque occupation dont ils crûſſent pouvoir tirer une ſatisfaction plus ſolide ou plus durable, ſoïons aſſurés que se refuſant à ce plaiſir, ils lui préfèreront cette occupation qui leur paroît d’une plus grande importance.
Mais qui n’aimeroit infiniment mieux reſter ſeul quinze jours entiers, quoiqu’il n’eût vu qui que ce ſoit depuis un tems égal, que de ſe trouver en compagnie de gens ſurieux, qui ne ſe plaſſant que dans la contradiction, ſont gloire d’exciter des querelles ? Tout Homme qui a des Livres ne liroit-il pas toujours, ou ne ſe mettroit-il pas à écrire ſur quelque ſujet, plutôt que d’être tout un jour avec des gens qui animés par l’Eſprit de parti, s’imaginent que notre lle n’eſt bonne à rien tandis qu’on permet à leurs Adverſaires d’y vivre ? Y a-t-il quelqu’un qui n’aimât mieux vivre ſeul un mois entier, & aller ſe coucher régulièrement avant ſept heures, que de ſe mêler avec des Ivrognes, qui aïant pendant tout le jour tâché en vain de ſe faire mourir, s’aſſemblent encore la nuit pour attenter une ſeconde fois à leur vie par des excès affreux dans le boire, & qui pour exprimer leur gaïeté, font plus retentir de mots deſtitués de ſens dans la chambre où ils ſont, que leurs Compagnons, moins incommodes, ne font de bruit par leurs grognemens dans les rues ? Je ne fais pas grand cas d’une Perſonne qui ne préfèreroit pas de s’ennuier ſeul à la promenade, ou qui enfermé n’aimeroit pas mieux répandre des épingles par la chambre pour s’occuper enſuite à les ramaſſer, que de ſe trouver en compagnie pendant ſix heures avec une dixaine de Matelots le jour qu’ils ont reçu leur païe.
Quelque inconteſtable que ſoit ce que j’avance ici, accordons pour un moment que le plus grand nombre s’expoſeroit aux desagrémens dont j’ai parlé, plutôt que d’être obligé de vivre ſeul pendant un tems, conſidérable. Dans cette ſuppoſition, je ne vois pas même comment cet amour pour la Compagnie, & ce déſir violent que nous avons pour la Société, peut autant être exalté. Je ne découvre point non plus ſur quel fondement on peut l’alléguer, comme une qualité qui mette l’Homme au-deſſus des autres Animaux. Si nous prétendions fonder ſur cela la bonté de notre Nature, qui douée d’un amour généreux s’oublie ſoi-même, & ſe plaît à en faire ſentir les effets à ſes ſemblables, vertus qui rendent l’Homme une créature ſociable ; il faudroit néceſſairement que cette inclination pour la Compagnie, & cette averſion pour la Solitude, fûſſent plus violentes & plus ſenſibles dans ceux qui ornés d’un plus grand génie, & d’un jugement plus exquis, ont moins de vices & plus de perfections. On remarque cependant tout le contraire.
Les Eſprits les plus foibles qui ſont le moins en état de gouverner leurs paſſions, les conſciences coupables qui abhorrent la réflexion, & les Gens ſans mérite qui ſont incapables de produire d’eux-mêmes quelque choſe de bon, ſont les plus grands ennemis de la Retraite. Ils ſe joindront à quelque compagnie que ce ſoit, plutôt que de reſter ſeuls. Il n’en eſt pas de même d’un Homme de bon-ſens, qui orné de lumières eſt capable de penſer, & de peſer le mérite des choſes. Il n’y a perſonne qui puiſſe plus aiſément ſe paſſer de tout commerce, & vivre plus long-tems avec ſoi-même, que celui qui eſt le moins troublé par ſes paſſions. Pour éviter le bruit, la folie, l’impertinence, & les choses qui choquent ſon bon goût, il ſe ſéparera de vingt Compagmes, & il préferera de reſter dans ſon Cabinet, ou dans un Jardin. Que dis-je ! Il aimera mieux ſe retirer dans un Pâturage commun, ou dans un Déſert, que d’être obligé de ſe trouver dans la compagnie de certaines gens.
Mais ſi l’Amour de la Compagnie étoit ſi intimement lié à notre Eſpèce, que perſonne ne pût ſouffrir d’être ſeul un moment, quelles concluſions pourroit-on en tirer ? L’Homme n’aime-t-il pas la compagnie comme il aime toute autre choſe, je veux dire pour l’amour de ſoi-même ? On ne vit jamais d’Amitiés, ou de Civilités de durée, qui n’ayent été réciproques. Dans toutes les Aſſemblées règlées & dans tous les Cercles, ainſi que dans les Fêtes annuelles, & dans les plus ſolemnelles Débauches chaque Membre qui y aſſiſte a ſes propres vues. Quelques-uns qui fréquentent très-aſſidûment une Société, n’y iroient peut-être jamais, s’il n’y primoient pas. J’ai connu un Cavalier, qui pendant qu’il étoit regardé comme l’Oracle d’une certaine Compagnie, y fut ſi aſſidu, qu’il étoit mal à ſon aiſe dès que quelques aſſaires l’empêchoient de s’y rendre à l’heure marquée : Mais je l’ai vu quiter entièrement cette chère Société, des-qu’on y eut admis quelqu’un qui pouvoit lui être mis en parallèle, & lui diſputer la ſupériorité. Il y a des Gens, qui quoiqu’incapables de pouſſer un Argument, ne laiſſent pas d’avoir aſſez de malice pour prendre plaiſir à entendre les autres ſe diſputer. Ils ne prennent aucune part dans les diſputes, cependant ils croiroient qu’une Compagnie où ils n’auroient pas ce plaiſir ſeroit infipide. Une Maiſon fuperbe, de riches Meubles, de beaux Jardins, des Chevaux, des Chiens, les Ancêtres, le Parentage, la Beauté, la Force, une certaine Excellence dans quelque choſe que ce ſoit tout cela peut contribuer à rendre pendant longtems les Hommes ſociables, dans l’eſpérance que ces objets qu’ils eſtiment, ſeront de tems en tems les ſujets de la converſation, & qu’ils leur donneront une ſatisfaction intérieure. Les Gens même les plus polis qu’il y ait, tels que ſont ceux dont j’ai parlé ci-devant, ne ſont jamais aucun plaiſir aux autres, qui ne ſoit repaïé à leur amour-propre. Ils ont beau s’en défendre, ils ne rendent jamais de ſervice qui n’aboutîſſe enfin à eux-mêmes. Mais la preuve la plus évidente que chacun a principalement en vue ſon avantage propre, dans toutes les Aſſemblées, & dans toutes les Sociétés de gens qui ſe fréquentent ; c’eſt que celui qui étant deſintéreſſé païe plutôt au-delà de ce qu’il faut, que de diſputer ; c’eſt que celui qui naturellement de bonne humeur, n’eſt ni fantaſque ni pointilleux ; que les Caractères doux & indolens qui haïſſent les diſputes, & qui ne parlent jamais pour triompher ; c’eſt que de telles Perſonnes, dis-je, ſont chez toutes les Nations les charmes des Compagnies. Au lieu qu’un Homme de bon-ſens & ſavant qui ne s’en laiſſant pas aiſément impoſer, ne dira jamais rien de déraisonnable ; qu’une perſonne d’Eſprit qui peut dire des choſes ſpirituelles & piquantes quoiqu’il ne lance jamais ſes traits que contre les actions qui le méritent, qu’un Homme d’honneur enfin qui ne ſait ni ne ſouſſre jamais d’aſſront peuvent bien être eſtimés dans le Monde, mais rarement peuvent-ils ſe faire autant aimer, que celui qui aïant plus de foibleſſes eſt moins accompli.
Dans les exemples que je viens d’alléguer, l’Amitié procède de l’empreſſement avec lequel nous recherchons continuellement ce qui eſt capable de nous donner de la ſatisfaction. Mais il eſt d'autres occaſions dans lesquelles l'Amitié naît de notre timidité naturelle, & du ſoin inquiet que nous prenons de nous-mêmes. Deux Habitans de Londres, qui ne ſeroient pas obligés par leurs aſſaires à avoir commerce enſemble, pourroient ſe connoître ſe voir & paſſer tous les jours ſur la Bourse l'un à côté de l'autre, ſans ſe témoigner plus d'attention & de civilités que ne le feroient des Taureaux. Mais que ces deux Perſonnes ſi indifférentes à Londres, ſe rencontrent par hazard à Bristol, ils ſe tireront le chapeau, à la moindre occaſion ils entreront en converſation, & tous les deux ſeront charmés de ſe tenir compagnie. Quand un François, un Anglois, & un Hollandois ſe rencontrent à la Chine, ou dans quelqu'autre Païs Païen, il ſuffit qu'ils ſoient les uns & les autres Européens, pour qu'ils ſe conſidèrent comme Compatriotes. J'oſe même aſſurer que ſi aucune paſſion ne s'y oppoſoit, ils ſentiroient un panchant naturel à s'aimer l’un l'autre. Que dis-je! Deux Ennemis même, qui ſont obligés de voïager enſemble, ſe dépouilleront ſouvent de leurs animoſités, ils ſeront affables, & converſeront amicalement l'un avec l'autre, ſurtout ſi la route qu'ils ſuivent n'eſt pas ſure, & qu'ils ſoient tous deux étrangers dans l'endroit où ils ſe propoſent d'aller. Des Juges ſuperficiels attribuéront tout cela à l’inclination que l’Homme a pour la Sociabilité, au panchant naturel qu’il a & pour l’Amitié & pour la Compagnie, Mais quiconque examinant les choſes comme il faut conſidèrera l’Homme de plus près, trouvera que dans tous ces cas on n’a d’autre but que d’aſſurer ſa fortune, & que les cauſes alléguées ci-deſſus agiſſent conſtamment dans ces occafions.
JUSQUES-ICI je me fuis attaché à prouver que le PULCHRUM & L’HONESTUM, le BEAU & l’HONNETE, l’excellence & la valeur réelle des choſes, pour l’ordinaire précaire & inconſtante, change tout comme les Modes & les Coutumes. D’où il ſuit que les concluſions qu’on a tiré de leur certitude & de leur réalité ſemblables à leurs principes, ne ſignifient abſolument rien, & que les notions ſublimes que l’on ſe forme de la bonté naturelle de l’Homme ſont dangereuſes, puiſqu’elles tendent à jetter dans l’erreur, & qu’elles ſont de pures chimères. J’ai établi la vérité de mon opinion ſur les exemples qui ſont les plus ordinaires dans l’Hiſtoire. En parlant de l’amour que nous avons pour la Compagnie, & de l’averſion que nous reſſentons pour la Solitude, j’ai examiné à fond quels étoient les différens motifs de ces inclinations, & j’ai fait voir qu’elles découlent toutes de l’amour-propre. Il s’agit donc à préſent d’examiner la nature de la Société, & d’en rechercher les véritables fondemens, afin qu’il paroiſſe évidemment que ce ne ſont ni les bonnes ni les aimables qualités de l’Homme, mais ſes mauvaiſes & ſes pernicieuſes qualités, ſes imperfections, & ſon manque d’excellence dont les autres Créatures ſont revétues, qui l’ont principalement rendu un Etre Sociable, du moment qu’il a perdu le Paradis ; en ſorte que s’il eût persévéré dans ſa primitive innocence, & qu’il eût continué à jouïr des biens qui l’attendoient, il n’eſt point du tout probable que l’Homme fût jamais devenu cette Créature Sociable qu’il eſt aujourd’hui.
On a ſuffiſamment prouvé dans tout ce Livre, combien nos appétits & nos paſſions ſont néceſſaires pour faire fleurir toutes ſortes de Commerces & de Métiers. Or perſonne ne nie que ces appétits & ces paſſions ne ſoient effectivement de mauvaiſes qualités ou au-moins qu’elles ne les produiſent. Il reſte donc à préſent à mettre dans un plein jour les divers obſtacles qui empêchent & qui embarraſſent l’Homme dans le travail auquel il s’occupe conſtamment pour fuppléer à ſes beſoins ; travail qu’on appelle en d’autres termes le ſoin de ſa propre conſervation. Je démontrerai en même tems que l’inclination & le panchant que l’Homme a pour la Société, provient uniuniquement de ces deux choſes, ſavoir de la multiplicité de ſes déſirs, & des obſtacles continuels qu’il rencontre dans les eſſorts qu’il fait pour les ſatisfaire.
LES Obſtacles dont je parle naiſſent ou de notre Conſtitution, ou de la Terre que nous habitons ; j’entends cette Terre telle qu’elle eſt, depuis qu’elle a été maudite. J’ai ſouvent tâché de contempler ſéparément les deux choſes que je viens d’indiquer, mais je n’ai jamais pu en venir à bout. Elles s’entrechoquent continuellement, & ſe mêlent de telle manière, qu’enfin elles compoſent un aſſreux chaos de maux.
Tous les Elémens ſont nos ennemis. L’Eau ſubmerge, & le Feu conſume ceux qui ignorant la nature de ces deux Elémens, ôſent s’y plonger. La Terre produit dans mille endroits des Plantes, & d’autres Végétaux, qui ſont nuiſibles à l’Homme. Pendant qu’elle nourrit & qu’elle entretient diverſes Créatures qui lui ſont pernicieuſes, elle ſouffre qu’une multitude de Poiſſons de différentes eſpèces habite dans ſon ſein. Mais le plus cruel de tous les Elémens, c’eſt l’Air, ſans lequel nous ne ſaurions vivre un ſeul moment. Il est impoſſible de décrire toutes les injures que nous recevons du Vent & du Tems : ce ſont deux Deſtructeurs impitoïables. La plupart des Hommes ſe ſont occupés de tout tems à défendre leur Eſpèce de l’intempérie de l’Air. Malgré cela on n’a pu trouver juſques-ici ni art ni moïen pour ſe mettre à couvert de certains Météores furieux.
Les Ouragans, il est vrai, n’arrivent que rarement. Peu de perſonnes ſont englouties par des Tremblemens de Terre, ou dévorées par des Lions. Mais pendant que nous évitons avec ſoin ces malheurs giganteſques, nous sommes perſécutés par des Ennemis moins redoutés. Quelle aſſreuſe diverſité d’Inſectes n’y a-t-il pas qui nous tourmentent ? Entre ces Inſectes, quelle multitude n’y en a-t-il pas qui nous inſultent & qui ſe jouent de nous impunément ? Le plus vil Atôme ne nous foule-t-il pas aux pieds, & ne paît-il pas ſur nous, comme le Bétail paît dans les champs ? On leur permet ſouvent ces indignités, s’ils uſent avec modération de leur bonne fortune ; mais notre clémence même devient un nouveau vice. Ils abuſent ſi fort de notre pitié, qu’ils ſont avec la dernière cruauté, & le dernier mépris, des voiries de nos mains & qu’ils dévoreroient nos Enfans, ſi nous ne veillions pas continuellement à pourſuivre & à détruire ces vils Animaux.
Il n’y a rien de bon dans tout l’Univers, pour l’Homme même qui a le meilleur deſſein. Si par mépriſe ou par ignorance l’Homme commet la moindre faute dans l’usage qu’il en fait, ni ſon innocence, cence, ni ſon intégrité ne ſauroit le garantir de mille maux qui l’environnent. Au contraire, tout ce que l’Art & l’Expérience ne nous apprennent pas à tourner en bien, eſt naturellement mal. Voïez auſſi combien le Laboureur eſt diligent à ſerrer ſon bled, & à le défendre contre la pluïe. Sans cette précaution il ne pourroit pas en jouïr. Les Saiſons variant ſuivant les Climats, il n’y a que l’Expérience qui nous ait appris à faire uſage de cette diſſérence. Tandis que dans une partie du Globe nous voïons le Fermier ſemer, il eſt certain qu’il moiſſonne dans une autre.
De tout ceci nous pouvons découvrir quelle altération & quel terrible changement cette Terre doit avoir ſouffert de puis la chute de nos prémiers Parens. Si nous ſuivions l’Homme pas à pas, & que nous remontâſſions jusqu’à ſon Origine céleſte & divine, où il étoit exempt de cette vanité qui naît d’une ſageſſe acquiſe par des préceptes pleins d’orgueil & d’arrogance, ou par une ennuïeuſe expérience. Si nous le contemplions dans l’état d’innocence, où il étoit doué d’une connoiſſance conſommée, qu’il avoit reçue de la main bienfaiſante qui lui avoit donné l’existence, nous le verrions à couvert des atteintes de tous les Animaux, de tous les Végétaux qui couvrent la Terre. Alors il n’y avoit aucun Minéral qui lui fût nuiſible. Ce Chef du Genre Humain, à l’abri des injures de l’Air, auſſi bien que des autres maux, étoit content du néceſſaire de la vie, que la Terre lui fourniſſoit d’elle-même. Exempt alors de tout crime, il ſe trouvoit par-tout le Seigneur de toutes choſes. Il n’avoit point de rival, & il étoit bien obéï. Sans aſſectation pour ſa grandeur, il étoit tranſporté dans des méditations ſublimes ſur l’immenſité de ſon Créateur, qui vouloit bien ſe communiquer tous les jours à lui & le viſiter, ſans qu’il lui en arrivât aucun mal.
Dans cet Age d’Or on ne ſauroit découvrir aucune raiſon, ni la plus légère vrai-ſemblance, pourquoi les hommes ſe ſeroient jamais réunis pour former des Sociétés auſſi conſidérables que celles qu’il y a eu juſques à préſent dans le Monde. Lorsque l’Homme poſſédant tout ce qu’il déſire n’a rien qui le trouble ou qui le tourmente, que pourroit-on ajouter à ſon bonheur ? Qu’on me nomme un Commerce, un Art, une Science, une Dignité, ou un Emploi, qui ne dût être mis au rang des choſes ſuperſlues & inutiles dans un état auſſi heureux.
Si nous pouſſons davantage cette idée, nous appercevrons facilement qu’aucune Société n’auroit jamais pu tirer ſon origine des aimables vertus, & des bonnes qualités de l’Homme ; mais qu’au contraire toutes les Sociétés ont eu pour baſe, les beſoins, les imperfections, & la diverſité des appétits de la Nature Humaine. Nous trouverons par conféquent que plus la vanité & l’orgueil des Hommes ſont develloppés, & que plus leurs déſirs ſont multipliés & augmentés, plus auſſi ils ſont capables d’être élevés & réunis dans de grandes & nombreuſes Sociétés.
Si l’Air, ſans jamais offenſer nos corps, nous eût été auſſi agréable, qu’il l’eſt ſuivant toutes les apparences au plus grand nombre des Oiseaux dans un tems ſerein, & que nous n’eûſſions jamais reſſenti ni vanité, ni luxe, ni hipocriſie, ni concupiſcence, je ne vois point pourquoi nous aurions inventé les habits & les maiſons.
Je ne dirai rien des Joïaux, de la Vaiſſelle, de la Peinture de la Sculpture, des riches Meubles, & de toutes les autres choſes que les rigides Moraliſtes ont appellées inutiles & ſuperflues. Mais ſi nous ne nous étions jamais fatigués en marchant à pied, & que nous eûſſions toujours été auſſi agiles que quelques autres Animaux ; ſi les Hommes, naturellement laborieux, n’eûſſent jamais été aſſez déraisonnables pour chercher à ſatisfaire leurs aiſes ; s’ils avoient été en même tems exempts des autres vices, & que la Terre eût été partout unie, ſolide & propre ; qui auroit jamais penſé aux caroſſes, ou qui auroit jamais ôſé s’expoſer ſur un cheval ? Quel beſoin a le Dauphin d’un vaiſſeau, ou quelle voiture demanderoit l’Aigle pour voïager ?
J’eſpère que le Lecteur voit que j’entends par la Société, le Corps Politique que forment les Hommes qui ſubjugués par une force ſupérieure, ou qui tirés de leur état ſauvage par la perſuaſion ſont devenus des Créatures diſciplinées, qui trouvent leur propre avantage en travaillant à celui des autres. Gouverné alors par un Chef, ou ſoumis à telle autre forme de Gouvernement, chaque Membre eſt rendu utile au Tout ; & leur union eſt ſi forte, que par un habile ménagement ils ſont capables d’agir tous enſemble comme s’ils ne compoſoient qu’un ſeul Corps. Car ſi par la Société nous entendions uniquement un certain nombre de Gens, qui ſans règle ni gouvernement vivroient enſemble, liés uniquement par une affection naturelle pour leur Eſpèce, ou par amour pour la Compagnie, comme un troupeau de Vaches ou de Brebis, je ſoutiens qu’il n’y a pas dans le Monde de Créature moins propre pour la Société que l’Homme. S’il y avoit cent perſonnes ſeulement, qui toutes égales ne ſeroient ſoumiſes à aucun Supérieur dont elles eûſſent quelque choſe à craindre, il eſt inconteſtable qu’éveillés ils ne ſauroient vivre deux heures enſemble. Plus ils auroient de lumières, de force, d’eſprit, de courage & de réſolution, moins ils pourroient s’accorder.
Il eſt probable que dans l’état ſauvage de Nature, les Pères & les Mères exerçoient l’autorité ſur leurs Enfans, au-moins pendant qu’ils étoient dans la vigueur de l’âge. Dans la ſuite le ſouvenir de ce qu’ils avoient éprouvé, put exciter dans le cœur des Enfans quelque choſe, qui tenant le milieu entre l’Amour & la Crainte, formoit le ſentiment que nous appellons reſpect ou Révérence. Il y a même de l’apparence que la ſeconde Génération, ſuivant l’exemple de la prémière, ce prémier Homme put avec un peu d’habileté conſerver pendant toute la vie une autorité ſouveraine ſur toute ſa Poſtérité, quelque nombreuſe qu’elle fût. Mais le vieux Tronc étant une fois mort, les Fils ſe querellèrent. La paix diſparut du milieu d’eux. Bientôt il y eut des guerres parmi ces Frères. Le Droit d’aîneſſe n’eſt pas d’une grande force, & la prééminence qu’il donne fut uniquement inventée comme un moïen pour faire vivre en paix, les Membres égaux d’une même Famille.
Cependant l’Homme, qui est un animal timide, & qui naturellement n’est pas rapace, aime la paix & le repos. Auſſi ne ſe battroit-il jamais ſi perſonne ne l’offenſoit, & que par un moïen plus doux il pût obtenir & ſe procurer les choſes pour lesquelles il ſe bat. C’eſt à cette timide diſpoſition, & à l’averſion qu’il a d’être troublé & inquiété, que ſont dûs tous les divers plans & les différentes formes de Gouvernement qui ſe voient dans le Monde. La Monarchie fut ſans doute la prémière forme de Gouvernement. Par Ariſtocratie & par la Démocratie on voulut corriger les inconvéniens qui réſultent de la Monarchie. En mêlant & en réuniſſant ces trois différentes méthodes, on a mis la Société dans le plus haut point de perfection.
Mais que l’Homme ſoit dans l’état ſauvage de ſimple Nature ou entre les mains des Politiques, il eſt impoſſible, tandis qu’il reſtera Homme, qu’il agiſſe jamais dans une autre vue que pour plaîre à ſoi-même. Pendant qu’il conferve l’uſage de ſes ſens & de ſa raiſon, ni ſon amour, ni ſon deſeſpoir, ne ſauroit avoir d’autre centre que ſon bonheur. Il n’y a pas de différence entre vouloir & trouver du plaiſir dans l’uſage de quelqu’un de ſes ſens. Tout mouvement qui eſt contraire ou oppoſé à ce plaiſir, ſeroit néceſſairement contre nature & convulſiſ. Puis donc que nos actions ſont limitées, de manière que nous ſommes toujours forcés de faire ce qui nous fait plaiſir, il eſt impoſſible que nous eûſſions jamais pu devenir vraîment ſociables tandis que laiſſés libres, nos volontés & nos actions n’auroient point été génées par aucune Loi. La preuve en eſt claire. Incapables de prévenir les idées qui s’excitent continuellement chez nous, tout commerce civil doit néceſſairement être détruit, à moins que par art, & par une prudente diſſimulation, nous n’aprenions à cacher ces inclinations, & à les étouſſer.
Si tout ce que nous penſons étoit découvert aux autres comme il l’eſt à nous-mêmes, il ſeroit impoſſible que doués de la parole nous ſuſſions ſupportables les uns aux autres. Je ſuis perſuadé qu’il n’eſt aucun de mes Lecteurs qui ne ſente la vérité de ce que je dis. La conſcience de mon Antagoniſte lui fait de ſanglans reproches, tandis que ſa langue ôſe entre-prendre de me réfuter. Dans toutes les Sociétés Civiles on apprend inſenſiblement aux Hommes, dès le berceau, à être hipocrites. Perſonne n’oſeroit avouer qu’il gagne par les calamités publiques, ni même par les pertes que ſont les Particuliers. On lapideroit le Sacristain, s’il oſoit ſouhaitter publiquement la mort de ſes Paroiſſiens. Cependant perſonne n’ignore qu’il n’a autre choſe pour vivre.
Quand je conſidère les aſſaires de la Vie Humaine, je goûte un plaiſir infini en voïant les diverſes formes que l’eſpérance du gain & les idées du lucre font revêtir aux Hommes, ſuivant les diſſérentes occupations qu’ils ont, & les circonstances où ils ſe rencontrent. Quelle gaïeté & quelle joie ne paroiſſent pas ſur le viſage des perſonnes qui se trouvent à un Bal bien règlé ? Au contraire, quelle ſolemnelle triſteſſe n’obſerve-t-on pas à la masquarade d’un Enterrement ? Cependant je ſuis perfuadé que le Maître des Cérémonies de cette Pompe Funèbre trouve tout autant de plaiſir dans le profit qu’il en tire, que l’Ordonnateur d’un Bal peut en goûter dans l’argent qu’il reçoit pour ſes peines. On ne ſauroit même douter que ces deux Perſonnes ne s’ennuïent également dans leurs occupations. La gaïeté de l’un me paroît autant forcée, que la gravité de l’autre eſt aſſectée.
Ceux qui n’ont jamais fait attention à la converſation d’un Marchand bien mis, & d’une jeune Dame qui vient faire quelque emplette dans ſa boutique, ont négligé une ſcène de la vie qui me paroît bien amusante. Je prie le Lecteur ſérieux de vouloir bien fuſpendre ſa gravité, tandis que j’examinerai ces deux Perſonnes ſéparément, & que je développerai, & les mouvemens qui ſe paſſent dans leurs cœurs, & les diſſérens motifs qui les ſont agir.
Le Marchand ſe propoſe de vendre autant de Soie qu’il peut. Il cherche encore à s’en défaire à un prix qui lui procure un gain qu’il juge raisonnable, ſuivant les profits ordinaires du Commerce. Pour la Dame, elle n’a pas d’autre deſſein que de ſatisfaire ſon goût, & d’acheter cinq ou ſix ſoux par verge meilleur marché qu’on ne vend ordinairement les marchandifes dont elle a beſoin.
Si cette Dame n’eſt pas abſolument diſſorme, l’impreſſion que la galanterie de notre ſexe a fait ſur elle, lui perſuade qu’elle a bonne mine, que ſa contenance eſt aiſée, & qu’elle a une douceur particulière dans la voix. Si elle n’eſt pas belle, elle ſe croit jolie, ou tout au moins elle s’imagine qu’elle eſt plus agréable que la plupart des jeunes Femmes qu’elle connoît. Il n’y a que ſes bonnes qualités ſeules qui puiſſent, à ſon avis, lui faire eſpérer d’obtenir les mêmes choſes à meilleur marché que les autres. Auſſi a-t-elle eu la précaution de ſe mettre avec tout l’avantage que ſon eſprit & ſa prudence ont pu lui inſpirer. Elle ne penſe point ici à l’amour ; & par conſéquent elle n’aſſecte point un air de hauteur tirannique, ni ne prend point de manières chagrines. Que dis-je ! Rien ne l’empêchera de parler obligeamment, & d’etre plus affable qu’elle ne peut preſque l’être dans toute autre occaſion. Inſtruite que quantité de Perſonnes bien élevées viennent à cette même boutique, elle tâche de ſe rendre auſſi aimable que la vertu & les règles de la décence le lui permettent. Venant avec ces diſpoſitions, il ne ſe peut rien préſenter qui ſoit capable de déranger ſon tempéramment. Son caroſſe n’eſt pas encore tout-à-fait arrêté, qu’elle ſe voit abordée par un Homme qui, à en juger par la manière dont il eſt mis, paroît un Grand-Seigneur. Tout ce qu’il a ſur lui eſt propre & à la mode. Il lui rend ſes hommages en eſclave. Dès qu’il fait qu’il aura le plaiſir de la voir dans ſa boutique, il s’empreſſe à l’y conduire. Après l’avoir quitée, on le voit dans un clin d’œil ſe gliſſer avec une légèreté inconcevable derrière ſon comptoir. Volant ainſi cette Dame face à face, il la prie avec un profond reſpect, & dans les termes les plus à la mode, de vouloir bien lui donner ſes ordres. Qu’elle diſe, ou qu’elle deſaprouve ce qu’elle trouvera à propos, elle est bien ſure de n’être jamais directement contredite. Le Marchand eſt d’une patience conſommée. C’eſt même un des miſtères de ſon commerce. Quelque embarras qu’elle lui donne, elle ne doit point craindre de s’entendre dire quelque choſe qui ſoit le moins du monde desobligeant. Le viſage qu’elle a devant ſoi eſt toujours riant. La joie & le reſpect paroiſſent y être mêlés avec la bonne humeur. Tout cela compoſe une ſérénité artificielle, plus engageante mille fois, que la ſimple Nature ne pourroit l’être.
Lorsque deux Perſonnes ſe rencontrent ſi bien, la converſation doit être & fort agréable & très-civile, quand même elle ne rouleroit que ſur des bagatelles. Pendant que cette Dame paroiſſant irréſolue ne fait pour quelle Ecoſſe ſe déterminer, le Marchand ſemble lui donner ſes conſeils. Il agit avec beaucoup de prudence, lorsqu’il veut diriger ſon choix. Mais dès qu’une fois elle s’eſt déterminée, il aſſure du ton le plus poſitif, que cette Pièce eſt effectivement la plus belle. Il loue le bon goût de l’Acheteuse. Plus il regarde l’Etoſſe qu’elle a choiſie, plus il s’étonne de n’avoir pas d’abord découvert la préférence que cette Pièce méritoit par-deſſus toutes les autres qu’il a dans ſa boutique. Les règles qu’il a appriſes, les exemples qu’il a vus devant ſes yeux, & ſa grande application, lui ont appris à s’inſinuer imperceptiblement dans les replis les plus cachés de l’ame, à fonder le goût de ſes Pratiques, & à découvrir leurs foibles les plus ſecrets. Tout cela lui apprend cinquante autres ſtratagêmes, pour faire que cette Dame eſtime à l’excès ſon choix, ſon difcernement, ſon bon goût, & la marchandise pour laquelle elle s’est détérminée.
Cependant l’Acheteuse, qui ne ſait que trop qu’elle n’eſt point ſotte, & qu’elle a une grande volubilité de langue, ſe laiſſe facilement perſuader qu’elle parle d’une manière fort engageante. S’imaginant que la bonne éducation exige ſimplement qu’elle desavoue le mérite qu’on lui attribue, elle retorque par quelques reparties ingénieuſes, les complimens qui lui ſont adreſſés, & dont elle a reſſenti toute la ſatisfaction poſſible. Le réſultat de tout cela, c’eſt que contente de croire avoir gagné neuf ſoux par verge, elle en donne le même prix que toutes les autres. Peut-être même qu’elle donnera ſix ſoux de plus plutôt que de ne pas faire cette emplette.
Il peut arriver que cette Dame, ou croïant n’avoir pas été ſuffiſamment flattée, ou choquée de quelque défaut qu’il lui plaît de trouver dans les manières de ce Marchand, ou dans le nœud de ſa cravate ou dans quelque autre choſe tout auſſi eſſentielle, quitera cette boutique, & qu’elle donnera ſa pratique à quelqu’autre. Mais il n’est pas toujours facile de déterminer quelles boutiques hanteront certaines Dames. Les raiſons qu’elles pourront avoir pour donner la préférence entre pluſieurs Marchands dont les boutiques ſe touchent, ſont également bizarres & ſecrettes.
Nous ne nous livrons jamais à nos inclinations avec plus de liberté, que dans les cas où l’on ne ſauroit, ni les ſuivre pas à pas, ni les ſoupçonner. Une Femme vertueuſe a toujours préféré une Maiſon à toute autre, parce qu’elle y a vu un beau Marchand. Une autre Dame, qui ne paſſe pas pour être d’un mauvais caractère, ſe détermine pour une boutique où elle a reçu plus de civilités & de politeſſes que dans toute autre, lorsque ſans avoir la moindre pensée d’acheter, elle alloit modeſtement à la Cathédrale de St. Paul : car les beaux Marchands doivent ſe conformer à la mode. Pour cet effet il faut qu’ils ſe tiennent devant leur porte, pour attirer chez eux les Perſonnes qui paſſent par hazard. Evitant avec ſoin toute familiarité, & toute importunité, ils doivent revêtir un air complaiſant, & une poſture ſoumife. Peut-être conviendroit-il qu’ils fiſſent une révérence à toutes les Femmes bien miſes, qui daignent regarder du côté de leurs boutiques.
Ce que je viens de dire me rappelle une autre manière toute oppoſée d’attirer des Chalands. Je veux parler de celle que pratiquent les Bateliers ſur la Tamiſe, ſurtout lorsque par la mine & par les habillemens de ceux qu’ils veulent s’attirer, ils les reconnoiſſent pour être des Païſans novices. Rien de plus amusant que de voir une demi-douzaine de ces Gens groſſiers, environner un Homme qu’ils voient pour la prémière fois. Les deux qui peuvent l’approcher de plus près l’embraſſent & le ſerrent d’une manière auſſi cordiale & auſſi familière, que ſi c’étoit un de leurs Frères revenus depuis peu d’un voïage dans les Indes Orientales. Un troiſième ſe faiſit de ſa main, un autre de ſa manche, de ſon habit, de ſes boutons, ou de ce qu’il qu’il peut attraper ; pendant qu’un cinquième ou un ſixième, qui a déjà couru deux fois autour de lui ſans pouvoir le ſaiſir par aucun endroit, ſe plante vis-à-vis de lui. Placé à trois pouces de ſon nez, il condamne ſes rivaux. Criant alors à plein gozier, il lui montre une effroïable rangée de dents larges, & un petit reſte de pain & de fromage, que l’arrivée du Païfan l’avoit empêché d’avaler.
Cet Homme, ſi cruellement maltraité, ne s’oſſenſe point de tout cela. Le Païſan croit bonnement que ces gens ſont grand cas de lui. C’eſt pourquoi, bien loin de s’oppoſer à leur brutalité, il ſupporte patiemment d’être pouſſé ou tiré du côté que ces gens qui l’environnent le dirigent. Accoutumé dès ſon enfance à l’ordure & à la ſueur, il n’eſt pas aſſez délicat pour trouver du dégoût dans la reſpiration d’un Homme qui vient d’éteindre ſa pipe, ou dans les cheveux gras qui viennent frotter ſes machoires. Dix perſonnes, dont quelques-unes ſont à ſes oreilles, & dont les plus éloignées ne ſont pas à cinq pieds de lui, s’égozillent comme ſi celui à qui ils parlent étoit à la diſtance de cent verges. Tout cela ne l’incommode point. Perſuadé qu’il ne fait pas moins de bruit quand il eſt lui-même de bonne humeur, il goûte un plaiſir ſecret dans leurs manières tumultueuses. En le tirant & en le pouſſant, ils lui ſont faire le chemin qu’il avoit intention de ſuivre. Il trouve en cela beaucoup de complaiſance. Il ne peut s’empêcher de leur ſouhaiter du bien, pour l’eſtime qu’ils paroiſſent avoir pour lui. Le Païſan voit avec plaiſir qu’on faſſe attention à lui. II admire les habitans de Londres, en les voïant ſi preſſans à lui oſſrir leurs ſervices pour la valeur tout au plus de trois ſoux. Comparant ce qu’il éprouve, avec ce qui lui arrive à la campagne dans la boutique où il ſe ſert, il se rappelle qu’il n’y peut avoir quoi que ce ſoit, à moins qu’il ne le demande prémièrement. Il ſe ſouvient qu’encore qu’il y dépenſe trois ou quatre ſhellings à la fois, on lui dit à peine une parole, ſi ce n’eſt pour répondre à la queſtion qu’il a été forcé de faire le prémier. L’allegreſſe que cauſe ſa venue, excite les ſentimens de ſa gratitude. Craignant de desobliger quelqu’une de ces perſonnes ſi complaiſantes, il ne fait ſur qui il doit faire tomber ſon choix. J’ai vu avec la dernière évidence un Homme penſer à tout cela, ou à quelque choſe de semblable. Fort content de ſe mouvoir, accablé par ces Bateliers, je l’ai vu avec un viſage riant porter ainſi jusqu’au bord de la Tamiſe ſoixante à quatre-vingt livres de plus que ſon propre poids.
Si je n’ai pas répandu d’enjoûment ſur les deux Tableaux que je viens de tracer, & qu’ils paroiſſent bas & peu convenables, j’en ſuis faché mais je promets de ne plus tomber dans une pareille faute, & de continuer, ſans perdre de tems, à traiter mon ſujet avec une ſimplicité naturelle. Dans ce but je ferai voir combien eſt groſſière l’erreur de ceux qui s’imaginent que les Vertus ſociables & les aimables Qualités qu’on loue dans les Hommes, ſont tout auſſi utiles au Public qu’aux Particuliers qui les poſſèdent. Je montrerai qu’il eſt abſurde de croire que les mêmes moïens qui ſont fleurir les Familles, & qui procurent la proſpérité & le bonheur réel des Particuliers, produisent le même effet ſur toute la Société. J’avoue que je me fuis fort étendu ſur ce ſujet, & je me flatte que ce n’eſt pas ſans ſuccés. Mais j’eſpère auſſi que perſonne n’aura plus à l’avenir mauvaiſe opinion d’une propoſition, dont la vérité ſera établie en pluſieurs manières.
Il eſt certain que moins un Homme a de déſirs, & que plus il eſt content de ce qu’il poſſède, moins il ſera incommode à lui-même, que plus il eſt actif à ſupléer par lui-même à ſes beſoins, & que moins il exige d’être ſervi, plus un tel Homme ſera aimé & moins il incommodera ſa Famille ; que plus il aime la paix & la concorde, plus il aura de charité pour ſon Prochain plus il brillera par des vertus réelles, & plus il ſera agréable à Dieu & aux Hommes. Mais jugeons ſainement des choſes. De quel profit peuvent être ces qualités, ou quel bien terreſtre peuvent-elles procurer ? Comment veut-on qu’elles avancent l’opulence, la gloire, & la grandeur mondaine des Nations ? C’eſt le Courtiſan ſenſuel & voluptueux, qui ne met point de bornes à ſon luxe. C’eſt la Femme Volage, la Coquette, & la Débauchée, qui inventent toutes les ſemaines de nouvelles modes. C’eſt l’orgueilleuſe Ducheſſe, qui dans ſon équipage, dans les feſtins qu’elle donne, & dans toute ſa conduite, voudroit trancher de la Princeſſe. C’eſt l’Homme dépenſier & l’Héritier prodigue, qui diſſipent leur argent ſans difcernement, pour ſe procurer tout ce qu’ils voient ; mais qui bientôt le détruiſent, ou qui le donnent dès le lendemain. C’eſt l’Avare, & le Parjure abominable, dont les immenſes tréſors qui ont couté tant de larmes aux Veuves & aux Orphelins, ſont laiſſés à des Héritiers prodigues. Ce ſont ceux-là qui ſont la proie & la vraie nourriture de la Société, ce Léviatban monstrueux. Ou, pour parler en d’autres termes, telle eſt la condition des Affaires Humaines, que les Peſtes & les Monſtres que j’ai nommés ſont néceſſaires pour exécuter tant d’Ouvrages admirables que les Hommes ont pu inventer, & pour faire vivre honnêtement tant de Pauvres, qui ſont inséparables de toutes les grandes Sociétés. Il y a de l’extravagance à croire que les Nations grandes & opulentes puiſſent ſubſubſiſter ſans cela, & être en même tems puiſſantes & polies. Je blâme le Papiſme tout autant que Luther, Calvin, ou la Reine Elisabeth elle-même ait jamais fait. Mais je doute beaucoup que dans le fond, la Réformation ait été auſſi utile à faire fleurir les Roïaumes & les Etats qui l’ont embraſſée, que la ridicule & bizarre invention des Paniers & des Jupes piquées.
Si cependant les Ennemis du pouvoir des Prêtres me nioient ce que j’avance ici, du-moins je ſuis ſur qu’à la réſerve des Grands Hommes qui ont combattu ſoit pour procurer cet avantage aux Laïques, ſoit pour les en priver ; je ſuis ſür, dis-je, que cette Réformation, depuis ſon prémier commencement juſqu’à ce jour, n’a pas emploïé autant de mains honnêtes, induſtrieufes & laborieuſes, qu’en a occupé depuis peu d’années l’abominable perfection où le Luxe des Femmes eſt monté ; Luxe dont j’ai déjà parlé. La Religion eſt une choſe, & le Commerce en eſt une autre. Celui qui donne le plus d’embarras à mille de ſes Voiſins, & qui invente les plus pénibles Ouvrages, eſt, bon-gré malgré qu’il en ait, le plus grand Bienfaiteur de la Société.
Quel tracas ne faut-il pas en différentes parties du Monde, avant que de pouvoir produire la belle Ecarlate, ou le Drap Cramoiſi ! Quelle multiplicité de Métiers & d’Artiſans n’exigent-ils pas, avant que d’en venir à bout ? Outre les travaux ordinaires, tels que ſont ceux du Peigneur, du Fileur, du Tiſſerand, du Drapier, du Dégraiſſeur, du Teinturier, du Foulon & de l’Emballeur, il y a encore d’autres Ouvriers, qui étant plus éloignés peuvent y paroître étrangers, comme les Faiſeurs de Moulins, les Potiers d’Etaim, & les Chimiſtes. Les Artiſtes ſont cependant tous néceſſaires, ainſi qu’un grand nombre d’autres, qui doivent fournir d’outils, d’uſencilles & d’autres inſtrumens les Arts ci-deſſus nommés.
Toutes ces choſes ſe faiſant dans le Païs, elles peuvent être exécutées ſans beaucoup de fatigues, & ſans s’expoſer à de grands périls. Mais quelle terrible perſpective, ne ſe préſente pas à notre vue ! quand nous réſſéchiſſons ſur les peines & ſur les dangers auxquels on s’expoſe dans les voïages de long cours, ſur les vaſtes Mers qu’il nous faut parcourir, ſur les diverſes Nations auxquelles nous ſommes redevables des différentes choses qui entrent dans la compoſition de ces Draps.
L’Espagne ſeule, il est vrai, peut nous fournir la laine pour les fabriquer. Mais quelle adreſſe & quelle peine, quelle expérience & quelle habileté ne ſont pas requiſes pour leur donner ces ſuperbes couleurs ! Combien ne ſont pas diſperſés par l’Univers les Drogues & les autres Ingrédiens qui doivent ſe rencontrer dans une chaudière pour former la couleur ! L’Alun, il est vrai, ſe trouve dans notre Ile. Nous pouvons tirer le Tartre du Rhin, & le Vitriol de Hongrie. Tout ceci ſe trouve en Europe. Mais pour ſe procurer du Salpêtre en aſſez grande quantité, nous ſommes obligés d’aller juſqu’aux Indes Orientales. La Cochenille, inconnue aux Anciens, n’est pas beaucoup plus près de nous, quoique dans une partie tout-à-fait différente de la Terre. Nous l’achetons, il eſt vrai, des Eſpagnols : mais comme elle n’eſt pas de leur cru, ils ſont obligés eux-mêmes de l’aller chercher pour nous dans le Coin le plus reculé du Nouveau-Monde, je veux dire dans les Indes Occidentales. Pendant que tant de Mariniers ſe brûlent & étouffent de chaud à l’Orient & à l’Occident de l’Angleterre, une autre Bande de Matelots gèle dans le Nord pour aller chercher des Cendres de Ruſſie.
Quand nous ſommes parfaitement au fait de toutes les peines & de tous les travaux des miſeres & des maux qu’on doit ſouffrir, avant que d’être en état de fournir de l’Ecarlate, ou un Drap Cramoiſi quand nous conſidérons les grands risques & les périls qu’on court dans ces voïages, qui ſe font presque toujours aux dépens de la ſanté, de la proſpérité, & de la vie de pluſieurs perſonnes ; quand, dis-je, nous connoiſſons, & que nous examinons comme il faut toutes ces choſes, il eſt presque impoſſible de concevoir un Tiran, qui les conſidé-rant du même point de vue, fût aſſez inhumain pour exiger d’auſſi terribles ſervices de ſes innocens Eſclaves, & qui fût aſſez effronté pour ôſer dire en même tems qu’il impoſe ces travaux, uniquement pour avoir la ſatisfaction de porter un habit d’Ecarlate, ou de Drap Cramoiſi. A quel point donc le Luxe d’une Nation ne doit-il pas être parvenu, lorsque non ſeulement les Oſſiciers du Roi & ſes Gardes, mais encore les ſimples Soldats, auroient des déſirs ſi pleins d’impudence & d’arrogance ?
Mais ſi tournant la médaille nous regardons tous ces travaux comme autant d’actions volontaires, qui appartiennent aux différentes Vocations que les Hommes exercent pour gagner leur vie, & que chacun remplit uniquement pour ſoi-même, quoiqu’il paroiſſe ne travailler preſque que pour les autres : Si nous conſidérons que les Matelots mêmes qui eſſuïent les plus grands deſaftres, cherchent & ſollicitent de l’emploi dans un autre Vaiſſeau, dès-que leur voïage eſt fini, après même qu’ils ont fait naufrage : Si, dis-je, nous enviſageons toutes ces choſes ſous ce dernier point de vue, nous trouverons que le travail du Pauvre, bien loin de lui étre un fardeau & un joug, il le regarde au contraire comme un bien qu’il demande au Ciel dans ſes prières. Auſſi le plus grand ſoin de tout Gouvernement bien règlé, c’eſt de tâcher de procurer de l’occupation à la plus grande partie des Pauvres.
Les Enfans, même les plus petits, ſont les ſinges des autres. Tous les Jeunes-Gens des deux ſexes ont un déſir ſi violent de paroître des Perſonnes faites, qu’ils deviennent ſouvent ridicules par les impatiens efforts qu’ils ſont pour paroître ce que chacun d’eux fait qu’il n’eſt point. Toutes les Grandes Sociétés ne ſont pas peu redevables à cette folie, de la conſervation non interrompue des différens Commerces & des Arts qui ſont une fois établis. Quelles peines ne prendront pas les Jeunes-Gens ! Quelle violence ne ſe feront ils pas pour acquérir des qualités inutiles, & ſouvent même blamables ! Qualités qu’ils admirent, faute de jugement & d’expérience, dans ceux qui leur ſont ſupérieurs en âge. Ce panchant des Hommes à l’imitation, les accoutume ainſi par degrés à l’uſage des choſes qu’ils trouvoient au commencement deſagréables, pour ne pas dire inſupportables. Il arrive ainſi qu’ils ne ſauroient abandonner ces objets, lors même qu’ils ſont ſouvent fâchés d’a voir augmenté, inconſidérément & ſans aucune néceſſité, ce qu’il faut pour le néceſſaire de la vie.
Quelles richeſſes n’a-t-on pas gagné avec le Thé & le Caffé ! Quel vaſte trafic ne procurent pas ces deux ſeuls articles ! Quelle variété de travaux n’y a-til pas dans le Monde, qui ſont vivre des milliers de Familles ! J'entens par-là ces Perſonnes qui ſubſiſtent uniquement par le ſecours de deux Coutumes très-ridicules, ſi même on ne doit pas les appeller odieuſes. Je veux parler de la coutume de prendre du Tabac & de celle de Fumer. Il est certain qu'elles ſont toutes les deux plus de mal que de bien à ceux qui y ſont adonnés. Je dis plus, & je veux montrer l'utilité qui revient au Public des pertes & des maux qu'eſſuïent les Particuliers. Je ferai auſſi voir quelle eſt la folie des ſouhaits que nous faiſons, dans le tems que nous prétendons être les plus ſages & les plus ſérieux. Il eſt incontestable que l'Incendie de Londres fut un très-grand malheur. Cependant ſi on eut recueilli les voix parmi les Charpentiers, les Maçons, les Forgerons, & parmi ceux qui ſurent emploïés à rebâtir ces Maiſons, /qui fabriquoient ou qui trafiquoient des Ouvrages, des Etoſſes, & des Marchandiſes qui ſurent confumées par le feu, & enfin parmi tous les Ouvriers ſubalternes qui ſubſiſtent par le moïen de ces ces gens-là : Si, dis-je, on eut recueilli les voix, leur ſuffrage auroit ſi bien balancé celui des Lèzés, que le nombre des perſonnes qui profitèrent de cet incendie, auroit bien été égal à celui de ceux qui y perdirent, ſi même il ne l’eût pas ſurpaſſé. Une grande partie du Négoce conſiſte à recruter & à réparer ce qui eſt perdu & détruit par le feu, par les tempêtes, par les batailles navales, par les ſièges, & par les combats. Ce que je vai dire fera encore ſentir plus clairement la vérité de tout ce que j’ai avancé ſür la Nature de la Société.
Ce ſeroit une tâche également longue & difficile, que de faire l’énumération de tous les avantages & des diſſérens profits qui reviennent à une Nation, des Embarquemens & de la Navigation. Mais conſidérons ſeulement les Vaiſſeaux en eux-mêmes, & chaque Bateau, grand & petit, dont on ſe ſert pour aller ſur l’eau, en prenant depuis le moindre Bachot, juſques à un Vaiſſeau de Guerre du prémier rang. Faiſons attention au Bois de charpente, & aux Mains qui ſont emploïées à les conſtruire. Examinons la Poix, le Goudron, la Réſine, la Graiſſe, les Mâts, les Vergues, les Voiles & les Agrès ; les Ouvrages de fer, les Cables, les Rames ; & toutes les autres choſes néceſſaires pour équiper les Vaiſſeaux ; nous trouverons par cet examen qu’une grande partie du Commerce de l’Europe conſiſte à fournir de tout cela ſeulement la Nation Angloise. Remarquez encore que je ne parle point ici des Munitions de guerre & de bouche qu’on conſume ſur les Vaiſſeaux, ni des Mariniers, Matelots, & autres Perſonnes qui ſubſiſtent par ce moïen avec leurs Familles.
Pourrons-nous voir d’un autre côté, ſans être troublé, le grand nombre de malheurs & de maux, tant moraux que phiſiques, qu’attirent ſur la Nation les Voïageurs ſur mer & le Commerce qu’ils ont avec les Etrangers ? Suppoſons une Ile grande & bien peuplée d’habitans, qui ne connoiſſant point-du-tout ni les Vaiſſeaux ni la Navigation, compoſeroient un Peuple ſage & bien gouverné. Suppoſons que quelque Ange, ou que leur Génie Tutélaire, mît devant eux une peinture, qui leur montrật d’un côté toutes les richeſſes & tous les avantages réels que la Navigation leur procureroit dans mille ans ; & de l’autre, la ſanté & les vies qui périroient dans cette occupation, ainſi que tous les autres malheurs qui en découleroient inévitablement. Je ſuis afſuré que ce Peuple regardant les Vaiſſeaux avec horreur, ſeroit une févère défenſe de conſtruire ou d’inventer quelque Bâtiment ou quelque Machine que ce fût pour aller ſur mer, quelque figure & quelque dénomination qu’on lui donnât. Bientôt le ſage Gouvernement interdiroit toute invention pareille comme abominable, & menaceroit de groſſes amendes, ſi ce n’étoit pas même de mort, ceux qui ôſeroient enfraindre cette Ordonnance.
Sans parler des fuites également dangereuſes & néceſſaires qu’entraîne après ſoi le Commerce Etranger, telles que ſont la Corruption des Mœurs, la Peſte, la Vérole, & les autres Maladies qui nous ſont apportées par les Vaiſſeaux ; jettons ſeulement les yeux ſur ces malheureux effets que produisent les Vents, les Tempêtes, la perfidie des Mers, les glaces du Nord la vermine du Sud, l’obſcurité des Nuits, les Climats malſains, ainſi que tous les cruels maux occaſionnés par le manque de bonne nourriture, par la faute des Mariniers, par la maladreſſe de quelques-uns des Matelots, par la négligence & l’ivrognerie des autres. Conſidérons les pertes d’Hommes & les Tréſors engloutis par les Mers, les larmes & l’indigence des Veuves & des Orphelins que la Mer a fait naître, la ruïne des Marchands & leurs fuites les inquiétudes continuelles où les Pères, les Mères & les Femmes ſont pour la vie de leurs Enfans & de leurs Maris. Je ne fais pas ſeulement mention des angoiſſes & des terreurs qu’éprouvent dans une Nation commerçante les Propiétaires des Vaiſſeaux, & les Aſſureurs à chaque bouſſée de Vent. Jettons, dis-je, les yeux ſur ces choſes, & conſidérons-les avec l’attention qu’elles méritent. Alors nous ne pourrons nous empêcher d’être ſurpris qu’une Nation compoſée de gens qui réfléchiſſent, puiſſe parler de leurs Vaiſſeaux & de la Navigation comme d’un avantage ſingulier ; & comment il eſt poſſible qu’on puiſſe placer une grande partie de la félicité à avoir ſur le vaſte Océan un grand nombre de Vaiſſeaux dont les uns vont, tandis que les autres reviennent de chaque partie de l’Univers.
Voïons ſeulement ce que les Vaiſſeaux ſouffrent. Je ne veux parler ici ni de leur cargaiſon, ni des Ouvriers qui les ont conſtruits. Je veux faire mention ſeulement des Navires conſidérés en eux-mêmes, de leurs agrès & de tout ce qui en dépend. Or il eſt certain que le dommage ſouffert de cette manière ſeulement, est très-conſidérable & qu’il monte néceſſairement à de groſſes ſommes chaque année l’une portant l’autre. Les Bâtimens qui ſont coulés à fond, qui ſe ſont Briſés contre des Rocs, ou qui ont échoué ſur des Bancs de ſable, ſoit par la violence des Tempêtes, ſoit par le manque de Pilotes expérimentés qui connûſſent les Côtes ; les Mâts renversés, ou qu’on eſt forcé de couper, & de jetter dans la mer ; les Vergues, les Voiles & les Cordages de différentes groſſeurs rompus & uſés par les Orages, & les Ancres qu’on a perdues. Ajoutez-y les réparations néceſſaires que l’on eſt obligé de faire, les voies d’eau, & les autres dommages cauſés par la rage des Vents furieux & par la violence des Vagues. Pluſieurs Vaiſſeaux n’ont-ils pas été mis en feu par la négligence des Matelots, & par l’uſage des Liqueurs fortes, aux-quelles perſonne n’eſt plus adonné que les Mariniers ? Quelquefois un Climat malſain, d’autrefois les mauvaiſes Nourritures produiſent des maladies ſi fatales, qu’elles font périr la plus grande partie de l’Equipage ; & il y a un grand nombre de Vaiſſeaux qui periſſent faute de monde.
Ce ſont-là autant de malheurs inſéparables de la Navigation, qui paroiſſent être de grands obſtacles au Commerce Etranger. Combien un Marchand ne ſe croiroit-il donc pas heureux, ſi ſes Vaiſſeaux avoient toujours beau tems & un vent favorable ? Quelle ne ſeroit pas ſa joie, ſi chaque Marinier & chaque Matelot qu’il emploie, étoit habile, expérimenté, ſoigneux, ſobre & honnête-homme ? Que ne ſeroit-il pas pour avoir un tel bonheur ? Si par des prières on pouvoit l’obtenir, quel eſt le Propriétaire de Vaiſſeaux, quel eſt le Négociant en Europe, que dis-je ! quel Homme y a-t-il dans le Monde, qui n’importunât continuellement le Ciel pour qu’il lui accordât un tel bienfait, ſans s’embarraſſer de la perte réelle qui en arriveroit aux autres ? Une telle demande ſeroit certainement très-déraisonnable. Cependant où eſt l’Homme qui ne s’imagine d’avoir le droit de la faire ?
Je dis que cette demande eſt déraiſonnable. Chacun en effet a un droit égal à ces faveurs. Suppoſons donc ſans réſſéchir ſur l’impoſſibilité de la choſe, que ces demandes pûſſent être toutes exécutées, & que tous ces ſouhaits pûſſent être accomplis, examinons quelle ſeroit la fuite d’un tel bonheur.
Les Vaiſſeaux dureroient tout au moins auſſi longtems que des Maiſons de bois, puiſqu’ils ſont auſſi ſolidement bâtis, & que les Cabanes ſont expofées à la fureur des Vents & des Orages auxquels les Vaiſſeaux ne ſeroient point expoſés ſuivant notre ſuppoſition. Et par conſéquent avant que l’on eût beſoin de nouveaux Vaiſſeaux, tous les Architectes qui exiſtent à-préſent, tous les Ouvriers qui travaillent ſous eux & tous ceux qui ſont emploïés ſur les Vaiſſeaux, ſeroient morts, ou de mort naturelle, ou de mort violente.
Prémièrement ſi tous les Vaiſſeaux avoient ainſi toujours bon vent, ils feroient fort promptement leurs voïages, ſoit ſoit en allant, ſoit en revenant. En ſecond lieu, il n’y auroit jamais de Marchandiſes endommagées par la mer, ni on n’y en jetteroit point à cauſe de la tempête. Puisque ſuivant cette ſuppoſition la charge entière du Navire arriveroit toujours ſurement au port, les trois-quarts des Vaiſſeaux Marchands qu’il y a aujourd’hui ſeroient inutiles. Les Bâtimens qu’il y a actuellement dans le Monde ſuffiroient ainſi pour une longue ſuite d’années. Puisque les Mâts & les Vergues dureroient autant que les Navires mêmes, nous n’aurions pas beſoin encore d’aller troubler de long-tems la Norvègue pour en tirer du Bois. Les Voiles & les Agrès à-la-vérité du petit nombre de Vaiſſeaux dont on ſeroit uſage s’uſeroient, mais ils dureroient quatre fois autant qu’aujourd’hui, car ils fouffrent ſouvent plus pendant une heure de tempête, qu’en dix jours de beau tems.
On auroit très-rarement beſoin d’Ancres & de Cables, & chacun d’eux dureroit un tems très-conſidérable. Ce ſeul article accommoderoit très-peu les Forgerons & les Cordiers. La petite quantité de conſommation qu’il y auroit, influéroit d’une telle manière ſur les Marchands de Bois de charpente, & ſur tous ceux qui négocient en Fer, en Toiles pour les voiles, en Chanvre, en Poix, en Goudron, &c. que quatre cinquièmes de ces articles que j’ai dit, dès le commencement de cette Réflexion ſur la Navigation, faire actuellement une Branche très-conſidérable du Commerce, deviendroient entièrement inutiles.
J’ai touché jusques-ici les fuites funestes que cet avantage particulier auroit ſur le Public, relativement aux Embarquemens. Mais elles ne ſeroient pas moins nuiſibles à toutes les autres Branches du Commerce, ni moins préjudiciables aux Pauvres de tous les Païs, qui envoient chez les Etrangers quelque choſe de leur cru, ou des Ouvrages fabriqués chez eux. Les effets & les Marchandises, qui chaque année ſont englouties par la mer ; gâtées par l’eau ſalée, par la chaleur, par la vermine ; détruites par le feu, ou perdues pour le Marchand par d’autres accidens, comme par les orages, par les voïages de long cours, par la négligence ou par la friponnerie des Matelots. Ces Marchandises-là, dis-je, faiſant une conſidérable partie de ce qui fort chaque année du Païs, doivent avoir occupé une grande multitude de Pauvres, avant qu’on ait pu les débarquer. Cent Balots de Drap brûlés, ou coulés à fond dans la Méditerranée, ſont tout auſſi utiles aux Pauvres d’Angleterre, que s’ils étoient heureuſement arrivés à Smirne, ou à Alep, & que chaque Verge en eût été vendue en détail dans les Etats du Grand Seigneur.
Le Marchand peut faire banqueroute, entraîner dans ſa perte le Drapier, le Teinturier, l’Emballeur, & d’autres Artiſans. Tous les Ouvriers qui tiennent le milieu entre le Marchand & le Pauvre, peuvent en ſouffrir ; mais le Pauvre qui a travaillé les Marchandises, ne peut jamais perdre. Les Ouvriers qui travaillent à la journée, reçoivent ordinairement leur païe toutes les ſemaines. Et par conſéquent tous ceux qui ont été emploïés, ou dans quelqu’un des Ouvrages de la Manufacture elle-même, ou à en tranſporter les matériaux, tant ſur terre que ſur l’eau ; tous ceux en un mot qui travaillent aux Etoſſes depuis que la laine eſt tirée du dos de la Brebis, jusques à ce qu’elle ſoit dans le Vaiſſeau, ont été païés, du-moins en grande partie.
Si quelqu’un de mes Lecteurs tirant des conſéquences à l’infini de mes principes, en concluoit que je ſuis dans l’idée que les Marchandises coulées à fond, ou brûlées, ſont tout autant utiles aux Pauvres, que ſi étant bien vendues elles avoient été emploïées à leurs propres uſages ; je regarde cela comme une chicane, qui ne mériteroit pas de réponſe. S’il pleuvoit toujours, & que le Soleil ne luiſît jamais, n’eſt-il pas évident que les Fruits de la Terre ſeroient bien-tôt corrompus & détruits ? Cependant y auroit-il du paradoxe à affirmer que la pluie eſt auſſi néceſſaire que la lumière du Soleil, pour avoir de l’Herbe & du Bled ? Ce que j’ai dit jusques-ici montre évidemment de quelle manière les vents favorables & le beau tems continuel influéroient ſur les Mariniers eux-mêmes, & ſur toute la race des Matelots. A peine auroit-on beſoin d’un quart autant de Vaiſſeaux qu’aujourd’hui. Les Navires eux-mêmes n’aïant ainſi aucun orage à craindre, on n’auroit pas à beaucoup près beſoin d’autant de mains pour la manœuvre. Et par conſéquent il faudroit cinq ſixièmes de Mariniers de moins que nous n’avons à-préſent. Diminution qui pour notre Nation ſeroit un malheur réel, puisqu’actuellement il n’y a preſque pas aſſez d’ouvrage pour faire vivre tous nos Pauvres.
Le nombre des Mariniers étant ainſi diminué, il ſeroit impoſſible d’équiper d’auſſi formidables flottes que nous le pouvons à-préſent. Cependant je ne conſidère point ceci comme un fort grand inconvénient. Tout ce qui en pourroit arriver ; c’eſt que cette réduction des Mariniers étant générale par tout le Monde, les Puiſſances Maritimes ſeroient obligées en cas de guerre, de ſe battre avec peu de Vaiſſeaux. Mais bien loin d’être un mal, ce ſeroit plutôt un bien.
Voudriez-vous voir cette félicité au plus haut point de perfection qu’elle puiſſe atteindre ? Ajoutez-y encore un bien très-déſirable. Suppoſez que toutes les Nations ſoient toujours en paix. Le bien que j’inſinue eſt de nature, que tout bon Chrétien eſt obligé de le ſouhaiter & de le demander. C’eſt que tous les Princes, & que tous les Etats fidèles à leurs promeſſes & à leurs ſermens, juſtes les uns envers les autres auſſi bien qu’envers leurs propres ſujets, aïens plus d’égards pour leur conſcience & pour la Religion, que pour l’Etat Politique & pour la Sageſſe Mondaine. C’eſt qu’ils préferent toujours le bien Spirituel des autres, à leurs propres déſirs Charnels ; & la probité, la ſureté, la paix & la tranquilité des Nations qu’ils gouvernent, à l’amour pour la gloire, à l’Eſprit de vengeance, à l’avarice & à l’ambition.
Ce que je dis paroîtra peut-être à pluſieurs de mes Lecteurs une Digreſſion aſſez éloignée de mon ſujet. Mais j’ai voulu démontrer par-là que la bonté, l’intégrité, & des diſpoſitions à la paix dans les Directeurs & les Gouverneurs des Nations, ne ſont pas des qualités plus propres à les agrandir, & à en augmenter le nombre des Habitans, que ne le ſeroit une fuite non interrompue d’heureux ſuccès dont chaque Particulier ſeroit béni, s’il lui étoit poſſible. Proſpérité qui, comme je l’ai montré, ſeroit nuiſible & pernicieuse à une Société, qui feroit conſiſter ſa félicité dans la grandeur mondaine, & qui enviée par ſes Voiſins s’eſtimeroit à cauſe de ſes forces & de la haute réputation qu’elle auroit acquiſe.
Perſonne n’a beſoin de ſe mettre en garde contre la félicité, mais ce ſont les calamités qui exigent des mains pour les éloigner. Les aimables qualités de l’Homme n’en portent jamais aucun à ſe ſoulever : ſa probité, ſon amour pour la compagnie, la bonté, ſon contentement, & ſa frugalité, ſont tout autant de conſolations pour une Société indolente. Plus çes qualités ſont réelles & ſincères, plus la paix & la tranquilité règnent dans la Nation, & mieux elles préviennent partout le trouble, & même le ſoulèvement. On pourroit presque dire la même choſe des dons & des bienfaits du Ciel, ainſi que de toutes les bontés & les faveurs de la Nature. Plus ces biens ſont répandus, plus ils ſont abondans moins nous ſommes obligés de travailler. Il n’y a que nos besoins, nos vices, & nos imperfections, qui, jointes à l’intempérie de l’Air, & à la cruauté des autres Elémens, renferment les principes de tous les Arts, de l’Induſtrie & du Travail. Ce ſont les excès du Chaud & du Froid, l’inconſtance & la rigueur des Saiſons, la violence & les changemens ſubits des Vents, la grande force des Eaux qui ſe débordent lorsqu’on s’y attend le moins, la rage & la fureur indomptable du Feu, l’ingratitude & la ſtérilité de la Terre, qui ſont la Mères des Inventions. Les incommodités que ces défauts nous cauſent, nous ont fait trouver des expédiens pour éviter les maux que ces objets peuvent cauſer, pour corriger leur malignité, & pour tourner leurs diverſes propriétés à notre propre avantage, par mille moïens diſſérens. Au milieu de tous ces ſoins, nous ſommes occupés à ſupléer à la variété infinie, qui augmenteront toujours, à meſure que nous avancerons en connoiſſances, & que nos déſirs ſe multipliéront. La Faim, la Soif & la Nudité ſont les prémiers Tirans qui nous forcent à nous remuer. Enſuite notre Vanité, notre Pareſſe, notre Senſualité, & notre Légèreté, ſont les grands Protecteurs des Arts & des Sciences, du Commerce, des Métiers, & des différentes Vocations ; pendant que les Grands Intendans, la Néceſſité, l’Avarice, l’Envie, & l’Ambition tiennent chacun des Membres de la Société dans la claſſe qui lui appartient, & dans le travail qui lui a été aſſigné. Tous les Membres ſont ainſi obligés de ſe foumettre, la plupart d’entr’eux à-la-vérité avec joie, à l’ocupation baſſe & ſervile de leur vocation. Je n’en excepte pas même les Rois & les Princes.
Plus eſt grande la variété des Commerces, des Métiers & des Manufactures, plus ils ſont pénibles. Plus auſſi le nombre des branches dans lesquels ils ſont diviſés eſt grand, plus de perſonnes par conſéquent peuvent être occupées dans la Société & y vivre ſans ſe heurter les uns les autres. De-là naiſſent naturellement les richeſſes, la puiſſance, & l’état floriſſant d’un Peuple. C’eſt le manque de vertus, qui donne de l’occupation à un grand nombre de mains. Les vertus peuvent donc bien rendre une petite Nation bonne, mais jamais elles ne pourront la rendre grande. On poſſède des qualités recommandables, lorsqu’on eſt vigoureux, laborieux, patient dans les difficultés, & diligent dans toutes les aſſaires. Mais comme ces vertus n’ont en vue qu’elles-mêmes, elles ſont, pour ainſi dire, uniquement leur propre ouvrage, elles ſont auſſi leur propre récompenſe ; & ni art, ni induſtrie, ne leur a jamais eu d’obligation. Au lieu que l’excellence de la conception humaine, & l’invention, ne ſont nulle part plus viſibles, que dans la variété des outils & des inſtrumens des Ouvriers & des Artiſtes, ainſi que dans la multiplicité des machines, qui toutes ont été inventées, pour ſubvenir à la foibleſſe de l’Homme, pour corriger ſes nombreuſes imperfections, pour rémédier à ſa pareſſe, ou pour prévenir ſon impatience.
Il en eſt de la Morale, comme de la Nature. Rien n’eſt ſi parfaitement bon dans les Créatures, qui ne puiſſe faire tort à quelque Membre de la Société ; ni rien ſi abſolument mauvais, qui ne puiſſe devenir utile à quelque partie de la Création. D’où l’on doit conclure que les choſes ne ſont bonnes ou mauvaiſes que par rapport à certaines choſes, & ſuivant les circonstances où elles ſe rencontrent, & les relations qu’elles ſoutiennent. Tout ce qui nous fait plaiſir, eſt bon à cet égard. C’eſt ſuivant cette règle que chaque Homme ſe ſouhaite tout le bien qu’il peut s’imaginer, ſans s’embarraſſer beaucoup du Prochain. Si durant les chaleurs de l’Eté il n’y avoit point eu de pluie depuis long-tems, malgré les prières publiques qu’on auroit faites pour l’obtenir, cela n’empêchera pas une perſonne qui a beſoin d’aller en campagne, de ſouhaiter qu’il faſſe beau tems ſeulement pour ce jour-là. Quand le Bled paroît épais au Printems, le général de la Nation le réjouït de l’objet agréable que préſentent ces Campagnes verdoïantes, & des eſpérances qu’elles font naître : tandis que le riche Fermier, qui a gardé ſa récolte de la dernière année, dans l’idée que le Grain renchériroit, languit de chagrin à cette vue, & eſt intérieurement affligé de la perſpective d’une moiſſon ſi abondante. Que dis-je ! nous entendrons tous les jours le Pareſſeux ſouhaiter ouvertement de poſſéder le bien d’autrui ſeulement, pour ne pas paroître avoir deſſein de faire tort aux Poſſeſſeurs aotuels, il ajoute cette ſage condition, pourvu que ce fût ſans perte pour les Propriétaires. Mais j’ai bien peur qu’il ne faſſe ſouvent dans ſon cœur ce ſouhait, ſans y ajouter une ſemblable reſtriction.
C’eſt un bonheur que les prières, auſſi-bien que les ſouhaits de la plupart des gens n’aboutiſſent à rien ; puisque la ſeule choſe qui rend les Hommes propres pour la Société, & qui empêche que le Monde ne tombe dans la confuſion, eſt l’impoſſibilité que toutes les demandes faites au Ciel ſoient exaucées.
Un Jeune-Homme obéïſſant, qui vient de finir ſes voïages, eſt à La Brille, où il attend avec impatience un vent d’eſt qui le porte en Angleterre. Son Père, attaqué d’une maladie mortelle, ſouhaite de l’embraſſer, pour lui donner ſa bénédiction avant que de mourir. Ce bon Vieillard, ſe fondant en aſſliction & en tendreſſe toupire de le voir pour la dernière fois.
Dans ces entrefaites un Miniſtre de la Grande-Bretagne, qui eſt chargé de ménager les intérêts des Proteſtans en Allemagne, prend la poſte pour Harwich, afin de ſe rendre inceſſamment à Ratisbonne, avant la ſéparation de la Diète qui va finir.
Dans le même moment une riche flotte eſt prête à lever l’ancre pour la Méditerranée, & une belle Eſcadre a deſſein de faire voile du côté de la Mer Baltique.
Toutes ces choſes peuvent arriver en même tems, ou il n’y a pas de difficulté à ſuppoſer qu’elles le puiſſent. Si ces Perſonnes ne ſont pas des Athées, ou d’inſignes Scélérats, ils auront tous quelques bonnes penſées avant que d’aller ſe coucher. D’où il fuit qu’en allant au lit, ils priéront tous dans un ſens diſſérent pour un bon vent & un heureux voïage. Je ne dis pas ſeulement que c’eſt leur devoir, & qu’il eſt poſſible qu’ils puiſſent tous être exaucés ; mais je ſuis ſür qu’ils ne peuvent pas tous être ſervis en même tems.
A-préſent je me flatte d’avoir démontré que ni les qualités qui forment les liaiſons d’amitie, ni les affections naturelles à l’Homme, ni les VERTUS réelles qu’il eſt capable d’acquérir par la Raiſon, ni le renoncement à ſoi-même, ne ſont point le fondement de la Société. C’eſt ce que nous appellons MAL dans le Monde, ſoit Moral, ſoit Physique, qui eſt le grand principe pour nous rendre des Créatures Sociables. C’eſt cela ſeul qui eſt la ſolide baſe, la vie, & le ſoutien de tous les Métiers, tous les Commerces, & de toutes les Occupations des Hommes, ſans exception. C’eſt-là que nous devons chercher la véritable origine de tous les Arts, & de toutes les Sciences ; en ſorte que ſi le Mal ceſſoit, la Société ſeroit par-là même troublée, ſi même elle n’étoit pas renversée de fond en comble.
Je pourrois ajouter mille choſes pour confirmer & mettre dans un plus grand jour cette vérité. Quoique je m’y emploïaſſe avec beaucoup de plaiſir, je ne laiſſerai pas de finir, crainte d’ennuïer mes Lecteurs. J’avoue qu’en écrivant cet Ouvrage, je me ſuis moins proposé de gagner leur approbation, que de m’amuſer moi-même. Cependant, ſi jamais j’aprens qu’en me procurant ce plaiſir, j’en ai tant ſoit peu donné au Lecteur intelligent, cet éloge augmentera conſidérable-ment la ſatisfaction que j’ai déjà goûtée en compoſant ce Livre. Dans cette eſpérance que la vanité me donne, je quite cet Ouvrage à regret, & je le conclus en répétant le paradoxe qui eſt la ſubſtance de ce qui eſt avancé dans le Tître Que les Vices des Particuliers ménagés avec dextérité par d’habiles Politiques, peuvent être tournés à l’avantage du Public.