Essai sur la charité et les écoles de charité
ESSAI
SUR
LA CHARITE
ET LES
ECOLES DE CHARITE.
LA CHARITE’ eſt cette vertu qui nous engage à transporter ſur les autres une partie de cet amour ſincère, pur & ſans mêlange, que nous avons pour nous-mêmes. Mais il faut que ceux à qui nous accordons cette faveur, n’ayent avec nous aucune liaiſon ni d’amitié, ni de parenté ; ils doivent nous être abſolument étrangers ; nous ne devons leur avoir aucune obligation antérieure ; ils ne faut pas même que nous en attendions ou que nous en eſpérions rien.
Il n’est pas permis de retrancher quoi que ce ſoit de la rigueur de cette définition, autrement cette vertu perdra une partie de ſon mérite. Ce que nous faiſons pour nos Amis & pour nos Parens, nous le faiſons en partie pour nous-mêmes. Lorsqu’un Homme rendant quelque ſervice à ſes Neveux ou à ſes Nieces dit, ce ſont les Enfans de mon Frère, je m’emploie pour eux par charité, il vous trompe. On attend de ſon devoir qu’il leur rende les ſervices dont il eſt capable, & il le remplit en bonne partie pour l’amour de ſoi-même. S’il fait quelque cas de l’estime du Public, s’il eſt tant ſoit peu délicat ſur le point d’honneur, & qu’il veuille ménager ſa réputation, il doit abſolument avoir plus de ſoin de ces Perſonnes, que ſi c’étoit des Etrangers. La crainte de faire tort à ſon caractère, oblige à protéger des gens qui nous ſont ſi intimement liés.
Nous pouvons exercer cette vertu, & par l’idée que nous avons des autres, & par les choſes que nous ferons pour eux. Par rapport à l’idée que nous devons avoir de ceux envers qui nous exerçons notre charité cette vertu nous oblige à interpréter leurs actions le plus favorablement qu’il eſt poſſible. Un Homme, par exemple, bâtit une maiſon : il ne donne, il eſt vrai, aucun figne d’humilité, il la meuble magnifiquement, il fait des dépenſes conſidérables en vaiſſelle d’or & d’argent & en peintures : la charité nous défend de ſoupçonner qu’il faſſe tout cela par vanité. Son but unique dans toutes ces dépenses, eſt d’encourager les Arts, de donner de l’occupation aux Artiſtes, de faire vivre le Pauvre, & de faire fleurir le Négoce & les Manufactures de la Nation. On voit de même une perſonne qui dort à l’Eglife : nous devons croire, pourvu qu’elle ne ronfle pas, qu’elle ferme ſimplement les yeux, afin d’être plus attentive. Pourquoi cela ? Parce que nous avons beſoin à notre tour qu’on appelle frugalité notre craſſe avarice, & vraie dévotion notre hypocriſie.
Nous manifeſtons cette vertu en ſecond lieu, en employant pour les autres, ſans aucune eſpérance de retour, notre tems & notre peine, en nous ſervant de notre crédit en faveur de quelqu’un, qui naturellement ne devoit attendre cette protection, ni de notre amitié, ni de notre proximité de ſang.
Enfin, la charité nous appelle à faire part, pendant que nous ſommes en vie, des choſes que nous eſtimons, aux Perſonnes indifférentes que j’ai déjà nommées pluſieurs fois. Un Homme charitable aime mieux ſe priver de quelque choſe, que de ne pas ſecourir librement, & ſans y être contraint, les Perſonnes qui ont beſoin de ſon ſecours.
On confond ſouvent cette vertu avec la PITIE’ou la COMPASSION, paſſion qui en a eſſectivement plufieurs marques. Elle nous oblige à prendre part aux malheurs des autres, & à nous aſſliger des calamités qui leur arrivent. Tous les Hommes ſans exception ſont ſufceptibles de ce ſentiment, quoique dans diſſérens degrés. Les Eſprits foibles y ſont les plus ſujets.
Elle s’excite chez nous, lorsque les miſeres & les ſousfrances des autres nous touchent ſi vivement, que nous en ſommes mal à notre aiſe. Elle entre dans notre cœur, ou par les yeux, ou par les oreilles, ou par l’un & l’autre de ces ſens en même tems : auſſi remarque-t-on qu’elle eſt plus ou moins forte, ſuivant que l’Objet de compaſſion eſt plus près de nous, ou qu’il aſſecte ſeulement un de ces ſens, ou qu’il les aſſecte tous les deux en même tems : le trouble que cauſe ce ſentiment, eſt ſouvent capable de nous inquiéter, & de nous faire une vraie peine.
Suppoſons que quelqu’un de nous, enfermé dans une chambre baſſe, vit un Enfant bien nourri & de bonne humeur, âgé de deux ou trois ans, jouer dans la cour, & ſi près de nous que nous pourrions presque le toucher au travers des barreaux : pendant qu’occupé de cet innocent ſpectacle, nous nous amuſerions à entendre le babil imparfait de cette pauvre Créature, s’il entroit une groſſe & vilaine Truïe, qui vint à cet Enfant, le fit crier, & le mit hors de lui-même. Ces cris ne nous mettroient-ils pas mal à notre aiſe ? Pourrions-nous nous empêcher de faire du bruit, & de menacer cet Animal pour le faire ſortir ?
Mais ſuppoſons de plus que cette Truïe aſſamée fût entrée dans cette cour pour y trouver de la nourriture, & que ren contrant cette innocente Créature ſans défenſe, elle ſe jettât deſſus pour la dévorer malgré nos cris & nos geſtes menaçans. Quels mouvemens ne s’élèveroient pas dans notre ame, ſaiſie d’horreur à la vue de ces machoires deſtructives ouvertes, & de cet Infortuné en proie à la voracité de cet Animal ! Quelles inquiétutudes aſſreuſes ne reſſentirions-nous pas en contemplant les membres délicats de cet Enfant foulés aux piés, mis en pièces & dévorés, ſans que nous puſſions lui donner du ſecours ! Quels tournens horribles n’éprouverions nous pas en voyant le déteſtable groïn de cette Truïe cruelle, fouïr dans les entrailles encore vivantes de cette pauvre Créature, & ſucer ſon ſang encore fumant, & en entendant le craquement des os, & le barbare Animal grogner à cet abominable feſtin avec un plaiſir féroce ! Qui ſeroit capable de décrire tous les mouvemens d’horreur qui ſe ſuccèderoient à une ſemblable vue ? Qu’on me préſente la vertu la plus brillante que jamais les Moraliſtes ayent célébrée, qui ait paru telle, & à celui qui en étoit orné, & à ceux qui en étoient les heureux témoins. Montrez-moi, par exemple, la Bravoure ou l’Amour de la Patrie, vertus qui paroiſſent avoir le plus d’éclat. Que la prémière ſoit autant qu’il vous plaîra ſéparée de la Vanité & de la Colère, & celle-ci de l’Amour de la Gloire & de l’Intérêt. Cependant cés vertus ne feront jamais ſi pures ni ſi diſtinctes, que cette pitié le ſeroit de toute autre pasſion. Eſt-il beſoin de vertu, ou de renoncement à ſoi-même, pour être ému à la vue d’une ſcène auſſi tragique ? Je le dis ſans détour. Un Homme plein de ſentimens d’humanité & de probité, auſſi bien que le Voleur qui perce les maiſons, ou le Meurtrier, éprouveroient tous également d’aſſreuſes angoiſſes en pareille occaſion. Quelque malheureuſes que pûſſent être les circonstances d’un Homme, il oubliéroit dans ce moment tous ces malheurs, uniquement ſaiſi du triſte ſort de l’infortuné Objet qui frappe ſes yeux. La paſſion la plus violente cèderoit à cette pitié, & il n’eſt point de cœur ſi endurci, ni ſi occupé d’une autre paſſion, qui puiſſe s’empêcher de ſouffrir à une telle vue, mille fois plus touchante qu’on ne peut la décrire.
On s’étonnera peut-être de ce que j’ai dit que la Pitié entre par les yeux & par les oreilles. Mais on ſe convaincra de cette vérité, ſi l’on conſidère que plus l’Objet eſt proche, plus nous ſouffons ; & que plus nous en ſommes éloignés, moins nous en ſommes incommodés. La vue de Gens qu’on exécute pour crimes, ne nous émeut que peu ſi elle ne nous frappe que de loin : mais ſi nous ſommes aſſez proche pour voir dans leurs yeux les mouvemens de leur ame, pour obſerver leurs craintes & leur agonie, & pour connoître par les traits de leur viſage, les aſſauts que la mort leur livre, nous nous ſentons agités.
Quand l’Objet eſt tout-à-fait hors de la portée de nos ſens, le récit, ou la lecture de ce malheur ne peut jamais exciter chez nous cette paſſion qu’on nomme Pitié. Nous pouvons prendre quelque part à une fâcheuſe nouvelle, à la perte & aux malheurs d’un Ami, ou de ceux dont nous avons embraſſé le parti mais c’eſt alors Chagrin, Déplaisir, & non pas Pitié : c’eſt la même paſſion que nous éprouvons à la mort de ceux que nous aimons, & que nous eſtimons.
Lorsque nous entendons dire que trois ou quatre mille Hommes avec qui nous n’avons aucune relation, ayant été mis en fuite ſont péris par l’épée, ou que forcés près de quelque rivière ils s’y ſont tous noyés, nous diſons, & nous le croyons peut-être, que nous en avons pitié : mais nous nous trompons très-certainement.
L’Humanité nous ordonne d’avoir compaſſion des ſouffrances d’Autrui, & la Raiſon nous dit que les ſentimens que nous devons avoir des choſes indépendamment des lieux, doivent être toujours les mêmes, ſoit qu’elles ſoient éloignées, ou qu’elles ſe faſſent en notre préſence. Enfin nous aurions honte d’avouer que nous n’éprouvons point de ſentiment de pitié, lorsqu’une choſe le demande. C’eſt être cruel, que de n’avoir pas un cœur tendre & des entrailles de compaſſion. Tous ces mouvemens, toutes ces réſſexions ſont une fuite ou de la Raiſon, ou des Sentimens de l’Humanité mais la Nature ne ſe déguiſe point. Si les Objets ne frappent point les organes, le corps n’en reſſent point les impreſſions ; & quand les Hommes parlent d’avoir pitié de Gens qui ne frappent point leur vue, ils ſont autant à croire, que quand ils nous aſſurent qu’ils ſont nos très-bumbles Serviteurs. Deux Perſonnes qui ne ſe ſont pas vues de quelques jours, en ſe payant les civilítés, ordinaires, ſont ſouvent fachés ou joyeux cinq ou fix fois dans l’eſpace de quelques minutes : cependant en ſe ſéparant, ils n’emportent aucun de ces mouvemens de chagrin ou de joie. II en eſt de même de la pitié dont on veut parler. Sa vivacité ne dépend pas plus de choix, que la peur ou la colère. Ceux qui avec une imagination vive & forte peuvent ſe repréſenter les choſes comme ſi elles étoient en leur préſence, peuvent, il eſt vrai, produire chez eux quelques mouvemens qui reſſemblent à ceux de la pitié. Mais ces ſentimens fort une ſimple imitation de la pitié, produite par l’art, & ſouvent par le ſecours d’un petit enthouſiaſme ; le cœur s’en reſſent peu, & ils ſont auſſi foibles que ceux que nous éprouvons à la repréſentation d’une Tragédie. Alors notre jugement laiſſe une partie de notre Eſprit dans l’ignorance ; & pour ſatisfaire une diſpoſition au badinage & à la pareſſe, il ſouffre qu’on le jette dans une erreur qui est néceſſaire, pour que la repréſentation puiſſe exciter dans notre ame une paſſion dont les mouvemens ne ſont point desagréables, quand l’ame eſt dans une diſpoſition peu active.
Il nous arrive ſouvent dans les cas qui nous regardent, de prendre la pitié pour la charité comme elle en prend la figure, ſouvent elle en emprunte le nom. Un Gueux vous prie d’exercer à ſon égard la Charité pour l’amour de JESUS-CHRIST mais le grand but de cette oraiſon, eſt d’émouvoir votre pitié. Il préſente pour cet effet à votre vue, le plus mauvais côté de ſes indiſpoſitions corporelles, il vous fait, avec des mots choiſis dans ce but, un abrégé de ſes maux réels ou imaginaires ; & tandis qu’il paroît occupé à prier Dieu qu’il veuille ouvrir votre cœur, il s’efforce à faire impreſſion ſur vos yeux. Le plus ſcélérat appelle la Religion à ſon ſecours, & accompagne ſon dévot jargon de geſtes affectés, ſouvent affreux. Mais ce Gueux, plus habile qu’on ne penſe, ne ſe contente pas de mettre une de vos paſſions en jeu. Il flatte votre vanité par des tîtres d’honneur, & par des noms diſtingués. Il careſſe encore habilement votre avarice, en vous répétant ſouvent la petiteſſe du don qu’il demande ſi inſtamment, & en vous faiſant des promeſſes conditionnelles d’une récompenſe future, dont l’intérêt extraordinaire doit payer avec uſure votre généroſité.
Les Perſonnes peu accoutumées au ſéjour des grandes Villes, ainſi attaquées de tous côtés, ſont ſouvent forcées de céder, & ne peuvent s’empêcher de donner ſouvent plus qu’ils ne peuvent : tant le pouvoir de l’amour-propre eſt étrange ! Cet amour, toujours occupé à veiller à notre défenſe & pour nos intérêts, nous oblige ſouvent, pour favoriſer une paſſion dominante, à agir contre notre propre avantage. Car dès que la pitié nous ſaiſit, ſi ſeulement nous pouvons nous flatter que nous contribuérons au ſoulagement de de celui qui qui eſt l’objet de notre compaſſion, & que nous diminuérons ſes chagrins, cette idée flatteuſe nous fait plaiſir ; & ſouvent, dans ces cas, une Perſonne compâtiſſante fait des aumônes, quoiqu’elle ſente des mouvemens d’une volonté qui tâche de l’en détourner.
Lorsque les infirmités ou les plaies d’un Mendiant ſont de nature à pouvoir être expoſées à l’air, ſi elles ſont extraordinaires, cette vue choque diverſes Perſonnes : C’est une honte, s’écrient-ils, qu’on ſouffre que de tels Objets ſoient ainsi exposés. Réſolus de ne rien donner, ſoit par avarice, ſoit parce qu’ils regardent ces dons comme de folles dépenſes, ils voudroient qu’on éloignât ou qu’on cachât ces Objets, qui les mettent mal à leur aiſe. Ils détournent les yeux, & ſi le Patient jette des cris, ils fermeroient volontiers les oreilles s’ils ôſoient. Ils doublent donc le pas, irités de ce que l’on ſouffre de tels Mendians dans les rues.
Il en eſt de la Pitié comme de la Frayeur. Plus nous fréquentons les Objets qui excitent l’une ou l’autre de ces pasſions, moins leur impreſſion nous trouble : ceux mêmes à qui ces scènes ſont familières, n’en ſont plus touchés du tout. Il ne reſte alors à ce Gueux induſtrieux aucune reſſource pour ébranler ces cœurs aguerris, à moins qu’il ne puiſſe marcher. Il n’a donc, à l’aide de ſes jambes & de ſes bequilles, qu’à les ſuivre de près, les tourmenter les importuner par un bruit continuel, afin de toucher leur vanité, ou les obliger à acheter leur tranquilité. C’eſt ainſi qu’une infinité de Perſonnes ſont de prétendues aumônes, dans le méme but qu’ils payent bien leur Cordonnier, je veux dire pour être à leur aiſe : on donne nombre de demi-ſoux à d’inſolens Faquins qui nous perſécutent à deſſein, & à qui on donneroit plus volontiers des coups de canne ſi on ôtoit. Cependant la coutume & la politeſſe veulent que nous appellions cela Charité.
Le contraire de la Pitié c’eſt la MALICE. J’ai déjà eu occaſion d’en parler, lorsque j’ai traité de l’Envie. Ceux qui ſavent ce que c’eſt que s’examiner ſoi-même, avouéront qu’il est très-difficile de remonter à la ſource & à l’origine de cette odieuſe paſſion. C’eſt une de celles dont nous avons le plus de honte : auſſi la partie nuiſible de cette paſſion, peut être reprimée & corrigée par une ſage éducation. Lorsque quelqu’un bronche près de nous, un mouvement naturel, indépendant de la réſſexion, nous oblige à étendre les bras, pour empêcher ou pour rompre la chute cela fait voir que tandis que nous ſommes tranquiles, nous ſommes plus naturellement portés à à la pitié : mais quoique la Malice en elle-même ſoit peu à craindre, ſi cependant elle eſt aſſiſtée de l’Orgueil, elle devient pernicieufe, & plus terrible encore lorsqu’elle eſt pouſſée & animée par la Colère. Il n’y a rien qui éteigne plus promptement & plus efficacement la Pitié que ce mélange de paſſion qu’on appelle Cruauté. Pour faire donc une action méritoire, il ne ſuffit point de dompter une paſſion, à moins que cette victoire ne procède d’un principe réellement louable. ainſi nous apprenons de là, que c’eſt avec raiſon qu’on a ajouté cette clauſe à la définition qu’on a donnée de la Vertu, ſavoir qu’une ACTION VERTUEUSE doit partir d’une AMBITION RAISONNABLE D’ETRE BON.
J’ai dit quelque part, que la Pitié eſt de toutes nos paſſions la plus aimable : il eſt même peu d’occaſions où il ſoit néceſſaire de la dompter & de la reprimer. Un Chirurgien peut même être compâtiſſant, pourvu que la pitié lui ôtant les forces, ne l’empêche pas de finir une opération qu’il doit faire. Les Juges mêmes, fenfibles à ces mouvemens, peuvent s’y livrer, pourvu que cette ſenſibilité ne les engage pas à enfreindre les Loix. Mais il n’eſt point de pitié plus fatale dans le monde, & qui produiſe de plus mauvais effets, que cel. ſe qui naît de cette aveugle tendreſſe que les Parens ont pour leurs Enfans : Pitié qui les empêche de les gouverner avec l’exactitude & la ſévérité qu’un amour raiſonnable preſcriroit, & qu’ils le fouhaitteroient eux-mêmes. L’afcendant que cette paſſion a ſur les Femmes ſurtout, eſt plus grande qu’on ne peut ſe l’imaginer. Tous les jours elles commettent des fautes qu’on attribue à la concupifcence & à la foibleſſe de la chair, qui ſont dues en grande partie à une pitié exceſſive. La Pitié n’eſt pas la ſeule paſſion qui, en ſe jouant de nous, revêt les apparences de la CHARITE’. L’Orgueil & la Vanité ont plus bâti d’Hôpitaux, que toutes les Vertus enſemble. Les Hommes, naturellement tenaces, le deſſaiſiſſent ſi difficilement de leurs poſſeſſions, l’humeur intéreſſée eſt ſi naturelle à l’Homme, que quiconque peut, de quelque manière que ce foit, remporter une victoire ſur ſon avarice, peut s’aſſurer de l’applaudiſſement du Public qui l’admire. Dès-lors on lui fournit tous les moyens imaginables pour cacher ſa fragilité, & pour flatter quelqu’autre appétit qu’il aura envie de ſatisfaire.
Un Homme qui de ſon bien privé fait des Etabliſſemens qui, utiles au tout, auroient dû être faits par le Public, oblige chaque Individu de la Société. Le Public donc, prêt à témoigner ſa reconnoiſſance à ces Bienfaiteurs, ſe croit, par devoir, obligé à regarder de ſemblables actions comme vertueuſes, ſans examiner les motifs par lesquels elles ont été faites.
Cependant il n’eſt rien de plus nuiſible à la Vertu, ni de plus pernicieux à la Religion même, que de faire croire aux Hommes, que celui qui donne de l’argent aux Pauvres, bienque ce ne ſoit qu’après ſa mort, obtiendra par-là dans la Vie à venir une pleine expiation des crimes qu’il a commis dans celle-ci.
Un Scélérat, qui s’eſt rendu coupable d’un meurtre aſſreux, peut, par le moyen de quelques faux Témoins, éviter la punition qu’il mérite. Il proſpère, il amaſſe de grands biens ; & par l’avis d’un ſage Confeſſeur, il laiſſe ſes Enfans gueux, en léguant tous ſes biens à un Monaſtère. Je le demande, quelle ſatisfaction eſt-ce que ce bon Chrétien, dont on vante la chariré, a fait pour ſes crimes ? Et quelle eſt l’équité de ce Prêtre, qui a dirigé la conſcience de ce Pénitent ? Celui-là ſeul donne ce qui eſt ſien, qur pendant ſa vie abandonne tout ce qu’il a, quel que ſoit le principe qui l’ait déterminé à cette action. Le Riche avare, qui refuſe d’aſſister ſes plus proches Parens durant ſa vie, bienqu’ils ne l’ayent desobligé en quoi que ce ſoit de propos délibéré, & qui après ſa mort fait de ſon argent des Œuvres Pies, peut auſſi avoir de ſa piété, telle idée qu’il voudra cependant il vole ſa Poſtérité. Il me vient dans l’eſprit un exemple de charité qui a fait beaucoup de bruit dans le Monde. Il mérite d’être mis au jour. Qu’il me ſoit permis de le traiter rhétoriquement, pour plaîre une fois en ma vie aux Pédans.
Qu’un Homme avec peu d’habileté dans la Médecine, & très-peu de ſavoir, ait pu ſe mettre en vogue par de vils moyens, & qu’enfin il ait ainſi amaſſé de grands biens, il n’y a rien de fort étonnant. Mais qu’il ait eu aſſez d’adreſſe pour gagner l’eſtime générale d’une Nation éclairée, & pour s’établir une réputation plus belle qu’aucun de ſes Contemporains, ſans poſſéder d’autre qualité qu’une parfaite connoiſſance des Hommes, & un heureux talent à en profiter pour augmenter ſa fortune, c’eſt ce qui eſt extraordinaire ; & tel eſt le Médecin dont il s’agit.
Cet Homme, après avoir acquis cette haute réputation, donnoit quelquefois ſes ſoins oſſicieux à un Domestique, ou à quelqu’autre Perſonne de cette condition pour rien, tandis qu’il négligeoit un riche Seigneur qui le payoit généreuſement, ou qu’il refuſoit de quiter ſa bouteille pour des aſſaires preſſantes, ſans égard ni à la qualité, ni au danger des Perſonnes qui l’envoyoient chercher. Fier & fantasque, il traitoit ſes Patiens comme des Chiens, quoique ce fuſſent des Gens de diſtinction ; & il n’eſtimoit que ceux qui aſſez lâches, ou aſſez ignorans, le déïfioient, & ne révoquoient jamais en doute la certitude de ſes facrés Oracles. Que penſerons-nous de lui ? Si outre cela infultant tout le monde, aſſrontant la plus haute Nobleſſe, il ôtoit étendre ſon infolence jusjusques ſur la Famille Royale ſi pour maintenir, auſſi bien que pour augmenter l’opinion de ſa ſuſſisance, il dédaignoit de conſulter avec ſes Supérieurs, dans les conjonctures même les plus imprévues & les plus délicates : s’il ne vouloit jamais conférer avec d’autres Médecins qu’avec ceux qui difpofés à rendre hommage à ſon génie ſupérieur, s’accommodoient à ſon humeur, & ne l’approchoient jamais qu’avec cette complaiſance fervile qu’un flatteur de Cour emploie auprès de ſon Prince : ſi durant ſa vie un Homme découvroit d’un côté des ſymptômes peu équivoques d’une avidité inſatiable pour les Richeſſes ; & de l’autre, peu d’égard pour la Religion, point d’aſſection pour ſes Parens, nulle compaſſion pour les Pauvres, & à peine quelque humanité pour ſes Semblables ſi juſques à ſa mort il n’avoit donné aucune preuve d’un véritable amour pour ſa Patrie, pour le Bien Public, pour les Arts & pour les Sciences : que devons-nous penſer du motif qui l’a engagé à agir, lorsqu’après ſa mort nous trouvons qu’il n’a laiſſé qu’une bagatelle à des Parens qui étoient dans l’indigence, mais un immenfe tréſor à une Univerſité qui n’en avoit pas beſoin ?
Quelque charitable que vous ſuppoſiez une perſonne qui conferveroit encore quelque reſte de raiſon, ou de bon-ſens, elle ne pourroit point porter de jugement favorable à ce fameux Médecin. Ne ſeroitelle pas plutôt obligée de conclure, que ce Docteur en faiſant cette donation a cherché, comme dans toutes les autres actions de ſa vie, à aſſouvir ſa paſſion favorite, & qu’il a ſatisfait ſa vanité par un moyen très-heureuſement inventé ? Quand il penſoit aux monumens aux inſcriptions, & à tous les ſacrifices de louange qu’on lui oſſriroit, mais ſurtout aux tributs annuels de remercîmens, de reſpect & de vénération qu’on rendroit avec tant de pompe à ſa mémoire ; quand il conſidéroit que dans toutes ces folemnités, l’Eſprit, l’Art & l’Eloquence mettroient tout en uſage pour compoſer des Panégiriques convenables à l’aſſection pour le Public, à la munificence & à la généroſité qu’avoit fait paroître en cela ce Bienfaiteur de la Société ; quand il réſſéchiſſoit aux témoignages folemnels de gratitude que lui rendroient ceux qui feroient les Objets de ſes faveurs ; quand, dis-je, il enviſageoit toutes ces choſes, ſon cœur ambitieux ſe ſentoit entraîné par de douces extaſes de plaiſir ; la durée de ſa gloire ſurtout & l’immortalité qu’il procuroit ainſi à ſon nom, lui cauſoit des raviſſemens capables de lui faire oublier toute autre conſidération.
La ſtupidité & la fauſſeté paroiſſent ſous vent dans les jugemens charitables que nous portons ſur les autres. Cependant la raiſon exigeroit qu’on jugeât des actions des Hommes morts & enterrés, comme nous jugeons des Livres. Nous ne devons faire aucun tort, ni à leur entendement, ni au nôtre. L’ESCULAPE ANGLOIS fut ſans-contredit un Homme d’eſprit. Mais s’il eût été animé par la charité, par l’aſſection pour le Bien Public, & par l’amour des Sciences ; s’il eût eu en vue le bien des Hommes en général, ou celui des Perſonnes de ſa profeſſion en particulier ; ſi, dis-je, il eût agi ſuivant quelques-uns de ces principes, il ne lui ſeroit jamais venu dans l’Eſprit de faire un pareil teſtament. Tant de richeſſes auroient pu être mieux employées ; & il n’étoit pas néceſſaire d’avoir autant de capacité qu’il en avoit pour trouver d’autres moyens de placer cet argent d’une manière plus utile. Mais ſi nous conſidérons qu’il n’avoit pas moins de vanité que d’Eſprit, & ſi l’on nous permet ſeulement de ſoupçonner que cette paſſion a été le motif qui l’a déterminé à faire ce don extraordinaire, bientôt nous découvrirons la profondeur de ſon génie, Ia juſteſſe de ſes vues & la parfaite connoiſſance qu’il avoit du Monde. Si un Homme vouloit ſe rendre immortel ; ſi après ſa mort il cherchoit à être loué, & déïfié par la Poſtérité la plus reculée ; s’il ſe propoſoit de jouîr de toute la reconnoiſſance, de tous les honneurs, & de tous les éloges que la vaine gloire peut ſouhaiter je ne crois pas que l’Eſprit Humain puiſſe inventer de méthode plus efficace. Auroit-il ſuivi le parti des Armes ? Dans vingt-cinq Sièges, & dans autant de Batailles ſe ſeroit-il conduit avec la bravoure d’un Alexandre ? Auroit-il expofé ſa vie & ſes membres aux plus grands dangers ? Auroit-il eſſuïé toutes les fatigues & tous les périls de la Guerre pendant cinquante Campagnes de ſuite ? Voulez-vous que ſe dévouant aux Muses, il eût facrifié ſon plaiſir, ſon repos & ſa ſanté à la Littérature, & qu’il eût paſſé tous ſes jours dans une étude pénible, & dans les travaux qui accompagnent la Science ? Ou bien voulez-vous qu’abandonnant tous les intérêts mondains, & que diſtingué par ſa probité, par ſa tempérance, & par l’austérité de ſa vie, il eût toujours marché dans les ſentiers les plus pénibles de la Vertu ? Ce n’auroit certainement pas été un moyen d’éternifer ſon nom auſſi für, que celui de diſpoſer de ſon argent comme il a fait quand il a quité le Monde, après avoir mené une vie volupteuſe, & aſſouvi luxurieuſement ſes paſſions, ſans aucun trouble & ſans nul renoncement à ſoi-même.
Si un Riche avare, extrêmement intéreſſé, ſouhaitoit de tirer encore après ſa mort l’intérêt de ſon argent, il n’a qu’à frauder ſes Parens, & qu’à laiſſer ſes richeſſes à quelque fameuſe Univerſité. C’eſt ainſi qu’avec peu de mérite on achète l’immortalité à bon marché, bậc itur ad Cælum vid. Dans ces Univerſités fleuriſſent la connoiſſance ; l’eſprit & la pénétration ; j’avois presque dit que c’étoit le lieu où ſe fabriquoient toutes ces qualités. C’eſt-là qù il y a des Gens qui, habiles dans la connoiſſance du Cœur Humain, ſavent ce que leurs Bienfaiteurs ſouhaittent en retour pour leurs bienfaits. C’eſt-là où les préſens extraordinaires obtiendront toujours des récompenſes extraordinaires. La meſure du don eſt toujours la règle de leurs louanges. Il n’importe que le Donateur ſoit Médecin, ou Drouineur : lorsque les Témoins qui pourroient s’en moquer ſeront morts, ils n’ont pas à craindre qu’on parle jamais de leur baſſe origine.
Je ne puis jamais penſer à l’Anniverſaire du jour d’actions de graces décerné à ce Grand Homme, er, que je ne réſſéchiſſe ſur les cures miraculeuses, & ſur les autres choſes ſurprenantes qu’on lui attribuéra dans cent ans d’ici. J’oſe même prédire qu’avant la fin de ce ſiècle on aura déjà forgé des Contes à ſa louange, tout auſſi fabuleux qu’aucun de ceux qu’on trouve dans les Légendes des Saints. Jamais les Poëtes, ni les Rhéteurs, ne furent mis ſous ſerment.
Notre ſubtil Bienfaiteur n’ignoroit rien de tout ce que je viens de díre. Il connoiſſoit les Univerſités, le génie des Membres qui les compoſent, & leur politique. Auſſi prévit-il qu’au bout de quelques Générations on ne ceſſeroit point de lui offrir de l’encens. Que dis-je ! Il fut bien, non. ſeulement qu’on lui rendroit hommage durant le court eſpace de trois ou quatre cens ans, mais encore qu’on continuéroit à l’encenſer malgré tous les changemens & toutes les révolutions qui pourroient arriver au Gouvernement & à la Religion. En un mot il vit fort bien qu’on l’honnoreroit auſſi longtems que la Nation ſubſiſteroit, & que l’Ile même exiſteroit.
Il est très-fâcheux que les tentations de là Vanité ſoient aſſez fortes, pour engager un Homme à faire tort à ſes légitimes Héritiers. Dès-qu’un Homme qui vit à ſon aiſe & dans l’abondance, brûle du déſir de la Vaine Gloire, & qu’il ſe voit approuvé dans ſa vanité par le plus grand nombre de ſuffrages d’une Nation éclairée, il a en nain un moyen infaillible pour s’attirer des hommages éternels. Quoiqu’il faſſe, il peut compter qu’on rendra à ſes Manes une adoration ſans bornes. Il eſt comme un Héros dans une bataille, dont l’imagination lui procure toute la félicité que peut procurer l’Enthouſiaſme. Cette idée le ſoutient dans la maladie, le ſoulage dans la douleur, le garantit de toutes les frayeurs de la mort, & fait diſparoître à ſa vue les plus terribles appréhenfions ſur l’avenir.
Dira-t-on que toutes ces critiques, & toutes ces ſcrupuleuſes recherches dans
les actions & dans les conſciences des Hommes pourront les décourager d’employer leur argent à faire des Fondations & des Etabliſſemens de cette eſpèce ? Que ne laiſſe-t-on, ajouteront-ils, & les Fonds, & le Donateur, être, ce qu’ils voudront. Celui qui reçoit le préſent, n’en profite-t-il pas également, quels que ſoient les motifs qui ſont agir le Bienfaiteur ?
Ces reproches paroiſſent fondés : mais je ſuis d’avis que ce n’eſt pas faire tort au Public, que de détourner les Hommes de la vanité de faire entrer trop de tréſors dans un Fond Mort du Royaume. Pour que la Société ſoit heureuse, il faut qu’il y ait une grande disproportion entre les richeſſes actives, & celles qui ſont inactives, celles qui circulent, & celles qui restent enfouïes & mortes. Et ſi l’on n’y prend garde, la multitude des Donations & des Etabliſſemens, peut aisément devenir pernicieuſe à la Nation. Lorsque la Charité eſt trop étendue & trop grande, elle manque rarement de porter à la pareſſe & à la fainéantiſe : elle n’eſt presque d’aucun autre uſage qu’à élever des Stupides, & à détruire l’Industrie. Plus vous bâtiſſez de Collèges & de Maiſons de Charité & plus vous contribuez à avancer ces desordres. Leurs prémiers Fondateurs & leurs Bienfaiteurs, peuvent avoir eu de juſtes & de bonnes intentions. Peut-être qu’en travaillant pour leur propre réputation, ils ſe ſont proposé d'autres vues plus louables: mais les Exécuteurs de leurs volontés, ainſi que les Directeurs qui leur ont ſuccédé, ont ordinairement des vues entièrement différentes. Nous voyons rarement les charités appliquées pendant longtems ſuivant les prémières intentions qu'on avoit eu.
Je n'ai pas deſſein de prêcher la Cruauté, & je n'ai aucun but qui reſſente l'Inhumanité. Avoir aſſez d'Hôpitaux pour les Malades & pour les Bleſſés, c'eſt un devoir indiſpenſable, ſoit en Paix, ſoit en Guerre. Les jeunes Orphelins, les Vieillards dénués de ſecours, & tous ceux qui ſont incapables de travailler, doivent être foignés avec tendreſſe & avec empreſſement. Mais ſi d'un côté je ne voudrois pas qu'on négligeât aucun de ceux qui ſont deſtitués de tout ſecours, & qui réellement néceſſiteux ſont hors d'état de ſubſiſter par eux-mêmes, auſſi de l'autre côté je ne voudrois pas encourager la gueuferie ou l'oiſiveté parmi les Pauvres. Suivant moi il faut obliger de travailler tous ceux qui ſont en quelque manière capables de faire quelque choſe, tandis qu'on fera des recherches exactes pour découvrir les Infirmes. On peut même trouver des occupations pour la plupart de nos Eſtropiés, pour pluſieurs de ceux qui ne ſont point propres à un travail pénible, & même pour les Aveugles, auſſi longtems que leur ſanté & leurs forces le leur permettront. Ces réſſexions me conduifent naturellement à une eſpèce de desordre, qui depuis quelque tems s’eſt répandu dans la Nation : je veux parler de l’Enthousiasme que l’on a depuis quelque tems pour les Ecoles de Charité.
Les Enfants, dit-on, ſont Inſtruits dans les, principes de la Religion ; & en les mettant en état de lire la Parole de Dieu,
on leur donne certainement plus de moïens pour ſe perfectionner dans la vertu, dans les bonnes mœurs, & dans la politeſſe, qu’à tant d’autres qu’on laiſſe errer à l’avanture, & ſans avoir perſonne qui en ait ſoin. Combien ne ſeroit donc pas pervers le jugement de ceux qui n’aimeroient pas plutôt voir des Enfans habillés décemment, qui dans la ſemaine mettent au moins une fois du linge blanc, & qui dans un ordre convenable ſuivent leur Maître à l’Egliſe, que de trouver dans toutes les Places Publiques une Compagnie de Goujats, qui n’ont point de chemiſe, couverts de haillons déchirés, & qui inſenſibles à leur miſère, l’augmentent continuellement par des ſermens & par des imprécations ! Quelqu’un peut ; il douter que ces Vagabonds ne ſoient la plus grande Pépinière des Voleurs & des Filous ? Chaque Seſſion ne voyons-nous pas examiner, & convaincre un grand nombre de Criminels & de Scélérats qui méritent la mort ? Or les Ecoles de Charité ſont très-propres à prévenir ces inconvéniens. Si on don ne une meilleure éducation aux Enfans
pauvres, dans peu d’années la Société en retirera un grand avantage. On pugera ainſi la Nation de ce grand nombre d’Incrédules & d’Impies, qui inondent aujourd’hui cette grande Ville, & tous les environs.
Tel eſt le cri général. Quiconque ofe dire le moindre mot contre ces ſuppoſitions, paſſe pour inhumain & pour barbare. C’est même bien de la grace qu’on lui fait, ſi on ne lui donne pas les noms odieux de ſcélérat, de profane, & de miſérable athée. Cependant je demande qu’on daigne m’accorder un moment d’attention.
perſonne ne nie qu’il ne ſoit plus beau de voir des Gueux couverts d’habits, que s’ils étoient craſſeux & à demi-nuds. Mais je voudrois que la Nation ne payât pas trop cher un plaiſir ſi mince & ſi paſſager. Car à dire le vrai, ſi nous en exceptons cet ornement & la parade dans tout ce beau difcours populaire, je n’y vois rien de ſolide. J’y répondrai fort aiſément.
Par rapport à la Religion, ce ſont les Perſonnes les plus ſavantes & les plus polies d’une Nation, qui en ont conſtamment le moins. L’habileté eſt beaucoup plus propre à faire des Fripons, que la ſtupidité. Le Vice en général ne porte nulle part la tête plus levée, que dans les lieux où les Arts & les Sciences fleuriſſent le plus. L’Ignorance, dit le Proverbe, eſt la Mère de la Dévotion. Auſſi eſt-il certain que l’on ne trouvera nulle part l’innocence & la probité plus généralement répandues, que parmi les Païfans les plus ignorans & les plus idiots. Voilà ma prémière réponſe.
Il faut enſuite conſidérer comment, dans les Ecoles de Charité, on ente, pour ainſi dire, les bonnes mœurs & la civilité ſur la groſſièreté & la rufticité des Pauvres de la Nation. Suivant moi, rien n’eſt plus inutile pour le Pauvre qui eſt deſtiné à travailler, que de poſſéder dans quelque degré cette politeſſe, si même elle ne leur eſt pas nuiſible. Au-moins c’eſt une des qualités dont il a le moins beſoin. Nous n’exigeons point de l’Indigent qu’il ſache faire des complimens, mais qu’il travaille, & qu’il ſoit aſſidu à ſon ouvrage.
Je veux bien encore accorder cet article. Je me joins même avec plaiſir à la foule de ceux qui conviennent unanimement que les bonnes manières ſont néceſſaires à tout le e monde. Mais quelle es-pèce de politeſſe, je vous prie, apprend-on aux Pauvres dans les Ecoles de Charité ? Les Enfans peuvent y être inſtruits à tirer leur bonnet indiſſéremment à tous ceux qu’ils rencontrent, excepté aux Men-dians. On ne tâche point de leur inſpirer d’autre eſpèce de civilité. Du-moins je ne conçois pas qu’ils puiſſent en acquérir davantage. Voici mes raiſons. On peut facilement conjecturer par les petits appointemens qu’on donne au Maître, qu’il ne doit pas être orné de grandes qualités. A ſuppoſer même qu’il fût capable d’apprendre la politeſſe à ſes Disciples, il n’en a certainement pas le tems. Tandis que ces Enfans ſont à l’Ecole, ils fort toujours occupés à apprendre & à réciter leurs leçons auprès du Maître, à écrire & à chiffrer. Des que l’Ecole eſt finie, ils ſont auſſi libres que les autres Enfans pauvres. Qu’est-ce qui a de l’in-ſſuence ſur l’Eſprit tendre & flexible des Enfans ? Ce ſont les préceptes & les exemples des Parens, & des autres Perſonnes qui mangent, boivent, & converſent avec ces petites Créatures. Les méchans Parens, qui ſans avoir égard à l’éducation des Enfans vivent mal, ne ſauroient avoir des Deſcendans bien moriginés & civiliſés, quand même ils les enverroient à une Ecole de Charité juſqu’à ce qu’ils füſſent mariés. Les Honnêtes Gens laborieux ont beau être pauvres s’ils ont quelques idées de la bonté & de la décence, ils tiendront leurs Enfans dans la crainte, & ils ne leur ſouffriront jamais de courir les rues, & de paſſer les nuits hors de la maiſon. Dès-que les Perſonnes qui travaillent elles-mêmes pour ſe pro-curer le néceſſaire de la vie, auront quelque aſcendant ſur leurs Enfans, ils les occuperont à quelque ouvrage lucratif, auſſitôt qu’ils feront capables de faire la plus petite choſe. Mais il y en a de ſi indociles, que ni le raiſonnement, ni les coups ne peuvent faire aucune impreſſion für eux. Ce ne ſont point ceux ci qu’on pourra corriger dans une Ecole de Charité. Que dis-je ! L’expérience nous apprend que parmi ces Enfans qui vont à ces Ecoles de Charité, il y en a un très-grand nombre de mauvais, qui jurent, qui ſont des imprécations, & qui, à la réſerve de leurs habits, paroiſſent tout auſſi garnemens, que jamais Tower-bill ou St. James en ait produit.
Je paſſe à préſent aux crimes énormes, & à la grande multitude de Malfaiteurs, qu’on attribue à ce manque d’éducation que l’on reçoit dans les Ecoles de Charité. Qu’on commette tous les jours, & dans la Ville, & dans les environs, quantité de vols & de brigandages, rien n’est moins conteſtable. Il n’eſt pas moins vrai qu’on fait mourir chaque année un grand nombre de Perſonnes coupables de ces crimes. Mais parce qu’on objecte toujours ce renverſement du Repos Public, quand il s’agit de rendre compte de l’utilité des Ecoles de Charité, tout comme ſi elles pouvoient rémédier à ces desordres, & les prévenir, j’ai deſſein d’examiner quelles ſont les cauſes réélles de ces malheurs, dont on ſe plaint avec tant de juftice.
Ne doutez point que les Ecoles de Charité, & que tout ce qui favoriſe la fainéantiſe éloigne le Pauvre du travail, ne contribuent plus à augmenter le nombre des Scélérats, que le manque de ſecours pour apprendre à lire & à écrire, ou que même la plus craſſe & la plus ſtupide ignorance.
Je dois ici, avant toutes choſes, prévenir les clameurs de quelques Perſonnes impatientes, qui en liſant ce que je viens de dire s’écrieront que loin d’encourager le Vice, ils élèvent les Enfans des Ecoles de Charité à des Métiers, auſſi bien qu’au Commerce & à toutes ſortes de Travaux honnêtes. Je leur promets d’examiner cette aſſertion dans la fuite, & d’y répondre ſans rien omettre de tout ce qu’on peut peut dire en ſa faveur.
Dans une Ville peuplée il n’eſt pas difficile à un jeune Fripon placé au milieu d’une foule, de faire uſage de la légèreté de ſes mains, & de la dextérité de ſes doigts, en prenant pour ſon coup d’eſſai, un mouchoir, ou une tabatière, à un Homme qui penſe à ſes aſſaires, & qui ne prend point garde à ſes poches. Le ſuccès dans de petits crimes, manque rarement d’exciter à de plus grands. Celui qui à douze ans vuide impunément les poches, percera vraiſemblablement les maiſons à l’âge de ſeize. Il fera par conſéquent un Scélérat conſommé, longtems avant que d’avoir atteint ſa vingtième année. Les Fripons qui prudens & hardis ne ſont point ivrognes, peuvent commettre une infinité de maux avant qu’on les ait découverts. C’eſt-là un des plus grands inconvéniens auxquels ſont ſujettes les Villes auſſi grandes & auſſi peuplées que Londres, ou Paris. Ces endroits ſont les demeures des Fripons & des Scélérats, comme les Greniers ſont celles des Rats. Ils fourniſſent toujours une retraite aux plus inſignes Malfaiteurs, & ce ſont des places de ſureté pour mille Criminels, qui tous les jours commettent des vols & enfoncent les portes des maiſons. En changeant ſouvent de quartier, ils peuvent ſe cacher durant pluſieurs années, & éviter, peut-être pour toujours, les mains de la Juſtice, à moins qu’ils ne ſoient par hazard pris en flagrant délit. Et quand on les a ſaiſi, les preuves manquent quel-quefois de clarté, d’autres fois elles ſont inſuffifantes, les dépoſitions ne ſont pas aſſez fortes ; les Jurés, & ſouvent les Juges, ſont touchés de compaſſion ; les Perſonnes qui poursuivent ces Fripons en juſtice, quoique d’abord ardens, ſe rallentiſſent ſouvent avant que le tems où l’on juge les Criminels ſoit venu. Peu de Perſonnes préfèrent la ſureté publique à leurs propres aiſes. Celui qui a le naturel bon, ſe réfoud difficilement à contribuer à arracher la vie d’un autre, quoiqu’il ait mérité le gibet. Etre la cauſe de la mort de quelqu’un, quoique la Justice le demande, c’eſt ce que la plupart des gens ne peuvent enviſager ſans fraïeur, ſurtout ceux dont la conſcience est délicate, & qui manquent de fermeté & de Réſolution. Ce font-là autant de cauſes qui font que mille Scélérats échappent à la punition due à leurs crimes. C’eſt auſſi à cela qu’il faut attribuer le grand nombre de Délinquans, qui risquent hardiment leur vie, dans l’eſpérance ce que s’ils ſont pris, ils auront auſſi le bonheur de ſe tirer d’aſſaire.
Mais ſi les Hommes croïoient, & étoient auſſi pleinement perſuadés d’être pendus, qu’ils ſont aſſurés d’avoir commis une action qui mériteroit la corde, le plus deſeſpéré Scélérat ſe pendroit presque auſſi-tôt que de forcer une maiſon, ou que de ſe rendre coupable de quelque autre crime capital. Il eſt rare qu’un Filou ſoit ſtupide & ignorant. Ce ſont ordinairement des Perſonnes ingénieuſes qui volent ſur les grands chemins, & qui commettent d’autres crimes hardis. Les Voleurs de quelque réputation ſont le plus ſouvent des Compagnons fins & ſubtils, qui très-verſés dans les formalités, dans les procédures, & dans les rubriques des Loix qui les regardent, s’apperçoivent du plus petit défaut de forme commis dans une accuſation. Pour ſe tirer d’embarras, ils ſont toujours habiles à profiter du moindre défaut qui ſe rencontre dans la dépoſition des Témoins, & dans les autres preuves que l’on peut avancer contr’eux. Il vaut mieux que cinq-cens Coupables échappent une juſte punition, que de faire ſouffrir à un Innocent une peine qu’il ne mérite point : c’eſt une maxime généralement reçue. J’avoue qu’elle est vraie par rapport à la vie à venir ; mais elle est très-fauſſe à l’égard du bonheur temporel de la Société. Il eſt triſte qu’un Homme ſoit mis à mort pour un crime dont il n’eſt point coupable. Dans une variété infinie d’accidens, il peut cependant ſe rencontrer des circonstances ſi étranges, qu’il n’eſt pas impoſſible que la choſe n’arrive, malgré toute la prudence des Juges, & la bonne conſcience des Jurés. Mais ſi les Hommes faiſant tous leurs eſſorts, & ne négligeant aucune des précautions que la prudence humaine fait prendre, il arrivoit une fois ou deux en dix ans qu’on fit mourir un Innocent ; je crois que ce ſeroit un grand avantage pour une Nation, pourvu que durant tout ce tems-là la Juftice fût adminiſtrée avec une telle rigidité, & une telle ſévérité, qu’aucun Coupable ne demeurât impuni. Par là non ſeulement on aſſureroit le bien de chaque Particulier, & la paix de la Société en général ; mais encore on ſauveroit la vie à cent, ſi ce n’eſt pas à mille miſérables Néceſſiteux : gens qu’on pend tous les jours pour des bagatelles, & qui n’auroient jamais rien entrepris contre la Loi, ou qui du-moins ne ſe ſeroient pas risqués à commettre des crimes capitaux, ſi l’eſpérance de ſe tirer d’aſſaire lorsqu’ils feroient pris, n’avoit pas été un des motifs qui eût animé leur réſolution. C’eſt pourquoi dès-que les Loix ſont claires & ſévères, le relâchement dans leur exécution, la douceur des Jurés, & la fréquence des pardons, cauſent réellement des maux plus cruels à un Etat, ou à un Roïaume peuplé, que l’uſage de la Torture & celui des plus rudes Tourmens qu’on puiſſe inventer.
On doit chercher une ſeconde cauſe de ces maux, dans le manque de précautions de ceux qui ſont volés, & dans le grand nombre de tentations qui ſe préſentent. Quantité de Familles ſont fort peu ſoigneuſes à veiller à la ſureté de leurs Maiſons ; quelques-uns ſont volés par la négligence de leurs Domeſtiques ; d’autres pour avoir plaint la valeur des Barreaux & des Volets de fenêtre. Dans les Maiſons on trouve partout le Cuivre & l’Etaim, c’eſt de l’argent comptant. Peut-être ſerre-t-on mieux la Vaiſſelle d’Or ou d’Argent, & renferme-t-on dans des coffres-forts l’Argent monnoïé. Mais une ferrure ordinaire eſt bientôt ouverte, dès que le Voleur eſt une fois entré dans la maiſon.
Concluons donc que pluſieurs cauſes différentes, & que pluſieurs maux presque inévitables, contribuent à produire parmi nous des Eſcamotteurs, des Fripons, & des Voleurs : Malheur qui dans tous les Païs a, & aura toujours plus ou moins lieu, ſurtout dans les Villes conſidérables, qui ſont grandes & peuplées. L’occaſion fait le Larron, dit le Proverbe. Le peu de ſoin, & la négligence à bien fermer les portes & les fenêtres, l’exceſſive indulgence des Jurés & des Délateurs trop compatiſſans, le peu de difficultés qu’ont les Criminels à obtenir une ſurſéance d’exécution, & la fréquence des pardons, mais ſurtout le grand nombre d’exemples de Fripons reconnus, qui marchent cependant tête levée, & qui, quoique deſtitués & d’Amis & d’Argent, en impoſent aux Jurés, confondent les Témoins, ou qui par d’autres ruſes & d’autres ſtratagêmes trouvent moïen d’éviter la corde. Telles ſont les fortes tentations qui amorcent le Néceſſiteux qui manque de principe & d’éducation.
Ajoutez à cela l’oiſiveté & la fainéantiſe que tous les Jeunes-Gens contracteront, & la forte averſion qu’ils prendront pour le travail & l’aſſiduïté, ſi on ne les élève pas à travailler de leurs mains, ou ſi du-moins on ne les occupe pas la plupart des jours de la ſemaine, & durant la plus grande partie du jour. Tous les Enfans pareſſeux, même les meilleurs de l’un & de l’autre ſexe, ſont de mauvaiſes compagnies les uns aux autres. Toutes les fois qu’ils ſe rencontrent, ils ſe corrompent réciproquement.
Ce n’eſt donc pas le manque de ſecours pour apprendre à lire & à écrire, mais la concurrence & la complication de maux plus réels, qui dans de grandes & d’opulentes Nations produiſent & multiplient ces pépinières de Scélérats. Quiconque regarde l’ignorance, la ſtupidité & la lacheté, comme la cauſe prémière, ou la cauſe procatartique, comme les Médecins l’appellent, de tous ces desordres, qu’il examine, pour ſe convaincre du contraire, la vie de ces Fripons. Qu’il conſidère de près les converſations, & les actions des Scélérats ordinaires, & de ceux que nous voïons communément ſe rendre coupables de crimes qui méritent la mort, il trouvera qu’on doit plutôt attribuer ces malheurs à l’exceſſive adreſſe, à la ſubtilité, & au trop de connoiſſances en général, dont les plus mauvais Incrédules & la Lie du Peuple ſont en poſſeſſion.
La Nature Humaine eſt par tout la même. Or l’on voit conſtamment que le génie, l’eſprit, & le jugement s’augmentent par l’art & par l’application. D’où il ſuit que ces talens peuvent être tout autant perfectionnés par les crimes les plus affreux, que par l’exercice de l’industrie, ou de la vertu la plus héroïque. Dans la vie, il n’y a point d’état où la Vanité, l’Emulation, & l’Amour de la Gloire ne puiſſent avoir lieu. Un jeune Filou, qui raille ſon Délateur irrité, & qui flatte adroitement un vieux Juge, pour ſe faire regarder comme innocent, eſt envié par ſes Egaux, & admiré par toute la Confrairie, Les Fripons ont les mêmes paſſions à ſatisfaire, que les autres Hommes. Ils s’eſtiment réciproquement ; ils ont entr’eux des principes d’Honneur ; ils ſe piquent d’être fidèles l’un à l’autre ; ils ſe priſent mutuellement, à proportion de la bravoure, de l’intrépidité, & des autres vertus courageuſes qu’ils font éclater, auſſi-bien que les Gens qui ont embraſſé une profeſſion plus honnête. Dans les entrepriſes hardies la Vanité ne ſoutient pas moins un Filou, qu’un Soldat qui ſe bat pour défendre ſa Patrie.
Il faut donc attribuer les maux dont nous nous plaignons, à des cauſes toutes différentes de celles qu’on indique communément. Tantôt on dit que la Connoiſſance & le Savoir ſont les moïens les plus propres à avancer la Religion : d’autres fois on aſſure que l’Ignorance eſt la Mère de la Dévotion. Je voudrois que les Hommes ne fûſſent pas ſi inconſtans dans leurs ſentimens, pour ne pas dire qu’ils ne fûſſent pas en contradiction avec eux-mêmes.
Mais ſi les raiſons alléguées en faveur de cette Education générale ne ſont pas fondées, comment ſe peut-il faire que dans tout le Roïaume les Grands & les Petits en ſoient autant infatués. Parmi nous, on ne voit plus de converſion miraculeuse on n’y découvre plus de pente univerſelle à la bonté & à la probité ; la corruption & l’impiété y règnent autant que jamais ; la charité eſt auſſi refroidie, & la vertu réelle tout auſſi rare. L’An 1720 a été auſſi ſertile & auſſi remarquable en méchantes actions, qu’il y en ait eu dans quelque ſiècle que ce ſoit. Ces crimes n’ont point été commis par des Fripons pauvres, & qui ne ſûſſent ni lire, ni écrire ; mais par des Gens riches & bien élevés, qui la plupart entendoient parfaitement bien l’Arithmétique, qui avoient leur réputation établie, & qui vivoient même avec quelque ſplendeur. Je trouve la vraie cauſe de cette fureur pour l’établiſſement de ces Ecoles dans de tout autres diſpoſitions. Lors donc qu’une choſe eſt une fois en vogue, la Multitude ſuit le torrent. Ainſi les Ecoles de Charité ſont à la mode, de la même manière que les Paniers, c’est-à-dire qu’elles ſont dues au caprice, puisqu’on ne peut pas alléguer de meilleures raiſons pour l’une que pour l’autre. Auſſi ai-je bien peur que ce que j’avancerai ne ſatisfaſſe pas les Curieux, & je doute beaucoup qu’il faſſe quelque impreſſion ſur le gros de mes Lecteurs.
Il eſt certain que la véritable raiſon de cette manie qui règne aujourd’hui pour cette eſpèce d’Etabliſſement, eſt fort abſtruſe, & très-difficile à découvrir. Mais en répandant la moindre lumière ſur des matières fort obſcures, on rend un bon oſſice aux Perſonnes qui aiment à entrer dans la nature des choſes. Ainſi je vai donner un échantillon de mes conjectures. Je veux accorder, qu’au commencement le prémier but qu’on s’eſt propoſé en fondant ces Ecoles, a été bon & charitable.
Mais pour découvrir pourquoi on en augmente ſi exceſſivement le nombre, & quels en ſont aujourd’hui les principaux Promoteurs, il faut porter nos vues d’un autre côté, & en chercher la cauſe dans les Chefs de nos funeſtes Partis, tant parmi les Epiſcopaux, que parmi les Presbytériens. Mais comme ceux-ci ne ſont que de pitoïables Mimes des prémiers, nous nous bornerons à l’Egliſe Nationale ; & nous verrons ce qui te paſſe dans une Paroiſſe, qui n’est pas encore bénie & ſanctifiée par une Ecole de Charité.
Si le Lecteur a intention de me ſuivre, je crois être obligé en conſcience de lui demander pardon pour les ennuïeuſes recherches que je vai lui offrir. Je le prie donc, ou de jetter le Livre & de me laiſſer, ou bien de s’armer de la patience de Job, pour endurer toutes les impertinences qu’il rencontrera dans la deſcription que je vai donner du caractère & de la conduite des Gens de baſſe extraction, dont je ſerai obligé de parler.
N’eſt-ce pas une grande honte, dit l’un, de voir parmi nous un ſi grand nombre de Pauvres, incapables d’élever leurs Enfans, & même de ſe procurer le plus néceſſaire de la vie, tandis que nous avons tant de
D’autres plus violens tombent ſur les Particuliers, & s’occupent à médire de tous les Riches qu’ils n’aiment point. Ils ſont mille ſots contes ſur la Charité, qu’ils ont ſoin de faire paſſer de bouche en bouche, pour diffamer leurs Supérieurs.
Le nombre de ces petits Pères de la Patrie augmenté, ils forment une Société, & déterminent des Aſſemblées règlées, où chacun cachant ſes vices a la liberté de déploïer ſes talens. La Religion eſt le ſujet de la conversation. On y diſcourt de la misère du tems, qu’on attribue à l’Athéiſme & à l’Impiété. On y voit rarement des Perſonnes de mérite qui vivent dans la ſplendeur, & des Gens qui, occupés à ſe pouſſer dans le Monde, ont beaucoup d’aſſaires. Quand des Perſonnes de ſens & bien élevées n’ont rien à faire, elles cherchent généralement de meilleurs amuſemens. Tous ceux qui ont des vues tant ſoit peu relevées, ſe feront pour l’ordinaire de la peine de ſe trouver dans ces conférences : mais ils doivent contribuer à cet Etabliſſement, ou ſe réſoudre à mener une vie ennuïeuſe dans la Paroiſſe. Deux fortes de Gens viennent volontairement dans ces Aſſemblées les véritables Membres de l’Egliſe Anglicane, & les ruſés Pécheurs. Les prémiers s’y rendent par de très-bonnes raiſons, mais qu’ils n’ont garde de dire. Les derniers s’y trouvent, parce qu’ils regardent cette action comme méritoire, & par où ils eſpèrent d’expier leurs crimes. Ils croient d’obliger Satan à céder les prétentions qu’il a ſur eux, en conſidération des petites ſommes qu’ils donneront pour le Fond charitable. Quelques-uns y viennent pour augmenter leur Commerce, & faire des Connoiſſances. Pluſieurs même vous avouéroient, s’ils ôſoient ouvrir leur cœur, qu’ils n’auroient jamais eu aucune part dans ce projet, s’ils n’avoient eu envie d’être mieux connus dans la Paroiſſe. Les Perſonnes judicieuſes qui ſentent la folie de ce pieux deſſein, & qui n’ont rien à craindre de ces Gens ſe laiſſent perſuader de contribuer à la Fondation, afin de ne pas paſſer pour gens ſinguliers, qui ont la témérité de s’oppoſer à tout le monde. Ceux même qui d’abord étoient Réſolus à refuſer d’y entrer, ſont ſi fort tourmentés & importunés, qu’ils ſont obligés de ſe retracter. Après avoir calculé les frais de cet Etabliſſement, on voit ce qu’il en coutera aux principaux Paroiſſiens. Cette ſomme, par cette juſte repartition, devient ſi peu conſidérable, que c’eſt un nouveau motif qui engage pluſieurs Perſonnes à contribuer pour cette Fondation : Gens qui ſans cela ſe feroient obſtinés, & vivement oppoſés à tout ce Plan.
Les Directeurs des Ecoles de Charité ſont ordinairement des Gens du moïen ordre. Pluſieurs même ſont pris du nombre de ceux de moindre condition, lorsque l’ardeur de leur zèle ſupplée à la baſſeſſe de leur état. Demandez à ces dignes Directeurs, pourquoi ils ſe donnent tant de mouvemens, même au préjudice de leurs propres aſſaires. Chacun en particulier, ou tout le Corps, vous répondra unanimement que c’eſt par égard pour la Religion & pour l’Egliſe. Tous vous diront que le ſeul motif qui les fait agir, c’eſt le plaiſir qu’ils goûtent à contribuer au bien & au ſalut éternel de pluſieurs Pauvres innocens, qui ſuivant toutes les apparences auroient couru à la perdition, ſurtout dans ces tems impies où les Moqueurs & les Eſprits Forts ſont en ſi grand nombre. Aucune de ces Perſonnes, ſi vous les croïez, n’a penſé à ſon intérêt particulier. Ceux même qui fourniſſent à ces Enfans les choſes dont ils ont besoin, n’ont jamais eu le moindre deſſein de gagner ſur ce qu’ils vendent pour l’usage de ces Ecoles. Dans toutes les autres occaſions leur avarice, & leur avidité inſatiable pour le gain, paroiſſent à la vérité d’une manière très-viſible : dans celle-ci ils ont renoncé à leur humeur intéreſſée, & ils ne s’y ſont proposés aucune fin mondaine. Un motif ſurtout, qui n’eſt nullement celui qui contribue le moins à les exciter, mais qui doit être ſoigneusement caché, c’eſt la ſatisfaction qu’ils goûtent à règler & à diriger. Il y a dans le nom de Directeur un ſon mélodieux, qui charme les Gens d’un moïen état. Chacun admire l’autorité, & envie les droits de la Supériorité. Imperium in Belluas, l’Empire ſur les Bêtes Féroces a même ſes délices. Il y a du plaiſir à avoir quelque choſe à gouverner ; & c’eſt ſurtout ce plaiſir qui donne à la Nature Humaine la force de ſupporter l’ennuïeux eſclavage d’un Maître d’Ecole. Si donc on reſſent la moindre ſatisfaction à gouverner des Enfans, quels ne doivent pas être les raviſſemens de ceux qui dirigent le Maître d’Ecole lui-même ! Combien de belles choſes ne dit-on point, & n’écrit-on pas à un Directeur, lorsqu’il s’agit d’élire un Maître d’Ecole ! Qu’il eſt agréable de recevoir des louanges, lors ſurtout qu’on ne s’apperçoit, ni de ce qu’il y a de dégoûtant dans les flatteries, ni de la dureté des expreſſions, ni de la pédanterie du ſtile !
Ceux qui peuvent examiner la Nature Humaine, trouveront toujours que les vues que ces Perſonnes déclarent, ſont celles auxquelles ils penſent le moins ; & que celles que ces Directeurs nient formellement, ſont les plus réelles. Il n’eſt point d’habitude, ou de qualité, qui s’acquière plus aiſément que l’hypocriſie. Rien ne s’apprend plutôt que de nier & de déguiſer les ſentimens de notre cœur, & les principes qui nous font agir. Les ſemences de chaque paſſion nous ſont ſi naturelles, que perſonne ne vient au monde ſans en être en poſſeſſion. Or ſi nous conſidérons les amuſemens & les recréations des petits Enfans, nous obſerverons que généralement tous ceux à qui on le permet, prennent plaiſir à badiner avec de petits Chats, ou avec de jeunes Chiens. Pourquoi font-ils ſi généralement portés à élever & à nourrir ces pauvres Créatures ? C’est qu’ils peuvent leur faire tout çe qu’il leur plaît, & les mettre dans telle poſture & dans tel état qu’ils veulent. Le plaiſir qu’ils reſſentent dans ces ſortes d’amuſemens, vient originairement de cet amour pour la Domination, & de ce panchant naturel que nous avons à uſurper & à exercer quelque autorité ſur les Etres qui nous environnent.
Revenons à notre Ecole. Quand ce grand ouvrage eſt fini, on voit la joie & le contentement peints ſur le viſage de tous les Paroiſſiens. Pour découvrir la cauſe qui produit ce plaiſir, je me crois encore obligé de faire une petite Digreſſion.
Par-tout il y a des Hommes pauvres & mal-propres, qui couverts de ſales haillons bleſſent notre vue. Nous regardons en général ces Gens comme de miſérables Créatures ; & à-moins qu’ils n’aïent quelque choſe de fort remarquable, nous n’y faiſons presque pas attention. Cependant il ſe trouve ſouvent parmi ces Gueux, de beaux Hommes, qui ont la taille bien faite. Mais ſi quelqu’un de ces Hommes devient Soldat, quel changement n’obſerve-t-on point chez lui, dès-qu’il a endoſſé ſon juſte-au-corps rouge ! Quelle révolution n’apperçoit-on pas dans ce Guerrier, lorsque la tête ornée d’un bonnet de Grenadier, & armé de ſa grande épée de Catalogne, il nous regarde fièrement ! Ainſi harnaché, il nous plaît. Tous ceux qui l’ont connu ont d’autres idées de ſes qualités, qu’ils n’en avoient pendant qu’il étoit dans ſes haillons. Le jugement que l’un & l’autre Sexe forme ſur ſon compte, eſt bien différent de celui qu’ils avoient porté auparavant. Il y a quelque analogie entre ce cas, & celui des Enfans des Ecoles de Charité. Dans l’uniformité qui fait plaiſir à la plupart des gens, il y a une beauté naturelle. Il eſt agréable à l’œil de voir des Enfans, tant Garçons que Filles, propres & uniformement équipés, marcher deux à deux, & en bon ordre. Il est certain qu’on promène avec plaiſir ſes yeux ſur des Enfans ainſi parés. Mais ce qui rend encore plus généralement ſenfible à ce plaiſir, c’eſt la part imaginaire, que même les Domeſtiques, & les moindres Membres de la Paroiſſe, croient avoir à tout cela. On dit, ſans qu'il en coute rien, NOTRE ECOLE DE LA PAROISSE, NOS ENFANS DE CHARITE'. Dans tout ceci il y a une eſpèce, une ombre de propriété, qui chatouille tous ceux qui croient avoir quelque droit de faire uſage de ces mots; mais plus ſpécialement ceux qui contribuent actuellement, & qui ont eu grande part à cette OEUVRE PIE.
Il eſt presque inconcevable, comment il ſe peut que les Hommes connoiſſent ſi peu leur propre cœur, & ce qui ſe paſſe intérieurement chez eux, que de prendre la Foibleſſe, la Paſſion, & l'Enthouſiafme, pour la Bonté, la Vertu, & la Charité. Rien n'eſt cependant plus vrai. Ces Juges, aveugles prennent la ſatisfaction, la joie, & les tranſports qu'ils reſſentent, pour des principes de Piété & de Religion. Quiconque conſidèrera ce que j'ai dit dans les deux ou trois dernières pages, & qui permettra à ſon imagination de réfléchir ſur ce qu'il a entendu & vu ſur ce ſujet, découvrira ſuffifamment pourquoi les Ecoles de Charité ſont ſi en vogue, ſi unanimement approuvées & admirées par les Perſonnes de tout ordre, de tout ſexe, & de toute condition. Pour expliquer ce phénomène, on n'a pas beſoin de recourir à l'Amour de Dieu, & au Chriſtianiſme. C'eſt une matière dont tout le monde peut parler, & que chacun peut comprendre parfaitement. C’eſt un fond inépuiſable pour babiller, & qui ſert à entretenir les Perſonnes qui ſe trouvent en voïage, ſoit dans les Heux, ſoit dans les Coches. Si un Directeur, après s’être plus animé que d’ordinaire au ſujet de l’Ecole ou du Sermon, ſe trouve par hazard en compagnie, quelles louanges ne lui ſont pas données par les Femmes ! Son zèle & ſes diſpoſitions charitables ſont élevées juſqu’au Firmament.
Quelquefois on s’entretient du Bâtiment où le tient l’Ecole, & du Paroiſſien qui le plus vraiſemblablement en érigera un.
Un autre charme qui prévient extrêmement en faveur des Ecoles de Charité, c’eſt l’opinion généralement établie parmi la plupart des Hommes, qui croient que ces Ecoles ne ſont pas ſimplement utiles à la Société, par rapport à ſon bonheur temporel ; mais encore que le Chriftianiſme ordonne & exige qu’on faſſe de ces fortes d’Etabliſſemens, ſi l’on veut avoir part au bonheur à venir. Ces Ecoles ſont vivement & ardemment recommandées par tout le Corps Eccléſiaſtique. Le Clergé a plus emploïé de peine & d’éloquence ſur ce ſujet, que ſur aucun autre point du Chriftianiſme que ce ſoit. Ce ne ſont point de Jeunes Gens, ou de pauvres Ecoliers ſans crédit qui exaltent ces Fondations, mais les plus ſavans de nos Prélats, les plus éminens par leur Orthodoxie ; ceux même qui ne ſe fatiguent pas ſouvent pour d’autres ſujets, ſe ſont donnés de grands mouvemens dans cette occaſion. Par rapport à la Religion, peut-on douter qu’ils ne connoiſſent ce qu’elle exige principalement de nous, & ce qui eſt par conſéquent le plus néceſſaire pour obtenir le ſalut ? Et par rapport aux Affaires du Monde, qui connoîtroit mieux les intérêts du Roïaume que les Sages de la Nation, dont les Lords Spirituels ſont une branche ſi conſidérable ?
On tire de ces ſacrées déciſions pluſieurs conſéquences. Prémièrement, ceux qui contribuent de leurs bourses, ou par leur crédit, à augmenter ou à maintenir ces Ecoles, ſont tentés de regarder ces actions comme plus méritoires, qu’ils ne les auroient envisagées s’ils n’y avoient aucune part. En ſecond lieu, tous ceux qui ne peuvent, ou qui ne veulent en aucune manière y contribuer, ſont obligés d’en parler avec éloge. Quoiqu’il ſoit difficile de ſe bien conduire dans les choſes qui ſont oppoſées à nos paſſions, cependant il eſt toujours en notre pouvoir de ſouhaitter que les bienfaits des autres ſoient utiles. Il n’en coute pas beaucoup à faire de pareils ſouhaits. Parmi le Vulgaire ſuperſtitieux, à peine trouve-t-on une perſonne aſſez impie, pour ne pas s’imaginer que la ſimple approbation qu’il donne aux Ecoles de Charité, ne doive lui faire naître la douce eſpérance de voir un jour expier par-là ſes péchés. C’eſt par le même principe que les plus Vicieux ſont ſervir à leur conſolation, l’amour & la vénération qu’ils ont pour l’Egliſe. Les plus inſignes Scélérats trouvent ainſi occaſion de montrer la droiture de leurs inclinations, ſans qu’ils faſſent aucuns frais pour cela.
Mais ſi toutes les choſes que j’ai avancées, ne ſont pas des motifs ſuffiſans pour engager les Hommes à maintenir l’Idole dont je parle, il y en a un autre que portera infailliblement la plupart des gens à la défendre. Nous aimons tous naturellement à triompher. Quiconque donc prendra parti pour ces Ecoles, eſt ſûr de la victoire, du-moins dans neuf Compagnies ſur dix. Qu’il diſpute avec qui que ce ſoit, appuïé de ce qu’il y a de ſpécieux dans cette opinion, & de la pluralité des ſuffrages, il défend un Château, ou une Fortereſſe imprenable, où il ne ſauroit être forcé. Fût-ce même l’Homme le plus ſage & le plus vertueux, qui, pour prouver le tort que la Société reçoit des Ecoles de Charité, ou du-moins de leur multiplicité, produiſit tous les argumens que j’avancerai dans la ſuite, & d’autres encore plus forts, la vogue ne ſera jamais pour lui. Diſputât-il contre le plus grand Faquin du monde, qui ſeroit ſeulement uſage du jargon particulier à cette eſpèce de Charité & de Religion, il perdra toujours ſa cauſe dans l’opinion du Vulgaire.
La ſource donc & l’origine de tous les bruits, & de toutes les clameurs qui ſe ſont élevées en faveur des Ecoles de Charité, doit être cherchée principalement dans les foibleſſes & les paſſions humaines. Du-moins eſt-il très-poſſible qu’une Nation ait la même tendreſſe, & brûle du même zèle pour ces Ecoles, qu’on en remarque parmi nous, ſans que ce fût cependant par aucun principe de Vertu ou de Religion. Encouragé par cette conſidération, j’attaquerai avec plus de liberté cette erreur vulgaire, & je tâcherai de prouver clairement que cette Education forcée eſt pernicieuſe au Public, bien loin de lui être utile. Le Bien de la Société exige de nous des égards ſupérieurs à toute autre loi, & à toute autre conſidération. Je ne chercherai donc point d’autre excuſe, pour me juſtifier de ce que j’ôſe ainſi diférer des ſentimens que profeſſe aujourd’hui le ſavant & révérend Corps de nos Théologiens. Ce ſera-là, ma ſeule apologie, pour me diſculper de ce que je me hazarde à nier pleinement, ce que j’ai avoué tout à l’heure être aſſirmé par la plupart de nos Evêques, & des Membres du Clergé Inférieur. Puisque notre Egliſe ne prétend pas même être infaillible dans le Spirituel, quoique les matières en ſoient directement de ſon reſſort, on ne fera donc point d’injure au Clergé, lorsqu’on croira qu’il peut errer dans le Temporel, qui dépend moins de ſes ſoins immédiats. Mais je reviens au ſujet que je me ſuis propoſé.
Après la malédiction de la Terre, devenus incapables d’avoir d’autre pain que celui que nous mangeons à la ſueur de notre viſage, il eſt manifeſte qu’il faut bien des fatigues & bien des ſoins, avant que l’Homme, conſidéré dans le ſimple état de Nature, puiſſe être pourvu de tout ce qui lui eſt abſolument néceſſaire pour ſa fubſiſtance, & pour le ſimple entretien de ſa nature corrompue. Mais ces ſoins, ces peines & ces fatigues augmentent infiniment ſi l’on veut se rendre la vie agréable, lorsque devenu Membre de la Société Civile, on a reçu quelque éducation ; ſurtout lorsque, par un accord mutuel, un très-grand nombre de Perſonnes ſe ſont liées enſemble pour former un Corps Politique. Dans cet Etat, plus les lumières de l’Homme augmentent, plus eſt grande la variété des travaux néceſſaires & requis pour le met aiſe. Une Société ne pourroit ſubſiſter longtems, ſi plufieurs de ſes Membres vivant dans l’oiſiveté, & jouïſſant de tout l’aiſe & de tous les plaiſirs qu’ils peuvent inventer, il n’y avoit en même tems une multitude proportionnée de Gens qui ſuppléâſſent à ce défaut, en faiſant l’ouvrage que les prémiers devroient faire. Par la coutume & par la patience ils endurciront ainſi leurs corps, en travaillant pour les autres & pour eux-mêmes.
L’abondance & le bon marché des Denrées dépendent beaucoup du prix & de la valeur qu’on met à ce travail. Ainſi le bonheur de toutes les Sociétés, même avant que d’être infectées du luxe étranger, exige prémièrement que le travail ſoit exécuté par ceux de ces Membres, qui forts & robuſtes ne ſe ſont jamais accoutumés à l’aiſe, à la pareſſe & à l’oiſiveté. Il faut en ſecond lieu que ces mêmes Ouvriers ſoient faciles à contenter par rapport au néceſſaire de la vie. Charmés ſeulement d’être vétus, ils ne ſe feront aucune peine de porter les étoffes les plus groſſières. Ne ſe propoſant que de ſe nourrir, ſans aucun égard au goût, ils ne prendront qu’une nourriture ſaine, qui puiſſe appaiſer la faim ; & ils ne demanderont pour boiſſon, que ce qui peut éteindre la ſoif.
Comme toutes les occupations baſſes & ſerviles doivent presque le faire pendant le jour, c’eſt auſſi par cette partie du tems que les Ouvriers meſurent actuellement leur travail, ſans penſer en aucune manière, ni aux heures qu’ils y ont employées, ni à la laſſitude qu’ils pourroient resſentir. Si le Mercenaire qui vit à la campagne doit ſe lever de bon matin, ce n’eſt point qu’il ſe ſoit aſſez repoſé, mais parce que le ſoleil va ſe lever. Or ce dernier article ſeul ſeroit d’une dureté inſupportable à des Perſonnes faites, qui même auroient au deſſous de trente ans, ſi durant leur bas âge elles s’étoient accoutumées à reſter au lit auſſi longtems qu’elles pouvoient dormir. Mais ces trois gênantes conditions réunies forment un tel genre de vie, qu’un Homme élevé plus mollement voudroit à peine s’y réſoudre, quand même par-là il pourroit ſe délivrer d’une dure priſon, ou même d’une Femme grondeuſe.
Il faut que dans une Nation il y ait un grand nombre de Gens de cette eſpèce. Des Loix ſages doivent donc cultiver & entretenir des Perſonnes de cette ſorte avec tout le ſoin imaginable. Il faut prévenir la rareté de ces Gens, avec la même attention qu’on prévient la rareté des Denrées. Perſonne ne ſeroit pauvre, ni ne ſe fatigueroit pour gagner ſa vie, s’il pouvoit faire autrement. Le beſoin qui force les Hommes à ſe réſoudre à tout ſouffrir, c’est celui qui conſiſte dans le manger & dans le boire. Dans les climats froids, il faut de plus ſe procurer des habits & un logement. Sans ces beſoins on ne trouveroit qui que ce ſoit qui voulût ſe donner de la peine & travailler. Mais les occupations les plus pénibles ſont conſidérées comme des plaiſirs réels, dès-qu’elles empêchent un Homme de mourir de faim.
Dans une Nation libre où il n’eſt pas permis d’avoir des Eſclaves, les plus ſures richeſſes conſiſtent à pouvoir diſpoſer d’une multitude de Pauvres laborieux. C’eſt une Pépinière intariſſable pour les flottes & pour les Armées. Sans ces fortes de Gens on ne jouïroit d’aucun plaiſir, & on n’eſtimeroit point ce qu’un Païs produit. Pour rendre la Société heureuſe, & pour que les Particuliers ſoient à leur aiſe, lors même qu’ils n’ont pas de grands biens, il faut qu’un grand nombre de ſes Membres ſoient ignorans, auſſi bien que pauvres. Les lumières augmentent & multiplient nos déſirs ; & moins l’Homme ſouhaite de choſes, plus il ſupplée aiſément à ſes néceſſités.
La proſpérité & le bonheur de chaque Etat exigent donc que les connoiſſances du Pauvre laborieux ſe terminent à ſes ſeules occupations ; & que par rapport aux choſes de ce Monde, elles ne s’étendent jamais au-delà de ce qui regarde ſa vocation. Un Berger, un Laboureur, ou quelqu’autre Païſan, plus il connoit le Monde, & les choſes qui ſont étrangères à ſon travail ou à ſon occupation, moins il fera propre à en ſupporter les fatigues & les peines avec joie & avec contentement.
Lire, écrire & chiffrer ſont des talens abſolument néceſſaires à ceux qui en ont beſoin pour leurs aſſaires. Mais ces connoiſſances ſont fort pernicieuſes aux Gens pauvres, qui ne vivant pas de ces Arts, ſont obligés de travailler pendant les ſix jours de la ſemaine, pour ſe procurer leur pain quotidien. Peu d’Enfans ſont quelques progrès à l’Ecole, avant qu’ils ſoient parvenus à un âge qui les mettroit en état de s’occuper à quelque autre ouvrage utile. Ainſi chaque heure que les Enfans pauvres emploient ſur les Livres, c’eſt tout autant de tems perdu pour la Société.
Il eſt moins fatiguant d’aller à l’Ecole, que de travailler. Plus les Enfans continuéront dans ce genre aiſé de vie, moins ils ſeront propres à travailler comme il faut. Devenus grands, les forces & l’inclination leur manquent pour cela. Les Hommes deſtinés à finir leurs jours dans un genre de vie laborieux, ennuïant & pénible, s’y ſoumettront toujours plus patiemment, lorsqu’on les y mettra de bonne heure. Un travail pénible & une nourriture des plus groſſières, ſont des punitions qu’on inflige aux Malfaiteurs coupables de certains crimes. Mais lorsqu’on les impoſe à des Perſonnes innocentes, qui n’y ont point été accoutumées ni élevées, c’eſt une des plus grandes cruautés.
On n’aprend pas à lire & à écrire ſans qu’il en coute quelques efforts & quelque application. C’eſt ce qui fait qu’à peine ces Jeunes Gens y ont-ils fait quelques progrès, qu’ils s’eſtiment infiniment ſupérieurs à ceux qui n’en connoiſſent rien. Souvent même on voit leur vanité les aveugler ſi ridiculement, qu’ils ſe confidèrent comme des Etres d’une autre eſpèce. Tous les Hommes ont naturellement de l’averſion pour la peine & pour le travail. Il eſt donc naturel qu’ils faſſent un grand cas des qualités qu’ils n’ont acquiſes qu’au dépens de leurs aiſes & de leur repos pendant pluſieurs années.
Ceux qui conſument une partie de leur jeuneſſe à aprendre à lire, à écrire & à chiffrer, ſe flattent avec raiſon d’être emploïés dans des occupations où ces talens peuvent être de quelque uſage. Ainſi la plupart regarderont avec le dernier mépris le travail pénible. Ils croiroient ſe mécaniſer, s’ils entroient au ſervice d’Autrui, & s’ils s’occupoient de quelque Métier vil pour quelque légère récompenſe. Un Homme qui a reçu de l’éducation, pourra par choix s’appliquer à l’Agriculture, & même s’acquiter avec empreſſement de l’ouvrage le plus bas & le plus pénible : mais pour cela il faut qu’il s’agiſſe de ſon propre ouvrage, & que l’avarice, la néceſſité, le ſoin d’une famille, ou quelque autre motif preſſant l’y ſollicite. Pour l’engager à être ſimple Mercenaire, ou à ſervir un Fermier, on devroit lui donner des gages extraordinaires. Il ne ſeroit même pas auſſi propre à remplir ces pénibles fonctions, qu’un Ouvrier qui a toujours travaillé à la journée, qui a été élevé autour d’une charrue ou d’un tombereau, & qui ne ſe ſouvient pas d’avoir jamais vécu d’une autre manière.
Remarquons de plus qu’il n’eſt perſonne qui ſoit plus empreſſé à rendre quelque ſervice bas à quelqu’un, que l’Inſérieur à l’égard de ſon Supérieur : & lorsque je parie d’Inſérieurs, j’entens non ſeulement ceux qui ont moins de richeſſes, de crédit ou de qualité, mais auſſi ceux qui ont moins de connoiſſances ou d’Eſprit, que ceux que je nomme Supérieurs. Jamais un Domeſtique n’aura de reſpect pour un Maître, s’il a aſſez d’Eſprit pour s’appercevoir qu’il ſert un Fou. Nous obéíſſons ſans presque nous en appercevoir, à ceux qui doivent nous apprendre quelque choſe. Plus nous croïons habiles & ſages ceux qui nous enſeignent ou qui nous dirigent, plus nous avons de déférence pour leurs inſtructions & pour leurs ordres. Perſonne n’eſt ſoumis avec plaiſir à ſes Egaux. Je ſuis même perfuadé que ſi le Cheval avoit autant de connoiſſance que l’Homme, il ne ſeroit pas fort ſûr de ſe hazarder à le monter.
Jamais je ne me ſentis moins d’envie de faire une digreſſion, il en faut cependant une ici. Mille verges trempent dans le vinaigre, toute la malice des petits Pédans eſt préparée contre moi, de ce que je ſuis aſſez hardi pour attaquer la croix de par Dieu, & m’oppoſer à l’A, B, C, les vrais élémens de toute Littérature.
Ce n’eſt point ici une terreur panique, le Lecteur même conviendra que mes craintes ſont très-fondées, s’il conſidère quelle armée de Tyrannaux j’ai à combattre. Combien de Maîtres d’Ecole qui uſent actuellement, & ſans relâche, de poignées de verges ! Combien de Perſonnes ne ſollicitent pas pour avoir la même permiſſion ! Mais quand je ne me ſerois pas d’autres Ennemis, par la liberté avec laquelle je parle des Ecoles de Charité, que ceux de l’un & de l’autre ſexe qui y aïant pris du dégoût pour les occupations manuelles meurent miſérablement de faim dans tout le Roïaume de la Grande-Bretagne ; je ſuis perſuadé que, par un calcul des plus modeſtes, j’en aurois tout au moins une centaine de mille. Leur éducation a augmenté l’antipathie naturelle qu’ils avoient pour les travaux pénibles, & le déſir de commander s’eſt accru à proportion des progrès qu’ils ont faits. Déjà ils ſont devenus incapables d’obéir, ils ambitionnent d’être Maîtres ou Maîtreſſes d’Ecole. De quel œil ne doivent-ils donc pas regarder une Perſonne qui cherche à faire aller leurs eſpérances en fumée ?
Il me ſemble que je les entens crier, que jamais on n’a débité de doctrine plus dangereuſe ; qu’il faut être Fou & un franc Papiſte, pour l’enſeigner. On demandera quelle Brute de Sarazin peut emploïer ſes cruelles armes pour détruire le Savoir. Ils m’accuſeront, ſuivant toutes les apparences, de travailler, de concert avec le Prince des Ténèbres, à introduire dans ce Roïaume plus d’ignorance & de barbarie, que jamais les Goths & les Vandales n’en ont occaſionné depuis que la Lumière Evangélique a paru dans le Monde. Quiconque ôſe s’expoſer à la haine publique, doit s’attendre à ſe voir accuſer de crimes dont il ne fut jamais coupable. On ſoupçonnera que j’ai conſpiré pour eſſacer de la mémoire des Hommes les Saintes Ecritures. Peut-être même ſoutiendra-t-on que ce fut à ma requête, que les petites Bibles qu’on publia par privilège l’An MDCCXXI, pour être diſtribuées aux Ecoles de Charité, furent rendues illifibles par la pauvreté des Caractères & du Papier. Cependant je proteſte que j’en fuis tout auſſi innocent qu’un Enfant qui n’eſt pas né. Mon cœur eſt agité de mille craintes. Plus je réfléchis ſur la ſituation où je me mets, & plus je la trouve triſte. Une ſeule choſe me raſſure. Je ſuis presque perſuadé qu’à peine ſe trouvera-t-il quelqu’un qui ſe ſouvienne de ce que je dis ici, ou qui y faſſe la moindre attention. Mais ſi je ſoupçonnois que ce que j’écris ſeroit envisagé comme étant de quelque poids auprès d’une partie tant ſoit peu conſidérable de la Société, je n’aurois ni la force ni le courage de desobliger tous les Ouvriers. Je ne puis m’empêcher de rire lorsque je réfléchis à la variété des rudes ſousfrances qui me feroient préparées par ces Gens, que le déſir de la vengeance rendroit ingénieux. Chacun ſans-doute inventeroit quelque ſuplice qui déſigneroit emblématiquement mon crime. Si je n’étois pas ſubitement poignardé par les canifs inutiles qu’on m’enfonceroit juſqu’aux manches dans tout mon corps, la Compagnie des Libraires me ſaiſiroit pour m’enterrer vivant dans leur ſale ſous un tas d’A B C, d’Alphabets, & d’autres Livres dont les Enfans ſe ſervent pour apprendre à épeller & à orthographier ; parce que j’aurois été cauſe que ces Livres leur ſeroient reſtés ſur les bras. Ou bien on me mettroit dans un Moulin à Papier, pour y être moulu pendant la ſemaine qu’il ſeroit obligé de reſter oiſiſ à cauſe de mes Ecrits. Les Faiſeurs d’Ancre, animés pour le Bien Public, s’oſſriroient en même tems à me tourmenter avec leurs astringens, & de me noïer dans la noire liqueur que je les aurois empêché de débiter ; & il pourroit peut-être y en avoir une aſſez grande quantité, pour me faire mourir dans moins d’un mois. Si j’échappois à la cruauté de cette foule d’Ennemis réunis, j’aurois encore à eſſuïer le reſſentiment redoutable d’un Monopoleur. Bientôt je me verrois accablé & aſſommé avec les petites Bibles déjà garnies de leton pour mon malheur, qui deviendroient inutiles à toute autre chose, dès-que les Inſtructions charitables viendroient à ceſſer. Les exercices feroient véritablement polémiques.
Cette digreſſion, quelque extravagante qu’elle puiſſe paroître à un ſévère Cenſeur, qui traite tout enjoûment d’impertinence n’eſt point encore finie. J’ai à me diſculper très-ſérieuſement de l’accuſation réelle qu’on fera contre moi. Il eſt à propos que je prouve que je n’ai aucun deſſein de détruire ni les Arts ni les Sciences. Par-là je diſſiperai les craintes que les Directeurs des Collèges, & les autres Perſonnes qui cherchent à avancer les Sciences Humaines, pourroient avoir conçues, en voïant que je regarde l’Ignorance comme un ingrédient néceſſaire dans la Société Civile.
Je déclare donc prémièrement, que je voudrois qu’il y eut dans chaque Univerſité, le double des Profeſſeurs qu’il y a aujourd’hui. La Théologie eſt aſſez bien pourvue de Docteurs, mais les deux autres Facultés ſont très-mal enſeignées. La Médecine ſurtout manque de Profeſſeurs. Chaque branche d’un Art ſi utile devroit avoir deux ou trois Docteurs, qui priſſent la peine d’enſeigner ce qu’ils auroient découvert. Un Homme vain a beaucoup d’occaſion de faire briller ſon génie dans les Leçons Publiques ; mais d’un autre côté, les Inſtructions Particulières ſont plus utiles aux Etudians. Les Profeſſeurs doivent négliger ces prémières fonctions, & ne s’appliquer qu’aux ſecondes. La Pharmacie & la Connoiſſance des Simples ſont auſſi néceſſaires que l’Anatomie & l’Hiſtoire des Maladies. Il eſt honteux que des Gens qui ont reçu le Doctorat, & le droit ſur la vie de leur Concitoïens, ſoient obligés de venir à Londres, pour s’inſtruire des Drogues & de la Compoſition des Remèdes, & de recevoir des inftructions de Perſonnes qui n’ont jamais fréquenté d’Univerſités. Quel desordre n’eſt-ce point que dans cette Capitale, on trouve dix fois plus d’occaſions de ſe perfectionner dans l’Anatomie, dans la Botanique, dans la Pharmacie, & dans la Pratique de la Médecine, que l’on n’en pourroit avoir dans nos deux Univerſités priſes enſemble ? Ira-t-on chez un Vendeur d’Huile acheter des Etoſſes de Soie ? Les Merciers négociéront-ils en Jambons & en Marinade ? Si les choſes étoient bien règlées, les Hôpitaux feroient auſſi utiles aux Etudians en Médecine pour ſe perfectionner dans leur Profeſſion, qu’ils pourroient l’être aux Pauvres pour y recouvrer leur ſanté.
Le Bon Sens doit ſervir à diriger les Hommes dans les Sciences, auſſi-bien que dans les Arts. Perſonne ne fera aſſez fou pour mettre ſon Fils chez un Orfèvre, s’il avoit deſſein d’en faire un Marchand de Toiles. Pourquoi donc donner un Théologien pour Précepteur, à un Jeune Homme qu’on deſtine à être Avocat ou Médecin ? Les Langues, il eſt vrai, la Logique, & la Philoſophie, ſont les prémiers principes requis également dans les trois Profeſſions. Mais il y a ſi peu de ſecours pour un Médecin dans nos Univerſités, qui ſont ſi riches, & qui entretiennent tant de Ventres pareſſeux pour boire ger, & avoir des appartemens également magnifiques & commodes, que ſi ce n’étoit les Livres, (avantage qui eſt commun aux trois Facultés) on pourroit tout aufſi bien acquérir à Oxford ou à Cambridge les qualités requiſes pour être Marchand en Turquie, que pour être Médecin. Or ſuivant mon petit ſentiment, c’eſt-là une forte preuve qu’une bonne partie des grandes richeſſes que poſſedent ces Univerſités, ne ſont pas auſſi bien appliquées qu’elles pourroient l’être. Les Profeſſeurs, outre les appointemens qui leur ſont donnés par le Public, devroient avoir des gratifications de tous les Etudians qu’ils enſeignent ; afin que l’intérêt ſe joignant à l’émulation & à l’amour pour la gloire, ils füſſent plus efficacement animés au travail. Il faudroit qu’on appellât aux Chaires Profeſſorales, les perſonnes qui aïant les qualités néceſſaires pour enſeigner, excelleroient dans quelque Science, ou ſeulement dans quel que partie d’une Science, ſans s’embarraſſer de quel Parti, de quelle Secte, de quel Païs il ſeroit. N’importe qu’il fût blanc ou noir, il ſuſſiroit que ſon habileté fût connue. Les Univerſités ſeroient alors des eſpèces de Foires, où l’on trouveroit toutes ſortes de Sciences. Aux Foires de Leipzig, de Francfort, & des autres endroits d’Allemagne, établies pour ſe pourvoir des différentes Marchandiſes ou Denrées dont on a beſoin, on ne s’embarraſſe point ſi les Marchands ſont Etrangers ou Citoïens. Les Gens s’y rendent de toutes les parties du Monde, tous y ont les mêmes privilèges.
Je ſerois d’avis qu’on exemptât de païer ces gratifications, tous les Etudians deſtinés au Saint Miniſtère. Il n’y a pas de Faculté qui ſoit auſſi immédiatement néceſſaire au Gouvernement d’une Nation que celle du Ministère. Il doit d’ailleurs y avoir un grand nombre de Théologiens dans cette Ile, ainſi je ne voudrois pas qu’on décourageât qui que ce ſoit de ſe vouer à cet Emploi. Je ſai qu’il y a des Perſonnes riches, & même parmi la Nobleſſe, qui aïant pluſieurs Enfans en deſtinent quelqu’un pour l’Egliſe. On voit auſſi des Perſonnes de bon ſens, ſurtout parmi les Théologiens, qui par un principe de prudence élèvent leurs Enfans à cette Profeſſion, lorsqu’ils peuvent eſpérer que par leurs amis & par leur crédit ils pourront leur procurer une bonne place d’Aggrégé dans quelque Collège, qui puiſſe les faire vivre honnêtement. Mais il faut avouer que ce n’eſt pas de ces Familles que nous viennent ces recrues de Théologiens qui reçoivent les Ordres chaque année. Nous sommes redevables à une Claſſe de Gens toute différente, du gros des Eccléſiaſtiques de ce Roïaume, comme on en conviendra dans l’instant.
Il ſe trouve parmi les Gens du moïen ordre, des Bigots qui ſont remplis d’un reſpect ſuperftitieux pour une Robe & une Soutane. C’eſt parmi ces Perſonnes qu’on voit tant de Pères & de Mères, qui ont un déſir ardent d’avoir un Fils revétu du Sacré Caractère. Ils ne s’embarraſſent ni des talens de ce Fils, ni de ce qui pourra réſulter de leurs déſirs inſenſés. Les Mères ſurtout ſe repaiſſent chaque jour de l’agréable idée que leurs Fils, qui n’ont pas encore douze ans, ſeront un jour Miniſtres. L’amour maternel ſe joignant avec la dévotion, elles entrent dans des extaſes qui leur ſont répandre des larmes de joie, en penſant au futur plaiſir qu’elles recevront de les voir, dans une Chaire, précher la Parole de Dieu. C’eſt à ce zèle religieux, qui eſt mis au nombre des faibleſſes Humaines, que nous ſommes redevables de ce grand nombre de pauvres Gens qui heureuſement étudient parmi nous. Je dis heureusement, puiſque ſans ces déſirs des Mères & des Pères de baſſe condition, il ne ſeroit pas poſſible que ce Roïaume, où les Bénéfices Eccléſiaſtiques ſont ſi chetifs, pût étre fourni du quart des Miniſtres dont il a beſoin. D’où voudroit-on en effet les tirer que de ces Familles ? Y a-t-il quelque Mortel qui pût vivre des chetives penſions attachées aux Cures, s’il a été ſeulement élevé dans la médiocrité. Il faudroit pour cela qu’il poſſédât une vertu réelle, qu’il y auroit de l’extravagance à attendre d’un Eccléſiaſtique plutôt que d’un Laïque.
Les ſoins que je prendrois pour avancer cette branche du Savoir, qui eſt plus immédiatement utile à la Société, ne m’en ſeroit pas négliger les autres parties plus curieuſes & plus polies. Si la choſe dépendoit de moi, tous les Arts Libéraux, & toutes les Parties de la belle Littérature ſeroient beaucoup plus encouragées qu’elles ne le ſont aujourd’hui. Dans chaque Comté il y auroit un beau Collège, ou même davantage, pour y enſeigner le Grec & le Latin. Chacun de ces Collèges auroit ſix Claſſes, où il y auroit des Maîtres particuliers. Il faudroit que ces Etabliſſemens, qui ſe feroient aux fraix du Public, fûſſent ſous l’inſpection de quelque Homme de Lettres élevé en autorité. Leur Rectorat ne ſeroit pas ſimplement titulaire, mais ils devroient prendre effectivement la peine d’entendre, deux fois par an, les examens qui dans chaque Claſſe ſeroient faits par les Maîtres, ſans qu’il leur fût permis de juger des progrès des Diſciples ſur des thêmes, & d’autres épreuves qu’ils n’auroient point vus.
En même tems j’abolirois cette multitude de petits Collèges, ou Ecoles qui n’auroient jamais été fondées, ſi les Maîtres n’avoient pas été réduits à la dernière miſere.
C’eſt une erreur vulgaire, que l’on ne ſauroit bien orthographier ni écrire purement notre Langue, ſi l’on n’a point une petite teinture de Latin. Ce ſont des Pédans qui ſoutiennent cette opinion pour leur propre intérêt ; les plus pauvres d’entr’eux à tous égards, en ſont les plus zèlés défenſeurs. On les croit bonnement, quoique l’abſurdité de leur ſentiment ſoit évidente. Pour moi, j’aſſure que je connois quantité de Perſonnes de l’un & de l’autre Sexe, qui orthographient parfaitement bien, quoiqu’elles n’aïent jamais étudié le Latin & je ne ſerois pas fort embarraſſé à nommer bien de prétendus Savans, & des Gens qui ont fréquenté les Ecoles Latines pendant pluſieurs années, qui ſont les fautes les plus lourdes, & de Grammaire, & d’Orthographe.
Il eſt abſolument néceſſaire que ceux qui ſe deſtinent à quelqu’une des trois Facultés poſſèdent parfaitement le Latin. Ceux même qu’on élève pour être Procureurs, Chirurgiens ou Apoticaires, devroient être plus verſés dans cette Langue qu’ils ne le ſont généralement. Mais n’est-ce pas perdre ſon tems, ſon argent, & ſa jeuneſſe, que d’apprendre le Latin, lorsqu’on eſt appellé à gagner ſa vie dans quelque métier, ou quelque occupation, où cette Langue eſt tout-à-fait inutile. Dès qu’on entre dans les Aſſaires, on oublie bientôt ce que l’on a apris dans ces petites Ecoles ; & ſi l’on en conferve quelque choſe, c’eſt un air de fatuïté, de pédantiſme, & d’impertinence, qui ne ſert qu’à nous rendre incommodes dans tous les lieux où nous nous rencontrons. Il eſt peu de Perſonnes qui aïent aſſez de force & d’attention ſur eux-mêmes, pour s’empêcher, de concevoir de l’eſtime pour leur cher individu, à l’occaſion des connoiſſances qu’ils ont acquiſes. De quel fond ſurtout de modeſtie & de diſcrétion n’ont-ils pas besoin, pour empêcher que ces phraſes indigeſtes de Latin dont ils ſe ſouviennent, ne les rendent ridicules à ceux qui les entendent ?
Suivant mon plan, il faudroit traiter la Lecture & l’Art d’écrire, à peu près comme nous traitons la Muſique & la Danſe. Je voudrois qu’on ne les empêchât, ni ne les encourageât. Pendant qu’il y aura quelque choſe à gagner à enſeigner ces Arts, on trouvera toujours des Maîtres de reſte qui les enſeigneront.
Il n’y auroit que ceux qui étudient pour l’Egliſe, qui aprendroient pour rien les Sciences dont ils ont besoin. Encore entendrois-je qu’ils païaſſent pour aprendre à lire & à écrire. Si les Pères & les Mères ſont aſſez pauvres pour n’être pas en état de donner à leurs Enfans ces premiers Elémens, il y auroit une grande imprudence à eux d’aſpirer à quelque choſe de plus élevé.
Si tous ceux qui par leur induſtrie peuvent envoïer leurs Enfans à l’Univerſité ſont bien Inſtruits, il y aura aſſez de Savans pour fournir cette Ile. J’en dis de même de tous les autres païs de l’Europe. Jamais on ne manquera de Perſonnes qui ſachent lire, écrire & chiffrer, quand même il n’y auroit qui que ce ſoit qui aprît ces Arts, que ceux qui pourroient païer leurs Maîtres.Il n’en est pas des Belles-Lettres comme des Dons du Saint Eſprit. On peut ſe les procurer par argent. Il n’est pas même impoſſible, ſi nous en croïons le Proverbe, de ſe procurer de l’esprit.
J’ai cru qu’il étoit néceſſaire de m’étendre ſur cet article, afin de prévenir les clameurs de ceux qui Ennemis de la Vérité & de la Probité, m’auroient repréſenté comme un Homme qui condamnant toute eſpèce de Sciences & de Connoiſſances utiles, ne cherchoit qu’à répandre d’une manière impie l’ignorance & la ſtupidité. J’ai promis de répondre aux Objections que pourroient me faire les Protecteurs des Ecoles de Charité : c’eſt ce que je vai exécuter préſentement.
Ils diront qu’en élevant avec ſoin ces Enfans, ils ſe propoſent de les mettre en état de vaquer à quelque occupation pénible, & qu’ils n’ont aucun deſſein de leur inſpirer l’oiſiveté.
Il ſemble que j’ai ſuffiſamment répondu à cette Objection, en montrant que l’occupation d’aller à l’Ecole étoit une véristable inaction, une oiſiveté réelle, en comparaiſon du travail d’un Artiſan ou d’un Laboureur. Si j’ai rejetté cette eſpèce d’Education, c’eſt qu’elle rend incapables les Enfans du Pauvre de s’attacher dans la fuite à quelque travail de leur reſſort : Lot dont ils ne doivent ni ſe plaindre ni murmurer, pourvu qu’on agiſſe envers eux avec prudence & avec humanité. Il ne me reſte donc plus qu’à parler de la manière dont on s’y prend pour leur faire apprendre des Métiers. Dans ce but je tâcherai de prouver que par-là on rompt l’harmonie qui doit règner dans la Nation, & que la plupart de ces impertinens Directeurs ſe mêlent de choſes qu’ils n’entendent point.
Examinons pour cet effet la Nature de la Société, & les différentes choses qui doivent y entrer pour lui donner la force, la beauté & la perfection néceſſaires. Il eſt incontestable que dans une Nation, le travail qu’occaſionnent les beſoins réels, le luxe, l’amour de l’aiſe & la délicateſſe, eſt prodigieux : cependant ces occupations, quelqu’exceſſives qu’elles ſoient, ne ſont point infinies. Mais ſi vous y en ajoutiez une ſeule, elle ſeroit inutile & ſuperſlue. Un Marchand qui auroit à Chéapſide une belle boutique richement pourvue de Turbans, n’y ſeroit ſans-doute pas fort bien ſes affaires. Aujourd’hui que le Culte de Diane eſt hors de mode, Démétrius, & tout autre Orfèvre ſe ruïneroit bientôt, s’il ne faiſoit que des Chaſſes de cette Déeſſe. Or il y a tout autant de folie à un Ouvrier de faire plus d’ouvrage que l’on n’en conſume, & qu’il ne s’en débite, que d’établir & d’inventer des Métiers dont perſonne ne ſe ſervira. Dans l’état où ſont les choſes parmi nous, il ſeroit ridicule d’établir autant de Braſſeries qu’il y a de Boulangeries ; il y auroit de l’extravagance, s’il y avoit autant de Drapiers que de Cordonniers. Le nombre qu’il doit y avoir d’Ouvriers dans chaque Métier, ſe détermine si bien de lui-même, que la proportion n’eſt jamais mieux obſervée que lorsque perſonne ne s’en mêle.
Les Pères qui ont des Enfans qui doivent gagner leur vie, ne ceſſent de conſulter & d’examiner quel métier, ou quelle occupation ils leur donneront, jusqu’à ce qu’ils aïent pris à cet égard une Réſolution fixe & déterminée. Il ſe trouve mille Perſonnes, qui presque incapables de penſer à tout autre chose, réfléchiſſent mûrement ſur celle-là.
D’abord ils ſe bornent à l’état où ils font, ils penſent aux circonſtances dans lesquelles ils ſe trouvent placés. S’ils ne peuvent conſacrer pour leur Fils que dix livres ſterling, ils ne le deſtineront pas à un Art, ou à un Métier dont l’apprentiſſage ſeul coute cent pièces.
Leur attention ſe tourne enſuite du côte des objets de leur compétence qui ſont les plus avantageux. De ſorte que s’il y a quelque occupation, qui pour-lors fourniſſe plus facilement du travail, il ſe trouvera dix Pères empreſſés à y vouer leurs Fils.
Or tous les Métiers ſe plaignent aujourd’hui qu’ils manquent d’occupation, & qu’il y a trop de Perſonnes pour exécuter les commiſſions qu’on reçoit. Peut-être ont-ils raiſon. Ne faites-vous donc pas manifeſtement tort à ces Métiers, aux-quels vous ajoutez plus d’Ouvriers & de Membres, que la Nature de la Société n’en demande ? C’eſt-là cependant ce que ſont les Directeurs des Ecoles de Charité, qui tirent de ces Ecoles ces recrues pour entrer dans des Métiers qui ont déjà plus d’Ouvriers qu’il ne leur en faut.
D’ailleurs, ces Directeurs ne s’embarraſſent point quel est le meilleur Métier. Ils cherchent uniquement un Artiſan qui veuille ſe charger d’un Aprenti pour une certaine ſomme. Remarquez même que des Artiſans riches qui ſeront habiles dans leur métier, ne voudront point prendre chez eux des Enfans. Ils craignent trop d’avoir quelque choſe à démêler avec leurs Parens, qui vivent dans la dernière miſere. D’où il ſuit évidemment que ces Enfans ont pour l’ordinaire des Maîtres ivrognes, negligens, pauvres & peu habiles, qui contens de tirer l’argent de l’aprentiſſage, ne ſe mettent pas fort en peine des progrès ni de la conduite de ceux qu’on leur confie. Ces Ecoles paroiſſent donc uniquement propres à entretenir & à former une pépinière d’Indigens, qui en leur tems reviendront les peupler.
Lorsque le Commerce & les Arts ont trop de mains qui s’y appliquent, c’eſt une marque certaine qu’il y a dans le tout quelque dérangement : car il ſeroit impoſible qu’il y eût trop de monde, ſi le païs eſt capable de le nourrir. Si les proviſions & les denrées ſont trop chères, d’où en vient la faute ? Ce n’eſt pas au terrein qu’il faut l’attribuer, puisqu’il y a des terres non cultivées.
Dira-t-on que pour augmenter l’abondance, il n’y auroit qu’à ruïner peu à peu les Fermiers, ou à diminuer les rentes dans toute l’Angleterre ?
Ce n’eſt point ainſi que l’on peut rémédier à ce mal. On y rémédiéroit bien plus efficacement, en redreſſant l’inconvénient dont le Laboureur ſe plaint. Les Fermiers, les Jardiniers & les autres Ouvriers qui s’appliquent à des travaux pénibles & vils, ne peuvent plus trouver de Domeſtiques pour le prix qu’ils leur donnoient autrefois. Un Homme qui travaille à la journée, trouve qu’il n’a pas aſſez lorsqu’on lui donne ſeize ſoux, pour faire un ouvrage que ſon Père faiſoit il y a trente ans avec plaiſir pour la moitié.
Pour ce qui eſt des rentes, il eſt impoſſible qu’elles tombent, tandis que vous augmentez le nombre de ceux qui conſument les Denrées. Le prix des Dénrées, & tout le travail en général, doit baiſſer & diminuer proportionnément à la diminution de ces bouches.
Un Homme qui a cent cinquante livres ſterling de rente, auroit tort de ſe plaindre que ſon revenu a été réduit à cent livres, ſi avec cette dernière fomme il peut ſe procurer autant d’agrémens qu’il auroit pu s’en procurer avec deux-cens.
Il n’y a pas dans l’Argent de valeur intrinſeque, le prix peut varier ſuivant les tems. Qu’une guinée vaille vingt livres ou un ſchelling, c’eſt la même chose. Le travail du Pauvre, comme je l’ai déjà dit, & non le prix de l’Argent, procure tous les plaiſirs & les agrémens de la vie. Ainſi nous pourrions jouïr d’une beaucoup plus grande abondance que celle dont nous jouïſſons. Il n’y auroit qu’à cultiver la Pêche & l’Agriculture : mais bien loin d’être en état de nous emploïer à ces occupations, à peine avons-nous aſſez de Pauvres pour faire ce qui est abſolument néceſſaire pour notre ſubſiſtance. L’Equilibre eſt rompu dans l’Etat. Le Peuple qui travaille, ou le Pauvre qui ne connoit autre choſe que ſa profeſſion, eſt en trop petit nombre, en comparaiſon des autres parties. Pour un Marchand vous trouvez dix Teneurs de Livres, ou du moins Gens qui ſe diſent tels, tandis qu’à la Campagne les Fermiers manquent d’Ouvriers. Si vous cherchiez un Laquais qui eût ſervi pendant quelque tems dans une maiſon de façon, vous en trouveriez dix qui ont été Bouteillers. Vous pouvez avoir des Femmes de Chambre par vingtaines, tandis qu’il vous faut des gages extraordinaires pour un Cuiſinier.
Il n’eſt perſonne qui pouvant s’en paſſer, s’applique jamais à quelque ouvrage bas & ſervile. Cela eſt fort naturel. Mais cela fait voir que les Gens du plus bas ordre ſont trop ſavans pour nous être utiles, autant qu’ils le devroient. Les Domeſtiques demandent déjà plus que leurs Maîtres & leurs Maîtreſſes ne peuvent leur donner. Quelle fureur nous poſſède donc de les y encourager, en augmentant avec ſoin & à nos frais cette connoiſſance, qu’ils ne manqueront pas de nous faire païer une ſeconde fois !
Ce ne ſont pas les ſeules Perſonnes qui élevées à nos dépens, abuſent des connoiſſances que nous leur avons procurées. Voïez ces Païſanes neuves & ignorantes, & ces Païfans groſſiers ; nous en ſommes les dupes. L’éducation que nous prenons la peine de procurer aux prémiers, engagent ceux ci à ſe prévaloir de la rareté des Domeſtiques, en leur faiſant demander des gages conſidérables, tels qu’on les devroit donner à ceux ſeulement qui entendent bien le ſervice, & qui ont presque toutes les bonnes qualités qu’on peut exiger de ces ſortes de Gens.
Dans le Monde il n’y a point d’endroit où les Domeſtiques ſoient mieux tournés, & plus habiles à faire un meſſage, ou à exécuter une commiſſion, que le ſont quelques uns de nos Laquais. Mais dans le fond, à quoi ſont-ils bons ? On ne peut pas s’y fier, puisque la plus grande partie ſont des Fripons. Parmi ceux qui ſont honnêtes gens, la moitié ſe trouvera être des maladroits, qui s’enivreront encore trois ou quatre fois par ſemaine. Les Valets les plus ſurs & les meilleurs, ſont généralement querelleux & inſolens. Le courage paſſe chez eux pour la qualité la plus eſtimable. S’agit-il de donner des preuves de leur valeur, aucune conſidération ne peut les arrêter ; ils ne s’embarraſſent point de ſalir leurs habits, ni de tous les maux qu’ils peuvent occaſionner. Pour ceux qui ont le naturel bon, ce ſont ordinairement des gens qui courent la Gueuse, & qui gâtent toutes les Servantes qu’ils approchent. Pluſieurs Domeſtiques ſont même coupables de tous ces vices. Ils ſont tout-à-la-fois paillards, ivrognes & querelleux.
Cependant ſi ce ſont des Drolles bien faits, & qui ſachent ſervir leurs Maîtres avec adreſſe & avec reſpect, on ne fera point attention à tous ces défauts. On croira même fort aisément, que ce ſont des gens dont on a abſolument beſoin. O Folie impardonnable ! puisqu’elle tend néceſſairement à la perdition totale des Domeſtiques.
Il y en a fort peu qui exempts de ces défauts, entendent bien le ſervice. Par-là même qu’ils ſont rares, de cinquante il n’y en a pas un qui ne ſe taxe à un prix exorbitant. Quoique vous lui donniez des gages exceſſifs, il ne trouvera jamais qu’il ait aſſez. Dans tout ce qui ſe conſume à la maiſon il faudra qu’il ait ſes tours de bâton. Si les profits qu’il a ne ſuffiſent pas pour entretenir une famille aſſez conſidérable, il ne voudra pas reſter chez vous. L’eûſſiez-vous même ramaſſé de la boue, tiré d’un hôpital ou d’une priſon, la reconnoiſſance ne l’engagera jamais à demeurer plus longtems dans votre maiſon, qu’il n’y ſeroit reſté ſi vous ne lui aviez point rendu de ſervice. Vous ne pourrez le garder que durant le tems qu’il tirera du poſte qu’il occupe chez vous, ce qu’il croit mériter, conformément à la trop bonne idée qu’il a de lui-même. Que dis-je ! Le meilleur & le plus poli même des Domeſtiques, qui n’aura jamais donné de preuves, ni de pétulance, ni d’arrogance, quitera le Maître le plus indulgent, dès-qu’il pourra trouver mieux. Pour pallier ſon départ, il fabriquera cinquante excuses ; & pour les rendre plus vraiſemblables, il ne ſe fera pas de peine de mentir. Un Aubergiſte qui tient un Ordinaire où l’on païe demi-écu, ou douze ſoux par tête, n’eſt pas plus ſoigneux à tirer ce prix de ſes Pratiques, qu’un Laquais l’eſt à attraper de l’argent de ceux que ſon Maître a invité à dîner ou à ſouper. Je ſuis même fort porté à croire que ce Domestique s’imagine que chaque Convive, ſuivant ſa qualité, doit lui païer un ſhelling, ou un demi-écu, auſſi bien que s’ils avoient mangé à l’Auberge.
Si une perſonne qui tient ménage n’eſt pas en état de donner ſouvent des regals, & d’inviter ordinairement des gens à ſa table, il eſt ſür de ne pouvoir trouver des Domeſtiques qui lui faſſent honneur. Il ſera ainſi forcé à ſe faire ſervir par quelque Nigaud de la Campagne, ou par quelqu’autre Maladroit, qui le plantera-là dès-que déniaiſé par ces Faquins de Valets, il ſe croira propre à entrer dans le ſervice de quelqu’autre Perſonne. Les fameuſes Auberges, & tous les endroits qu’un grand nombre de Gentilshommes fréquentent, ſoit pour le plaiſir, ſoit pour leurs aſſaires, ſurtout ceux qui ſont ſitués dans le territoire de Weſtminster-Hall, tous ces lieux ſont d’excellentes Ecoles pour les Valets. C’eſt-là où les Eſprits les plus peſans peuvent acquérir de la vivacité, & apprendre tout-à-la-fois à ſe débarraſſer, & de leur ſtupidité, & de leur innocence. Ce ſont de véritables Académies pour les Laquais. Des Profeſſeurs expérimentés dans le Libertinage le plus honteux y ſont tous les jours des Leçons publiques ſur ces ſortes de Sciences. On y Inſtruit les Etudians dans plus de ſept-cens Arts, qui ne ſont rien moins que Libéraux. On leur apprend la manière dont il faut s’y prendre pour tromper, pour en impoſer, & pour découvrir le foible de leurs Maîtres. Leur application eſt ſi grande, que dans peu d’années ils ſont gradués en Iniquité. Lorsque de jeunes Gentilshommes, qui ne connoiſſent pas encore bien le Monde, ont de ſi habiles Fripons à leur service, ils ſont ordinairement trop indulgens. Crainte de découvrir leur manque d’expérience, à peine ôſent-ils contredire ces Faquins, ou refuſer ce qu’ils demandent. En leur accordant ainſi des privilèges ſi déraisonnables, ils manifeſtent leur ignorance, dans le tems même qu’ils cherchent le plus à la cacher.
Vos plaintes, diront peut-être quelques Perſonnes, ne ſont point fondées. N’avez-vous pas dit que le Luxe ne pouvoit faire aucun tort à une Nation riche, dès que les Marchandiſes qui entrent dans le Païs, n’excèdent jamais, en valeur, celles qui en ſortent ?
Ce que je viens de blamer, ne peut pas être mis avec raiſon ſur le compte du Luxe, puisque c’eſt réellement un acte de Folie. Un Homme riche peut prendre ſes aiſes & ſes plaiſirs jusqu’à l’excés. Il peut jouïr de ce Monde, quelque peine & quelque dépenſe qu’il lui en coute, pourvu qu’en même tems il paroiſſe du bon-ſens dans tout ce qu’il fait. Mais rien de ſemblable ne peut être dit de celui qui a ſoin de mettre ſes Domestiques hors d’état de lui rendre les ſervices qu’il en attend. Le trop d’argent, les gages exceſſifs, & les profits déraisonnables, gâtent ſurtout les Domestiques en 'Angleterre. Qu’une Perſonne ait vingt-cinq chevaux dans ses écuries, on ne peut pas dire qu’il ſoit atteint de folie, dès que les circonſtances où il ſe rencontre le lui permettent. Mais s’il n’en tient qu’un, & que pour faire parade de ſes richeſſes, il lui donne trop à manger, je ſoutiens qu’il a perdu l’eſprit. Lorsque les Domeſtiques païent ce que leurs Maîtres doivent aux Marchands, les uns tirent le trois, & d’autres le cinq pour cent. N’eſt-ce pas une extravagance que de le ſouffrir ? Les Horlogers, & les autres Marchands qui vendent des Bijoux, des Colifichets inutiles, ne l’éprouvent que trop à leur perte. Les Perſonnes de distinction achettent-elles quelque choſe de ces Marchands de Galanteries, il ſeroit au-deſſous de leur qualité de leur donner elles-mêmes l’argent. On peut tolérer qu’un Domeſtique reçoive un préſent quand on le lui offre ; mais qu’il le reclame comme une choſe due, & que ſi on le lui refuſe il diſpute pour l’avoir, c’eſt une impudence impardonnable. Puisqu’on fournit aux Domeſtiques toutes les choses néceſſaires à la vie, ils n’ont donc point beſoin d’argent. Il leur est même nuiſible, à moins qu’ils n’en amaſſent pour des tems de maladie ou de vieilleſſe. Mais c’eſt ce qui arrive rarement parmi nos Galopins. Dans ce cas même l’argent les rend inſolens & inſupportables.
On m’a aſſuré qu’un tas de Laquais avoient été aſſez inſolens pour former une Société. Je crois même la choſe aſſez vraiſemblable. Ces Faquins ont fait des loix, par lesquelles ils s’obligent de ne pas ſervir pour moins d’une certaine ſomme, de ne point porter de fardeau, ou de paquets, excédant le poids de deux ou trois livres. Je ne fais point mention de pluſieurs autres règlemens directement oppoſés à l’intérêt de ceux qu’ils ſervent, & entièrement contraires à l’uſage pour lequel ils ſont deſtinés. Si quelqu’un de ces Valets reçoit ſon congé pour avoir exactement ſuivi les ordres de cette honorable Contraire, les autres devront en avoir ſoin jusqu’à ce qu’il ait trouvé une autre condition. Si quelqu’un prétend frapper, ou obliger MONSIEUR SON LAQUAIS à faire quelque choſe de contraire aux Statuts de la Société, ils ont fait un fond pour intenter un procès au Maître, & pour le pourſuivre en justice. Si la choſe eſt réelle, comme j’ai raiſon de le croire, & qu’on leur permette encore de conſulter enſemble, afin de pourvoir à leurs aiſes & à leurs commodités, bientôt nous pouvons eſpérer de voir tout de bon repréſenter dans la plupart des Familles cette Comédie Françoiſe, intitulée Le Maître & Valet. Si l’on ne prévient de bonne heure leur deſſein, & qu’ils continuent à s’aſſembler impunément, leur nombre augmentera. Alors ils pourront en faire une Tragédie, quand ils le trouveront à propos. Mais ſuppoſons que ces craintes ſoient frivoles & deſtituées de fondement, il eſt cependant inconteſtable que les Domeſtiques en général empiètent tous les jours ſur les droits de leurs Maîtres & de leurs Maîtreſſes, & qu’ils cherchent à ſe mettre plus de niveau avec eux. Extrêmement attentifs à profiter de toutes les occaſions propres à relever la baſſeſſe de leur condition, leurs ſoins n’ont pas été infructueux. Déjà la plupart du monde les eſtime beaucoup plus que l’on ne devroit naturellement, & que le Bien Public ne l’exigeroit. Je ne dis point que les Ecoles de Charité ſoient l’unique cauſe de ces malheurs. Ils peuvent être attribués en partie à bien d’autres maux. Londres eſt une Ville trop grande pour le Païs, & à pluſieurs égards nous manquons à nous-mêmes. Mais quand même mille vices concourroient à produire les inconvéniens dont nous nous plaignons aujourd’hui, peut-on douter que les Ecoles de Charité n’y contribuent, dès que l’on réfléchira ſur ce que j’ai dit ? Du-moins il y a plus d’apparence qu’elles ſervent plutôt à cauſer ces fortes de maux, qu’à les prévenir, ou à les diminuer.
L’unique raiſon de poids qu’on puiſſe alléguer en faveur des Ecoles de Charité, c’eſt qu’on y élève pluſieurs milliers d’Enfans dans la Foi Chrétienne, & dans les Principes de l’Egliſe Anglicane. Comme je hais les répétitions, je prie le Leſteur de vouloir bien jetter les yeux ſur ce que j’ai dit ci-devant, s’il ſouhaitte de ſe convaincre de la foibleſſe de ce raiſonnement ſpécieux. D’ailleurs, ſi dans ces Ecoles on Inſtruit les Enfans de ce qui leur eſt néceſſaire pour obtenir le ſalut, le Pauvre laborieux ne pourroit-il pas auſſi-bien apprendre ce qu’il doit ſavoir de Religion, en écoutant un Sermon, ou un Catéchisme ? Le plus pauvre même de la Paroiſſe, qui ne ſeroit point hors d’état de marcher, devroit à mon avis aller régulièrement tous les Dimanches à l’Egliſe, & dans les autres endroits où l’on célèbre le Service Divin. Le Jour du Dimanche a été plus particulièrement conſacré entre les ſept qui compoſent la ſemaine, pour être emploïé au Service Divin, & aux Exercices Religieux, & pour ſe repoſer de tout travail corporel. Tous les Magiſtrats ſont indiſpenſablement obligés de donner une attention particulière ſur la manière dont il eſt ſanctifié. Il faut ſurtout obliger les Pauvres & leurs Enfans à aller à l’Egliſe le matin & le ſoir, puisqu’ils n’ont pas d’autre tems pour vaquer à ces ſacrés devoirs. Dès leur enfance on doit les y encourager, & par des exhortations, & par des exemples. Il ſera néceſſaire de leur faire enviſager la négligence volontaire des Exercices Religieux, comme ſcandaleuſe. Si cependant la contrainte que je propoſe paroiſſoit trop violente & impraticable, il faudra tout au moins pour ces jours-là interdire, ſous de rigoureuſes peines, tous les Divertiſſemens, & empêcher que les Pauvres n’aillent prendre dehors des plaiſirs qui puiſſent les féduire & les détourner de la pratique du devoir que je recommande.
Après que les Magiſtrats auront fait tout ce qui dépend d’eux, les Miniſtres de l’Evangile peuvent inſpirer aux Eſprits les plus bornés, des principes de Piété, de Dévotion, de Vertu & de Religion, qui ſeront beaucoup plus ſolides que ceux des Ecoles de Charité ne l’ont jamais été, ni ne le ſeront. Les Eccléſiaſtiques qui, placés dans ces circonstances, ſe plaignent qu’ils ne peuvent pas donner à leurs Paroiſſiens, ſans qu’ils fachent lire & écrire, les connoiſſances qui leur ſont néceſſaires en qualité de Chrétiens, ſont ou gens fort pareſſeux, ou de francs ignorans qui n’ont aucun mérite.
Les plus ſavans ne ſont certainement pas ceux qui ont le plus de Religion. Pour S’en convaincre, on n’a qu’à examiner les Perſonnes dont les lumières ſont bien différentes. Quoiqu’aujourd’hui on n’oblige pas, comme on le pourroit, le Pauvre & l’Idiot à fréquenter les Saintes Aſſemblées, prenons ſans faire aucun choix cent Pauvres, qui aïant quarante ans paſſés ſoient accoutumés dès leur enfance à faire des ouvrages pénibles. Je ſuppoſe encore que ces Gens-là n’aïent jamais été à l’Ecole, & qu’ils ſoient toujours demeurés dans les lieux éloignés & des Grandes Villes, & des Endroits où l’on peut acquérir quelques connoiſſances. Comparons ces Ignorans à un pareil nombre de Doctes, qui auront tous fait leurs études å l’Univerſité. Que la moitié de ceux-ci ſoient même, ſi vous le voulez, des Théologiens bien verſés dans la Philologie & dans la Doctrine Polémique. Après quoi, examinons ſans partialité la vie & la conduite que mènent ces deux fortes de Perſonnes. J’oſe bien aſſurer que parmi les prémiers, qui ne ſavent ni lire ni écrire, on trouvera plus d’union & d’amour fraternel, moins de corruption & d’attachement au Monde, plus de contentement d’Eſprit, plus d’innocence, plus de ſincérité, ſans compter pluſieurs autres bonnes qualités qui conduiſent à la Tranquilité publique & à une Félicité réelle, que l’on n’en rencontrera parmi les derniers. Au contraire, nous verrons règner parmi ceux-ci la vanité & l’inſolence au ſuprême degré, des querelles & des diſſenſions éternelles, des haines irréconciliables, des conteſtations, l’envie, la calomnie, & bien d’autres vices tout-à-fait oppoſés à une concorde mutuelle : défauts dont le Pauvre ignorant & laborieux n’eſt presque jamais atteint à quelque degré tant ſoit peu conſidérable.
Je ſuis très-perſuadé que ce que je viens de dire dans le dernier paragraphe, n’eſt pas nouveau pour la plupart de mes Lecteurs. Mais si c’eſt une vérité, pourquoi donc la celer ? Pourquoi l’intérêt qué nous prenons à la Religion, ſert-il toujours de manteau pour couvrir & des menées hypocrites, & des intentions mondaines ? Si les deux Partis qui diviſent malheureuſement ce Roïaume, convenoient une fois de mettre bas le masque, bientôt nous découvririons que tout ce qu’ils ſe propoſent en fondant des Ecoles de Charité, conſiſte principalement à fortifier leurs Partis. En élevant ainſi les Enfans dans les principes de la Religion, les zèlés Partiſans de l’Egliſe ont en vue d’inſpirer à ces jeunes Plantes, tendres & flexibles, une ſuprême vénération pour le Clergé de l’Egliſe Anglicane, jointe à une extrême averſion, & à une animoſité immortelle pour tous ceux qui auront des ſentimens diſſérens. Pour ſe convaincre de la réalité de ces intentions, conſidérons d’un côté quels ſont les Théologiens les plus ardens à prêcher ſur la Charité, & quels ſont ceux qu’on admire le plus pour ces fortes de Sermons. De l’autre côté faiſons attention que les Enfans d’un fameux Hôpital de cette Ville ſe ſont toujours montrés pour les principaux Chefs des Emeutes, ou des Divifions de Parti, qui depuis quelques années ſe ſont élevées parmi la Populace. Les grands Protecteurs de la Liberté, qui ſont toujours occupés à empêcher l’établiſſement du Pouvoir Arbitraire, ſouvent même lorsqu’il n’y a rien à craindre de ſemblable, ne ſont pas, généralement parlant, fort ſuperſtitieux. Ils ne paroiſſent pas non plus faire grand cas de ces Apôtres modernes. Malgré cela, on voit quelques-uns de ces illuſtres Défenſeurs de la Patrie parler hautement en faveur des Ecoles de Charité mais les avantages qu’ils prétendent en retirer, n’ont aucun rapport avec ce qui concerne ou la Religion, ou les Bonnes Mœurs. Ils regardent uniquement ces ſortes d’établiſſemens, comme les moïens les plus propres pour détruire le pouvoir du Clergé, & pour empêcher qu’il ne ſurpaſſe celui du Peuple. Il eſt certain que la Lecture & l’Ecriture ſervent à augmenter les lumières des Hommes, & que plus ils ſont ſavans, mieux ils ſont en état de juger des choſes par eux-mêmes. Ils s’imaginent donc que ſi le ſavoir pouvoit devenir univerſel, jamais le Peuple ne ſe laiſſeroit gouverner par les Prêtres : danger dont ils ont le plus de peur.
Il est très-probable, je l’avoue, que les prémiers, je veux dire les Prêtres & tous ceux qui appuïent leurs intérêts, parviendront à leur but, & avanceront le crédit du Clergé. Mais pour avancer uniquement l’ambition & le pouvoir de ces Corps, doit-on ſouffrir ce grand nombre d’inconvéniens que les Ecoles de Charité peuvent occaſionner ? C’eſt ce que ne croiront point les Perſonnes véritablement prudentes, qui ne ſont ni tout feu pour un Parti, ni bigots pour les Prêtres.
Pour les derniers, ils ne doivent point s’embarraſſler de ce que le Clergé peut produire ſur l’Eſprit de l’Ignorant, qui eſt ſans éducation. On n’aura rien à craindre, dès-que toutes les Perſonnes qui peuvent être élevées aux frais de leurs Pères, de leurs Mères, ou de leurs Parens, voudront bien penſer par elles-mêmes. Alors elles ne s’en laiſſeront pas impoſer par les Prêtres. Ce ſera en vain qu’ils travailleront. Que nos Ecoles ſoient donc uniquement pour ceux qui païent leurs Maitres. Il ſeroit ridicule en un mot de croire qu’en aboliſſant les Ecoles de Charité, on introduiſit dans le Roïaume quelque ignorance préjudiciable à la Nation.
Je ſerois faché de paſſer dans le public pour cruel. Si je me connois tant ſoit peu, je ſuis afſuré que j’abhorre l’inhumanité. Mais c’eſt une foibleſſe impardonnable d’être compatiſſant juſqu’à l’excès, lorsque la Raiſon nous le défend, que l’Intérêt général de la Société exige de la fermeté dans nos ſentimens & dans nos réſolutions.
On peut citer pluſieurs exemples de Perſonnes du Beau Sexe qui ont excellé dans les Sciences, & même dans l’Art Militaire. Faudra-t-il pour cela que les Femmes quitent l’aiguille, & abandonnent leur ménage, pour étudier le Latin & le Grec, ou pour apprendre le Métier de la Guerre ? La vivacité & le ſens commun ne ſont point rares parmi nos Inſulaires. Peut-être n’y a-t-il point de Païs, ou de Climat, qui puiſſe avec plus de juſtice ſe glorifier de poſſéder des Créatures Humaines mieux formées & pour l’Ame & pour le Corps, que notre Ile en produit ? Auſſi n’est-ce point du côté de l’eſprit, du génie, & de la docilité que nous manquons ; mais du côté de la diligence, de l’application, & de l’aſſiduïté.
Si nous avons quantité d’ouvrages également pénibles & ſales à exécuter, il faut par conſéquent qu’il y ait parmi nous des Gens qui s’accommodent de cette ſorte de travail. Où trouverons nous une meilleure Pépinière de Gens pour ſuppléer à ces néceſſités que parmi les Enfans des Pauvres ? D’ailleurs ce que j’ai appellé des duretés, ne paroît pas tel, comme il ne l’eſt eſſectivement pas à ceux qui y aïant été élevés, ne connoiſſent point d’état plus heureux. Quelles ſont parmi nous les Perſonnes les plus contentes ? Ce ſont certainement celles qui s’occupant aux ouvrages les plus pénibles, connoiſſent le moins la pompe & les délicateſſes de ce Monde.
Quoique ces vérités ſoient inconteſtables, je ne connois cependant qu’un très-petit nombre de Perſonnes qui voulûſſent qu’on les divulguât. La cauſe qui rend ces vérités odieuſes, c’eſt que la plupart du monde, ſurtout dans cette Nation, eſt porté ſans raiſon à avoir trop d’égards pour le Pauvre : inclination qui doit ſon origine à un mélange de Pitié, de Folie, & de Superftition. La manière vive dont ce compoſé agite les Hommes, fait qu’ils ne peuvent ni entendre, ni voir qu’on dife, ou qu’on faſſe quelque choſe contre le Pauvre. Cependant s’il y a de l’inſolence & de la cruauté à faire du mal à ces miſérables Créatures, il y a aſſurément de la justice à manifeſter leurs fautes & leurs dérèglemens.
Ainſi on ne doit point battre un Mendiant, quand même il vous frapperoit le prémier. Les Garçons-Tailleurs intentent des procès à leurs Maîtres. Ils ſont même obſtinés dans la mauvaiſe cauſe qu’ils ont entrepriſe. Il faut cependant en avoir pitié. Les Tiſſerands ſe plaignent-ils, on doit les aſſiſter ? Pour leur complaîre, il faut même faire cinquante choſes ridicules, quoiqu’au milieu de la pauvreté ils inſultent leurs Supérieurs, & que dans toutes les occaſions ils paroiſſent plutôt portés à célébrer les Jours de Fête dans la débauche, & à commettre des désordres, qu’à travailler, ou à pratiquer la ſobriété.
Ceci me conduit naturellement à parler de ce qui concerne nos Laines. Conſidérant d’un côté les circonstances où nous nous trouvons, & de l’autre la conduite que tient le Pauvre, je crois que l’on ne doit point en permettre la ſortie pour quelque ſujet que ce foit. Nous pourrions examiner pourquoi il eſt ſi pernicieux à la Nation, de ſouffrir que l’on tranſporte cette marchandiſe dans les Païs étrangers mais les plaintes amères que nous pourrions faire ſur ce ſujet, ne nous ſeroient pas grand honneur. Combien de ſortes de risques, & quels grands périls ne doit-on pas courir, avant que notre Laine ſoit embarquée, & arrivée ſurement au-delà de la Mer ? Avant que les Etrangers puiſſent les manufacturer, ne doit-elle pas leur revenir à un prix beaucoup plus haut qu’à nous ? Malgré cette grande différence dans les frais, ils peuvent cependant donner les Etoffes à meilleur marché que nous. Tel eſt le malheur dont nous gémiſſions. Tel eſt le malheur inſupportable que nous éprouvons. Si tous nos Pauvres étoient emploïés comme il faut, & que l’on n’envoïât dehors que la Laine que nous ne pourrions pas manufacturer, alors la ſortie de cette marchandise ne nous cauſeroit pas plus de préjudice, que le tranſport de l’Etaim ou du Plomb.
Il n’y a point de Peuples qui, comme nous, aïent amené à ce point de perfection les Manufactures de Laine, ſoit par rapport à la bonté de l’ouvrage, ſoit par rapport à la manière prompte dont nous l’expédions. Du moins le fait eſt-il réel par rapport aux branches les plus conſidérables. Si donc nous nous plaignons, c’eſt uniquement de la manière dont nous dirigeons le Pauvre : manière qui eſt différente de celle des autres Nations. Suppoſons un Païs où les Ouvriers travaillent douze heures par jour, & ſix jours par ſemaine, tandis que dans un autre ils ne ſont occupés que huit heures par jour, & pas plus de quatre jours par ſemaine. Qu’en arrivera-t-il ? C’eſt que dans celui-ci on ſera obligé d’avoir neuf Perſonnes, pour faire ce que l’on exécute dans l’autre avec quatre. Suppoſons en ſecond lieu que la nourriture, le vêtement, & en général tout ce que le Pauvre induſtrieux conſume, ne coutent à ces quatre Ouvriers que la moitié de l’argent que les autres neuf, doivent en paſer ; il ſuivra que les prémiers feront l’ouvrage de dix-huit hommes, ſans qu’on leur donne plus d’argent qu’on n’en donneroit ailleurs à quatre Ouvriers. Par-là je ne prétens point dire, comme je ne le crois pas non plus, qu’entre nous & quelques-uns de nos Voiſins, il y ait une auſſi grande différence dans l’aſſiduïté des Ouvriers, dans leur manière de vivre, & dans la cherté des Denrées. On doit cependant conſidérer que la moitié de cette différence, beaucoup moins même, ſuffit pour emporter la balance, malgré tous les frais qu’ils ſont obligés de faire pour ſe procurer de la Laine.
Lorſqu’une Nation égale pour le moins ſes Voiſins dans l’adreſſe, dans la viteſſe, & dans ſa ſituation avantageuſe pour le travail, je demande qu’est-ce qui peut permettre à ces Voiſins de vendre à meilleur marché la marchandiſe, ſurtout lorſ-qu’ils ſont obligés de l’aller chercher hors du Païs pour la manufacturer ? Pour moi, je n’en trouve point d’autres raiſons que celles-ci. Il faut qu’ils aïent les proviſions, & tout ce qui regarde leur ſubſiſtance, à meilleur marché ; ou que les Ouvriers, plus aſſidus à leur ouvrage, travaillent plus longtems ; ou enfin qu’ils ſe contentent d’une manière de vivre moins difpendieuſe & plus groſſière, que ceux de cette autre Nation. Il eſt donc certain, toutes choſes égales, que plus les Ouvriers ſont laborieux, moins il faut de perſonnes pour faire la même quantité d’ouvrage ; & que plus un Païs abonde dans les choſes néceſſaires à la vie, plus auſſi il peut fournir de marchandises aux Nations étrangères, & plus il peut les donner à bon compte.
Après avoir ainſi prouvé que l’on doit beaucoup travailler, la ſeconde choſe qui me paroît également inconteſtable, c’eſt que plus on fait l’ouvrage gaïement & mieux c’eſt, tant pour ceux qui l’exécutent, que pour les autres perſonnes de la Société. Le bonheur conſiſte dans le contentement. Or moins un Homme a d’idées d’une meilleure manière de vivre, plus il ſera content de la ſituation où il ſe rencontre. Au contraire, plus une perſonne a de lumières & d’expérience du Monde, plus il a le goût délicat & exquis ; & plus il eſt juge conſommé des choſes en général, plus ſans-contredit il ſera difficile à contenter. Je ſerois bien fâché d’avancer quelque choſe choſe de barbare ou d’inhumain. Mais lorſqu’une Perſonne ſe divertit, rit, chante, & que dans tous ſes geſtes, & dans toute ſa conduite, je remarque un certain air de contentement & de ſatisfaction, je dis qu’il est heureux, ſans m’embarraſſer ni de ſon Eſprit, ni de ſa capacité. Je ne cherche jamais à découvrir, ſi la joie que cette Perſonne témoigne eſt raiſonnable. Du-moins je ne dois pas en juger par moi-même, ni en tirer aucune conſéquence, par l’eſſet qu’auroit produit ſur moi l’objet qui le met de ſi bonne humeur. Ainſi une Perſonne qui hait le fromage, ne doit pas me donner le nom de fou, parce que j’aime celui qui eſt moifi & d’une couleur bleuâtre : De gustibus non est diſputandum, il ne faut pas diſputer des goûts : c’eſt une Sentence auſſi vraie dans le ſens métaphorique, que priſe à la lettre. Plus les Perſonnes diffèrent dans leurs conditions, dans leurs circonstances, & dans leur manière de vivre, moins ils ſont en état de juger, des peines ou des plaiſirs les uns des autres.
Suppoſons qu’un Païſan, des plus vils & des plus groſſiers, ait la permiſſion d’obſerver incognitò le plus grand des Rois durant l’eſpace de quinze jours. D’abord il verra bien des choſes qu’il trouvera de ſon goût. Mais auſſi il en trouvera un beaucoup plus grand nombre telles, que s’il devoit changer de condition avec le Monarque, il ſouhaiteroit qu’on les changeât, ou qu’on les redreſſât. Auſſi ſeroit-il tout étonné de voir que le Roi s’y ſoumet. Tournons la médaille. Si le Souverain examínoit le Païſan, que trouveroit-il d’inſupportable & d’abominable ? Ce ſeroit le travail, la ſaleté, la malpropreté, la nourriture, les amours, les amuſemens, & les recreations de ce Campagnard. Mais combien ne ſeroit-il pas enchanté de la tranquillité d’Eſprit, du calme & de la paix de l’ame dont jouït ce Ruſtre ? Il verroit que dans cette ſituation on n’a pas besoin d’uſer de diſſimulation avec aucun de ſa Famille, ou de feindre de l’affection pour ſes plus mortels Ennemis ; qu’il n’y a point de Femmes gagnées par une Nation étrangère dont on doive ſe défier ; qu’il n’y a point de danger à craindre de la part de ſes propres Enfans ; qu’il n’y a point de complots à découvrir ; qu’il n’y a point de poiſon à appréhender ; qu’il n’y a point de Miniſtre populaire pour qui il doive avoir de la complaiſance ; qu’il n’y a point de Cours ruſées qu’il lui faille ménager ; qu’il n’y a point de Défenſeurs apparens de la Patrie à corrompre, qu’il n’y a point de Favoris inſatiables à ſatisfaire ; qu’il n’y a point de Miniſtère intéreſſé dont il faille ſuivre les volontés ; qu’il n’y a point de Nations diviſées à qui l’on doive complaîre ; qu’il n’y a point de Populace légère à l’humeur de laquelle il faille condeſcendre, ſi l’on veut qu’elle ne dirige pas nos plaiſirs, ou qu’elle ne s’y oppoſe point.
Si la Raiſon, comme un Juge impartial entre le Bien réel & le Mal réel, faiſoit un catalogue des diſſérens plaiſirs & des différentes peines que l’on éprouve dans ces deux états ſi oppoſés, je doute beaucoup que l’on trouvât en tout la condition des Rois préférable à celle des Païſans, quand même on ſuppoſeroit ceux-ci ignorans, & obligés de travailler comme je parois l’exiger.
D’où vient donc que le général des Hommes aimeroient mieux être Roi, que Païſan ? Il faut prémièrement en chercher la cauſe dans la Vanité & dans l’Ambition ; paſſions qui ſont ſi profondément enracinées dans la Nature Humaine. Pour ſatisfaire ces deux déſirs, nous voïons tous les jours les Hommes mépriſer les plus éminens dangers, & ſurmonter les plus grandes difficultés. On doit en ſecond lieu l’attribuer à cette différence de force qu’ont les objets pour ſe concilier notre affection, ſuivant qu’ils ſont matériels ou ſpirituels. Les objets extérieurs qui frappent immédiatement nos ſens, émeuvent beaucoup plus vivement les paſſions, que les réflexions & les préceptes que la Raiſon la plus ſaine pourroit nous fournir. L’un a beaucoup plus de force que l’autre, pour s’attirer ou notre aſſection, ou notre haine.
On voit donc clairement que ce que j’exige du Pauvre, ne peut lui faire aucun tort, ni diminuer le moins du monde ſon bonheur. Que le Lecteur ſenſé jugé à préſent, ſi en emploïant les méthodes dont j’ai parlé, on ne ſeroit pas en état d’envoïer une plus grande quantité de nos Manufactures dans les Païs étrangers, qu’on ne leur en fournit aujourd’hui. Du moins eſt-il plus probable que ce ſeroit un meilleur moïen pour y réuſſir, que de reſter les bras croiſés, de peſter contre nos Voiſins, & de chercher à les détruire, parce qu’ils nous battent avec nos propres armes. Les uns remportent l’avantage ſur nous dans le débit des Manufactures faites avec ce que notre Ile produit ; & les autres dans la pêche de ce même Poiſſon que nous négligeons, quoiqu’il ſoit prêt, pour ainſi dire, à ſauter dans nos bouches. Malgré leur éloignement du lieu où on le prend, & les peines qu’il leur en coute, ils ne laiſſent pas de s’y enrichir.
On peut engager le Pauvre à travailler, ſans que l’on emploie la force : l’art & la fermeté ſuſſiſent pour les encourager à quiter une vie oiſive. On n’a qu’à élever l’Indigent dans l’ignorance, & l’on pourra le faire à une fatigue réelle, ſans que jamais il la conſidère comme une dureté. Par élever le Néceſſiteux dans l’ignorance je ne veux dire autre choſe finon, comme je l’ai déjà inſinué ci-devant, que ſes lumières dans les aſſaires de ce Monde doivent être bornées à ſes ſeules occupations, ou que du-moins il ne faudroit pas que nous eûſſions ſoin de les étendre. Lorſque par ces deux artifices nous ferons venus à bout d’avoir en abondance les choſes néceſſaires à la vie, elles ſeront par-là même à bas prix. Alors les Ouvriers ne nous coutant pas beaucoup, nous débiterons infailliblement une plus grande quantité de marchandises que nos Voiſins, & en même tems nous peuplerons notre Ile. Telle est la manière noble & courageuſe dont nous devons combattre nos Rivaux dans le Commerce. Si nous devons tâcher de les ſurpaſſer, c’eſt dans la bonté & dans le prix des Marchandiſes que nous vendrons aux Etrangers.
En certains cas nous emploïons la politique avec ſuccès pour gagner les Pauvres. Puisqu’ils ſe vantent qu’ils ne veulent pas vivre comme ceux des autres Nations, pourquoi négligerions-nous de faire uſage de cette politique dans cet article, qui eſt le plus important ? Si nous ne pouvons pas changer leur réſolution, pourquoi applaudirions-nous à la juſtice de ſes ſentimens puisqu’ils ſont contre l’intérêt commun ? Je me fuis ſouvent étonné comment un Anglois, qui prétend avoir à cœur l’honneur, la gloire & la proſpérité de la Nation, peut prendre plaisir à entendre un de ſes Fermiers pareſſeux qui lui doit la rente de deux années, tourner en ridicule un François de ce qu’il porte des ſouliers de bois ; tandis qu’il ſent de la mortification à entendre Guillaume le Grand, ce Monarque également ambitieux & habile, ſe plaindre avec chagrin & avec colère du pouvoir exorbitant de la France. Ce n’est pas cependant que je veuille recommander les ſabots, ni introduire des maximes qui tendent à révétir une ſeule Perſonne du Pouvoir Arbitraire. Je crois que la Liberté & la Propriété peuvent reſter en ſureté, quand même les Gens pauvres ſeroient plus occupés qu’ils ne le font, & que leurs Enfans uſeroient leurs habillemens en faiſant quel-que ouvrage utile, ou qu’ils les ſaliroient à la campagne en travaillant, au lieu de les déchirer en jouant, ou de les barbouiller d’ancre pour rien.
Cent mille Pauvres de plus que nous n’avons dans cette lle, ne ſuffiroient pas pour faire, dans l’eſpace de trois ou de quatre cens ans, les ouvrages dont nous avons beſoin. Pour tirer parti de tous les lieux de ce Roïaume, & pour qu’il ſoit peuplé partout, il faut rendre pluſieurs Rivières navigables, & creuſer des Canaux dans cent endroits différens. Il faut ſaigner certains Terrains, afin de les préſerver à l’avenir de toute inondation. On peut ſertiliſer bien des Terres ſtériles. Des milliers d’Acres rapporteront beaucoup plus aux Propriétaires, ſi on les rend moins inacceſſibles. Dii laboribus omnia vendunt, les Dieux accordent tout à nos labeurs. Le travail & la patience viendront à bout de ſurmonter toutes les difficultés de cette nature. On peut renverſer les plus hautes Montagnes dans leurs vallées, qui ſont, pour ainſi dire, prêtes à les recevoir. On peut conſtruire des Ponts dans des endroits, où aujourd’hui nous n’oſerions pas même penſer à les y élever. Qu’on examine les Ouvrages étonnans que les Romains ont exécutés, mais ſurtout leurs Grands Chemins & leurs Aqueducs. Conſidérons d’un côté la vaſte étendue de pluſieurs de ces Voies, combien elles étoient ſolidement conſtruites, & quelle en a été la durée. Enviſageons d’un autre côté, qu’un pauvre Voïageur a le desagrément de ſe voir arrêté tous les dix Miles, par une Barrière, & de païer un fou pour réparer les Chemins durant l’Eté, quoique chacun ſache qu’ils ſeront déjà gâtés avant la fin de l’Hiver ſuivant.
Tout le monde doit toujours favoriſer ce qui convient au Public. L’intérêt particulier d’une Ville, ou de toute une Province, ne doit jamais empêcher l’exécution d’un Projet qui tendroit manifeſtement à l’avantage de tout le Roïaume. Tout Magiſtrat qui connoit ſon devoir, cherchera plutôt à ſe conduire ſagement, qu’à captiver la bienveillance de ſes Voiſins. Ainſi il préfèrera toujours au plus viſible avantage de la Place qu’il ſert, le moindre bien qui revient à toute la Nation.
Nous avons nos propres charpente ne nous manquent point, ſi nous voulons élever des Bâtimens. Qu’on amaſſe toutes les années l’argent que l’on donne volontairement à d’indignes Gueux, & celui que chaque Ménage eſt obligé de païer aux Pauvres de ſa Paroiſſe, on en fera un fond ſuffiſant pour occuper pluſieurs milliers de Perſonnes. Ainſi on ſeroit un meilleur uſage de ſon argent. Je ne dis point ceci, parce que je crois la choſe praticable, mais ſeulement pour faire voir que nous avons aſſez d’argent de reſte pour emploïer une grande multitude d’Ouvriers, & que nous n’en manquerions pas pour cela ſitôt qu’on pourroit ſe l’imaginer. On convient qu’un Soldat doit pour le moins être auſſi robuste & auſſi vigoureux que qui que ce ſoit. Or puisque celui-ci peut vivre avec ſix ſoux par jour, je ne puis concevoir la néceſſité de donner la plus grande partie de l’année ſeize à dix-huit ſoux à un Ouvrier qui travaille à la journée.
Les Perſonnes qui également craintives & circonſpectes ſont toujours jalouſes de leur Liberté, ne manqueront pas de s’écrier que la Propriété & les Privilèges de la Nation ſeroient bien précaires, dès-que l’on païeroit régulièrement cette vaſte multitude d’Ouvriers. Mais ne pourroit-on pas faire de tels règlemens, qu’il fût impoſſible & au Prince, & à quelque autre Perſonne que ce fût, de faire un mauvais uſage de cette multitude ? Ne pourroit-on pas trouver des moïens afſurés de ſe confier pleinement à ceux qui en auroient la direction ?
Je prévois que pluſieurs de mes Lecteurs ſe moqueront, même avec dédain, de ce que j’ai avancé dans les quatre ou cinq derniers paragraphes. On croira même me faire beaucoup de grace, ſi l’on ne donne au Projet que je propoſe, que le titre de Châteaux bâtis en l’air. Mais la queſtion eſt de ſavoir, ſi c’eſt leur faute, ou la mienne. Lorsque l’amour du Bien Public a délaiſſé une Nation, les Habitans ne perdent pas ſeulement ce goût d’application & de persévérance ; mais ils viennent encore à avoir l’ame ſi baſſe, que ce leur est une véritable peine de penſer aux ouvrages, qui par leur vaſte étendue exigeroient un tres-long eſpace de tems. Tout ce qui dans de ſemblables conjonctures eſt ou noble ou ſublime, eſt mis au rang des chimères. Lorsqu’une craſſe ignorance eſt entièrement bannie d’une Nation, & que tout le monde indifféremment ſe trouve avoir un peu de ſavoir, l’amour-propre tourne les lumières en ruſes. Plus cette dernière qualité prévaut dans un Païs, plus les Peuples fixent au tems préſent tous leurs ſoins, toutes leurs peines, & toute leur application, ſans s’embarraſſer de l’avenir. Du-moins arrivera-t-il très rarement, que l’on penſe au-delà de la Génération prochaine.
Mais comme la ruſe, ſuivant Milord Vérulam, n’est qu’une ſageſſe gauchère, il faut donc qu’un Législateur prudent rémédie à ce desordre de la Société, auſſi tôt qu’il en paroît des ſymptômes, dont les plus ordinaires ſont les ſuivans. Les récompenſes imaginaires ſont généralement mépriſées, chacun veut faire valoir le talent qu’il a, & on n’aime point à marchander. Celui-là paſſe pour le plus prudent, qui ſe défiant de tout ne croit rien que ce qu’il voit de ſes propres yeux. Dans toutes les aſſaires de la vie, il ſemble que le ſeul principe qui fait agir les Hommes, eſt celui ci, Le Diable emporte le dernier. Au lieu de planter des Chênes, qu’on ne pourroit couper que dans cent-cinquante ans, on bâtit des Maiſons, qui ne ſubſiſteront pas au-delà de douze ou de quatorze ans. Tous les Hommes s’expoſent à l’incertitude des Objets, & aux viciſſitudes des Aſſaires Humaines. Les Mathématiques ſont aujourd’hui la ſeule étude dont on faſſe cas. On en fait uſage partout, même dans des cas où elles ſont les plus ridicules. Les Hommes ne paroiſſent pas non plus ſe confier davantage en la Providence, que ſur un Marchand qui a fait faillite.
Le Public doit ſuppléer aux défauts de la Société, & prendre d’abord en main ce qui eſt le plus négligé par les Particuliers. Les contraires doivent être guéris par les contraires. Pour corriger les faibleſſes communes à toute la Nation, l’exemple eſt d’une beaucoup plus grande efficace que les préceptes. Les Magiſtrats doivent donc entreprendre quelques grands Ouvrages, qui puiſſent occuper une vaſte multitude de Gens durant pluſieurs ſiècles. On convaincra ainſi le monde, que dans tout ce que l’on fait, on a toujours beaucoup d’égard pour la Poſtérité la plus reculée. Une entrepriſe de cette nature fixera, ou aidera du-moins à rendre plus ſtable le génie volatil, & la légèreté d’eſprit qui règnent dans le Roïaume. Elle nous fera ſouvenir que nous ne ſommes pas uniquement nés pour nous-mêmes. Ce ſera le moïen de rendre les Hommes moins défians, & de leur inſpirer un véritable amour pour leur Patrie, & une tendre aſſection pour le terrain même de leur Païs. Rien n’eſt plus néceſſaire pour aggrandir une Nation. Les Formes de Gouvernement, les Religions, & même les Langues peuvent changer : mais la Grande Bretagne, ou du-moins, ſi ce nom vient à périr, l’Ile elle-même ſubſiſtera & durera, ſuivant toutes les vraiſemblables humaines, autant qu’aucune autre partie de ce Globe Terrestre. Dans tous les ſiècles les Hommes ont toujours tendrement reconnu les bienfaits qu’ils avoient reçu de leurs Ancêtres. Le Chrétien, qui dans la Cité de Saint Pierre jouït d’une multitude de Fontaines, & d’une grande abondance d’Eau, eſt un misérable ingrat, s’il ne ſe fouvient avec reconnoiſſance de l’ancienne Rome Païenne, qui a pris de ſi prodigieuſes peines pour lui procurer ces agrémens.
Après que cette Ile aura été cultivée, & que chaque pouce de terrain aura été rendu habitable & utile, ce Païs ſera ſans-contredit le plus commode & le plus agréable de tous les Etats de la Terre. La Poſtérité nous prodiguera un encens qui nous dédommagera glorieuſement de tous les frais & de tous les ouvrages que nous aurons faits. Les Perſonnes qui brûlent de zèle & du noble déſir de l’Immortalité, ſeront certainement charmées d’avoir pris toutes ces peines ; puisque dans mille & dans deux mille ans, elles vivront encore dans la mémoire & dans les éloges éternels des ſiècles à venir, qui jouïront de leurs travaux.
J’aurois conclu ici cette Rapſodie de Réflexions, s’il ne m’étoit pas venu dans l’eſprit quelque choſe qui concerne le deſſein principal de cet Eſſai : but qui tendoit à prouver qu’il est néceſſaire qu’il y ait une certaine Portion d’Ignorance dans une Société bien règlée. Je dois néceſſairement en parler, puisque ce qui auroit paru une forte Objection contre moi, devient ainsi une preuve en ma faveur, Je conviens avec tout le monde que la plus louable qualité du feu Czar de Ruſſie, étoit ſon application infatigable à tirer ſes Sujets de leur ſtupidité naturelle, & à civiliſer ſes Peuples. Mais il faut auſſi conſidérer qu’ils en avoient un extrême beſoin puisqu’il n’y a pas longtems que la plus grande partie de ſes Sujets approchoient fort des Bêtes Brutes. A proportion de l’étendue de ſes Etats, & de la multitude de Peuples qu’il avoit ſous ſa domination, il n’avoit ni cette quantité, ni cette diverſité de Marchands & d’Artiſans qu’exige la véritable perfection d’un Païs. Pour ſe les procurer, n’avoit-il pas raiſon de mettre tout en œuvre & de ne rien négliger ? Mais qu’eſt ce que cela fait aux Anglois, qui ſont attaqués d’une maladie tout-à-fait oppoſée ? Les Politiques judicieux ſont à l’égard du Corps de la Société, ce que les Médecins ſont à l’égard du Corps Naturel. Aucun de ces derniers ne traitera un Létargique comme s’il étoit attaqué d’une Inſomnie, ou ne preſcrira pour une Hydropiſie ce qu’il ordonneroit pour un Diabétés. En un mot, il n’y a pas aſſez de Savans en Ruſſie, mais la Grande-Bretagne en a trop.