‹ La Fable des abeillesChapitre 37 sur 37 · Dialogue VI

Dialogue VI

DIALOGUE VI.

HORACE & CLEOMENE.

HORACE.

APRESENT que nous avons quité le pavé, ne perdons point de tems, je vous prie. Je me réjouïs d’entendre ce que vous avez encore à me dire.

CLEO. Le ſecond motif qui a porté les Hommes à vivre en Société, c’eſt le danger où ils ont été de la part les uns des autres. Péril qui tire ſa ſource de ces principes conſtans de Vanité & d’Ambition, que tous les Humains apportent en venant au monde. Différentes Familles peuvent chercher à vivre enſemble, & être prêtes à ſe réunir, lorſque le même danger les menace ; mais ſi elles n’ont pas un ennemi commun à repouſſer, elles ne tirent pas allez d’utilité les unes des autres pour penſer à ſe joindre en Société. Remarquons donc que dans un tel Etat, les qualités les plus eſtimables ſeroient la force, l’agilité, & le courage. D’où l’on doit conclure que pluſieurs Familles ne ſauroient longtems ſubſiſter enſemble, ſans que quelques-unes, pouſſées par les principes de Vanité & d’Ambition dont j’ai parlé, ne cherchaſſent de tout leur pouvoir à dominer für les autres. De-là il réſulteroit néceſſairement des diſputes, qui obligeroient les plus foibles & les plus timides à ſe joindre, pour leur propre ſureté, à ceux dont ils auroient la meilleure opinion.

HOR. Cette Multitude ſeroit ainſi diviſée par Bandes, & chaque Compagnie auroit ſon Chef. Alors les plus forts & les plus Réſolus ſe rendroient toujours maîtres des plus foibles & des plus timides.

CLEO. Ce que vous dites s’accorde exactement avec les relations que nous avons des Nations ſauvages qui fubſiſtent encore dans le Monde ; ainſi il peut ſe paſſer bien des ſiècles, avant que le Genre Humain puiſſe ſe tirer de cet état miſérable.

HOR. La prémière Génération qui auroit été ſous la garde des Parens, pourroit bien être gouvernée. Pourquoi donc la Génération ſuivante ne ſeroit-elle pas plus ſage, que celle qui l’a précédée ?

CLEO. Les Deſcendans ſeroient, ſans-contredit, & plus éclairés & plus ruſés. Le tems & l’expérience produiroient ſur eux le même effet, qu’ils ont eu ſur la Génération précédente. En un mot, ils deviendroient, dans les objets particuliers auxquels ils s’appliqueroient, auſſi experts, & auſſi ingénieux, que les Nations les plus civiliſees ont jamais pu l’être. Mais leurs paſſions eſfrenées, & les querelles que ces paſſions occaſionneroient, ne leur permettroient jamais de vivre heureux & tranquiles. Les conteſtations qu’ils auroient enſemble, dérangeroient continuellement les progrès qu’ils auroient faits ; elles détruiroient ſouvent leurs inventions, & les fruſtreroient de leurs attentes les plus certaines.

HOR. Mais les deſagrémens qu’ils ſouffriroient, ne les pouſſeroient-ils pas à en rechercher la cauſe ; & après l’avoir connue, ne feroient-ils pas des Traités, par leſquels ils s’obligeroient à ne ſe point faire de tort les uns aux autres ?

CLEO. Il est très-probable que cela arriveroit, comme vous le dites. Mais un Peuple auſſi mal élevé, & auſſi mal diſcipliné, ne manqueroit pas de violer cette Convention, dès-que l’intérêt qui l’auroit engagé à la faire, ne ſubſiſteroit plus.

HOR. Mais la Religion, la Crainte d’une Cauſe inviſible ne pourroit-elle pas les empêcher de rompre leurs Traités ?

CLEO. Sans-doute que la Religion le pourroit ; elle produiroit même cet effet pendant quelques Générations. Mais l’effet que la Religion produiroit ſur ces Peuples, ne ſeroit point différent de celui qu’elle produit chez les Nations civiliſées. Rarement on s’y repoſe uniquement ſur la vengeance divine ; & on y regarde les ſermens mêmes comme bien peu utiles, lorſqu’on n’a pas la force en main pour obliger les Hommes à tenir leur parole, & pour punir le parjure.

HOR. Mais ne croïez-vous pas que celui qui a aſpiré au commandement ſouhaite auſſi, pouſſé par la même ambition, que ceux dont il eſt le Chef lui obéiſſent dans les matières civiles ?

CLEO. Il n’eſt pas permis d’en douter : je crois même de plus, que l’établiſſement mal affermi & précaire des Communautés, n’empêcheroit point qu’au bout de trois ou quatre Générations on ne commençât à développer les principes du Cœur Humain, & à le connoître. Ainſi les Conducteurs découvriroient infailliblement, que plus la diviſion & la diſcorde ſeroit grande parmi le Peuple ſoumis à leur Gouvernement, moins ils pourroient en tirer parti. Ils ſeroient ainſi portés à rechercher les différens moïens qui peuvent tenir en bride le Genre Humain. Les querelles & les meurtres ſévèrement défendus, il ne ſeroit pas permis d’enlever par force les Femmes ou les Enfans de ceux qui ſeroient de la même Communauté. On feroit des Loix pénales. Bientôt on découvriroit que perſonne ne peut être juge dans ſa propre cauſe. On regarderoit les Vieillards, comme aiant, généralement parlant, plus de lumières que les Jeunes-gens.

HOR. Lorsqu’on auroit une fois fait des Loix, & impoſé des Amendes, je croirois que l’on auroit ſurmonté les plus grandes difficultés. Je ſuis donc ſurpris de ce que vous avez dit ci-devant, que ces Peuples pourroient encore après cela mener une vie miſerable durant pluſieurs ſiècles.

CLEO. Il y a un point de fort grande importance, dont je n’ai point encore fait mention ; & il eſt impoſſible qu’un nombre conſidérable de perſonnes jouiſſent long-tems d’une véritable félicité, ſi l’on n’a point fait une découverte. Que ſignifient les Contracts les plus forts, lorſqu’on ne peut les montrer ? Dans les matières qui exigent de l’exactitude & de la préciſion, quel fond peut-on faire ſur la Tradition orale, ſurtout lorſque la langue vulgaire eſt encore très-imparfaite ? Les rapports faits de bouche ſont ſujets à mille exceptions, & à des disputes ſans fin qu’on ne peut prévenir que par des Ecrits, qui ſont, comme chacun ſait, des témoins infaillibles. Les différens efforts qu’on a fait ſi ſouvent pour forcer & tordre le ſens des Loix même écrites, nous montrent que l’adminiſtration de la Juftice ſeroit impraticable dans une Société où l’on ignoreroit l’art d’écrire. Ainſi le troifième & dernier pas à la Société, eſt l’invention des Lettres. Nul Peuple ne peut vivre tranquilement ſans Gouvernement ; nul Gouvernement ne peut ſubſiſter ſans Loix ; & nulle Loi ne peut être long-tems efficace, ſans être écrite. Ces ſeules réflexions ſuſſifent pour nous donner de grandes ouvertures ſur la nature de l’Homme en général.

HOR. Je ne fuis point de cet avis. Si nul Gouvernement ne peut ſubſiſter ſans Loix, c’eſt que dans toutes les Multitudes il y a des Scélérats. Mais ſi vous jugez de la néceſſité des Loix par ces Scélérats, c’eſt une injuſtice, dont même on ne ſe rend pas coupable, lorſqu’il s’agit de juger des Animaux brutes ; je veux dire de juger de la Nature Humaine en général par les Méchans, plutôt que par Les Bons qui ſuivent les lumières de leur raiſon. Parce qu’il y a quelques Chevaux vicieux, n’aurions-nous pas tort de les mettre tous dans le même rang, & d’en condamner toute l’eſpèce, ſans faire attention qu’un grand nombre de ces ſuperbes Créatures ſont naturellement douces & apprivoiſées ?

CLEO. A ce compte, je ſerai obligé de répéter tout ce que je vous ai dit hier & avant-hièr. Je croïois vous avoir convaincu qu’il en étoit de la faculté de penſer, comme de celle de parler. Quoique l’Homme ſoit né avec des diſpoſitions plus efficaces pour apprendre ces deux choses que n’en ont les Animaux, il eſt cependant vrai que ces deux qualités caractériſtiques ne lui ſeroient pas d’un grand uſage, s’il n’étoit pas Inſtruit, & qu’il n’eût jamais conversé avec aucune Créature de ſon eſpèce. Tous ceux qui, ſans avoir reçu d’éducation, ſeront abandonnés à eux-mêmes, ſuivront les mouvemens de leur nature, & ne s’embarraſſeront point des autres. D’où je conclus que tout Homme qui n’a pas appris à être bon, eſt néceſſairement mauvais. De même tout Cheval qu’on n’a pas bien dompté, eſt revêche : car nous appellons ces Animaux vicieux, lorſqu’ils mordent, qu’ils ruent, qu’ils cherchent à faire tomber leur Cavalier, & que, portés par leur nature à haïr la ſervitude, ils font tous leurs efforts pour ſecouer le joug, & pour recouvrer leur liberté. Il eſt évident que ce que vous appellez naturel, eſt entièrement dû à l’art & à l’éducation. Il n’y eut jamais de bon Cheval, orné des meilleures qualités, qui ait été ſouple & docile avant d’avoir été dreſſé. On ne monte guères ces Animaux, qu’ils n’aïent atteint l’âge de trois ou quatre ans. Pendant tout ce tems là on les exerce, on leur parle, & on leur fait faire le manège. Ceux qui en ont ſoin, leur donnent à manger, les careſſent, les tiennent en bride, & les battent. En un mot, tandis qu’ils ſont jeunes, on ne néglige rien de tout ce qui peut leur inſpirer de la crainte & du reſpect pour notre eſpèce. On ne les oblige pas ſeulement à obéir au génie ſupérieur de l’Homme, mais encore à en tirer vanité. Voulez-vous juger de la nature des Chevaux en général, & ſavoir juſqu’où s’étend leur diſpoſition à être gouvernés ? il n’y a qu’à choiſir cent Poulains qui ſortent de Jumens très-eſtimées & de très-beaux Etalons. Mettez-les enſuite tous, tant mâles que femelles, dans une vaſte forêt, & vous verrez combien ils ſeront traitables, lorsqu’ils y auront reſté ſix ou ſept ans.

HOR. Mais cela ne s’eſt jamais fait.

CLEO. A qui en eſt la faute ? Ce n’eſt point à la requiſition des Chevaux, qu’on enlève aux Jumens leurs Poulains. Quoi qu’il en ſoit, s’il y en a qui ſoient doux & dociles, il n’en faut point chercher d’autre cauſe, que la manière dont l’Homme les élève. L’origine du vice eſt la même dans les Humains que dans les Chevaux. Dans les uns comme dans les autres on remarque le même deſir pour la liberté, & la même impatience lorſqu’on s’oppoſe à leurs volontés. On dit donc qu’un Homme eſt vicieux, lorſqu’infracteur des préceptes & des loix, il s’abandonne comme une Béte brute aux appétits effrenés de ſa nature, qui n’a point été inſtruite, ou qui a été mal morigénée. Partout on fait les mêmes plaintes contre notre nature. L’Homme ſouhaiteroit d’avoir tout ce qu’il trouve de ſon goût, ſans conſidérer s’il y a quelque droit ou non ; & il voudroit ſatisfaire toutes ſes fantaisies, ſans s’embarraſſer des effets qu’elles pourront produire ſur les autres. Mais dans le même tems qu’il hait ainſi tout le monde, les autres, pouſſés par le même principe, ne témoignent dans aucune de leurs démarches, qu’ils aïent quelques égards pour ſa perſonne.

HOR. En un mot, vous voulez con clure delà que l’Homme ne ſera pas naturellement à autrui, ce qu’il voudroit qui lui fût fait.

CLEO. Cela eſt vrai. On trouve dans la Nature Humaine un autre principe qui autoriſe mon opinion. Lorsque les Hommes ſe comparent eux-mêmes avec d’autres, ils portent tous des jugemens où il y a beaucoup de partialité. Suppoſons deux perſonnes égales à tous égards : je dis qu’elles n’auront jamais des idées auſſi avantageuſes l’une de l’autre, qu’elles en ont d’elles-mêmes. Or tous les Hommes étant également portés à juger favorablement d’eux-mêmes, il n’eſt rien de plus propre à ſemer la diſcorde entr’eux, qu’un préſent qui auroit pour inſcription detur digniori, c’eſt pour celui qui a le plus de mérite. L’Homme dans la colère, agit précisément comme les autres Animaux. Les uns & les autres tâchent de troubler ceux contre lesquels ils ſont irrités, dans les efforts qu’ils font pour travailler à leur propre conſervation : ils tâchent tous, proportionnellement au degré de la paſſion dont ils ſont agités, ou de faire périr leurs adverſaires, ou de leur cauſer de la peine & du déplaiſir. On doit convenir que ces choſes ſi contraires à la Société ſont des défauts, ou plutôt des propriétés de notre nature, ſi l’on fait attention que tous les règlemens, & toutes les loix inventées pour le bonheur du Genre Humain, ont été faites pour enlever ces difficultés, & pour prévenir ces plaintes qu’on forme, comme je l’ai dit, partout contre la Nature Humaine. Les loix fondamentales de tous les païs tendent à ce but ; & il n’y en a pas une qui n’ait en vue cette foibleſſe, ce défaut, ou ce peu de diſpoſition que les Hommes ont naturellement pour la Société. Il eſt viſible que toutes ces loix ſont deſtinées à ſervir, comme autant de remèdes, pour contrecarrer, ou pour déraciner l’inſtinct que l’Homme a naturellement pour la Souveraineté : panchant qui lui apprend à là rapporter tout à lui-même, comme à ſon unique centre, & qui le porte à s’approprier tout ce qui ſe trouve à ſa bienféance. Le but & le deſſein de corriger notre nature pour le bien temporel de la Société, n’eſt nulle part plus ſenſible, que dans ce Corps de loix, également abrégé & complet, que Dieu nous a lui-même donné. Tant que les Iſraelites ſurent eſclaves en Egypte, ils ſurent gouvernés par les loix de leur Maître ; &, ſi alors ils ne pouvoient ſans injuſtice être mis au rang des Hommes les plus ſauvages, il s’en falloit cependant encore beaucoup qu’ils ne fuſſent une Nation civiliſée. il eſt raiſonnable de croire qu’avant que d’avoir reçu la Loi de Dieu, ils avoient déjà parmi eux des règlemens & des coutumes, qui ne furent point annullés par les dix Commandemens. On peut auſſi démontrer qu’ils avoient des notions du juſte & de l’Injuſte, & qu’ils étoient convenus de punir ceux qui ſeroient coupables d’une violence ouverte, ou de s’être emparés du bien d’autrui.

HOR. Comment peut-on le prouver ?

CLEO. Par le Décalogue même. Toutes ces ſages Loix conviennent parfaitement au Peuple pour lequel elles ſont deſtinées. Or le neuvième Commandeent, par exemple, prouve évidemment que le témoignage d’un Homme ne ſuffifoit pas pour être cru dans ce qui le concernoit, & que perſonne ne pouvoit être juge dans ſa propre cauſe.

HOR. Il nous défend uniquement de dire faux témoignage contre notre Prochain.

CLEO. Cela eſt vrai : mais toute la teneur, & le but de ce Commandement, préſuppoſe & doit renfermer ce que je dis. D’ailleurs les défenſes de paillarder, de dérober & de convoiter quelque choſe qui ſoit à notre Prochain, donnent encore plus ſenſiblement à entendre la même choſe. Ces Loix paroiſſent des additions, ou des corrections, pour ſuppléer à ce qu’avoient de défectueux certains règlemens, & certaines coutumes qui étoient déjà en uſage auparavant. Si nous enviſageons dans ce point de vue les trois Commandemens dont je viens de parler, nous y trouverons de fortes preuves, prémièrement, de cet inſtinct intérieur pour la Souveraineté, que j’ai appellé quelquefois l’amour de la domination, & le panchant à s’emparer de ce qui eſt à notre bienféance. Nous nous convaincrons, en ſecond lieu, qu’il eſt très-difficile de déraciner entièrement du cœur de l’Homme ces principes naturels. Il paroît par le huitième Commandement que, quoique nous aïons de l’éloignement pour nous ſaiſir du bien de notre Prochain à force ouverte, il ſeroit cependant à craindre que l’inſtinct que nous portons dans notre cœur pour notre intérêt particulier, ne nous ſollicitât à nous en emparer par des moïens cachés, & des voies indirectes. Le précepte ſuivant montre manifeſtement que quoique nous ſoïons convenus de ne point enlever la Femme d’un autre, on peut cependant appréhender que ſi nous l’aimions, ce principe inné qui nous ordonne de ſatisfaire tous nos appétits, ne nous conſeillât de nous en ſervir comme ſi elle nous appartenoit, dans le tems que notre Prochain fait tous les frais de ſon entretien, & qu’il élève tous les enfans qu’elle met au monde. De tous les Commandemens le dernier confirme encore plus clairement mon aſſertion. Il va directement à la racine du mal, & découvre la vraie ſource des malheurs que le ſeptième & le huitième Précepte veulent prévenir : car perſonne ne les transgreſſera, s’il n’a pré-mièrement violé ce dixième Commandement. D’ailleurs celui-ci inſinue très-diſtinctement, en prémier lieu, que cet Inſtinct, aïant beaucoup de pouvoir ſur nous, eſt une maladie très-difficile à guérir : en ſecond lieu, qu’il n’y a rien dont notre Prochain ſoit en poſſeſſion, que nous ne puiſſions deſirer, lorsque nous ceſſons de faire attention à la justice, & à la propriété des biens. Voilà pourquoi il nous défend abſolument de convoiter aucune des choses qui lui appartiennent. La Sageſſe Divine, connoiſſant parfaitement la force de ce Principe intéreſſé qui nous oblige à enviſager tout comme nôtre, a obſervé que, ſi l’Homme convoite de cœur une choſe, cet inſtinct le gouverne, & lui perſuade de mettre tout en œuvre pour parvenir à l’accompliſſement de ſes deſirs.

HOR. Suivant votre manière d’expliquer les Commandemens, & de les faire ainſi répondre exactement aux foibleſſes de notre nature, il ſuit du neuvième Précepte, que les Hommes ſont naturellement trèsdiſpoſés à faire de faux ſermens : mais c’eſt ce que je n’ai jamais ouï dire juſques à préſent.

CLEO. Ni moi non plus. Cependant j’avoue que votre critique ſemble plauſible, par le tour fin que vous avez ſu lui donner. Mais quelque fpécieuſe qu’elle puiſſe paroître, elle ne laiſſe pas d’être injuſte. Vous trouverez vous-même la fauſſeté de la conſéquence que vous inſinuez, ſi vous voulez bien prendre la peine de diſtinguer les appétits naturels, d’avec les différens crimes que nous commettons pour aſſouvir nos paſſions. Quoique nous ne ſoïons pas portés immédiatement par notre nature à nous parjurer, cependant nous avons naturellement pluſieurs appétits qui, s’ils n’étoient jamais reprimés, pourroient avec le tems nous engager, pour les ſatisfaire, à rendre de faux témoignages, & même à faire pis, s’il étoit poſſible. Le Commandement dont vous avez fait mention, ſuppoſe manifeſtement que dans toutes les occaſions, l’Homme, pouſſé par ſa nature, eſt attaché d’une manière ſi déraisonnable à ſes intérêts, qu’il pourroit non ſeulement être déterminé à faire viſiblement du tort aux autres, comme il paroît viſiblement par le ſeptième & le huitième Commandement, mais encore à agir contre ſa propre conſcience. Il n’ya jamais eu perſonne, qui de propos délibéré ait porté de faux témoignages contre ſon Prochain. On s’eſt toujours proposé un but, en commettant une action auſſi noire. Or quel que ſoit ce but, je l’appelle Intérêt. La Loi qui défend le meurtre, nous a déjà fait voir que nous mettons au deſſous de nous tout ce à quoi nous nous comparons. Auſſi, quoique la deſtruction ſoit le ſujet de notre plus grande crainte, & que nous ne connoiſſions point de malheur plus terrible que la diſſolution de notre Etre, cet inſtinct pour la Souveraineté nous fait être cependant des juges ſi iniques, que nous nous déterminons à détruire & à perdre totalement ceux que nous croïons être en obstacle à l’accompliſſement de ces defirs, qui ſont ſuivant nous le fondement de notre bonheur. Les Hommes ne tiennent pas ſeulement cette conduite, lorsque les obſtacles ſont préſens ou à venir, mais encore pour des offenſes paſſées & où il n’y a plus de remède.

HOR. Il me paroît que vous voulez parler à préſent de la Vengeance.

CLEO. C’eſt précisément cela ; & l’Inſtinct pour la Souveraineté, qui ſuivant moi ſe trouve dans la Nature Humaine, n’eſt jamais plus remarquable que dans cette paſſion. Il n’y a jamais eu d’Homme qui en ait été exempt. Ni les plus civiliſés, ni les plus ſavans ne ſont que très-rarement en état de la domter. Or quiconque cherche évidemment à ſe venger, s’arroge le droit de juger, & l’autorité de punir. Privilège qui étant directement contraire à la paix mutuelle des Membres de chaque Société, eſt par-là même la prémière choſe qu’on arrache rrache des mains de l’Homme ; & l’on remet au Magiſtrat & au Chef une choſe, dont il eſt ſi facile & ſi ordinaire d’abuſer.

HOR. Cette remarque ſur la Vengeance a fait plus d’impreſſion ſur moi qu’aucune des autres raiſons que vous aïez avancées juſqu’ici, pour prouver qu’il y a dans notre nature un certain panchant pour la Souveraineté. Mais je ne puis encore concevoir pourquoi les vices des Particuliers & des Individus, doivent être conſidérés comme appartenant à toute l’Eſpèce.

CLEO. Parce que tous les Hommes peuvent tomber dans les vices qui ſont particuliers à leur eſpèce. Je ne puis mieux comparer ces vices qu’aux diverſes maladies dont les Créatures peuvent être attaquées. Les Chevaux ſont ſujets à pluſieurs maux, qui n’attaqueront point les Vaches. Quiconque commet une faute, quelle qu’elle ſoit, doit néceſſairement avoir au dedans de lui un panchant, une cauſe cachée qui l’y diſpoſe. C’eſt pourquoi tous les Légiſlateurs ont dû conſidérer deux choſes bien particulièrement. D’abord quels ſont les moïens propres à procurer le bonheur de la Société commiſe à leurs ſoins. En ſecond lieu, quelles paſſions, quelles qualités il y a dans la nature de 1’Homme, qui puiſſent contribuer à ce bonheur, ou bien y être contraires. La prudence demande que vous veilliez ſur votre reſervoir, pour empêcher que les Hérons, les Butors, & les autres Animaux qui ſont naturellement portés à manger du Poiſſon, ne viennent y faire du dégat : mais il ſeroit ridicule de prendre de ſemblables précautions contre les Coqs-d’Inde, les Paons, ou d’autres Animaux, qui non ſeulement n’aiment pas le Poiſſon, mais qui encore ne ſauroient en prendre.

HOR. Quelle eſt la foibleſſe que les deux prémiers Commandemens ſuppoſent dans notre nature ; ou, pour me ſervir de vos expreſſions, à quel défaut répondent-ils ?

CLEO. A l’aveuglement & à l’ignorance naturelle où nous ſommes ſur la vraie Divinité. Quoiqu’en venant au monde nous apportions tous un inſtinct qui ſe manifeſte de lui-même avant que nous aïons atteint l’âge de maturité, cependant la crainte qu’on remarque dans tous les Hommes pour une Cauſe inviſible, ou pour plufieurs Cauſes inviſibles, n’eſt pas plus univerſelle, que l’incertitude qu’on remarque dans tous les Hommes qui n’ont pas été inſtruits ſur la nature & les propriétés de cette cauſe, ou de ces Cauſes. On ne ſauroit alléguer une meilleure preuve de cette vérité que ———

HOR. Cela n’eſt pas néceſſaire. L’Histoire de tous les Siècles en eſt une preuve convainquante. CLEO. Permettez-moi de continuer. Il ne ſauroit, ai-je dit, y avoir une meilleure preuve de cette vérité, que celle qu’on trouve dans le commandement, qui regarde évidemment toutes les abſurdités, & toutes les abominations auxquelles la crainte mal dirigée d’une Cauſe inviſible a toujours porté les Hommes, & auxquelles elle les portera toujours. Lors donc que je conſidère tout cela, je ne puis me perſuader qu’un autre Etre que Dieu lui-même, dont la ſageſſe eſt infinie, ait pu combattre toutes ces extravagances humaines, dans auſſi peu de paroles qu’il y en a dans ce Commandement. Car il n’y a rien de ſi haut, ou de ſi éloigné dans le Firmament, ni rien de ſi bas ou de ſi abject ſur la Terre, que quelques Nations n’aïent adoré, & qu’elles n’aïent fait ſervir en quelque manière d’objet à leur ſuperſtition.

HOR. Quoique les Egyptiens fuſſent un Peuple très-éclairé, ils ont cependant rendu un culte religieux au Crocodile, à l’Ibis, & au Marmot. Un Singe ſaint ! Qu’il y ait eu des Hommes aſſez inſenſés pour rendre des honneurs divins à une ſemblable Créature, c’eſt-là je l’avoue l’opprobre de notre eſpèce, & le plus haut degré de folie dont on puiſſe accuſer la Superſtition.

CLEO. Je ne ſuis pas de votre avis. Un Singe eſt encore une Créature animée, & par conſéquent il eſt encore ſupérieur aux Etres inanimés.

HOR. Se proſterner devant un Animal auſſi vil & auſſi ridicule, c’eſt, ſuivant moi, une adoration plus abſurde que celle qu’on a rendue au Soleil ou à la Lune.

CLEO. Ceux qui ont adoré le Soleil, ou la Lune, n’ont jamais douté que ces objets ne fuſſent des Etres intelligens & glorieux. Mais lorsque j’ai prononcé le mot inanimé, je penſois à l’endroit où le même Poëte, qui vous a fourni ce que vous avez dit, parle des honneurs que les Hommes rendoient aux Porreaux & aux Oignons ; Divinités qui naiſſoient dans leurs propres jardins. Mais cela n’eſt encore rien en comparaiſon de ce qui eſt arrivé en Amérique, quatorze-cens ans après Juvenal. Si dans ce tems-là le culte abominable des Mexicains avoit été connu, il n’auroit pas daigné faire mention de celui des Egyptiens. Saiſi d’étonnement, j’ai ſouvent conſidéré les peines extraordinaires que ces pauvres Américains doivent avoir pris pour exprimer & manifeſter les notions affreuſes, ridicules, étranges, & inexprimables qu’ils s’étoient forgées de la malice noire, & de la nature infernale & implacable de leur Vizizilipuztli, auquel ils ſacrifioient le cœur des Hommes, après le leur avoir arraché dans le tems qu’ils étoient encore en vie. La figure monſtrueuſe, & l’horrible laideur de cette abominable Idole, ſont une vive repréſentation des idées terribles que ces Miſérables avoient de la puiſſance inviſible qui gouverne toutes choſes. Les hommages & l’adoration qu’ils lui rendoient, montrent combien ils la croïoient horrible & exécrable ; puisque, craintifs & tremblans, ils tâchoient par l’eſſufion du ſang humain, ſinon à appaiſer ſon courroux & ſa rage, du moins à détourner en quelque manière de deſſus leurs têtes, les diſſérens maux dont elle paroiſſoit les menacer.

HOR. Il n’est rien, je l’avoue, qui ſoit plus propre à faire ſentir l’énormité de l’Idolatrie, que de réfléchir ſur le ſecond Précepte. Mais comme ce que vous diſiez ſur ce ſujet, n’exigeoit pas beaucoup d’attention, je penſois pendant ce tems-là au troiſième Commandement, qui m’a fourni une objection, que je crois très-forte, contre ce que vous avez aſſirmé de toutes les Loix en général, & du Décalogue en particulier. J’ai inſiſté, coimme vous le ſavez, ſur l’injustice qu’il y a voit à attribuer les défauts des Méchans à la Nature Humaine en général.

CLEO. Je ne l’ignore pas ; mais je crois auſſi y avoir répondu.

HOR. Permettez-moi de pouſſer cette nouvelle objection, & je vous promets que ce fera la dernière que je vous ferai ſur ce ſujet. A quelle de ces deux cauſes les Juremens profanes doivent-ils leur origine ? Viennent-ils de la fragilité de notre nature, ou d’une mauvaiſe habitude que l’on a contracté par le commerce des mauvaiſes Compagnies ?

CLEO. C’eſt ſans-contredit de cette dernière cauſe.

HOR. D’où il eſt évident, ce me ſemble, que cette Loi regarde uniquement les Impies, qui ſe rendent coupables du vice qu’elle défend ; & qu’elle ne ſuppoſe point qu’il y ait dans la Nature Humaine aucune fragilité de cette eſpèce.

CLEO. Je crois que vous ne comprenez pas bien le but de cette Loi ; il va, à mon avis, beaucoup plus loin que vous ne penſez. Vous n’avez pas oublié ce que je vous ai dit du reſpect qui devoit être néceſſairement joint à l’autorité, pour qu’on pût gouverner les Créatures Humaines.

HOR. Fort bien je me souviens même que vous avez dit que ce reſpect étoit compoſé de la crainte, de l’amour & de l’eſtime.

CLEO. Examinons à-préſent ce qui eſt contenu dans le Décalogue. La courte Préface de ce Corps de Loix étoit évidemment deſtinée à faire connoître aux Iſraélites, qui étoit celui qui leur parloit ; & Dieu s’y manifeſte à ceux qu’il avoit choiſi pour ſon Peuple, en leur rappellant un exemple très-frappant de ſa toute puiſſance, & les grandes obligations qu’ils lui avoient, & qu’aucun d’eux ne pouvoit ignorer. On ne peut rien voir de plus clair, & en même tems de plus majestueux, de plus élevé, & de plus ſublime, que cette ſentence. Je défie même le Monde Savant de m’en alléguer une autre qui ait la même force & la même dignité, qui renferme autant de choſes, & qui dans des termes auſſi ſimples rempliſſe ſi exactement ſon but, & réponde ſi parfaitement à ſon deſſein. Les raiſons & les motifs qui doivent porter les Hommes à obſerver le ſecond Commandement, & à obéïr aux Loix Divines, y ſont énoncés de la manière la plus emphatique. Prémièrement, il eſt parlé du courroux de Dieu contre ceux qui le haïſſent, & même contre leur poſtérité. En ſecond lieu, de l’immense étendue de ſa miféricorde envers ceux qui l’aiment, & qui gardent ſes commandemens. Si nous conſidérons attentivement ces paſſages, nous trouverons qu’ils tendent viſiblement & diſtinctement à produire la crainte, l’amour, & la plus haute eſtime. On y a fait uſage de la meilleure méthode, pour imprimer profondément, dans le cœur des Hommes, ces trois ſentimens qui compoſent le reſpect. La raiſon en eſt claire. Puisque ce Peuple devoit règler ſes actions ſur ce Corps de Loix, rien n’étoit plus néceſſaire pour obliger à les ſuivre, que de lui inſpirer de l’amour, de la crainte, une ſuprême vénération pour celui qui en aïant ordonné l’obſervation devoit punir ceux qui les violeroient. HOR. Eſt-ce-là répondre à mon objection ?

CLEO. Aïez un moment de patience, je lèverai bientôt votre difficulté. Le Genre Humain, naturellement léger & inconſtant, aime le changement & la diverſité. Il arrive rarement que les Hommes conſervent longtems les impreſſions que les objets avoient d’abord faites ſur eux, lorsqu’ils leur étoient nouveaux. Dès qu’ils y ſont accoutumés, on voit qu’ils tâchent d’en diminuer le prix, ſi même ils ne ſe font un plaiſir de les mépriſer tout-à-fait. Je crois que le troifieme Commandement a en vue cette foibleſſe, ou cette inconſtance de notre nature. Rien n’étoit plus propre à en prés venir les mauvaiſes fuites par rapport à nos Devoirs envers le Créateur, qu’une étroite obfervation de cette Loi, qui ordonne de ne jamais ſe ſervir du nom de Dieu, que de la manière la plus ſolemnelle, dans les occaſions néceſſaires, & pour des choſes de grande importance. Comme la partie du Décalogue qui précède, renferme déjà les motifs les plus puiſſans pour produire la vénération, il n’y avoit rien de plus ſage & de mieux entendu pour aſſermir ce reſpect, & pour le rendre éternel, que le contenu de la Loi qui défend le Serment : Car comme trop de familiarité engendre mépris, il n’y avoit rien de meilleur pour conſerver le profond reſpect que nous devons, avoir pour ce qu’il y a de plus ſacré, qu’en tenant une route toute oppoſée.

HOR. Vous avez entièrement levé ma difficulté.

CLEO. Le même Corps de Loix nous montre dans un autre Commandement, combien le reſpect eſt utile pour ſe faire obéir. Les Pères & les Mères, ceux qui agiſſent en leur nom, ou qui en tiennent la place, ſont les ſeuls qui aïent occaſion d’inſtruire les Enfans de leurs devoirs. Il étoit donc néceſſaire, non ſeulement que les Hommes craigniſſent d’enfreindre la Loi de Dieu, mais encore qu’ils euſſent une grande vénération pour ceux qui leur en donnoient des prémiers élémens, & qui la leur faiſoient connoître.

HOR. Mais vous avez dit que le reſpect que les Enfans éprouvoient pour leurs Pères & Mères, étoient une ſuite naturelle de la manière dont ils en étoient traités.

CLEO. Vous croïez donc que cette Loi ſeroit inutile, ſi les Hommes pratiquoient volontairement ce qu’elle ordonne. C’eſt-là un préjugé dont vous reviendrez bientôt, ſi vous voulez un peu réſſéchir. J’avoue que les Pères & Meres, en répandant leurs bienfaits ſur ceux à qui ils ont donné le jour, & en leur infligeant des punitions, font naître dans le cœur flexible des Enfans, de la vénération pour ceux qui les ont mis au monde. Sentiment qui eſt même augmenté, & confirmé par la haute opinion que ces Enfans ont de la capacité ſupérieure qu’ils obſervent en ceux à qui ils ſont redevables de la vie. Cependant l’expérience nous apprend que des paſſions plus fortes peuvent étouſſer ce reſpect. Comme donc ce ſentiment eſt de la dernière importance pour tout Gouvernement, & pour la Sociabilité elle-même, Dieu a auſſi trouvé à-propos de l’affermir, & de la fortifier au dedans de nous par un Commandement particulier ; & pour nous encourager à l’obſerver, il y a attaché une récompenſe. Ce ſont nos Pères & Mères qui les prémiers nous guériſſent de notre naturel farouche, & de cet Eſprit d’indépendance avec lequel nous naiſſons. C’eſt donc à eux que nous ſommes redevables des prémiers rudimens de notre ſoumiſſion, & c’eſt aux aux témoignages d’honneur & de déférence rendus par les Enfans aux Pères & aux Mères, que toutes les Sociétés ont l’obligation du principe qui produit chez les Hommes l’obéiſſance. L’inſtinct que notre nature a pour la Souveraineté, & l’amour pour I’Indépendance qu’on remarque dans les Enfans, qui eſt une ſuite de cet inſtinct, ſe manifeſtent manifeſter en même tems que les prémiers raïons de la Raiſon, & même avant. Les Enfans qu’on a négligés, & Inſtruits tard, ſont conſtamment les plus opiniâtres & les plus revêches. Ils ſont toujours attachés à leurs ſens, & imutins à proportion qu’ils ſont moins capables de ſe gouverner eux-mêmes.

HOR. Vous croïez donc que parvenus à un âge mûr, nous ne ſommes plus obligés d’obſerver ce Commandement ?

CLEO. Bien loin de-là. Quoique l’avantage que cette Loi a politiquement en vue, n’ait presque lieu que lorsque nous ſommes encore mineurs & ſous la conduite de nos Parens, néanmoins le devoir qu’elle nous preſcrit doit toujours ſubſiſter. Nous ſommes portés à imiter nos Supérieurs dès le berceau. Si donc les Enfans, lorsque parvenus à un âge de maturité ils ſont maîtres de leurs volontés, continuent de reſpecter, d’honorer leurs Pères & leurs Mères, cet exemple produira un merveilleux effet ſur tous les Jeunes-gens, il leur apprendra leur devoir, & les portera à faire ſans répugnance, ce qu’ils voient faire par choix aux autres qui ſont & plus âgés & plus ſages qu’eux. De cette manière, à meſure que leur entendement ſe développera, ce devoir ſe tournera infenſiblement en habitude. Alors la vanité ne leur permettra point de le négliger.

HOR. Ce que vous venez de dire eſt certainement la raiſon pourquoi les plus vicieux, & même les plus ſcélérats d’entre le Monde poli rendent hommage, & reſpectent extérieurement ceux dont ils ont reçu le jour, lors du-moins qu’ils font en préſence des autres Hommes ; quoi-qu’au fond du cœur ils haïſſent leurs Pères & leurs Mères, & qu’ils ne ſe faſſent aucune peine de les desobliger.

CLEO. Voici une autre preuve qui vous montrera que les Belles Manières ne ſont nullement incompatibles avec l’Impiété : c’eſt que les Hommes peuvent exactement garder le decorum, & ſe géner pour paroître bien élevés, tandis qu’ils fouleront aux pieds les Loix Divines, & que toute leur conduite dénotera le mépris qu’ils ont pour la Religion. Auſſi la vue d’un Homme fort, vigoureux, poli, & bien habillé, qui dans une diſpute cède & ſe foumet à la déciſion de ſes Parens extrêmement avancés en âge, eſt infiniment plus édifiante, & a beaucoup plus de force pour porter les Jeunes-gens de famille à obſerver extérieurement le cinquième Commandement, qu’aucune lecture, ou inſtruction, de quelque nature qu’elle ſoit.

HOR. Mais penſez-vous que toutes les Loix Divines, même celles qui paroiſſent uniquement ſe rapporter à Dieu luis même, à ſon pouvoir, à ſa gloire, & à notre ſoumiſſion à ſa volonté, ſans aucune conſidération pour le Prochain, aïent auſſi en vue le bien de la Société, & le bonheur temporel de ſon Peuple ?

CLEO. Il n’en faut pas douter ; témoin l’obſervation du Sabbat.

HOR. Pluſieurs Docteurs très célèbres ont fort bien prouvé cette vérité. CLEO. Mais on retire de ce jour des avantages temporels encore plus conſidérables, que ceux dont ces Auteurs ont fait mention. De toutes les difficultés que les Hommes ont été obligés de ſurmonter pour mettre la Société dans un état de perfection, il n’en eſt point qui leur ait cauſé plus d’embarras, & qui leur ait couté plus de peines, que la diviſion du tems. Comme le cours annuel du Soleil ne répond pas exactement à un certain nombre complet de jours & d’heures, il a fallu un travail immenſe pour empêcher que les Saiſons ne fuſſent confondues. J’oſe même dire qu’il n’eſt rien qui ait plus donné la torture à l’Eſprit humain, que la manière dont on devoit s’y prendre pour compter le tems. Supputation que le Commun Peuple ne pouvoit abſolument point faire, lorsque l’année étoit uniquement diviſée en Mois Lunaires. Il falloit ſe ſouvenir de vingt neuf, ou de trente jours, dans les païs où les Fêtes étoient irrégulières, & que tous les autres jours paroiſſent entièrerement ſemblables. Tout cela ne pouvoit qu’embaraſſer la mémoire, & embrouiller les ignorans. Un court période, qui a fait ſa révolution dans un petit eſpace de tems, ſe rappelle aiſement. C’eſt pour cela qu’entre ſept jours on en a distingué un très-particulièrement. Par cette précaution on a ſoulagé la mémoire des perſonnes les plus ſtupides, & les moins propres à réfléchir.

HOR. Je crois que le Sabbat eſt d’un grand ſecours pour la ſupputation des Tems, & qu’il eſt d’un uſage beaucoup plus conſidérable dans les aſſaires humaines, que ne peuvent ſe l’imaginer ceux qui n’ont jamais réfléchi ſur cette utilité.

CLEO. Mais ce qu’il y a de plus remarquable dans ce quatrième Commandement, c’eſt la manière dont Dieu ſe révèle à ſon Peuple, & comment il apprend à une Nation qui eſt encore dans l’enfance, une vérité que le reſte du Genre Humain avoit ignorée durant un grand nombre de ſiècles. Les Hommes s’apperçurent bientôt des influences du Soleil, ils obſervèrent tous les Météores qui ſe forment dans différentes régions de l’air, & ils ſoupçonnèrent que la Lune & les autres Aſtres agiſſoient ſur leur Terre. Il fallut bien du tems, & le monde étoit déjà très-éclairé, lorsque les Mortels purent s’élever par leur penſée à la contemplation d’un Etre infini, Créateur de l’Univers.

HOR. Vous vous êtes déjà aſſez étendu ſur cet article, lorsque vous avez parlé de Moise. Paſſons, je vous prie, aux autres choſes qui concourent à établir la Société. Je conviens que le troiſième pas à la fondation d’un Corps Politique, eſt l’invention des Lettres ; que ſans l’Écriture aucune Loi ne pourroit longtems produire ſon effet ; & que les principaux règlemens faits dans tous les païs remédient aux foibleſſes humaines ; je veux dire qu’on les fait ſervir d’antidote contre les mauvaiſes ſuites qu’entraîneroient après elles certaines qualités inſéparables de notre nature, qui, ſi elles n’étoient ménagées, ou reprimées, tendroient par elles-mêmes à s’oppoſer & à nuire à la Société. Je ſuis encore perſuadé que le Décalogue avoit en vue ces foibleſſes ; qu’il a été écrit avec une ſageſſe infinie ; & qu’il n’y a pas un Commandement qui n’aille au bien temporel de la Société, en même tems qu’il tend à un but encore plus important.

Cleo. C’eſt là effectivement tout ce que j’ai eu deſſein de vous prouver. Dès-lors il ne reſte presque plus de difficultés, ou d’obſtacles, capables d’empêcher une Multitude de former un Corps Politique. Lorsque les Hommes commencent à avoir des Loix écrites qui règlent leur conduite, tout le reſte va de lui-même. Nos biens, nos membres, & notre vie ſont à couvert de toute attaque injuſte ; avantages qui nous portent à aimer la paix, & à en rendre la pratique générale. Les Peuples, tranquiles poſſeſſeurs du repos, n’auront rien à craindre de la part de leurs Voiſins. Il ſe trouvera bientôt un grand nombre de gens, qui ſentiront l’utilité qu’il y aura à diviſer & à ſubdiviſer entr’eux les ouvrages qu’il doivent exécuter.

HOR. Je ne vous comprends pas.

CLEO. L’Homme, comme je l’ai déjà dit pluſieurs fois, ſe plaît naturellement à imiter ce qu’il voit faire aux autres. C’eſt auſſi la raiſon pourquoi les Sauvages ſont tous la même choſe. Ce panchant pour l’imitation eſt le plus grand obſtacle qui les empêche d’améliorer leur condition, dont ils ſentent fort bien les deſagrémens. Mais ſi l’un s’appliquoit tout entier à faire des arcs & des flèches, tandis qu’un autre pourvoiroit à la nourriture ; ſi un troiſième conftruiſoit des cabanes, un quatrième faiſoit des habits, & un cinquième des outils ; ils ne deviendroient pas ſeulement utiles les uns aux autres, mais encore dans le même nombre d’années ils perfectionneroient beaucoup plus les Arts & les Occupations, que ſi chacune de ces cinq perſonnes s’étoit appliquée indiſſéremment à ces différentes choſes.

HOR. Vous avez bien raiſon. Rien ne ait mieux ſentir la vérité de votre aſſertion, que l’Horlogerie, qui aſſurément eſt parvenue à un point de perfection qu’elle n’auroit jamais eue, ſi un ſeul Homme s’étoit toujours occupé à en travailler indiſſéremment toutes les parties. Je ſuis même perſuadé que c’eſt au partage qu’on fait de çet Art en pluſieurs branches, que nous ſommes en partie redevables de la multitude de Pendules & de Montres qu’il y a parmi nous, ainſi que de l’exactitude & de la beauté que l’on remarque dans ces ſortes d’Ouvrages.

CLEO. L’uſage de l’Ecriture doit encore avoir bien perfectionné le Langage, qui avant cette découverte devoit néceſſairement être fort pauvre & très-imparfait.

HOR. Vous me faites plaisir de faire encore mention du Langage ; car je n’ai pas voulu vous interrompre lorsque vous en avez parlé. Dites-moi, je vous prie, quelle étoit la Langue de votre Couple Sauvage, quand ils ſe rencontrèrent la prémière fois.

CLEO. Il est clair par ce que j’ai déjà dit, qu’ils n’en avoient aucune, dumoins c’eſt-là mon ſentiment.

HOR. Si les Sauvages peuvent s’entendre les uns les autres ſans parler, il faut ſans-doute qu’ils aient un inſtinct qu’ils perdent dès qu’ils ſont civiliſés.

CLEO. Je ſuis perſuadé que la Nature a fait tous les Animaux de la même eſpèce, de manière qu’ils peuvent ſe faire entendre les uns aux autres dans ce qui regarde leur commerce mutuel, & autant qu’il est néceſſaire pour leur conſervation, & pour celle de leurs ſemblables. Mon Couple Sauvage, comme vous l’appellez, a très-bien ſu, à mon avis, ſe faire comprendre, avant que l’un ou l’autre ait proféré des ſons diſtincts, de la ſignification desquels ils ſoient convenus. Une perſonne née dans la Société, ne ſauroit aiſément ſe former des idées juſtes de ces Sauvages, ni de leur condition ; & ſi on n’est pas accoutumé à penſer d’une manière abſtraite, on a de la peine à ſe repréſenter un état de ſimplicité, où l’Homme, n’aïant qu’un petit nombre de deſirs, ne ſente d’autres appétits que ceux qui lui viennent immédiatement de la ſeule & pure nature. Pour moi il me paroît évident qu’un pareil Couple ſeroit non ſeulement deſtitué de tout langage, mais même je ne puis m’imaginer qu’ils en euſſent beſoin, ou que cette privation fût pour eux un mal réel.

HOR. Sur quoi fondez-vous votre ſentiment ?

CLEO. Sur l’impoſſibilité qu’il y a qu’une Créature ſente la néceſſité d’une choſe dont elle ne peut avoir d’idée. D’ailleurs, ſi des Sauvages parvenus à l’âge de maturité, entendant quelques perſonnes qui auroient enſemble une converſation, venoient à connoître l’utilité du langage, & par conſéquent à s’apperçevoir que c’eſt là un avantage qui leur manque, je ſuis perſuadé qu’ils ne ſentiroient aucune inclination pour apprendre à parler, & que même ils en ſeroient incapables. S’ils entreprenoient cette étude, ils la trouveroient d’un travail immenſe, bientôt même ils deſeſpèreroient d’en jamais venir à bout. Les Organes de la parole auroient perdu cette ſoupleſſe, & cette flexibilité qu’on a dans l’enfance, & dont j’ai ſi louvent parlé. Ils aprendroient plutôt à jouer en perfection du Violon, ou des Inſtrumens de Muſique les plus difficiles, qu’à s’exprimer paſſablement.

HOR. Les Brutes donnent des ſons différens & diſtincts pour marquer leurs diverſes paſſions. Ainſi toutes les eſpèces de Chiens expriment leur triſteſſe, & les périls dont ils ſont menacés, par un autre cri que celui dont ils ſe ſervent pour témoigner leur colère & leur ſureur. Tous hurlent lorſqu’ils ſont chagrins.

CLEO. Il ne s’enfuit pas de-là que la Nature ait donné à l’Homme le don de la parole. Les Brutes jouïſſent d’un grand nombre d’autres privilèges & inſtincts, dont le Genre Humain eſt privé. Les Poulets courent dès-qu’ils ſont éclos, & la plupart des Quadrupėdes peuvent marcher d’eux-mêmes auſſi tôt qu’ils ont vu le jour. Si jamais on a ſu une Langue par inſtinct, le Peuple qui s’en ſervit a dû en connoître tous les mots : cependant l’Homme, placé dans le ſimple état de Nature, n’auroit pas beſoin de la millième partie des termes uſités dans la Langue la plus ſtérile qui ait jamais été connue. Lorſque les lumières de l’Homme ſont renfermées dans des bornes très étroites, & qu’il ſuit uniquement les mouvemens de la Nature, les ſignes muëts peuvent aiſément fuppléer au langage ; & il eſt plus naturel à des perſonnes privées de toute éducation, de s’exprimer par des geſtes par des ſons. Auſſi n’y a-t-il point d’Animal qui puiſſe mieux ſe faire entendre que l’Homme, quand même on le ſuppoſeroit muët. Toute notre eſpèce a des ſignes communs pour exprimer le chagrin, la joie, l’amour, l’étonnement & la crainte. Qui doute que la Nature n’ait donné aux ex petits Enfans le pouvoir de crier, afin d’appeller du ſecours, & d’exciter la pitié ? Le ſon même qu’ils ſont entendre dans ces occaſions, eſt beaucoup plus touchant que les cris qu’ils pouſſent dans toute autre.

HOR. Vous voulez dire qu’il fait plus d’impreſſion ſur les Mères & ſur les Nourrices ?

CLEO. Je veux dire ſur le général des Humains. Ne m’accordez-vous pas que la Muſique uſitée dans la Guerre, réveille pour l’ordinaire les eſprits, qu’elle les ſoutient, & qu’elle les empêche de s’abaiſſer ?

HOR. Eh bien, ſoit, j’avoue tout cela.

CLEO. Si donc cela eſt, je vous promets que la plus grande partie de notre eſpèce qui ſera à portée d’entendre les cris & les vagitus de ces petits Enfans, ſera beaucoup plus ſurement touchée de compaſſion, que le bruit des tambours & des trompettes ne diſſipera & ne chaſſera la crainte du cœur de ceux qui ſeront tout près de ces inſtrumens. Déjà nous avons eu occaſion de parler des ſons expreſſifs, connus ſous les mots de pleurer, de rire, de ſourire, de froncer le ſourcil, de ſoupirer, & de s’écrier. Que le langage muët des yeux eſt univerfel & abondant ! Les Nations les plus éloignées, civiliſées ou non, peuvent à la première vue s’entendre les unes les autres dans les aſſaires les plus intéreſſantes que notre eſpèce puiſſe avoir ici-bas. A la prémière rencontre notre Couple Sauvage ſe diroit ſans fourberie l’un à l’autre des choſes Beaucoup plus intelligibles, qu’un Pair civilifé n’oſereit en prononcer ſans rougir.

HOR. Il eſt certain que l’on peut être auſſi impudent par les yeux, que par la langue.

CLEO. Auſſi le Monde poli évite-t-il ſoigneufement tous les regards, & tous les différens mouvemens naturels, lorsqu’ils ſont trop ſignificatifs. C’eſt pour cela que c’eſt une très-grande impoliteſſe de s’étendre en préſence d’une Compagnie compoſée des deux Sexes. Mais s’il eſt indécent de faire aucun de ces ſignes, la Mode exige d’un autre côté, que ſi quelqu’un les fait, on n’y faſſe point attention, ou qu’on ne paroiſſe pas les entendre. Lors donc que par ignorance, ou par une groſſiereté aſſectée, on emploie quelques uns de ces ſignes, ils ſont pour la plupart en pure perte auprès du Beau Monde, qui ne les comprend réellement point, parce qu’il n’eſt pas accoutumé à en faire uſage ; tandis qu’ils ſeroient fort clairs à des Sauvages, qui, privés de la parole, ne pourroient converſer enſemble que par des geſtes & des mouvemens.

HOR. Mais ſi les Pères étoient trop vieux pour apprendre jamais une Langue, ou qu’ils ne vouluſſent point acquérir la faculté de parler, il ſeroit impoſſible qu’ils puſſent apprendre quelque langage à leurs Enfans. Comment deux Sauvages pourroient-ils donc en introduire l’uſage dans le Monde ?

CLEO. La choſe ne pourroit arriver qu’inſenſiblement & à la longue. Il en ſeroit comme de tous les autres Arts & Siences, ainſi que de l’Agriculture, de la a Médecine, de l’Aſtronomie, de l’Achitecture, de la Peinture &c. Ce que nous obſervons dans les Enfans, dont la langue tarde à ſe délier nous perſuade que deux, Sauvages ſe feroient entendre l’un à l’autre par le moïen des ſignes & des geſtes, avant que de l’entreprendre par le ſecours des ſons. Mais lorsqu’ils auroient vécu pluſieurs années enſemble, il est très-probable qu’ils trouveroient des ſons pour déſigner les choſes qui leur ſeroient les plus familières, afin d’en exciter l’idée dans l’Eſprit l’un de l’autre, quand ils ne pourroient ſe voir. Ils communiqueroient ces ſons à leurs Enfans ; & plus ils vivroient enſemble, plus auſſi la diverſité des ſons qu’ils inventeroient ſeroit grande, tant pour exprimer les actions, que pour exprimer les choſes mêmes. Nos Sauvages trouveroient dans leurs Enfans une volubilité de langue, & une flexibilité de voix dont ils ne ſe ſeroient jamais apperçu chez eux. Il eſt impoſſible que par hazard, ou à deſſein, quelques-unes de ces jeunes Plantes ne faſſent uſage de tems en tems de cette merveilleuse & heureuſe aptitude de leurs organes, & que chaque Génération ne continuât à les cultiver. Telle doit avoir été l’origine de la faculté de parler, & même de toutes les Langues qui n’ont point été inſpirées. De plus, lorsque le Langage, je veux parler de celui que les Hommes ont inventé, fut déjà parvenu à un haut point de perfection, & que l’on eut des mots diſtincts pour déſigner & chaque action de la vie, & toutes les choſes familières, je crois que l’on continua encore longtems à ſe ſervir de ſignes & de geſtes pour accompagner la parole, parce qu’ils vont tous deux au même but.

HOR. Le but de la parole eſt de faire paſſer nos idées dans l’eſprit des autres.

CLEO. Je n’en crois rien.

HOR. Quoi ? Les Hommes ne parlent-ils pas pour être entendus ?

CLEO. Cela eſt vrai dans un ſens ; mais ces mots renferment une équivoque, à la-quelle il me ſemble que vous n’avez point fait attention. Si, par parler pour être entendus, vous voulez dire que les Hommes, en parlant, ſouhaitent que les autres connoiſſent & ſaiſiſſent la ſignification des ſons proférés, je ſuis de votre avis. Mais ſi par-là vous voulez dire que les Hommes parlent, afin que les autres puiſſent ſavoir leurs pensées, découvrir & comprendre leurs ſentimens, ſens que ces paroles parler pour être entendus peuvent également avoir, je ſuis pour la négative. Le prémier ſigne, ou ſon, dont jamais Homme né de Femme ſe ſoit ſervi, regardoit uniquement l’uſage de celui qui l’emploïa. Je crois donc que le prémier qui s’eſt ſervi de la parole, s’y eſt proposé pour but d’engager les autres à ajouter foi à ce qu’il voudroit leur faire croire, ou à exécuter & à ſouffrir les choſes qu’ils ſeroient obligés d’exécuter & de ſouffrir, s’ils étoient entièrement ſoumis à ſon autorité.

HOR. On fait uſage de la parole, autant pour donner aux autres des leçons, des avis & des inſtructions ſur ce qui peut leur être utile, que pour les perſuader de faire ce qui peut nous être avantageux.

CLEO. Ajoutez que les Mortels peuvent auſſi par ce moïen s’accuſer eux mêmes, & confeſſer leurs crimes : mais il eſt manifeſte que perſonne ne ſe ſeroit avisé de parler pour la prémière fois par aucune de ces vues. Or je parle du deſſein, du prémier motif, & de l’intention qui engagea l’Homme à parler. Dans les Enfans nous obſervons que les prémiers mots qu’ils tâchent de prononcer, regardent ce dont ils ont beſoin, & ce qu’ils qu’ſouhaitent. Ils ne ſe ſervent même de la parole, que pour confirmer ce qu’ils avoient auparavant demandé, refuſé, ou aſſirmé par fignes.

HOR. Si cela eſt, pourquoi croïez-vous que les Peuples continuent encore à s’exprimer par des ſignes & par des geſtes, lors-même que leur Langue eſt allez riche ?

CLEO. Parce que les ſignes ſont auſſi propres à confirmer les paroles, que que les paroles à confirmer les ſignes. Auſſi remarquons-nous que les Perſonnes civiliſées ne peuvent presque s’empêcher de joindre les geſtes aux diſcours, lorsqu’ils ſont fort animés. Si un Enfant demande dans ſon mauvais baragouin un morceau de gâteau, ou un jouët, & qu’en même tems il le montre, & qu’il cherche à l’attraper, ce double eſſort fait beaucoup plus d’impreſſion ſur nous, que ſi, ſans faire aucun figne, il ſe fût contenté de demander en termes clairs ce dont il avoit beſoin, ou que, ſans parler, il eût ſimplement regardé ce qu’il ſouhaitoit, & tâché de le prendre. La parole & l’action s’aſſiftent, & s’appuïent réciproquement. Auſſi l’expérience nous apprend-elle, que ces deux choſes réunies ont beaucoup plus de force pour nous émouvoir & pour nous perſuader, que lorsqu’elles ſont ſéparées ; vis unita fortior. Un Enfant qui emploie l’une & l’autre, agit donc par le même principe, qu’un Orateur qui joint à une déclamation étudiée les geſtes convenables.

HOR. De ce que vous avez dit, il ſuit que l’action eſt non ſeulement plus naturelle, mais encore plus ancienne que la parole elle-même. Ci-devant j’ai toujours conſidéré cette idée comme un paradoxe.

CLEO. Rien n’eſt cependant plus vrai. Si vous obſervez les Perſonnes hardies, vives & fougueuſes vous trouverez conſtamment qu’elles ſont beaucoup plus de geſtes, que celles qui ſont d’un tempérament plus tranquille & plus patient.

HOR. Les François, & ſurtout les Portugais nous donnent une ſcène très-amuſante par la manière outrée dont ils gesticulent. J’ai été ſouvent ſurpris de voir les contorſions du viſage & du corps, ainſi que les étranges geſticulations des mains & des pieds, dont quelques-uns d’entr’eux accompagnent les diſcours les plus ordinaires. Dans mes voïages rien ne m’a plus choqué, que l’action & la véhémence avec laquelle parlent la plupart des Etrangers, même les Perſonnes de qualité, lorsqu’ils diſputent, ou qu’ils diſcutent quelque queſtion. Avant que j’y fuſſe accoutumé, j’étois toujours ſur mes gardes, parce que je ne doutois point qu’ils ne fuſſent en colère. Auſſi m’est-il ſouvent arrivé d’examiner en moi-même ce qui avoit été dit, pour voir s’il s’étoit rien paſſé dont je duſſe me ſentir oſſenté.

CLEO. Tout cela eſt dû à l’ambition naturelle, & au deſir que les Hommes ont à triompher, & à amener les autres à leur opinion. Rien n’eſt plus propre à éblouïr les petits Eſprits, que de hauſſer & de bailler la voix à propos. De tous le charmes il n’en eſt point de plus puiſſant que celui-là. L’élevation de la voix n’aide pas moins à donner de la force au diſcours, que l’action. Souvent on eſt aſſez heureux pour cacher, par ce bruit & par ce grand fracas, une inexactitude de ſtile, un ſolécisme, & même une faute contre le bon-ſens. Plus d’une fois un argument a paru convainquant, quoiqu’il tirât toute ſa force de la véhémence avec laquelle on l’avoit propoſé. Un ton animé eſt fort utile pour empêcher qu’on ne s’apperçoive de la foibleſſe des expreſſions.

HOR. Je ſuis charmé que la mode de parler bas ſoit établie en Angleterre, parmi les Perſonnes bien élevées : car je ne puis ſouffrir que l’on criaille, ni que l’on ſe donne tant de mouvemens quand on parle.

CLEO. La coutume que vous condamnez, eſt cependant plus naturelle que l’autre. Pour prendre un ton bas, & pour ne pas s’actionner en parlant, il faut y avoir été formé & par les préceptes, & par l’exemple. Si même on ne contracte pas cette habitude dès l’enfance, il eſt bien difficile de s’y faire dans la ſuite. C’eſt cependant ce qu’il y a de plus aimable & de plus raiſonnable dans les Belles Manières. Il n’eſt point d’invention dans l’art de flatter, qui faſſe plus d’honneur au Genre Humain, que cette coutume. Lorsque quelqu’un, s’adreſſant à moi d’une manière poſée, ſans faire aucun geſte ni aucun autre mouvement de la tête ou du corps, continue à me parler d’un ton de voix ſimple & uni, ſans le hauſſer ni le baiſſer ; il me montre, d’un côté, une modeſtie qui me charme ; de l’autre, il me donne un éloge flatteur par l’opinion qu’il ſemble avoir de moi. Cette conduite me donne lieu de m’imaginer, qu’il croit que les paſſions n’ont aucun pouvoir ſur mon eſprit, & que la Raiſon eſt mon unique guide. Peut-il exciter de penſée plus agréable ? Il paroît avoir une haute idée de mon diſcernement, puisqu’il ſouhaite que j’examine & que je pèſe de ſang froid ce qu’il dit. Pour agir de cette manière avec quelqu’un, il faut être pleinement perſuadé du bon-ſens, de la droiture, & du jugement de celui à qui on s’adreſſe.

HOR. Quoique je n’euſſe jamais pouſſé mes réflexions auſſi loin, j’ai cepenCLEO. J’avoue que la manière laconique & nerveuſe dont notre Nation s’exprime, contribue beaucoup à donner de la force & de la beauté à notre Langue : cependant il ne faut pas douter, qu’elle ne doive auſſi une bonne partie de ſa perfection à la tranquilité particulière avec laquelle on parle en Angleterre depuis pluſieurs années. Coutume qu’on voit plus univerſellement règner parmi le Beau Monde, qui, dans tous les païs, eſt ſans-contredit la partie du Genre Humain qui raffine le plus le Langage.

HOR. Pour moi je croïois qu’il falloit attribuer la perfection du Langage aux Prédicateurs, aux Auteurs des Poëmes Dramatiques, aux Orateurs, & aux meilleurs Ecrivains.

CLEO. Ces diſſérens ordres d’Auteurs tirent le meilleur parti qu’ils peuvent, des expreſſions qui ſont déjà marquées au coin du Beau Monde. C’eſt la Cour où eſt la ſeule & la véritable fabrique des mots & des phrases. Dans chaque Nation le Monde Poli règle à ſa fantaiſie les manières de parler, c’eſt à lui qu’appartient jus & orma loquendi. Les termes d’Art, il eſt vrai, ſont ſous la direction des Artiſtes, & des Marchands reſpectifs, qui en font uſage les prémiers, & dans le ſens propre & littéral, pour exprimer les choſes qui concernent leurs occupations : mais il n’appartient qu’à la Cour, & au Beau Monde de donner la vogue à ces mêmes expreſſions priſes dans un ſens métaphorique, ou aux termes qu’on emprunte de toute Langue ſoit morte, ſoit vivante. S’ils n’ont pas prémièrement la marque des Perſonnes de qualité, & qu’ils viennent à ſe produire ſans leur ſanction, ces termes ſont ou bas, ou pédantesques, ou ſurannés. Ainſi les Orateurs, les Hiſtoriens, & tous ceux qui vendent des mots en gros, ſont obligés de ſe ſervir d’expreſſions déjà établies. C’eſt dans le tréſor de l’Uſage, qu’ils peuvent prendre & choiſir tout ce qui leur convient : mais il ne leur eſt pas plus permis de fabriquer de nouveaux mots, qu’il ne l’eſt à un Banquier de fabriquer de la monnoie.

HOR. Tout cela ne me fait point comprendre quel deſavantage il pourra y avoir pour le Langage, ou pour ſa perfection, ſoit qu’on parle haut, ſoit qu’on parle bas ; & ſi ce que je dis actuellement étoit rendu public, il n’y auroit qu’un Sorcier, qui dans ſix mois d’ici pût connoître en le liſant, s’il a été propoſé à haute voix, ou chucheté.

CLEO. Je ſuis perſuadé que lorsque des Perſonnes habiles s’accoutument à ne jamais parler haut, ils influent ſur le Langage, & ils le rendent avec le tems expreſſif & nerveux.

HOR. Comment cela ?

CLEO. Si une perſonne, ſe repoſant uniquement ſur ſes expreſſions, ne cherchoit pas davantage à émouvoir l’Auditeur par ſa prononciation, que s’il liſoit ce qu’il dit, quel en ſeroit le réſultat ? Les Hommes s’appliqueroient infailliblement à penſer avec force & avec clarté ; ils tâcheroient d’acquérir un ſtile pur, ſerré & preſſé, leurs expreſſions deviendroient énergiques & élégantes.

HOR. Voilà qui me paroît un peu trop recherché ; & d’ailleurs je ne vois pas comment il en pourroit réſulter l’eſſet que vous dites.

CLEO. Je ſuis für que vous ſerez de mon avis, ſi vous faites réflexion que tous les Hommes, en parlant, deſirent également, & qu’ils font tous leurs eſſorts pour perſuader les autres, & pour gagner la cauſe qu’ils défendent, ſoit qu’ils parlent haut ou bas, ſoit qu’ils geſticulent ou non.

HOR. Le parler, dites-vous, a été inventé pour perſuader ; je crains bien que vous ne faſſiez trop de fond ſur ce principe ; on s’en ſert certainement dans bien d’autres vues.

CLEO. Je ne le nie pas.

HOR. Lorsque des Perſonnes ſe querellent, s’injurient, & ſe choquent les unes les autres par d’inſipides railleries, quel eſt leur but ? Veut-on engager les autres à avoir plus mauvaiſe opinion d’eux-mêmes, qu’on ne ſuppoſe qu’ils n’en ont ? Si cela eſt, je crois que l’on réuſſit rarement à les perſuader.

CLEO. En diſant des injures à quelqu’un, nous montrons un certain plaiſir à lui faire connoître avec oſtentation le peu de cas que nous en faiſons. Ceux qui tiennent ces diſcours injurieux, tâchent ſouvent de faire croire qu’ils penſent moins avantageuſement de ceux qu’ils injurient, qu’ils ne ſont réellement.

HOR. Qu’ils pensent moins avantageusement, qu’ils ne font. Comment cela paroît-il ?

CLEO. Par la conduite, & par la méthode ordinaire que tiennent ceux qui ſe querellent, & qui en injurient d’autres. Non contens de découvrir, & d’exagérer les défauts & les imperfections de leurs Adverſaires, ils tombent encore ſur ce que leurs Parens ou leurs Amis peuvent avoir de ridicule ou de mépriſable. Leur langue n’épargne ni leurs occupations, ni leur parti, ni leur patrie. On les voit répéter avec joie les malheurs ou les accidens qui ſont arrivés à leur famille. La Providence, diſent-ils, a bien fait voir combien elle étoit juſte, puisqu’elle les traite ſuivant leur mérite. On les charge, comme d’une choſe avérée, de tous les crimes dont ils ont pu pu être ſoupçonnés. Ils appellent tout à leur ſecours ; ſimples ſoupçons, rapports peu vraiſemblables, calomnies manifeſtes ; ſouvent même ils leur reprochent des choſes qu’ils ont reconnu dans d’autres occaſions être fauſſes.

HOR. D’où vient que le Vulgaire de tous les païs eſt ſi porté à dire des injures ? Il faut qu’il y trouve quelque plaiſir que je ne conçois pas. Dites-moi, je vous prie, quelle ſatisfaction, ou quel autre avantage les Hommes peuvent en attendre, ou en retirer ? Dans quelle vue proſèrent-ils ces paroles outrageuſes ?

CLEO. La cauſe réelle, & le motif intérieur qui détermine les Humains à maltraiter quelqu’un de paroles, & à vomir des injures contre lui, c’eſt prémièrement pour ſoulager leur colère, qu’ils ne pourroient pas cacher, ni étouſſer ſans beaucoup de peine. Ils veulent en ſecond lieu, vexer d’une manière ſenſible leur Ennemi, en même tems qu’ils auront plus d’eſpérance de l’impunité qu’ils n’auroient pu raiſonnablement en avoir, s’ils lui avoient cauſé des maux un peu plus conſidérables, qui fuſſent punis par les Loix. Mais cette coutume n’a jamais eu lieu, & on n’y a jamais penſé, avant qu’on eût porté le Langage à un haut point de perfection, & la Société à un certain degré de politeſſe.

HOR. Il eſt aſſez plaiſant d’aſſurer que ces baſſes railleries ſont une fuite de la politeſſe.

CLEO. Vous en direz ce qu’il vous plaîra. Toujours eſt-il certain que dans ſon origine c’eſt un vrai ſubterfuge pour éviter un combat, dont il pourroit réſulter de plus grands inconvéniens : car perſonne n’eut jamais appellé un autre Coquin, ou Fripon, ſi, dégagé du joug & maître abſolu lu de ſa conduite, il n’eût point été arrêté par quelque crainte. Lors donc que les gens s’injurient ſans paſſer à des voies de fait, c’eſt une preuve qu’ils ſont retenus par de très-bonnes Loix, qu’ils craignent d’enfreindre en emploïant la force & la violence ouverte. L’Homme qui, content de ſatisfaire ſa paſſion par des paroles, ne donne point de coups, montre qu’il commence à être un aſſez bon membre de la Société, on peut presque dire qu’il eſt à moitié civiliſé. Il n’a pas d’abord pu s’abſtenir des voies de fait, ſans qu’il lui en ait couté bien de la peine. Car la manière la plus commune, la plus promte, & la plus ſimple de donner l’eſſor à ſa colère, & de l’exprimer, que la nature nous apprend, c’eſt de ſe battre. La méthode que les Créatures Humaines ſuivent à cet égard, ne diffère point de celle des autres Animaux, comme nous pouvons le remarquer dans les Enfans qui, âgés de deux ou trois mois, n’ont jamais vu perſonne de mauvaiſe humeur. A cet âge même ils vous égratigneront, ils vous donneront des coups de tête, de poings & de pieds, ſi quelque choſe irrite leur colère ; paſſion que la moindre cauſe peut aiſément exciter, & la plupart du tems d’une étrange manière. Souvent ce fera la faim, la douleur, ou d’autres maux dont ils ſont intérieurement affectés. Je ſuis pleinement perſuadé qu’ils ſont tout cela par inſtinct, par un principe inſéparable de la ſtructure ou du méchaniſme de leur corps, avant qu’on remarque chez eux aucun indice d’Eſprit ou de Raiſon. La Nature leur apprend la manière de combattre qui eſt particulière à notre eſpèce ; & je ne doute point que les Enfans ne ſe ſervent de leurs bras à ce deſſein, auſſi naturellement que les Chevaux ruent, les Chiens mordent, & les Taureaux frappent de leurs cornes. Je vous demande pardon de cette digreſſion.

HOR. Elle étoit aſſez naturelle : mais ſi elle avoit été moins longue, vous n’auriez pas eu le plaiſir de donner un coup de dent à la Nature Humaine, que vous n’épargnez jamais.

CLEO. Nous n’avons point d’Ennemi plus dangereux, que la Vanité qui naît avec nous. Auſſi l’attaquerai je toujours pour la mortifier, toutes les fois que l’occaſion s’en préſentera. Car ſi l’on eſt bien perſuadé que les plus Grands Hommes ont acquis les excellentes qualités qui les distinguent ſi glorieusement, on ne manquera pas de faire beaucoup de cas de l’Education, & on ne négligera rien pour s’en procurer une bonne. Rien n’eſt plus propre à montrer l’abſolue néceſſité qu’il y a d’être bien inſtruit dès la tendre enfance, que l’expoſition des défauts & des faibleſſes qui ſont une fuite inſéparable de la ſimple Nature.

HOR. Revenons à notre ſujet. Si, en parlant, on ſe propoſe ſurtout de perſuader, les François nous ont ſurpaſſé de beaucoup leur Langue a quelque choſe de très ſéduiſant.

CLEO. Elle eſt ſans-contredit telle pour un François.

HOR. Et pour toute perſonne qui ne manque pas de goût. Ne trouvez-vous pas qu’elle a quelque choſe de fort engageant ?

CLEO. Oui, pour celui qui fait un Dieu de ſon ventre ; car elle est très-riche en termes de Cuiſine, & dans tout ce qui concerne le boire & le manger.

HOR. Mais badinage à part, ne croïez-vous pas que la Langue Françoise ſoit plus propre à perſuader, que la nôtre ?

CLEO. Je crois qu’elle vaut mieux pour flatter & pour enjolier quelqu’un.

HOR. Je ne puis poin point découvrir le fin d’une diſtinction ſi ſubtile.

CLEO. La manière dont vous parlez de la Langue Françoiſe, ne renferme aucune idée de reproche. Vous ne lui attribuez abſolument rien d’injurieux ; puisque les plus ſavans & les plus intelligens peuvent, ſans en être blâmés, ſe laiſſer perſuader tout comme les plus ignorans & les plus ſtupides. Mais ceux qu’on croit pouvoir gagner par des flatteries & par des cajolleries, ſont pour l’ordinaire ſuppoſés être des perſonnes d’un petit génie, & de peu de ſens.

HOR. Mais, je vous prie, venons au fait. A quelle de ces deux Langues donnez-vous la préférence ? Eſt ce à l’Anglois, ou au François ?

CLEO. Il n’eſt pas aiſé de décider cette queſtion. Rien n’eſt plus difficile que de comparer les beautés de deux Langues. Souvent on mépriſe dans l’une, ce qui eſt extrêmement goûté dans l’autre. A cet égard le Pulchrum & l’Honestum, le Beau & l’Honnete varie, & diffère même par tout, ſuivant la diſſérence du génie des Peuples. Mais ſans m’ériger en juge, voici ce que j’ai communément obſervé dans ces deux Langues. Toutes les expreſſions favorites du François ont quelque choſe de flatteur & de mignard ; au lieu qu’on admire ſurtout, dans l’Anglois, les façons de parler, qui font impreſſion par leur énergie.

HOR. N’y a-t-il pas à préſent un peu de partialité dans votre jugement ?

CLEO. Je ne le crois pas ; mais ſi cela étoit, il n’y auroit pas grand mal. L’intérêt de la Société exige que l’on ſe préoccupe en faveur de certaines choſes. Il n’y auroit aucun inconvénient à craindre, quand on ſeroit porté à aimer ſa propre Langue, par le même principe qui porte tous les Hommes à aimer leur Patrie. Les François nous honorent du titre de Barbares ; mais nous leur rendons le change, en leur donnant l’épithète de Flatteurs. Je ne crois pas le prémier ; qu’ils croient donc du ſecond ce qu’ils voudront. Vous rappellez-vous ces ſix vers du Cid, qui, à ce qu’on dit, méritèrent à CORNEILLE un préſent de ſix-mille Livres.

HOR. Je m’en ſouviens fort bien.

Mon père eſt mort, Elvire, & la prémière épée Dont s’eſt armé Rodrigue a ſa trame coupée. Pleurez, pleurez mes yeux, & fondez-vous en eau,

La moitié de ma vie a mis l’autre au tombeau, Et m’oblige à venger après ce coup funeſte, Celle que je n’ai plus ſur celle qui me reſte.

CLEO. Cette même penſée, exprimée avec toute l’élégance qu’elle a en François, ſeroit ſifflée par des Lecteurs Anglois.

HOR. Vous ne faites point l’éloge du goût de votre Patrie.

CLEO. Je n’en fai rien. On peut, ſans avoir le goût dépravé, ne pas concevoir d’abord, comment la moitié de ſa vie a mis l’autre au tombeau. Pour moi, j’avoue qu’il m’a fallu quelque peine pour le comprendre. Cette phraſe eſt trop énigmatique pour entrer dans la Poëſie Héroïque.

HOR. N’apperçevez-vous donc aucune délicateſſe dans cette penſée ?

CLEO. Oui ; mais elle est trop fine, c’eſt une toile d’Araignée, elle n’a aucune force.

HOR. J’avois toujours admiré ces Vers, mais vous venez de m’en dégoûter. D’ailleurs j’y découvre, ce me ſemble, un autre défaut, beaucoup plus conſidérable que celui dont vous avez fait mention.

CLEO. Quel eſt-il ?

HOR. L’Auteur y fait dire à ſon Héroïne un fait qui eſt faux. La moitié de ma vie, dit CHIMENE, a mis l’autre au tombeau, & m’oblige à venger &c. Quel eſt le nominatif du verbe oblige ?

CLEO. La moitié de ma vie.

HOR. La moitié de ma vie m’oblige à venger, me paroît renfermer une erreur : car La moitié de la vie, dont il s’agit ici, eſt RODRIGUE ſon Amant. Or comment cet Amant l’oblige-t-il à ſe venger ?

CLEO. Parce qu’il a tué ſon Père.

HOR. Non, CLEOMENE, cette manière d’excufer ce Poëte n’eſt point du tout bonne. Le malheur qui accable CHIMENE, nait du Dilemme qu’elle fait, en conſidérant d’un côté ſon amour, & de l’autre ſon devoir. Le devoir inexorable la preſſe & la follicite vivement d’emploïer avec zèle tout ſon crédit, & toute ſon éloquence, pour faire punir ce Meurtrier, que l’amour lui rend plus cher que la vie. Ainſi c’eſt cette moitié, qui, couchée dans le tombeau, n’exiſtoit plus ; ce ſont les manes de ſon Père, & non RODRIGUE, qui l’obligeoient à demander juftice. Si RODRIGUE avoit été le fondement de ſon obligation, il n’auroit pas été difficile de l’en diſpenſer ; & pour en être dégagée, il n’auroit point été néceſſaire que ſes yeux euſſent pleuré, & ſe fuſſent fondus en eau.

CLEO. Je vous demande pardon, ſi je ne fuis pas de votre ſentiment à cet égard.

HOR. Conſidérez donc, je vous prie, ſi c’étoit l’amour, ou l’honneur, qui engageoit CHIMENE à demander juftice contre RODRIGUE.

CLEO. C’eſt auſſi ce que je fais ; mais malgré cela je ne ſaurois m’empêcher de croire que l’Amant, en tuant le Père de CHIMENE, ne l’ait obligé à le le poursuivre, de la même manière qu’un Homme qui ne ſatisfait point ſes Créanciers, les oblige à l’arrêter ; ou comme nous dirions à un Fat, qui chercheroit à nous choquer par ſes diſcours : Si vous continuez, Monſieur, vous m’obligerez à en venir à des extrémités qui ne vous feront pas plaiſir. Cependant le Débiteur ſe ſoucie peut-être aufſi peu d’être arrêté, & le Fat de ces fâcheuſes extrémités dont on le menace, que RODRIGUE ſe foucioit d’être pourſuivi.

HOR. Je ſuis perſuadé que vous avez raiſon, ainſi je demande pardon à Corneilte. Mais je ſouhaite à-préſent que vous continuïez ce que vous vouliez encore me dire ſur ce qui regarde la Société. Quels ſont les autres avantages que les Peuples retirent de l’invention des Lettres ? Vous avez déjà parlé de deux, de la perfection de leur Langage, & de celle de leurs Loix.

CLEO. L’usage de l’Ecriture contribue à l’avancement & à la perfection de toutes les Inventions en général, puisqu’il empêche qu’aucune Dévouverte utile ne ſoit enſevelie dans l’oubli. Lorsque les Loix ſont bien connues, & qu’une approbation générale en facilite l’exécution, on peut entretenir une aſſez bonne concorde entre les Membres d’une même Société. C’eſt alors ſeulement qu’on ſent combien la ſupériorité de l’Entendement Humain, comparée avec celui des autres Animaux, contribue à la Sociabilité de l’Homme. Avant ce tems-là, & dans l’état ſauvage c’étoit au contraire cette ſupériorité qui empêchoît cette union plus que toute autre choſe.

HOR. Comment cela, je vous prie ? Je ne vous comprends point.

CLEO. Prémièrement, la ſupériorité d’Entendement dont l’Homme eſt revêtu, le rend beaucoup plus capable de ſentir le chagrin & la joie, & de conſerver ces ſentimens avec une plus grande vivacité, que ne le peuvent toutes les autres Créatures. En ſecond lieu, elle lui donne plus d’induſtrie pour ſe procurer du plaiſir à lui méme, c’est-à-dire, qu’elle lui fournit une plus grande variété de motifs, pour le mettre en mouvement dans toutes les occurrences, que n’en trouvent les autres Animaux, qui ont moins de capacité. D’ailleurs cette ſupériorité d’Entendement, nous donnant de la pénétration, fait naître en nous des eſpérances ; au lieu que les autres Créatures n’en ont que très-peu, qui ont même uniquement pour objet des choſes qui tombent actuellement ſous leurs ſens. Ce ſont-là tout autant de raiſons & d’argumens dont l’amour propre ſe ſert pour nous rendre contens, & patiens au milieu du grand nombre de desagrémens qu’il faut eſſuïer afin de pourvoir à des beſoins très-preſſans. Cette ſupériorité d’Entendement eſt d’un usage infini à l’Homme, qui en naiſſant ſe trouve Membre d’un Corps Politique, puisqu’elle lui donne un amour exceſſif pour la Société : mais ſi à ſa naiſſance il n’a pas trouvé le Corps Politique déjà formé, le même talent, la même ſupériorité d’Entendement devoit de toute néceſſité donner à l’Homme, élevé & nourri dans l’état de ſimple Nature, une averſion inſurmontable pour la Société, & une plus grande opiniâtreté à conferver ſa liberté ſauvage, que n’en ſauroit avoir aucune autre Créature, dont les beſoins feroient en auſſi grand nombre.

HOR. Je ne ſai que vous répondre. Vous exprimez d’une manière ſi claire & ſi juſte vos idées, que je fuis forcé d’y donner mon aſſentiment. Vos opinions me paroiſſent cependant bien étranges. Comment par ces ouvertures entrez-vous dans la connoiſſance du Cœur Humain ? Quelle route faut-il ſuivre pour acquérir l’habileté de décompoſer la Nature Humaine, lorsqu’on veut l’examiner ?

CLEO. On doit diſtinguer ſcrupuleuſement les qualités excellentes qu’un Homme accompli a réellement acquiſes. Par cet examen impartial, on peut s’aſſurer que tout ce qu’on trouvera chez lui qui n’aura point été acquis, tirera ſon origine de la Nature. C’eſt faute de ſéparer comme il faut ces deux choſes, & de les conſidérer ſéparément, qu’on eſt venu à avancer tant d’abſurdités ſur ce ſujet. Pour prouver que l’Homme eſt propre à vivre en Société, on lui a attribué des qualités dont il n’auroit jamais été revêtu, s’il n’avoit été élevé dans le Corps Politique, dans un Etabliſſement Civil, fondé depuis pluſieurs centaines d’années. Mais ceux qui flattent notre eſpèce, ont grand ſoin d’éloigner cela de notre vue. Bien loin de ſéparer les qualités acquiſes de celles qui ſont naturelles, bien loin de les diſtinguer les unes des autres, ils prennent beaucoup de peine pour les unir & pour les confondre.

HOR. Pourquoi ? Je ne vois point qu’en cela ils flattent notre eſpèce, puisque c’eſt la même perſonne qui poſſède les talens acquis, comme les naturels ; les prémiers ne peuvent non plus être ſéparés de lui-même, que les derniers.

CLEO. Il n’eſt rien de ſi proche de l’Homme, ou qui lui appartienne plus réellement & plus abſolument, que ce qu’il tient de la Nature ; & lorsque ce cher lui-même, pour l’amour de qui il eſtime ou mépriſe, aime ou hait toutes choſes ſans exception, vient à être dépouillé & ſeparé de toutes ſes qualités acquiſes, la Nature Humaine reſte bien pauvre, & fait une triſte figure. Notre nudité paroît alors, ou du-moins nous nous trouvons dans un deshabillé ſi négligé, que nous ne voulons pas que perſonne nous voie dans un état ſi pitoïable. Pour ne point paroître tels, nous tâchons de nous revétir clandeſtinement & de nous orner de tout ce que nous poſſédons, il ſuffit qu’on y trouve quelque degré d’excellence. Nous nous identifions même avec nos richeſſes, avec notre crédit, & avec toutes les ſaveurs de la Fortune. Si nous en ſommes en poſſeſſion, ou que nous y aïons quelque droit, nous n’aimons pas à être conſidérés abſtractivement de ces objets. De même on remarque que les perſonnes qui ſe ſont pouſſées dans le monde, n’entendent pas avec plaiſir qu’on parle de leur origine baſſe & obſcure.

HOR. Ce n’eſt point-là une règle généCLEO. Je le crois cependant, quoiqu’il puiſſe y avoir des raiſons qui produiſent, ou qui donnent lieu à quelques exceptions. Suppoſons un Homme qui, faiſant gloire de ces talens, n’a rien pour ſe faire eſtimer, que ſon eſprit, ſa pénétration, ſa ſagacité, ſa diligence & ſon aſſiduïté ; il peut arriver qu’il rabaiſſera ſes parens avec beaucoup d’ingénuïté, & cela à deſſein de relever ſon mérite, qui lui a procuré ſon avancement. Mais s’il parle ainſi de ſa famille, ce n’eſt ordinairement qu’en préſence de ſes Inſérieurs, dont il veut diminuer par-là l’envie, & qui loueront la candeur & l’humilité qu’il fait paroître, en déclarant lui-même cette baſſe origine, qui ſemble obſcurcir ſa réputation. Mais s’il se trouve en compagnie avec ſes Supérieurs, qui s’eſtiment pour leurs familles, jamais vous ne le verrez toucher cette corde. Il ſouhaiteroit auſſi dans le fond du cœur, que ſa parenté fût totalement inconnue, toutes les fois qu’il ſe rencontre avec ſes Égaux en titre, mais qui ſont au deſſus de lui par leur naillance. Il ſait fort bien que ceux-ci le haïſſent à cauſe du poſte qu’il occupe, & qu’ils le mépriſent à cauſe de ſa baſſe extraction. Mais voici une méthode plus abrégée pour prouver la vérité que j’ai avancée. N’est-il pas, je vous prie, contre les Belles Manières de dire à une perſonne, qu’elle eſt iſſue de bas lieu, ou ſeulement de l’inſinuer, lorsqu’on fait qu’elle eſt du Vulgaire ? HOR. Je ne dis pas le contraire, c’eſt-là eſſectivement une impoliteſſe.

CLEO. Cela ſeul ne montre-t-il pas quelle est l’opinion des Hommes ſur cet article ? Nous ne manquons pas de regarder comme des choſes avantageuſes à nos perſonnes d’illuſtres Ancêtres, tout ce qui peut nous faire estimer & honorer, ou en un mot avoir le moindre rapport avec nous. Nous ſouhaitons même tous, que les autres les enviſagent comme des choſes qui nous appartiennent en propre.

CLEO. Voilà ſans-doute une belle preuve de modeſtie, dans un diſcours où Ovide tâche de prouver que Jupiter étoit ſon Biſayeul. Que fignifie la théorie, lorsqu’un Homme fait tout l’opposé dans la pratique ? Avez-vous jamais vu perſonne qui prît plaiſir à s’entendre donner le nom de Bâtard, quoiqu’il fût redevable de ſa naiſſance & de ſon élevation à l’impudicité de ſa Mère ?

HOR. Je croïois que par les choſes acquiſes vous vouliez parler des Connoiſſances & de la Vertu. Comment êtes-vous venu à parler de la naiſſance & de l’extraction ?

CLEO. Pour vous faire voir que les Hommes ne veulent pas qu’on ſépare d’eux-mêmes les choses qui ſont propres à leur donner du relief, quand même elles n’auroient que peu ou point de relation avec leurs perſonnes. Il n’étoit point de meilleur moïen pour vous convaincre qu’il eſt peu vraiſemblable que nous aimions à être conſidérés indépendamment de ce qui nous appartient réellement, & des qualités qui, de l’avis des plus vertueux & des plus ſages, ſont les ſeules choſes pour lesquelles nous devions nous eſtimer. Les perſonnes accomplies ont honte de l’état bas & abject où ils étoient avant que d’atteindre à cette perfection ; plus même ils ſont civiliſés, & plus ils croient qu’il leur eſt injurieux de laiſſer voir leur nature toute nue, & dépouillée de ce qu’elle a d’acquis. Les Auteurs les plus exacts rougiroient, s’ils voïoient dans les Ouvrages qu’ils font imprimer, toutes les choſes qu’ils en ont eſſacées avant que de les publier, & qu’ils ont réellement eu dans l’eſprit autrefois. C’eſt pour cela qu’on peut avec raiſon les comparer à des Architectes, qui ne laiſſent voir leurs Bâtimens, qu’après en avoir ôté l’échafaudage. Tous les ornemens qui ont été inventés, montrent le cas que nous faiſons des choſes qui ſervent à nous donner quelque relief. Ne croïez-vous pas que ceux qui pour la prémière fois ont emploïé le rouge ou le blanc pour ſe plâtrer le viſage, & qui ont fait uſage des prémiers faux cheveux, aïent été fort ſecrets, & qu’ils ſe ſoient propoſés d’en impoſer ?

HOR. Le fard eſt aujourd’hui regardé en France, comme une partie eſſentielie de l’ajustement d’une Femme, le Beau Sexe n’en fait plus aucun miſtère.

CLEO. Il eſt ainſi de toutes les ſupercheries de cette nature, dès-qu’elles deviennent ſi connues qu’il n’y a plus moïen de les couvrir. Nous en avons un exemple dans les perruques, que l’on porte publiquement par toute l’Europe. Mais ſi ces choſes n’étoient point connues, & que ce fuſſent des ſecrets renfermés entre un petit nombre de gens, la Coquette, dont je teint eſt baſané, ſouhaiteroit de tout ſon cœur qu’on prît pour ſa véritable couleur le plâtre dont elle ſe couvre ridiculement le viſage. De même le Petit-Maître qui eſt chauve, ſeroit charmé qu’on s’imaginât que la perruque ſi bien ajustée qu’il porte, eſt ſa chevelure naturelle. Perſonne n’a jamais mis de dents poſtiches, que pour cacher la perte que ſa bouche a ſoufferre.

HOR. Mais les lumières ne ſont-elles pas réellement partie de l’Homme ?

CLEO. Sans-contredit, tout comme ſa politeſſe ; mais ces choſes n’appartiennent pas plus à ſa nature, que la belle montre d’or ou le ſuperbe diamant dont il ſe ſert habilement pour faire eſtimer & reſpecter ſa chère perſonne. Ceux qui ſont le plus admirés par le Monde poli, parce qu’ils ſe plaiſent à tirer vanité des ornemens extérieurs, & qu’ils entendent fort bien la manière de s’habiller à leur avantage, ſeroient au deſeſpoir, ſi on n’enviſageoit pas comme une partie d’eux-memes, leurs habits & l’habileté qu’ils ont à ſe bien mettre. Que dis-je ! C’eſt cette ſeule partie qui, avant qu’ils ſoient connus, leur donne entrée dans les meilleures Compagnies, & même dans les Cours des Princes. Il eſt manifeſte que pour y être admis ou pour en être exclus, je parle des Hommes & des Femmes, on n’en juge que ſur leurs habits. On ne fait aucune attention, ni à leur mérite intrinſeque, ni à leur génie.

HOR. Je vous entends. C’eſt l’amour exceſſif que nous avons pour ce nous-mêmes, que nous avons bien de la peine à définir, qui nous a d’abord fait naître la penſée d’orner nos perſonnes : & lorsque nous avons pris le pénible ſoin de corriger, de polir & d’embellir la Nature, le même amour-propre nous empêche de laiſſer voir l’objet orné, ſéparé de ſes ornemens. CLEO. La raiſon en eſt claire. C’eſt le même nous-mêmes que nous aimons, & avant qu’il ſoit orné, & après qu’il eſt orné. Or tout ce qu’on reconnoit y avoir été ajouté, paroît nous rappeller notre nudité originelle, & nous reproche nos beſoins naturels; je veux parler des imperfections & de la baſſeſſe où nous naiſſons. On ne ſauroit disconvenir qu’il n’y a point de courage plus utile dans la Guerre, que celui que nous tenons de l’art : cependant le Soldat qui par air & par étude a ſu acquérir de la bravoure, ne pourroit ſouffrir avec patience, après s’être conduit vaillamment dans deux ou trois batailles, qu’on dit que ſa valeur n’eſt pas naturelle; quand même toutes ſes Connoiſſances, & lui-même, ſe ſouviendroient du tems où il étoit un fieffé Couard.

HOR. Mais puisque l’amour, l’affection, & la bienveillance que nous avons naturellement pour notre eſpèce, n’eſt pas plus grand que celui que les autres Créatures ont pour la leur, d’où vient, je vous prie, que l’Homme donne de cet amour, dans mille occaſions, des preuves plus marquées, qu’aucun autre Animal ?

CLEO. Faut-il s’en étonner ? Cela vient de ce qu’il n’y a point d’Animal qui ait autant de capacité & de facilité pour cela. Vous pourriez faire la même queſtion ſur ſa haine. Plus un Homme a de connoiſſances & de richeſſes, & plus il peut faire ſentir aux autres les effets de la paſſion dont il eſt affecté, que cette paſſion ſoit amour ou haine. Moins un Homme eſt civilisé, moins il eſt éloigné de l’état de ſimple Nature, & moins auſſi il eſt maître des mouvemens que lui inſpire ſon amour.

HOR. On trouve plus d’honnêteté, & moins de tromperies parmi les Nations ſimples, groſſières & ſauvages, que parmi celles qui ſont plus rafinées & plus artificieuſes. Si donc j’avois voulu chercher un amour ſincère & une aſſection cordiale, je me ſerois adreſſé à ceux qui vivent encore dans la ſimplicité naturelle, plutôt qu’à tout autre.

CLEO. Vous parlez de ſincérité mais l’amour dont ſuivant moi un Homme ſauvage eſt moins le maître qu’un Homme civiliſé, a été ſuppoſé également réel & ſincère dans l’un & dans l’autre. Les perſonnes artificieuſes peuvent revétir les apparences de l’amour, & affecter une amitié qu’ils n’ont point. Mais auſſi ils peuvent être ſaiſis par la paſſion & par les appétits naturels, tout comme les Sauvages, quoiqu’ils les aſſouviſſent d’une manière fort différente. Ceux qui ſont bien élevés ſe conduiſent fort différemment des Sauvages, dans le choix du manger ou du boire, & dans la manière dont ils prennent leurs repas : on voit la même différence dans leurs amours, lors même que la faim & la concupiſcence ſe font également ſentir dans les uns & dans les autres. Un Homme artificieux, que dis-je ! le plus ruſé de tous les Hypocrites, quelque grand que ſoit d’ailleurs ſon manque de ſincérité, peut aimer ſa Femme & ſes Enfans avec autant de cordialité, que pourroit les aimer l’Homme le plus ſincère. Il s’agit à préſent de vous prouver que les bonnes qualités qu’on attribue ſi généreuſement à notre nature & à toute notre eſpèce, ſont dues à l’art & à l’éducation. Ce qui fait que ceux qui ne ſont pas civiliſés ſont moins en état de diriger les mouvemens de l’amour, c’eſt que leurs paſſions ſont plus inconſtantes & plus paſſagères que celles des perſonnes bien élevées, qui ont apris à ſe procurer leurs aiſes, à jouïr des douceurs de la vie, à s’impoſer des Loix, à ſe laiſſer conduire par le Decorum lorsqu’ils y trouvent des avantages, & ſouvent à s’expoſer à de petits inconvéniens pour en éviter de plus grands. Vous trouvez rarement dans la conduite du Vulgaire & de ceux qui n’ont reçu qu’une vile éducation, quelque fuite, quelque liaiſon, quelque proportion durable. Une Homme & une Femme qui s’aiment réellement, ſe donneront les témoignages les plus marqués de leur aſſection, & une heure après ils ſe brouilleront pour une bagatelle : & s’il y en a pluſieurs qui ſoient miſérables, il n’en faut point chercher la cauſe ailleurs que dans leur manque de manières & de diſcrétion. L’un vant parlera ſouvent ſans avoir aucun mauvais deſſein, & par imprudence, juſques à ce qu’il aura excité la bile de l’autre : & comme ils ignorent tous deux l’art de reprimer ce prémier mouvement, ou de l’étouſſer, bientôt ils ſe querelleront. Le Mari battra ſa Femme ; la Femme verſera des larmes, qui toucheront ſi vivement le Mari, qu’il ſera fâché d’avoir pouſſé les choſes ſi loin. La paix ſe fera, & ils ſeront auſſi bons amis qu’auparavant, ils prendront même la réſolution ſincère de ne jamais plus ſe quereller à l’avenir, & ſe promettront avec toute la ſincérité imaginable que ce fera pour la dernière fois de leur vie. Toutes ces diverſes révolutions peuvent leur arriver en moins d’une demi-journée, & elles ſeront peut-être répétées chaque mois, & même plus ſouvent, à proportion des ſujets de diſputes qui ſe préſenteront, & du plus ou moins de panchant qu’ils auront l’un & l’autre à la colère. L’aſſection ne ſauroit long-tems reſter la même entre deux perſonnes qui ne ſont pas artificieuſes les meilleurs Amis qui vivroient toujours enſemble, ſe brouilleroient bientôt, ſi de part & d’autre ils ne ſe conduiſoient avec beaucoup de diſcrétion.

HOR. J’ai toujours été de votre opinion. De tout tems j’ai été dans la penſée que plus les Hommes étoient civiliſés, & plus ils étoient heureux. Mais comme il n’y a que le tems qui puiſſe polir les Nations, & que le Genre Humain doit néceſſairement avoir été miſérable, avant que les Loix de la Société aïent été rédigées par écrit, ſur quel fondement les Poëtes, & les autres Auteurs s’étendent-ils ſi fort ſur les éloges du Siècle d’Or ? Comment peuvent-ils aſſurer qu’il y eut dans ces anciens tems une paix ſi conftante & une amitié ſi ſincère ?

CLEO. Par la même raiſon que les Faiſeurs de Généalogies donnent d’illuſtres Ancêtres à des Gens obſcurs, & dont l’extraction eſt inconnue. Comme il n’eſt aucun Mortel d’une illuſtre famille qui ne s’eſtime pour ſon origine, ainſi on ne ſauroit manquer de plaîre à tous les Membres d’une Société, en exaltant la vertu & le bonheur de leurs Ancêtres. Enfin quelles bornes voulez-vous donner aux fictions des Poëtes ?

HOR. Vous parlez fort clairement, & avec beaucoup de liberté contre toutes les Superſtitions Païennes, & vous ne vous laillez impoſer par aucune fraude qui en tire ſon origine. Mais dès-qu’il s’agit de quelque ſujet qui fait partie de la Religion ſuive ou de la Chrétienne, vous êtes auſſi crédule que le Vulgaire ignorant & prévenu.

CLEO. Je ſuis fâché que vous aïez de ſemblables idées ſur mon compte.

HOR. Ce que je dis eſt un fait. Un Homme qui eſt prêt de jurer tout ce qui eſt dit de Noé & de ſon Arche, ne doit pas rire de l’Histoire de Deucalion & de Pyrrba.

CLEO. Eſt-il auſſi croïable que les Créatures Humaines ſoient ſorties des pierres qu’un vieux Homme & une veille Femme jettoient par deſſus leurs têtes ; qu’il l’eſt qu’un Homme & ſa Famille aïent été conſervés avec un grand nombre d’Oiseaux & de Bêtes, dans un grand Vaiſſeau conſtruit dans ce deſſein ?

HOR. Il y a ſans-doute de la partialité dans vos jugemens. Quelle ſi grande différence trouvez-vous entre une pierre & une maſſe de terre, qui rend la maſſe de terre plus propre à devenir une Créature Humaine, que le bloc de pierre ? Je puis tout auſſi bien concevoir comment une pierre a pu être changée en Homme ou en Femme, que concevoir comment un Homme ou une Femme ont pu être changés en pierre. Je ne trouve pas plus étrange qu’une Femme ait été changée en arbre, comme on le dit de Daphné, ou en marbre comme Niobé ; que ſi elle avoit été métamorphoſée en colomne de ſel, comme l’a été la Femme de Lot. Permettez que je vous faſſe quelques queſtions.

CLEO. Mais ce fera à condition que je parlerai à mon tour.

HOR. Oui, oui, je vous le promets. Croïez-vous Héſiode ?

CLEO. Non.

HOR. Les Métamorphoſes d’Ovide ? CLEO. Non.

HOR. Vous croïez cependant l’Hiſtoire d’Adam, d’Eve, & du Paradis.

CLEO. Aſſurément.

HOR. Qu’ils ſurent autrefois produits, & créés tous deux dans leur grandeur naturelle, L’Homme fut tiré de la terre, & la Femme fut formée d’une des côtes Adam.

CLEO. Je crois tout cela.

HOR. Et qu’auſſitôt qu’ils ſurent faits ils parlèrent, raiſonnèrent, & eurent leur eſprit doué de connoiſſances.

CLEO. Fort bien.

HOR. En un mot, vous croïez l’innocence, les délices, & toutes les merveilles qu’un ſeul Homme a rapporté du Paradis, tandis que vous refuſez d’ajouter foi à des faits qui nous ſont enſeignés par un grand nombre de Perſonnes ; je veux parler de la droiture, de la concorde, & du bonheur qui règnoient dans l’Age d’Or.

CLEO. Rien n’eſt plus vrai.

HOR. Permettez-moi de vous faire connoître l’abſurdité qu’il y a dans un jugement auſſi partial. En prémier lieu, les choſes naturellement impoſſibles que vous croïez, ſont contraires à votre propre Doctrine, aux idées que vous avez propoſées & que je crois très vraies. En effet, vous avez prouvé qu’il n’étoit pas poſſible qu’un Homme parlat naturelle ment, & ſans avoir appris à parler ; que le raiſonnement, la réſſexion, & la penſée nous venoient par degrés ; & enfin que nous ne connoiſſons rien que ce qui avoit été porté & communiqué à notre cerveau par les organes des ſens. En ſecond lieu, il n’y a abſolument rien de contraire à la vraiſemblance dans tout ce que vous rejettez comme fabuleux. L’Hiſtoire & notre expérience journalière nous apprennent que preſque toutes les guerres, & les querelles particulières, qui ont dans tous les ſiècles troublé le Genre Humain, ſe ſont élevées à l’occaſion de la ſubordination, & de la diſtinction entre le tien & le mien ; & par conſéquent il y a eu des querelles & des conteſtations, avant que la fourberie, la cupidité & la tromperie ſe fuſſent gliſſées dans le Monde, avant que les titres d’honneur, & la diſtinction entre le Serviteur & ſon Maître, fuſſent connus. Qui auroit empêché une multitude d’Hommes modérés de jouïr de tout en commun, ſans diſputes, & dans une amitié & une concorde inaltérable ? Ne pouvoient-ils pas vivre contens du fruit de la terre, raſſemblés en un terroir ſertile & un climat heureux ? Pourquoi ne croïez-vous pas cela ?

CLEO. Parce qu’il eſt incompatible avec la nature des Créatures Humaines, qu’un nombre conſidérable puiſſent jamais vivre enſemble bien unis, à moins qu’il n’y ait des Loix & un Gouvernement. Le terrain, le climat aura beau être auſſi excellent que vous pourrez vous l’imaginer, en vain ils auront tout à ſouhait, jamais ils ne reſteront longtems unis. Mais Adam étoit l’ouvrage de Dieu même, ſa production a été ſurnaturelle. Son langage, ſes connoiſſances, ſa bonté & ſon innocence ſont tout auſſi miraculeux, que ſa formation.

HOR. En vérité, CLEOMENE êtes inſupportable de courir aux miracles, lorsque nous parlons philoſophiquement. Pourquoi ne ſuivez-vous pas la même route, lorſqu’il s’agit de l’Age d’Or ? Dites auſſi que les Peuples qui ont vécu dans ce tems-là, étoient heureux par miracle.

CLEO. II eſt plus probable qu’un miracle ait produit en un certain tems marqué un Homme & une Femme, de qui tout le reſte du Genre Humain eſt ſorti par les voies naturelles, qu’il ne le feroit de dire que, par que, par une ſuite continuée de miracles, pluſieurs générations d’Hommes ont pu vivre & agir d’une manière contraire à leur nature. Car cela ſuit évidemment de l’idée que nous avons de l’Age d’Or & de celui d’Argent. Dans les Livres de Moiſe, le prémier Homme qui est né par les voies naturelles, le prémier qui ſoit né de Femme, en portant envie à ſon Frère & en le tuant, donna un exemple bien frappant de ce que peut le deſir de dominer, que j’ai dit appartenir à notre nature. HOR. Vous ſeriez fâché de paſſer pour un eſprit crédule, cependant vous croïez toutes ces Hiſtoires, celles-là mêmes qui, au jugement de quelques-uns de nos Theologiens, ſont ridicules, ſi on les entend littéralement. Mais je n’inſiſterai pas davantage ſur l’Age d’Or, pourvu que vous abandonniez les idées que vous avez ſur le Paradis. Un Homme de ſens, & un Philoſophe, ne ſauroit pas plus croire l’un que l’autre.

CLEO. Ne m’avez-vous pas dit que vous receviez le Vieux & le Nouveau Teſtament ?

HOR. Jamais je n’ai dit que je cruſſe tout ce que ces Livres contiennent, pris dans le ſens-littéral. Mais pourquoi, ſur quel fondement croïez-vous qu’il y ait jamais eu quelque miracle ?

CLEO. Parce que je ne ſaurois m’en empêcher, & je vous promets de ne jamais prononcer le mot de miracle en votre préſence, ſi ſeulement vous me pouvez faire voir qu’il eſt poſſible que l’Homme ait été produit, & qu’il ait commencé à vivre dans le Monde ſans miracle. penſez-vous donc qu’il y ait eu un Homme qui ſe ſoit fait lui-même ?

HOR. Non ſans-doute ; il y a dans cette idée une contradiction manifeſte.

CLEO. Il eſt donc évident que le prémier Homme doit avoir été fait par quelque choſe : & ce que je dis de l’Homme, peut également être dit de la Matière, & du Mouvement en général. La doctrine d’Epicure, que tout a tiré ſon origine du concours & du mélange fortuit des Atômes, eſt monstrueuſe, & ſurpaſſe en extravagance toutes les autres folies qui aient jamais été débitées.

HOR. On n’a cependant point de preuve démonſtrative pour réfuter l’opinion de ces Philoſophes.

CLEO. Si quelqu’un s’aviſoit de ſoutenir que le Soleil n’eſt pas paſſionnément amoureux de la Lune, il n’y auroit point non plus de démonſtration pour le lui prouver. Cependant je crois qu’il eſt plus indigne de l’entendement humain de croire l’un & l’autre, que de croire la plus puérile de toutes les Hiſtoires qui aient jamais été contées des Fées & des Eſprits.

HOR. Mais n’y a-t-il pas un Axiôme qui tient beaucoup de l’évidence mathématique, Ex nibilo nibil fit, de rien il ne ſe fait rien ? Or cet Axiome ne combat-il pas directement, & ne détruit-il pas la Création de rien ? Comprenez-vous comment quelque choſe peut venir de rien ?

CLEO. Je ne comprends pas plus cela, je l’avoue, que je ne comprends l’Eternité, ou la Divinité elle-même. Mais lorsque je ne ſaurois comprendre ce que ma raiſon m’aſſure devoir néceſſairement exiſter, eſt-là une Démonſtration & un Axiome, qui me prouve très-évidemment que c’eſt la faute de ma capacité, & des bornes étroites de mon entendement. Le peu que nous connoiſions du Soleil & des Etoiles, de leur grandeur, de leur diſtance & de leurs mouvemens, & les lumières plus claires que nous avons des parties les plus groſſières & les plus viſibles des Animaux, de leur économie & de leur ſtructure, nous perſuadent que tout cela eſt l’eſſet d’une Cauſe intelligente, qui par ſa ſageſſe en a conçu le plan, & qui par ſa puiſſance l’a mis en exécution.

HOR. Quelque grande que ſoit cette ſageſſe, quelque vaſte que ſoit cette puiſſance, toujours ſera-t-il impoſſible de concevoir que ces deux facultés puiſſent ſe déploïer, s’il n’y a point d’objets ſur lesquels elles puiſſent agir.

CLEO. Ce n’eſt pas la ſeule choſe qui ſoit vraie, & que nous ne pouvons concevoir. Comment l’Homme eſt-il venu à exiſter ? Cependant nous exiſtons actuellement. La chaleur & l’humidité ſont les effets certains d’une cauſe manifeſte ; & quoique ces qualités dominent dans les Minéraux, auſſi-bien que dans les Animaux & les Végétables, cependant elles ne ſauroient produire un ſeul brin d’herbe, s’il n’y a premièrement de la ſemence.

HOR. Comme & nous-mêmes, & toutes les choses que nous voïons, nous faiſons incontestablement partie d’un certain tout, quelques-uns ſont dans la penſée que ce tout, le τὸ πὰν, l’Univers, exiſte de toute éternité.

CLEO. Ce Syſtême n’eſt ni plus ſatisfaiſant, ni plus intelligible que celui d’Epicure, qui prétend que tout vient du Hazard, & des mouvemens aveugles des Atômes inſenſibles. Lorsque nous voïons des choſes que notre raiſon nous enſeigne n’avoir pu être produites ſans une ſageſſe & une puiſſance qui ſurpaſſe de beaucoup notre compréhenſion, il ne ſauroit rien y avoir de plus contraire & de plus oppolé à cette même raiſon, que la penſée que ces Objets qui portent des preuves ſi manifeſtes de ſageſſe & de puiſſance, pourroient être coëternels avec la Sageſſe & la Puiſſance même qui les a conçu & exécuté. C’eſt-là néanmoins le Spinoſisme en abrégé : Doctrine qui, après avoir été négligée pluſieurs années, commence à reprendre le deſſus, tandis que les Atômes tombent dans le décréditement. Pour ce qui eſt de l’Athéïsme & de la Superstition, il y en a de différentes eſpèces, qui ont leurs périodes & leurs révolutions : elles reparoiſſent après avoir été longtems cachées.

HOR. Pourquoi uniſſez-vous des choſes qui ſont diamétralement oppoſées ?

CLEO. Il y a entr’elles plus d’affinité que vous ne vous l’imaginez. Elles ont ſouvent la même origine.

HOR. Quoi ? l’Atheisme & la Superſtition ?

CLEO. Oui. Ces deux vices viennent de la même cauſe, je veux dire de la même foibleſſe d’eſprit, de la même incapacité à diſcerner la vérité, & d’une ignorance naturelle de l’Eſſence Divine. Ceux qui dès leur plus tendre jeuneſſe ont été imbus des principes de la vraie Religion, & qui dans la ſuite ont été négligés à cet égard, riſquent beaucoup de tomber dans l’un ou dans l’autre de ces vices. La différence de leur tempérament, leur différent tour d’Eſprit, les diverſes circonſtances où ils ſeront placés, & les Compagnies qu’ils fréquenteront, les jetteront diverſement, mais infailliblement, dans l’un ou dans l’autre. Les petits Génies, ceux qu’on a élevé dans une craſſe & ſtupide ignorance, & les Perſonnes de baſſe condition, celles qui ſont expoſées aux traits de la fortune, celles qui ſont gênées dans leurs principes, les Gens qui avec un petit génie ſont avares, ſont tous naturellement portés à la Superſtition, & en ſont aiſément ſuſceptibles. Il n’eſt abſurdité ſi groſſière, ni contradiction ſi évidente, que la Populace, la plupart des Joueurs & dix-neuf femmes ſur vingt, ne puiſſent digérer & croire ſur les cauſes inviſibles. Auſſi voit-on que le gros d’une Nation n’eſt jamais entachée d’Irreligion, & que les Peuples les moins civiliſés ſont en même tems les plus crédules. Les Perſonnes qui ont des talens, de l’eſprit, & qui ſont capables de penſer & de réfléchir ; les défenſeurs de la Liberté ; ceux qui s’appliquant aux Mathématiques à la Philoſophie Naturelle, cherchent un peu trop à approfondir ; les Perſonnes généreuſes & desintéreſſées qui vivent dans l’aiſe & dans l’abondance, courent au contraire grand risque de tomber dans l’Incrédulité, ſi pendant la jeuneſſe leur éducation a été négligée, & qu’on n’ait pas eu un ſoin particulier de les affermir dans les principes de la vraie Religion. Cela arrivera ſurtout à des Perſonnes de ce caractère, qui auront une vanité & une ſuffiſance pouſſées jusqu’à un certain point. Il eſt même presque certain, qu’elles deviendront Athées ou Sceptiques, ſi elles ont par malheur l’occaſion de faire connoiſſance avec des Incrédules.

HOR. La méthode d’éducation que vous recommandez pour ſoumettre les Hommes à une Opinion, peut être très-propre à faire des Bigots, & à augmenter le crédit des Prêtres. Mais ſi l’on ſe propoſe de former de bons Sujets & d’honnêtes Gens, il faut inſpirer à la Jeuneſſe de l’amour pour la Vertu, la remplir de ſentimens de Juſtice & de Probité, & lui donner de vraies notions ſur l’Honneur & ſur la Politeſſe. Ce font-là les vrais ſpécifiques pour guérir la nature de l’Homme, & pour détruire en lui les principes ſauvages de Souveraineté & d’Amour-propre, qui corrompent ſon cœur, & qui le rendent ſi mauvais. Pour ce qui eſt de la méthode que vous preſcrivez, de prévenir de bonne heure les Eſprits ſur les matières de Religion, & de forcer la Jeuneſſe à croire, il me paroît qu’il y a en cela plus de partialité & d’abſurdité, que de les laiſſer dépréoccupés & libres de préjugés, juſqu’à ce qu’ils aïent atteint l’age mûr, & qu’ils ſoient capables de juger & de ſe déterminer par eux-mêmes.

CLEO. C’eſt le plan également beau & impartial dont vous parlez avec tant d’éloge, qui a de tout tems produit & augmenté l’Incrédulité. Rien n’a plus contribué à propager le Déïſme dans ce Roïaume, que le relâchement qui eſt ſurvenu dans l’éducation ſur les Matières Sacrées : car vous ſavez que c’eſt la mode parmi les Perſonnes de diſtinction.

HOR. Notre principal ſoin doit être de procurer l’avantage du Public ; & je ſuis très-perſuadé que ce n’eſt ni la bigotterie, ni l’attachement pour une Secte, mais une honnêteté générale, une droiture qui ne ſe dément jamais, & une bienveillance mutuelle, qui contribuent à faire fleurir la Société.

CLEO. Je ne recommande point la Bigotterie ; & dans tous les lieux où la Religion Chrétienne ſera enſeignée comme il faut, il n’eſt pas poſſible que la probité, la droiture & la bienveillance y ſoient jamais négligées. Que dis-je ! il n’eſt aucune de ces vertus qui puiſſent paſſer pour ſincères, ſi elles ne procèdent de ce principe. Tout Homme qui ne croit pas la Vie à venir, ne doit point ſe croire obligé d’être ſincère pendant la Vie préſente ; un ferment même ne ſauroit le lier.

HOR. Qu’y a-t-il, je vous prie, dans un Hypocrite qui l’autoriſe à violer un ſerment ?

CLEO. On ne reçoit point le ſerment d’un Homme, s’il eſt connu qu’il l’ait une fois fauſſé. Il eſt impoſſible que je puiſſe être trompé par un Hypocrite, lorsqu’il m’avertit qu’il l’eſt ; & je ne croirai jamais qu’un Homme eſt Athée, à moins qu’il ne l’avoue lui-même.

HOR. Je ne crois pas qu’il y ait des Athées dans le monde.

CLEO. Il n’est pas raiſonnable de diſputer ſur les mots ; mais notre Déïſme moderne ne donne pas meilleure opinion de la ſincérité de ſes Sectateurs, que l’Athéiſme. Un Homme qui reconnoiſſant l’Existence de Dieu, & même une prémière cauſe intelligente, n’eſt d’aucun uſage ni à lui-même, ni aux autres, s’il nie une Providence & une Vie à venir.

HOR. Après tout, je ne crois pas que la Vertu ſoit plus compatible avec la Crédulité qu’avec l’Incrédulité.

CLEO. La Vertu devroit être plus compatible avec la Crédulité, & même elle le ſeroit, ſi nous étions conſtans avec nous-mêmes : & ſi les Hommes étoient dirigés dans leurs actions par les principes où ils ſont, & par les idées qu’ils profeſſent, tous les Athées ſeroient des Scélérats du prémier ordre, tandis que les Superſtitieux ſeroient des Saints à canoniſer. L’expérience dément ces conjectures. Il ſe trouve des Athées d’une ſaine Morale, & des Superſtitieux qui ſont de grands Fripons. Que dis-je ! je ne crois pas qu’il y ait de ſcélérateſſe dont l’Athée le plus vicieux puiſſe ſe rendre coupable, à laquelle un Homme ſuperſtitieux ne ſe puiſſe auſſi abandonner. Je n’en excepte pas même l’impiété : car rien de plus commun aux Joueurs & aux Gens de néant, que de faire des imprécations, quoique ces gens-là croient aux Eſprits, & qu’ils aïent peur du Démon. Je n’ai pas de la Superſtition une meilleure opinion, que de l’Athéiſme : auſſi mon but étoit-il de nous prémunir, & de nous mettre en garde contre l’un & l’autre de ces principes ; & il n’eſt point à mon avis d’antidote naturel & humain auſſi puiſſant & auſſi efficace contre ces deux poiſons, que celui que j’ai indiqué. Pour ce qui eſt de notre deſcente d’Adam, je ne voudrois pas être un Croïant, & ceſſer en même tems d’être une Créature raiſonnable. Voici donc ce que j’ai à répondre ſür ce ſujet. Nous ſommes certains que l’Entendement Humain a ſes bornes ; & à l’aide de la plus légère réflexion, nous pouvons également nous convaincre que ce ſont uniquement les bornes étroites où notre entendement eſt renfermé, qui nous empêchent de découvrir notre origine par le ſecours de notre pénétration. Cela étant ainſi, nous devons conclure que pour connoître au juſte notre origine, dont la découverte nous eſt de grande importance, il faut que nous croïons quelque choſe. Il ne s’agit plus que de ſavoir qui nous devons croire, & quelles ſont les choſes ſur lesquelles nous recevrons ce témoignage. Si je ne pouvois vous démontrer que Moïse a été divinement inspiré, vous ſeriez forcé de convenir qu’il n’eſt jamais rien arrivé de plus extraordinaire, qu’un Homme dans un ſiècle très-ſuperſtitieux, élevé parmi les Idolâtres les plus groſſiers, parmi des Perſonnes qui avoient de la Divinité les notions les plus abominables, ait jamais pu, ſans aucun ſecours ſurnaturel, & par ſa propre capacité, découvrir les choſes les plus cachées, & les vérités les plus importantes. Car non ſeulement Moïse avoit une profonde connoiſſance de la Nature Humaine, come cela paroît par le Décalogue ; mais encore il ſavoit que l’Univers avoit été tiré de rien, il connoiſſoit l’unité & l’immenfe grandeur d’une Puiſſance inviſible qui a créé l’Univers ; il enſeignoit ces vérités aux Iſraélites quinze ſiècles avant qu’il y eût ſur la Terre aucune Nation auſſi éclairée. De plus, il eſt inconteſtable que l’Histoire que nous donne Moïse du commencement du Monde, & de l’origine du Genre Humain, eſt la plus ancienne & la plus vraiſemblable de toutes celles que nous connoiſſons ; & que ceux qui ont écrit après lui ſur le même ſujet, paroiſſent pour la plupart avoir aſſez mal copié cet ancien Ecrivain. Enfin on ne ſauroit diſconvenir, que les circonſtances qui ſemblent n’avoir pas été tirées de Moïse, & qu’on trouve dans Sommona-Codom, Confucius, & autres, ne ſoient moins raisonnables, & cinquante fois plus extravagantes & incroïables, que tout ce qui est révélé dans le Pentateuque, en faiſant même abſtraction de la Foi & de la Religion. Après donc avoir peſé chaque Syſtême qui a été propoſé, nous trouverons que puiſque nous avons eu un commencement, rien n’eſt plus raiſonnable ou plus convenable au bon-fens, que de tirer notre origine d’un Etre dont la puiſſance incompréhenſible nous a créés, & qui a été le prémier Moteur de toutes choſes.

HOR. Je n’ai jamais entendu perſonne qui eût de la Divinité des idées plus relevées, & des ſentimens plus nobles que ceux que vous faites paroître de tems en tems. Lorsque vous liſez les Ecrits de Moïse, dites-moi, je vous prie, ſi vous ne trouvez pas diverſes choſes dans le Paradis Terreſtre, & dans la Converſation de Dieu avec Adam, qui vous paroiſſent baſſes, indignes de la Divinité, incompatibles avec les idées ſublimes que nous nous formons communément de l’Etre Suprême ? CLEO. Je l’avoue ſans peine : non ſeulement j’ai autrefois penſé ainſi, mais encore pendant longtems j’ai été embarraſſé de cette difficulté. Mais je conſidère d’un côté, que plus les Connoiſſances Humaines le perfectionnent, & plus la Sageſſe Divine paroît parfaite & accomplie dans toutes les choles que nous pouvons connoître. D’un autre côté je m’apperçois que les Découvertes qu’on a faites juſques-ici, ſoit par hazard, ſoit par habileté, ſont peu de choſes, conſidérées ou par rapport à leur nombre, ou par rapport à leur importance, ſi on les compare à la multitude de Vérités encore plus importantes qui juſques à nos jours ſont reſtées couvertes d’un voile épais & impénétrable. Remplis de ces idées, je ne puis m’empêcher de croire que les choſes que nous regardons comme des imperfections & des défauts, ne ſoient fondées ſur des raiſons très-ſages, qui ſont actuellement, & qui peut être ſeront à jamais inconnues aux Hommes.

HOR. Mais pourquoi ne pas ſe débarraſſer de ces difficultés ? Rien n’eſt plus facile que de les réſoudre, en diſant avec le Docteur Burnet, & divers autres, que toutes ces choſes ſont des allégories, qui doivent être entendues dans un ſens figuré.

CLEO. Je ne blâme point cette méthode, je louérai toujours les ſoins que ſe donneront les Savans pour tâcher de concilier les Myſtères de notre Religion avec la Raiſon Humaine, & de les rendre probables. Mais je ſuis fermement dans la penſée, qu’il n’eſt perſonne qui puiſſe rejetter quoi que ce ſoit de tout ce qui eſt dit dans le Pentateuque, entendu dans le ſens le plus littéral. Je défie tout Eſprit Humain de faire, ou d’inventer une Hiſtoire, la mieux concertée qu’on le voudra, ſur la manière dont l’Homme eſt venu dans le Monde, contre laquelle on ne puiſſe faire des objections auſſi fortes que jamais les Ennemis de notre Religion en aïent fait contre le récit qu’en donne Moïse ; pourvu qu’on me permît de prendre à l’égard de leur Hiſtoire, reconnue pour controuvée, la même liberté qu’ils prennent à l’égard de la Bible, avant que d’apporter le moindre argument capable d’en ébranler la véracité.

HOR. Cela peut fort bien être : mais comme c’eſt l’Age d’Or qui nous a conduits à cette longue digreſſion, nous reviendrons à notre ſujet, ſi vous m’en croïez. Combien de tems, combien de générations faudra-t-il, à votre avis, pour rendre civiliſée une Nation qui deſcendroit d’un Couple auſſi ſauvage que celui que vous avez ſuppoſé ?

CLEO. Il n’eſt pas facile de le déterminer, ou plutôt la choſe eſt impoſſible. De ce que j’ai dit juſqu’à préſent, il eſt manifeſte que la Famille qui ſortiroit d’une pareille ſouche, ſeroit diviſée, réunie, & diſperſée pluſieurs fois, avant que le tout, ou quelque partie eût pu acquérir quelque degré de Politeſſe. Les Gouvernemens les mieux conſtitués ſont ſujets à des révolutions, & il faut pluſieurs choſes réunies pour retenir des Hommes ſauvages aſſez longtems enſemble afin de les rendre une Nation civiliſée.

HOR. La formation d’une Nation n’eſt-elle pas due en bonne partie à la diſſérence qu’il y a dans l’Eſprit & le génie du Peuple ?

CLEO. Il n’eſt rien de tout ce qui dépend du Climat, qui ne ſoit bientôt corrigé par un habile Gouvernement. Le courage & la poltronnerie dépendent abſolument de l’exercice & de la diſcipline. Les Arts & les Siences naiſſent rarement avant les Richeſſes, ils fleuriſſent plutôt ou plus tard, ſuivant l’habileté des Conducteurs, l’état du Peuple, & les occaſions qu’il a de ſe perfectionner : mais le prémier de ces points eſt le capital. C’eſt une grande tâche, que de conſerver, au milieu de diverſes Perſonnes dont les vues ſont différentes, la paix & la tranquilité, & de les faire travailler à l’intérêt commun. Il n’est rien dans toutes les aſſaires humaines qui demande une plus vaſte connoiſſance, que l’Art de gouverner.

HOR. Suivant votre Syſtême cela doit être encore plus difficile, que de protéger les Hommes contre la Nature Humaine.

CLEO. Ce ſeroit-là une choſe bien difficile, avant que l’on eût exactement connu la Nature. Il n’y a que le tems qui puiſſe découvrir le vrai uſage des paſſions, & former un Politique qui faſſe ſervir toutes les foibleſſes des Membres pour donner de la force à tout le Corps, & qui par une conduite adroite puiſſe tourner les vices des Particuliers à l’avantage du Public.

HOR. Ce doit être une choſe très-avantageuſe à un ſiècle, quand il y est né plu-fieurs Perſonnes extraordinaires.

CLEO. La grandeur du génie ne contribue pas autant à former de bons Legiſlateurs, que l’expérience. Solon, Lycurgue, Socrate & Platon ont tous voïagé pour acquérir ces connoiſſances, qu’ils ont communiquées aux autres. Les Loix les plus ſages que les Hommes ont inventées, ſont pour l’ordinaire dues aux ſubterfuges dont des Scélérats ſe ſervent pour éluder par leurs artifices la force des Ordonnances antérieures, qui avoient été faites avec peu de précaution.

HOR. Je crois que l’invention du Fer, & l’art de tirer des Métaux des Mines, ont beaucoup contribué à perfectionner la Société. Sans cela les Hommes n’auroient point d’outils pour l’Agriculture.

CLEO. Le Fer eſt certainement d’une grande utilité. Mais les Coquilles, les Cailloux, & le Bois durci au feu peuvent aiſément tenir la place du Fer ; ſi ſeulement les Humains peuvent avoir la paix, vivre tranquiles, & jouïr du fruit de leurs labeurs. Auriez-vous jamais cru qu’un Homme qui auroit été privé des deux mains, eût pu ſe faire la barbe à lui-même, former bien les lettres, coudre & ſe ſervir d’aiguille & de fil avec les pieds ? Nous en avons cependant été témoins. Quelques Perſonnes de nom ont dit que les Habitans du Mexique & du Pérou avoient toutes les marques d’un Peuple très-récent ; parce que lorsque les Européens vinrent chez eux pour la prémière fois, ces Américains ne connoiſſoient presque aucune des choſes qui nous paroiſſent très-faciles à inventer. Mais quand on conſidère qu’il n’y avoit perſonne dont ils puſſent emprunter la moindre découverte, & qu’ils manquoient entièrement de Fer, on doit s’étonner comment ils ont pu s’élever au point de perfection où nous les avons trouvés. Prémièrement il eſt impoſſible de ſavoir combien de tems les Multitudes ſe ſont inquietées réciproquement, avant que la découverte de découverte l’Ecriture ait mis en état de coucher par écrit des Loix. Les grands vuides que l’on apperçoit dans l’Histoire, nous apprennent, en ſecond lieu, qu’il y a pluſieurs évènemens, & pluſieurs eſpaces de tems, dont la mémoire s’eſt abſolument perdue. Les guerres & les diviſions peuvent détruire les Nations les plus civiliſées en les diſperfant, & cauſer dans les Arts & dans les Siences les mêmes ravages qu’elles cauſent ſur les Villes & ſur les Palais. Le violent deſir que tous les Hommes apportent en naiſſant pour dominer, ſans en avoir la capacité, a été une ſource abondante de Bien & de Mal. Les invaſions & les perſécutions qui ont mêlé & diſperſé notre Eſpèce, ont produit d’étranges changemens dans le Monde. Quelquefois elles ont diviſé de vaſtes Empires en pluſieurs parties & qui ont produit de nouveaux Roïaumes & de nouvelles Principautés. Dans d’autres occaſions on a vu de grands Conquérans ranger ſous leur domination, dans l’eſpace de peu d’années, des Nations différentes. La décadence de l’Empire Romain ſeule a pu nous apprendre que les Arts & les Siences périſſent plus aiſément, & ſe perdent beaucoup plutôt que les Bâtimens & les Inſcriptions : nous avons vu qu’un déluge d’ignorance pouvoit couvrir la face de certains Païs, ſans qu’ils fuſſent devenus déſerts.

HOR. Mais qu’est-ce enfin qui élève des Villes opulentes, & des Nations puiſſantes de ſi petits commencemens ?

CLEO. La Providence.

HOR. Mais la Providence met en uſage des moïens viſibles je cherche les inftrumens par lesquels elle opère.

CLEO. Vous avez pu voir dans la FABLE DES ABEILLES les principales choſes qui ſont néceſſaires pour agrandir les Nations. La Politique, l’Art du Gouvernement eſt abfolument bâti ſur la connoiſſance de la Nature Humaine. Le but que doit principalement ſe propoſer un Politique, eſt d’un côté d’encourager, & même, s’il ſe peut, de récompenſer toutes les actions bonnes & utiles ; comme auſſi de punir, ou tout au moins de décourager tout ce qui eſt nuiſible & contraire à la Société : & pour particulariſer les objets principaux de ſes ſoins continuels, il devroit faire tout ſon poſſible pour bannir la Colère, la Convoitiſe & l’Orgeuil, qui peuvent produire une infinité de maux : & non ſeulement cela, mais il doit encore donner ſes ordres pour prévenir & pour détruire toutes les machinations & les artifices infinis, que l’Avarice & l’Envie peuvent mettre en uſage pour porter du préjudice au Prochain. Si vous ſouhaitez d’être convaincu de ces vérités, occupez-vous pendant un mois ou deux à conſidérer & à examiner en détail tous les Arts, toutes les Siences, tous les Commerces, tous les Métiers, & toutes les Occupations qu’on voit dans une Ville comme Londres ; faites enſuite attention ſur toutes les Loix, les défenſes, les Ordonnances, & les Reſtrictions qu’on a jugé abſolument néceſſaires pour empêcher & les Particuliers, & les Communautés compoſées de perſonnes dont les emplois ſont ſi différens ; prémièrement, de rompre la paix publique, & de troubler la proſpérité de la Nation ; ſecondement de ſe faire du tort les uns aux autres, ſoit par des voies directes & ouvertes, ſoit par des voies indirectes & cachées. Cet examen détaillé vous apprendra que le nombre de clauſes & des conditions inventées pour diriger, comme il faut, une Ville grande & floriſſante, ſurpaſſent tout ce que l’imagination la plus vive pourroit ſe former. Cependant elles tendent toutes au même but, je veux dire à plier, à reprimer & à diſſiper les paſſions desordonnées, & les foibleſſes pernicieuſes de l’Homme. Vous trouverez d’ailleurs, & c’eſt ce qu’il y a ici de plus admirable, que la plus grande partie des articles de cette immenſe quantité de Règles paroiſſent partir d’une ſageſſe conſommée, dès-qu’elles ſont bien entendues.

HOR. Comment donc des Règlemens ſi ſages auroient-ils été faits, s’il n’y avoit eu des Perſonnes diſtinguées par leurs talens & par leur génie ?

CLEO. De toutes les choſes dont je parle, il y en a fort peu qui ſoient l’ouvrage d’un ſeul Homme, ou d’une ſeule Génération. Pour la plupart, elles ſont le produit & l’ouvrage réunis de pluſieurs ſiècles. Rappellez-vous ce que j’eus l’honneur de vous dire dans notre troiſième conversation ſur l’Art de conſtruire des Vaiſſeaux, & ſur celui de la Politeſſe. La ſagelle en queſtion n’eſt point le fruit d’un entendement pénétrant, ou de quelques méditations profondes ; mais elle tire ſa ſource d’un diſcernement éclairé, acquis par une longue expérience & formé par un grand nombre d’obſervations faites ſur les aſſaires du Monde. Cette eſpèce de ſageſſe, jointe au tems, pourra amener les choſes à un point de perfection, qu’il n’y aura pas plus plu de difficulté à gouverner une vaſte Ville, qu’il n’y en a, pardonnez-moi la baſſeſſe de la comparaiſon, à faire des bas au métier.

HOR. La comparaiſon eſt aſſurément fort baſſe.

CLEO. Cependant je ne ſache rien à quoi les Loix & les Conſtitutions d’une Ville bien ordonnée puiſſent être plus juſtement comparées, qu’à l’Art de faire des bas au métier. D’abord le métier paroît compliqué, & inintelligible : cependant les effets en ſont également exacts & beaux & l’ouvrage auquel il contribue eſt d’une régularité étonnante : exactitude qui eſt ſurtout due, pour ne pas dire qu’elle eſt toute due à l’heureuſe invention de la machine. Car par ſon ſecours le plus habile Faiſeur de bas ne ſauroit nous fournir de meilleur ouvrage que le plus maladroit & le plus ſtupide Ouvrier, qui n’apprendroit ſa profeſſion que depuis ſix mois.

HOR. Toute baſſe que ſoit votre comparaiſon, il faut avouer qu’elle illuſtre conſidérablement votre penſée.

CLEO. Tandis que vous parliez, il m’en eſt venu dans l’Eſprit une autre, qui eſt encore meilleure. Il eſt commun aujourd’hui d’avoir des Horloges qui jouent différens airs avec beaucoup d’exactitude. L’application & la peine qu’il a fallu avant que d’avoir amené cette découverte au point de perfection où elle eſt actuellement, ne peuvent qu’exciter notre étonnement. Combien de fois n’a-t-on pas été obligé de faire & de défaire l’Ouvrage ! Combien d’eſſais inutiles ! Il va dans le Gouvernement d’une Ville floriſſante qui a ſubſiſté pendant pluſieurs ſiècles, quelque choſe d’analogue à cela. Toutes les parties de ſes conſtitutions, même les plus frivoles & les plus petites, ont demandé beaucoup de tems, de peine & de réflexions : & ſi vous étudiez l’hiſtoire d’une telle Ville depuis ſes commencemens, vous trouverez que le nombre des changemens, des corrections, des additions, des révolutions qui ont été faites, & dans les Loix & dans les Ordonnances par lesquelles on la gouverne, eſt prodigieux. Mais dès-qu’une fois ces Etabliſſemens ont été portés à une certaine perfection, & telle que l’art & la ſageſſe humaine peut leur procurer, alors la Machine joue presque d’elle-même, il ne faut pas plus d’habileté pour la faire marcher, qu’il n’en faut pour faire carillonner une Horloge. Lorsque la Conſtitution du Gouvernement d’une grande Ville est bien diſpoſée, & que tout eſt en train, les Magiſtrats n’ont qu’à ſuivre le courant, & les aſſaires continueront pendant longtems à aller comme il faut, quand même il n’y auroit parmi eux aucun Homme ſage & entendu : il ſuffit que la Providence veille ſur cette Ville, de la même manière qu’elle y a veillé juſqu’à-préſent.

HOR. Quand même j’accorderois que le Gouvernement d’une grande Ville eſt fort aiſé, dès-qu’une fois il est bien établi, il ne s’enſuivroit point qu’il en fût de même des Etats & des Royaumes entiers. N’est-ce pas un grand bonheur pour une Nation, que toutes les Places d’honneur, & les prémiers Emplois ſoient remplis par des Perſonnes de mérite, de probité & de vertu, qui ſoient capables d’application ?

CLEO. Sans-doute ajoutez-même de ſience, & qui à beaucoup de modération & de frugalité joignent de la candeur & de l’affabilité. Mais examinez les choſes auſſi attentivement qu’il vous ſera poſſible, toujours ſera-t-il vrai que ces Places ne ſauroient reſter vuides, & que les Emplois doivent être remplis par ceux qu’on peut trouver.

HOR. Vous paroiſſez inſinuer qu’il y a très-peu de Grands Hommes dans la Nation.

CLEO. Je ne parle point de notre Nation en particulier, mais de tous les Etats & Royaumes du Monde. Ce que je voulois dire, c’eſt que chaque Nation eſt intéreſſée à avoir ſon Gouvernement domeſtique, & toutes les branches de l’Adminiſtration Civile ſi ſagement diſpoſées, que tout Homme d’une capacité & d’une réputation médiocre puiſſe être en état de deſſervir les plus grands Poſtes.

HOR. Cela eſt abſolument impoſſible, au moins dans une Nation comme la nôtre. Comment feriez-vous pour avoir des Juges & des Chanceliers ?

CLEO. L’étude des Loix eſt fort pénible & fort ennuïante ; mais auſſi la profeſſion en eſt lucrative, on y attache de grands honneurs. D’où il ſuit très-aturellement, qu’il n’y a que peu de Perſonnes qui s’y diſtinguent, & encore ne ſont-ce que des Perſonnes qui avec quelque talent ont eu beaucoup d’application. Or tout bon Légiſte, qui n’eſt pas perdu de réputation pour ſa friponnerie, peut toujours être bon Juge, dès-qu’il ſera & aſſez vieux & aſſez grave pour ſe donner un air reſpectable. Il faut à-la-vérité de plus grands talens pour faire un Chancelier. Non ſeulement il doit être bon Légiſte & Honnête Homme, on demande encore de lui une connoiſſance univerſelle, & une grande pénétration. Mais il n’y a qu’un Chancelier. Or ce que nous avons dit de la Loi, & du pouvoir que l’ambition & l’amour du gain ont ſur le Genre Humain me perſuade qu’il eſt moralement impoſſible, ſuivant le cours des choſes, que parmi ceux qui travaillent à la Chancelerie, il ne ſe rencontre toujours quelque perſonne capable de garder les Sceaux.

HOR. Chaque Nation n’a-t-elle pas auſſi beſoin de Grands Hommes pour les Négociations publiques, & des Perſonnes de grande capacité pour remplir les fonctions d’Envoyés, d’Ambaſſadeurs & de Plénipotentiaires ? Ne doit-il pas y en avoir encore d’autres en Cour, qui ſoient en état de traiter avec les Miniſtres Etrangers ?

CLEO. Tout ce que vous dites-là eſt certain, toute Nation doit avoir de telles Perſonnes ; mais je m’étonne que les Compagnies que vous avez fréquentées, & en Angleterre, & dans les Païs étrangers, ne vous aïent pas convaincu, que les fonctions dont vous parlez ne demandent point des talens, extraordinaires. Parmi les Gens de qualité qui ſont élevés dans les Cours des Princes, tous ceux qui ont des talens médiocres doivent être adroits & entreprenans, qualités qui ſont ſurtout d’usage dans les Conférences & dans les Négociations.

HOR. Une Nation auſſi endettée à tous égards, & chargée de tant de taxes que la nôtre, demande des perſonnes qui ſoient parfaitement au fait de tous ſes fonds & de tous ſes revenus. Or c’eſt-là une connoiſſance qu’on ne ſauroit acquérir ſans avoir de bons talens naturels, & ſans une application ſoutenue. D’où je conclus que celui qui dirige les Aſſaires de la Tréſorerie, occupe un Poſte très-important, & en même tems d’une difficulté infinie.

CLEO. Je ne ſuis point de cet avis. La plupart des Emplois Publics ont réellement moins de difficultés pour ceux qui les rempliſſent, que ne le croient ceux qui ne les ont jamais poſſédés, & qui ne peuvent les regarder que de loin. Si un Homme de ſens voïoit pour la prémière fois, pendant une couple d’heures de ſuite, tourner deux ou trois broches bien garnies, & qu’il ne vît ni le tournebroche, ni les contrepoids, étrangement ſurpris de ce phénomène dont il n’auroit jamais ouï parler, ne croiroit-il pas qu’il faut une adreſſe peu commune pour produire un effet ſi merveilleux ? Il y a dix à parier contre un, qu’il auroit une plus grande opinion du Cuiſinier & du Marmiton, qu’ils ne le mériteroient en effet. Dans tout ce qui regarde la tréſorerie, à-peine y en a-t-il la dixième partie qui dépende de l’habileté de ceux qui y y travaillent ; les neuf autres dépendent uniquement de la conſtitution de cette Chambre ; conſtitution qui a très-bien pourvu prémièrement, que les Perſonnes privilégiées, à qui le Roi en donneroit la Surintendance, ne fuſſent pas trop chargées, ni incommodées de leurs fonctions ; en ſecond lieu que l’Etat ne riſquât pas beaucoup à ſe confier en eux. En diviſant les fonctions d’un Emploi d’une très-grande étendue & les ſubdiviſant, on rend ſi aiſées & ſi déterminées les occupations de tous les Particuliers, qu’il n’eſt preſque pas poſſible qu’il y falle des fautes, pour peu qu’ils y ſoient accoutumés : & d’un autre côté, on a ſi bien limité leur pouvoir, on a ſi bien ménagé la confiance qu’on a en ce Corps, la fidélité de chacun des Oſſiciers a été placée dans un ſi grand jour, que toutes leurs leurs friponneries ſont d’abord découvertes. C’eſt ainſi que les Aſſaires les plus importantes & les plus compliquées peuvent être conduites ſurement, & expédiées par des Hommes ordinaires, qui mettent leur ſouverain bien dans les Richeſſes & dans le plaiſir. Ce ſont-là les moïens par lesquels on conſerve dans un grand Emploi, & dans toutes ſes parties, une régularité & un ordre étonnant ; tandis que l’économie entière en paroît extraordinairement embarraſſée & compliquée, non ſeulement aux Etrangers, mais encore à la plus grande partie des Oſſiciers qui y ſont emploïés.

HOR. Il eſt certain que le plan & l’économie de notre tréſorerie a été merveilleuſement imaginé, pour prévenir les fraudes & les uſurpations de toute eſpèce : mais auſſi le Chef, qui met tout en mouvement, a une beaucoup plus grande liberté.

CLEO. Comment cela ? Le tréſorier, ou ſi ſon Emploi eſt rempli par un Subdélégué, le Chancelier de l’Echiquier n’eſt pas moins ſujet aux Loix, & n’a pas plus le pouvoir de diſtraire des fommes, que le plus petit Sécretaire qui travaille ſous lui.

HOR. L’ordre du Roi ne les met-il pas à couvert de toute recherche ?

CLEO. Oui, à l’égard des ſommes dont le Roi a droit de diſpoſer, ou du païement de l’argent dont le Parlement a marqué l’uſage : mais pour tous les autres cas, l’ordre du Roi ne les diſculpe point : de ſorte que ſi le Roi, qui ne peut jamais faire de faute, étant trompé par quelqu’un, donnoit inconſidérément au tréſorier un ordre de livrer des ſommes contraires à l’ordre, ou ſans un ordre exprès de ſes Commettans, le Grand-Tréſorier en ſeroit reſponſable.

HOR. Mais il y a d’autres Poſtes, ou au moins il y en a toujours un de plus grande importance, & qui demande une plus vaſte capacité qu’aucun de ceux que vous avez nommés.

CLEO. Je vous demande pardon. Comme l’Emploi de Chancelier, ou de Garde du Grand Sceau eſt le plus haut en dignité, auſſi ſes fonctions demandent-elles plus d’habileté que tout autre.

HOR. Que dites-vous du Prémier Miniſtre qui gouverne tout, & qui agit immédiatement ſous le Roi ?

CLEO. Cet Emploi n’eſt point fondé ſur notre Conſtitution, qui a très-ſagement diviſé en diverſes branches le Gouvernement de l’Etat.

HOR. Qui donnera donc les ordres & les inſtructions aux Amiraux, aux Généraux, aux Gouverneurs, & à tous nos Miniſtres dans les Cours étrangères ? Qui doit prendre ſoin des intérêts du Roi dans le Royaume, & de ſa ſureté ?

CLEO. Le Roi lui-même & ſon Conſeil, ſans lequel on a ſuppoſé que l’Autorité Roïale n’agiſſoit point, doivent avoir l’œil ſur tout cela, & tout conduire ; de manière que tout ce que le Roi ne trouve pas à propos d’exécuter par lui-même, regarde naturellement ceux à qui les Loix le donnent évidemment. Pour ce qui eſt des intérêts du Roi, ils ſont les mêmes que ceux de la Nation. Il a des Gardes qui prennent ſoin de ſa perſonne ; & toutes les aſſaires, de quelque nature qu’elles ſoient, qui peuvent ſurvenir ou dans le Royaume ou à la Nation, ſont toutes ſous la direction & l’inſpection de quelqu’un des Grands Oſſiciers de la Couronne, qui tous ſont connus, diſtingués, & ornés de leurs titres reſpectifs ; & je puis vous aſſurer que parmi ces Oſſiciers, il n’y en a aucun qui porte le nom de Prémier Miniſtre.

HOR. Mais pourquoi uſez-vous avec moi de colluſion & de prévarication ? Vous ſavez, CLEOMENE, & tout le monde le ſait & le voit, qu’il y a un tel Miniſtre. Il ſeroit même très facile de prouver que de tout tems il y en a eu de pareils : & dans la ſituation où ſont les chofes, il ne me paroît pas que le Roi puiſſe s’en paſſer. Dans le Royaume il y a une grande quantité de Perſonnes peu aſſectionnées au Gouvernement, & les Membres du Parlement doivent être choiſis avec un grand ſoin. Il importe donc qu’on ait l’œil ſur les Elections. Aujourd’hui, en un mot, il faut mille choſes pour faire échouer les pernicieux deſſeins des mal intentionnés, & des mécontens, & pour empêcher le retour du Prétendant. Or tout cela ne demande-t-il pas une grande pénétration, des talens peu communs, auſſi bien que du ſecret & de l’activité ?

CLEO. Quelque ſincère que puiſſe paroître la manière dont vous défendez ces choſes, je ſuis très-perſuadé, HORACE, par vos principes mêmes, que vous avez deſſein de badiner. Ce n’est point à moi à juger de ce que demandent nos aſſaires : & comme je ne veux point gloſer ſur la conduite, & blâmer les actions des Princes & de leurs Miniſtres, auſſi ne prétends-je ni justifier, ni défendre aucun Emploi, que ceux qui ont leur fondement dans la conſtitution de l’Etat.

HOR. C’eſt tout ce que j’attends de vous. Dites-moi ſeulement, ſi vous ne croïez pas qu’un Homme qui a ſur les bras, & qui peut porter ce peſant fardeau, & toutes les affaires de l’Europe, doive néceſſairement être un génie prodigieux, dont la connoiſſance univerſelle ſert à éclairer une habileté extraordinaire.

CLEO. Il eſt certain qu’une Homme, revétu d’une auſſi grande puiſſance, & d’une autorité auſſi étendue qu’en ont pour l’ordinaire ces Ministres, eſt néceſſairement obligé de faire belle figure, & de ſe diſtinguer au deſſus de tous les autres Sujets. Mais je ſuis d’avis, qu’il y a toujours dans le Royaume cinquante Hommes, qui, s’ils étoient emploïés, ſeroient très-capables de remplir ce Poſte, & y brilleroient même après quelque expérience, en comparaiſon d’un qui ſeroit également propre à être Grand Chancelier de la Grande-Bretagne. Un Prémier Miniſtre a un avantage infini d’être tel, & d’être connu pour tel par tous les Corps, & d’être traité comme tel. Une perſonne qui dans chaque Emploi, & dans toutes les parties de ces Emplois, a le pouvoir & la liberté de demander & de voir ce qu il lui plaît, acquiert plus de connoiſſance, & peut parler de tout avec plus d’exactitude que toute autre Perſonne, quand même elle ſeroit beaucoup mieux verſée dans les Aſſaires, & qu’elle auroit dix fois plus de capacité. Il eſt preſque impoſſible qu’un Homme actif, qui a reçu quelque éducation, & qui ne manque ni d’eſprit ni de vanité, puiſſe jamais ne pas paroître ſage, vigilant & habile, lorſqu’il a l’occaſion de profiter, autant qu’il le ſouhaite, de la fineſſe & de l’expérience, de la diligence & du travail de tous ceux qui ſont emploïés dans le Gouvernement. Si d’ailleurs il a aſſez d’argent, il pourra entretenir une correſpondance étroite dans tous les quartiers du Royaume, & connoître tout ce qui s’y paſſe : ainſi il n’y aura preſque aucune Aſſaire Civile ou Militaire, Etrangère ou Domeſtique, dans laquelle il ne puiſſe avoir une très-grande influence, ſoit pour la faire réuſſir, ſoit pour la faire échouer.

HOR. Il me paroît qu’il y a beaucoup de vraiſemblance dans ce que vous dites : mais, à vous dire vrai, je commence à ſoupçonner que ſi vous m’avez ſi ſouvent fait entrer dans votre opinion, cela vient de votre dextérité à placer les objets dans le point de vue où vous les avez vous-même vus, & de la grande habileté que vous avez pour avilir les choſes estimables, & pour dire du mal du mérite.

CLEO. Je vous proteſte que je parle très-ſérieuſement.

HOR. Lorsque je réſſéchis ſur tout ce qui ſe préſente à mes yeux, & qui ſe paſſe tous les jours entre les Miniſtres d’Etat & les Politiques, je ne doute point que vous ne ſoïez dans l’erreur. Combien de ſtratagêmes, de moïens violens, & de fineſſes ne met-on pas en uſage pour ſupplanter & éloigner les Prémiers Miniſtres ? On emploie l’eſprit & la fourberie, l’induſtrie & l’adreſſe pour donner un mauvais tour à toutes leurs actions. On répand contre eux des calomnies & de faux rapports. On publie des vaudevilles & des lampons pour les dénigrer. On tient ſur leur compte des diſcours desobligeans & injurieux. Que ne dit-on point, que ne fait-on point, ſoit pour les tourner en ridicule, ſoit pour les rendre odieux ? Or il me paroît que des Miniſtres doivent avoir des talens tout-à-fait extraordinaires s’ils ſavent ſe mettre à couvert de tant d’art & de tant de force, & empêcher l’eſſet de la malice & de l’envie de tant de perſonnes, qui les attaquent tous à la fois. Un Homme doué d’une prudence & d’une grandeur d’ame commune, ne ſauroit au milieu de tous ces obſtacles ſe maintenir ſeulement une année dans un tel Poſte, beaucoup moins s’y ſoutiendroit-il pendant pluſieurs années, quand même il connoîtroit fort bien le monde, & qu’il réuniroit en ſa perſonne toute la vertu, toute la fidélité, & toute l’intégrité poſſible. D’où je conclus qu’il y a ſurement quelque Sophisme dans vos raiſonnemens.

CLEO. Il faut que je ne me fois pas bien exprimé, ou que j’aïe eu le malheur d’être mal entendu. Lorsque j’ai inſinué qu’on pouvoit être Prémier Miniſtre ſans poſſèder des talens extraordinaires, je n’ai conſidéré ce Prémier Miniſtre que par rapport à ſes fonctions ; occupations dont ſeroient chargés le Roi & ſon Conſeil, s’il n’y avoit pas un ſemblable Oſſicier qui en prît ſoin. HOR. Pour diriger & conduire toute la machine du Gouvernement, il faut qu’il ſoit Homme d’Etat conſommé ; c’eſt-la un prémier point.

CLEO. Vous avez des idées trop ſublimes de ce Poſte. Savez-vous qu’il n’eſt point de qualité dont les Hommes ſoient capables, qui ſoit au deſſus de celles que renferme l’idée d’un Homme d’Etat conſommé. Pour mériter ce nom, il faut être bien verſé dans l’Histoire ancienne & moderne, & être parfaitement au fait de l’état de toutes les Cours de l’Europe : non ſeulement il doit connoître l’intérêt public de chaque Nation, mais encore les vues particulières, & en même tems les inclinations, les vertus & les vices des Princes & des Miniſtres. La Géographie, les bornes, & les productions de tous les Païs de la Chrétienté lui doivent être parfaitement connues, auſſi-bien que les Villes principales : le Commerce & les Manufactures qu’il y a : les Fortereſſes, leur ſituation, leurs avantages naturels, la force & le nombre de leurs Habitans. Il faut qu’il ait étudié les Hommes auſſi bien que les Livres, & qu’il connoiſſe parfaitement la Nature Humaine, l’uſage des Paſſions. De plus il doit être ſi habile à cacher les ſentimens de ſon cœur, qu’il ſoit même maître des traits de ſon viſage & de ſon air. Tous les ſtratagêmes & toutes les fourberies propres à arracher les ſecrets des autres, doivent lui être familiers. Tout Homme qui n’aura pas toutes ces qualités, ou qui du-moins n’en aura pas la meilleure partie, & qui outre cela n’aura pas une grande expérience dans les Aſſaires, ne pourra jamais être appellé avec justice un Miniſtre d’Etat conſommé. Cependant il peut très-bien être Prémier Miniſtre, ſans avoir la centième partie de ces qualités. Comme c’eſt la faveur du Roi qui crée les Prémiers Miniſtres, & qui attache à leur Poſte plus d’autorité & de profit qu’à tout autre, c’eſt auſſi la même faveur qui est le ſeul fondement ſur lequel ceux qui ſont revétus de cet Emploi ſe peuvent appuïer. Delà vient que dans toutes les Monarchies, les plus Ambitieux recherchent toujours ce Poſte comme la plus grande récompenſe : ils croient communément que les fonctions en ſont aiſées, & que la ſeule difficulté conſiſte à l’obtenir & à le conſerver. Que conclure de cela ? C’eſt que les qualités dont j’ai parlé pour former un Miniſtre d’Etat conſommé, ſont abſolument négligées, & qu’ils s’appliquent uniquement à d’autres, dont l’uſage eſt beaucoup plus grand, la pratique plus aiſée, & l’acquiſition moins pénible. Les talens que vous obſervez dans les Prémiers Miniſtres, ſont d’un autre genre : ils conſiſtent à être des Courtiſans accomplis, & à ſavoir parfaitement l’art de plaîre, & de flatter avec adreſſe. Leurs fonctions ordinaires ſont de procurer à leur Prince tout ce qu’il peut defirer, auſſitôt qu’ils connoiſſent ſes deſirs, & de lui fournir inceſſamment les plaiſirs pour lesquels il les a appellés. On n’aime pas plus à demander qu’à ſe plaindre. Or ſi vous forcez le Prince à vous demander quelque choſe, il ſe plaindra ; & il faut que les Courtiſans ſoient bien ruſtres pour obliger un Prince à faire cet acte de ſoumiſſion. Un Miniſtre poli va donc au devant des deſirs de ſon Maître, & procure tout ce qu’il a prévu devoir lui faire plaiſir, ſans lui donner la peine de le dire. Tous les flatteurs, & même les plus communs, peuvent louer & exalter ſans diſtinction tout ce qu’il dit ou qu’il fait, & trouver de la ſageſſe & de la prudence dans les actions les plus indiſſérentes : mais il n’appartient qu’à un Courtiſan habile, de mettre un beau verni ſur les imperfections manifeſtes, & de donner à toutes les foibleſſes, à toutes les fautes de ſon Prince, l’apparence des vertus les plus ſublimes, ou, pour parler plus juſte, à les rendre les moins contraires à ces vertus. Par la pratique exacte de devoirs ſi néceſſaires, on peut longtems ſe conſerver la faveur des Princes, & l’acquérir aisément. Quiconque aura l’art de ſe rendre agréable à une Cour, manquera rarement d’être cru néceſſaire ; & dès-qu’un Favori s’eſt une fois acquis la bonne opinion de ſon Maître, il ne lui eſt point difficile d’avancer ſa Famille, d’avoir l’oreille du Roi, & d’éloigner tous ceux qui ne ſont pas du nombre de ſes Créatures. Avec le tems il ne trouvera plus aucune difficulté à éloigner du Gouvernement tous ceux qu’il n’a pas mis en place, & à faire échouer tous ceux qui pour s’élever cherchent d’autres Protecteurs que lui. Un Prémier Miniſtre a par ſon Emploi un grand avantage par-deſſus ceux qui lui ſont contraires : un de ſes principaux avantages eſt qu’il n’y a jamais eu qui que ce ſoit dans ce Poſte, qui n’ait eu une grande quantité d’Ennemis, qu’il ait aimé l’argent, ou qu’il ait uniquement aimé ſa Patrie, aucun n’en a été excepté. Or comme perſonne n’ignore les diſpoſitions où l’on eſt envers ces Meſſieurs les Juges les plus impartiaux & les plus raiſonnables n’ajoutent point foi aux accuſations qu’on fait contre les Miniſtres, lors même qu’elles ſont vraies. J’avoue que ſi le Favori faifoit par lui-même, & lui ſeul, tout ce qui pourroit écarter l’envie, & faire échouer la malice dont il eſt attaqué de tous les côtés, il faudroit aſſurément qu’il poſſédât des talens extraordinaires une grande capacité, accompagnée d’une vigilance & d’une application continuelles. Mais ce n’eſt point-là le cas c’eſt l’ouvrage de de leurs Créatures, ainſi la tâche eſt diviſée entre pluſieurs perſonnes. Quiconque dépend à quelque égard de lui, quiconque attend quelque choſe de ſa faveur, travaille de tout ſon pouvoir, comme ſi la choſe le regardoit en propre, prémièrement, à exalter ſon Patron, à louer ſes vertus & ſon habileté, & à juftifier ſa conduite : en ſecond lieu, à déclamer contre ſes Ennemis, à ternir leur réputation, & à faire jouer contre eux tous les reſſorts & tous les ſtratagêmes dont ils ſe ſervent pour ſupplanter le Miniſtre.

HOR. A votre compte tout Courtiſan bien policé eſt capable d’être Prémier Ministre. On ne lui demande ni ſience, ni éloquence, ni habileté dans les Aſſaires Politiques, ni quelque autre qualité ſemblable.

CLEO. Aucune autre qualité que des plus communes, & des plus plus faciles à ſe procurer ? Il est néceſſaire qu’il ait tout au moins le ſens commun, & qu’il n’ait aucune foibleſſe ou imperfection trop remarquable. Or l’on trouve dans toutes les Nations bien des gens de ce mérite-là. Un Prémier Miniſtre doit avoir paſſablement de bien, & de la ſanté mais il faut qu’il puiſſe goûter du plaiſir dans la vanité, afin qu’il ſente tout ce qu’il y a d’exquis dans la vue d’une multitude de Courtiſans qui aſſiſtent régulièrement à ſon lever, dans les placets, les profondes inclinations de corps, & les baſſes ſoumiſſions des Sollicitans, & dans tout le reſte de l’attirail des hommages qu’on ne ceſſe de lui rendre. Entre toutes les qualités qu’il doit avoir, il faut néceſſairement qu’il ſoit hardi & Réſolu, de manière qu’on ne puiſſe aiſément l’oſſenfer & le demonter. Si outre cela il a une bonne mémoire, qu’il ſoit en état de n’être point embarraſſé par la multitude des aſſaires, & qu’au moins il ne paroiſſe jamais ni embarraſſé ni inquiet, ce qui lui tiendra lieu de préſence d’eſprit, manquera pas d’élever ſa capacité jusqu’aux nues.

HOR. Vous ne dites rien de ſa vertu & de ſa probité. On est obligé de confier bien des choſes à un Prémier Miniſtre. S’il étoit avare, & qu’il n’eût pas de probité, ni d’amour pour ſa Patrie, il pourroit faire de terribles ravages dans le tréſor Public.

CLEO. Il n’eſt point d’Homme qui ait une prudence commune, & quelque vanité, & qui par-là même faſſe quelque cas de ſa réputation, qui n’ait allez de motifs pour s’empêcher de dérober dans les occaſions où il risqueroit beaucoup d’être découvert, & d’être ſévèrement puni : ſa morale pourra être auſſi relâchée qu’il vous plaîra ; la crainte de perdre ſa réputation & la vanité, ſuffiſent pour le rendre prudent dans un cas ſi délicat.

HOR. Mais on a en lui une grande confiance, dans des cas où il ne ſeroit pas poſſible d’éclairer ſa conduite. Par exemple, on lui confie de groſſes ſommes pour récompenſer des Perſonnes qui rendent à l’Etat des ſervices ſecrets. Le bien du Roïaume exige qu’on ne demande jamais compte de pareilles dépenſes, ni en général ni en particulier. Dans les Négociations qu’il fait avec d’autres Cours, il pourroit uniquement ſe laiſſer conduire par ſon intérêt particulier, ſans beaucoup s’embarraſſer de la Vertu & du Bien Public. N’eſt-il pas en ſon pouvoir de trahir ſa Patrie, de vendre la Nation, & de commettre toutes ſortes de crimes ?

CLEO. Non ; cela ne ſauroit arriver parmi nous, où le Parlement s’aſſemble toutes les années. Dans les Aſſaires Etrangères, on ne peut traiter rien d’imporrant qui ne doive être publiquement connu. Si donc il arrivoit qu’on fit, ou qu’on entreprît quelque choſe qui fût évidemment contraire au bien du Roïaume, ou ſeulement qui parût telle à ceux de la Nation & aux Etrangers, il s’élèveroit partout des rumeurs, qui mettroient le Miniftre en grand danger. Or il n’y a point d’Homme qui ait quelque prudence, qui voulût jamais s’y précipiter, à-moins qu’il ne fût réſolu de ſortir de ſon Païs. Pour ce qui regarde l’argent destiné à païer les ſervices ſecrets, & les autres ſommes que les Miniſtres ont à leur diſpoſition, & ſur lesquelles leur pouvoir n’est point limité, je ne doute point qu’à cet égard ils n’aïent beaucoup d’occaſions de piller le tréſor de la Nation. Mais il leur faut beaucoup d’adreſſe & de circonſpection, s’ils veulent n’être pas découverts, environnés comme ils ſont de tant de Surveillans, qui ambitionnent leur Pofte, & qui éclairent toutes leurs actions. Les animoſités qui règnent entre les Antagoniſtes ambitieux, les diſputes qu’il y a entre les différens Partis, contribuent beaucoup à la ſureté de la Nation.

HOR. Mais cette ſureté ne ſeroit-elle pas plus grande, ſi l’on donnoit les Emplois à des Gens d’honneur & de ſens, qui à des connoiſſances & à de l’application joigniſſent la frugalité ?

CLEO. Oui ſans-doute.

HOR. Quelle confiance peut on avoir en la juſtice ou en l’intégrité de Gens qui dans toutes les occaſions ſe ſont connoître pour ſacrifier aux Richeſſes, qu’ils aiment uniquement ? Quelle confiance peut on avoir en la justice ou en l’intégrité de Gens qui par leur manière de vivre, montrent évidemment que leurs revenus ne ſauroient ſuffire pour ſoutenir les dépenſes qu’ils font, & ſatisfaire toutes leurs fantaisies ? Enfin, ne ſeroit-ce pas un grand encouragement à la vertu & au mérite, ſi l’on excluoit des Poſtes honorables & lucratifs tous ceux qui manquent de capacité, qui haïſſent les aſſaires, tous les Avares, les Ambitieux, les Hommes vains & voluptueux ?

CLEO. Perſonne ne vous diſpute cela. Si la Vertu, la Religion, & le Bonheur à venir étoient recherchés par le plus grand nombre, avec le même empreſſement, qu’on recherche les Plaiſirs ſenfuels, la Politeſſe, la Gloire mondaine, il vaudroit ſans doute mieux qu’il n’y eût dans aucune des Places du Gouvernement, que des Gens dont la bonne conduite & l’habileté fuſſent bien connues. Mais il faudroit être fort ignorant dans les Aſſaires Humaines, pour oſer eſpérer que la choſe arrive jamais dans un Roïaume grand, opulent & floriſſant. Quiconque met au rang des avantages nationnaux une tempérance, une frugalité & un desintéreſſement général & univerſel, & qu’en même tems il demande au Ciel l’aiſe, l’abondance & l’accroiſſement du Commerce, ignore, à ce qu’il me ſemble, tout ce que renferment ces prières. Puis donc qu’il n’eſt pas poſſible d’obtenir ce qui incontestablement ſeroit le meilleur, tâchons du-moins de nous procurer l’état qui en approche le plus. Alors nous trouverons que de tous les moïens poſſibles pour mettre en ſureté, pour conſerver les Nations, & pour leur procurer en même tems tout ce qu’elles eſtiment le plus, il n’en eſt point de meilleur que d’aſſermir la conſtitution du Gouvernement par de ſages Loix, & de trouver une forme d’Adminiftration qui empêche que le manque de connoiſſances ou de probité dans les Miniſtres, ne cauſe beaucoup de dommage au Bien Commun. C’eſt ainſi que les perſonnes dont la capacité & la probité feront aſſez médiocres pourront deſſervir les Emplois les plus importans & les plus délicats. L’Adminiſtration Publique doit toujours aller ſon chemin, c’est un Vaiſſeau qui ne peut jamais être a l’ancre. Les Miniſtres les plus ſavans, les plus habiles, les plus vertueux, les moins avares, ſont les meilleurs ; mais cependant il faut néceſſairement qu’il y ait des Miniſtres. Les juremens & l’ivrognerie ſont des vices crians, communs parmi les Mariniers ; & je crois qu’il ſeroit à ſouhaiter pour le bien de la Nation qu’on réformât cet abus, ſi la choſe étoit poſſible. Cependant il nous faut des Matelots ; & ſi l’on ne recevoit ſur les Vaiſſeaux de Sa Majesté, que des gens qui n’auroient jamais juré que mille fois, ou qui ne ſe feroient enivrés que dix fois en leur vie, je ſuis perfuadé que le Service de Mer ſouffriroit beaucoup d’un règlement fait à ſi bonne intention.

HOR. Pourquoi ne pas trancher le mot, & ne pas dire qu’il n’y a vertu ni probité dans le Monde ? Par tous vos diſcours on voit que vous en voulez venir-là.

CLEO. Je Je me me ſuis ſuffiſamment expliqué ſur ce ſujet dans une de nos converſations précédentes ; ainſi j’ai lieu de m’étonner que vous me chargiez encore d’une choſe que j’ai déjà expreſſément niée. Jamais je n’ai cru qu’il n’y eût dans le Monde aucune Perſonne vertueuſe & religieuſe. Si ſur ce point je diſſère des flatteurs de notre eſpèce, ce n’eſt que ſur le nombre des Honnêtes Gens ; & je ſuis perperfuadé que vous-même, à la lettre, vous ne croïez pas qu’il y ait dans le Monde autant de perſonnes vertueuſes, que vous paroiſſez le ſuppoſer, ni même que vous vous l’imaginez.

HOR. Comment donc ? Sans-doute vous connoîtrez mieux mes propres penſées, que je ne les connois moi-même.

CLEO. Vous ſavez que je vous ai déjà fondé ſur cet article, en exaltant ridiculement, & en couvrant d’un beau vernis, le mérite de tous ceux qui rempliſſent les divers Poſtes de la Société, depuis ceux du plus bas ordre juſqu’à ceux du plus haut. Par-là j’ai clairement compris que vous n’avez compris que vous n’avez pas une fort haute idée du Genre Humain en général. Quand nous deſcendons dans le particulier, vous devenez auſſi ſévère & auſſi critique que moi-même. Permettez-moi de vous faire faire cette obſervation, qui mérite votre attention. La plupart du monde, pour ne rien dire de plus, ſouhaitent de paſſer pour gens impartiaux ; cependant rien n’eſt plus difficile que de ne pas ſe laiſſer prévenir, lorsqu’on a dans le cœur quelque paſſion, de l’amour ou de la haine. Quelque juſte & équitable qu’on ſoit, jamais nos Amis ne ſont auſſi bons, ni nos Ennemis auſſi mauvais que nous les repréſentons, lorsque nous ſommes en colère contre ceux-ci, ou fort contens de ceux-là. Pour moi je ne crois pas, généralement parlant, que les Prémiers Miniſtres ſoient pires que leurs Adverſaires, qui, conduits par leur intérêt particulier, les diſſament, & remuent ciel & terre pour obtenir leurs Places. Prenons deux Perſonnes diſtinguées par leur qualité dans quelque Cour de l’Europe : ſuppoſons que ces deux Perſonnes qui ont une capacité & un mérite égal, & autant de vertus ou de vices l’un que l’autre, ſoient dans des Partis contraires : ſuppoſons de plus que l’un ſoit en faveur, tandis que l’autre eſt négligé : dans ce cas, je dis que celui qui occupe l’Emploi le plus éminent, ſera toujours applaudi par ſon Parti ; & s’il réuſſit paſſablement bien, ſes Ámis attribuéront à ſa bonne conduite tous les bons ſuccès, & à des motifs louables toutes ſes actions, tandis que ceux du Parti oppoſé ne lui trouveront ni vertu ni ſageſle. Suivant ceux-ci, ſes paſſions ſeront les ſeuls principes de ſes démarches ; & s’il lui arrive quelque deſaſtre, ils aſſureront que jamais cela ne ſeroit arrivé, ſi leur Patron avoit occupé ce Poſte. ainſi va le monde. Quelle diſſérence n’y a-t-il pas ſouvent entre les idées que les Membres d’un même Roïaume ont de leurs Chefs, & de ceux qui ſont au timon des Aſſaires, lors même que leurs ſuccès ſont étonnans ! Nous avons été témoins qu’une partie de la Nation a attribué les victoires d’un Général, uniquement à la connoiſſance conſommée qu’il avoit des Aſſaires Militaires, & à ſon éminente capacité pour exécuter. On diſoit qu’il étoit impoſſible qu’un Homme ſupportât jamais toutes les fatigues & tous les travaux qu’il ſupportoit avec joie, & qu’il s’expoſat à tous les dangers aux-quels il s’expoſoit, s’il n’avoit été ſoutenu & animé par le vrai Héroïſme, & par l’Amour de la Patrie le plus pur & le plus généreux. Telle étoit, vous le ſavez, l’opinion qu’une partie de la Nation avoit de ce Général, tandis qu’une autre partie donnoit à ſes Troupes toute la gloire de ſes heureux ſuccès, & aux ſoins extraordinaires qu’on prenoit en Angleterre pour entretenir ſon Armée. On difoit que toute ſa conduite démontroit qu’il n’avoit jamais été ni ſoutenu, ni animé que par une ambition exceſſive, & par une ſoif ardente des richeſſes.

HOR. Je pourrois bien même avoir parlé comme ces derniers. Mais, après tout, le Duc de Marlborough étoit un très-grand Homme, un Génie extraordinaire.

CLEO. Aſſurément qu’il l’étoit, & je ſuis charmé de vous entendre enfin faire cet aveu.

Les Mortels envieux lui déclarent la guerre : Cette même Vertu, venant à les quiter,

CLEO. Ne faites point de compliment, je vous en prie, vous êtes maître ici. D’ailleurs nous avons aſſez de tems. Auriez-vous beſoin de ſortir ?

HOR. Non : mais je me rappelle dans ce moment une choſe, que j’ai déjà eu pluſieurs fois deſſein de vous demander : je veux parler de cette Epitaphe que votre Ami a faite ſur le Duc.

CLEO. De Marlborough ? De tout mon cœur. Avez-vous du papier ?

HOR. Je l’écrirai ſur le revers d’une Lettre avec mon craïon. Comment commencent ces Vers ?

CLEO. Qui Belli, aut Pacis virtutibus astra petebant.

HOR. Fort bien.

CLEO. Finxerunt homines Sæcula prisca Deos.

HOR. J’ai cela : mais dictez-moi un Diſtique tout à la fois, le ſens en eſt plus clair.

CLEO. Quæ Martem sine patre tulit, sine matre Minervam, Illustres Mendax Græcia jactet Avos.

HOR. Voilà réellement une belle penſée. Il faut du courage & de la conduite. Ce ſont-là les deux qualités dans lesquelles il excelloit. Volons le reſte. CLEO. Anglia quem genuit jacet hâc, Homo, conditus Urnâ, Antiqui qualem non habuere Deum.

HOR. Je vous remercie. Vous pouvez continuer pour le préſent. Depuis que je vous ai entendu réciter ces Vers pour la première fois, j’ai vu pluſieurs choſes qui en ſont manifeſtement empruntées. N’ont-ils jamais été imprimés ?

CLEO. Je ne le crois pas. Je les vis le même jour que le Duc fut enterré, & depuis ce tems-là ils ont couru en manuſcrit ; mais jamais je ne les ai vu imprimés.

HOR. Ils valent, à mon avis, toute ſa FABLE DES ABEILLES.

CLEO. Si vous les trouvez ſi fort de votre goût, je puis vous en faire voir une traduction, qu’un Gentilhomme d’Oxford en a faite dernièrement. Le papier ſur lequel je l’ai copiée, ne ſera pas égaré. La traduction n’eſt pas extrêmement littérale ; mais il me paroît qu’elle conſerve les principales idées.

HOR. C’eſt auſſi tout ce qu’il faut.

CLEO. Je ne ſai ſi vous pourrez lire mon écriture, j’ai griffonné ce papier fort à la hâte.

HOR. Il est très-liſible.

Cela eſt fort bon.

CLEO. Je l’avois trouvé auſſi, & je trouve même que la traduction va mieux & plus directement au but que l’original.

HOR. Voulons-nous à préſent reprendre notre converſation ?

CLEO. Je parlois de la partialité qui règne dans les jugemens humains, & je vous rappellois l’étonnante différence qu’il y a entre les jugemens que les Hommes portent des mêmes actions, ſuivant qu’ils aiment ou qu’ils haïſſent les Perſonnes qui les font.

HOR. Oui ; mais avant vous déclamiez contre la néceſſité que je croïois qu’il y avoit de mettre à la tête des aſſaires des perſonnes dont le mérite, les talens & les qualités fuſſent grands & extraordinaires. Avez-vous quelque nouvelle réflexion à ajouter ſur ce ſujet ?

CLEO. Non, ou du moins je ne m’en rappelle aucune que j’aïe omiſe.

HOR. Je ne crois point qu’en enſeignant ces choſes, vous vous propoſiez de mauvais deſſeins. Mais ſuppoſons que vous n’aïez rien avancé que de vrai, il me paroît qu’en publiant de ſemblables opinions, vous contribuez néceſſairement à augmenter la nonchalance & l’ignorance. Car ſi l’on peut remplir les prémiers Poſtes du Gouvernement ſans ſience ni capacité, ſans génie ni étude, dès-là il ne s’agit plus de ſe caſſer la tête d’Etudes & de Livres.

CLEO. Vous ne m’avez rien entendu dire de ſemblable. Tout ce que j’ai dit, c’eſt qu’un Homme formé par l’Art, peut très-bien repréſenter, & figurer dans les Poſtes les plus éminens, & dans les plus grandes Charges, ſans poſſèder des talens extraordinaires. Or la choſe me paroît certaine. Pour ce qui eſt des Ministres d’Etat conſommés, je ne crois pas que juſqu’à-préſent il y en ait eu ſur la Terre trois en même tems qui méritaſſent ce nom. Il n’y a pas dans le monde le quart de la ſageſſe, de la ſience réelle, ou du mérite intrinſeque que l’on dit qu’il y en a, & que pour nous flater nous nous attribuons. Et de la Vertu & de la Religion, il n’y en a pas réellement la centième partie de ce qui en paroît.

HOR. J’avoue que ceux qui ſont conduits par l’avarice & par l’ambition, n’ont d’autre but que de s’enrichir & de parvenir aux Honneurs ; & que même pour obtenir ces objets de leurs deſirs empreſſés toute voie leur eſt bonne. Il n’en eſt point de même de ceux qui agiſſent par des principes de Vertu, & par Amour pour le Public. Ils travaillent avec plaiſir à ſe procurer les connoiſſances & les qualités qui peuvent les mettre en état de ſervir leur Patrie. Si donc la Vertu étoit auſſi rare que vous les ſuppoſez, ſe trouveroit-il autant de Gens habiles dans chaque profeſſion qu’il y en a ? Car dans le fond il y a des Gens ſavans & capables.

CLEO. Le fondement de toutes nos qualités doit être poſé dans l’enfance, & avant que nous ſoïons en état, ou qu’il nous ſoit permis de choiſir par nous-mêmes, & de juger quelle eſt la manière la plus utile d’emploïer ſon tems. C’eſt à la bonne éducation, & aux ſoins aſſidus des Parens & des Maîtres que les Hommes ſont en grande partie redevables de leurs perfections ; & il y a peu de Parens aſſez dénaturés, pour ne pas ſouhaiter de voir leurs Enfans bien élevés. La même tendreſſe naturelle qui engage les Hommes à ſe donner des ſoins pour laiſſer leurs Enfans riches, les rend auſſi empreſſes à leur procurer de l’éducation, D’ailleurs il eſt contraire à la Mode, & par conſéquent il y a de la honte à les négliger à cet égard. Le principal but que les Parens ſe propoſent en faiſant apprendre à leurs Enfans une profeſſion & une vocation, eſt de leur procurer de quoi vivre. Ce ſont les récompenſes, l’Argent, l’Honneur qui ont avancé & encouragé les Arts, les Siences, & mille autres belles choſes qui feroient toujours reſtées dans l’oubli, ſi les Hommes avoient été moins avares & moins orgueilleux. L’ambition, l’avarice, & ſouvent la néceſſlité, ſont les éguillons puiſſans qui excitent notre induſtrie, & qui augmentent notre diligence. Quelque-fois même ces puiſſans motifs tirent des gens de la nonchalance & de l’indolence où ils ont vécu juſqu’alors, malgré les exhortations & les châtimens de leurs Pères, qui avoient inutilement tâché de les réveiller de leur létargie pendant la jeunelle. Jamais nous ne manquerons d’Hommes pour remplir les divers Emplois & les diverſes Profeſſions de la Société, tandis qu’on y attachera du lucre, des récompenſes, & de brillantes prérogatives : & par conféquent dans une Nation grande & polie, il y aura toujours en abondance des Savans de toute forte, tandis que ce Peuple ſera dans un état floriſſant. Les Perſonnes riches, & les autres qui peuvent fournir à la dépense, manquent rarement de donner à leurs Enfans une teinture de Litérature. C’eſt de cette ſource intariſſable que ſortiront inceſſamment plus de gens qu’il n’en faut pour remplir toutes les Profeſſions & les Emplois qui demandent quelque connoiſſance des Langues ſavantes. Parmi ces Jeunes-gens qu’on fait étudier, il y en a qui ne s’appliquent point, d’autres qui qui abandonnent l’étude dès qu’ils ſont devenus leurs maîtres. D’autres cependant prennent toujours plus de goût pour les Siences, à mesure qu’ils avancent en âge : ceux-ci ſont la plus grande partie ; on aime naturellement les objets dont l’acquiſition nous a couté de la peine. Parmi les Perſonnes riches il s’en trouve qui ſe plaîſent à l’étude, comme on y en trouve de pareſſeux. Donc chaque Sience aura ſes admirateurs, ſuivant le goût de ceux qui s’y attacheront : & il y a à cet égard une ſi grande variété, qu’il n’y aura aucune partie des Siences qui ne ſoit cultivée par quelqu’un, ſans qu’il puiſſe donner de cette prédilection des raiſons meilleures que celles qui ont déterminé quelques Perſonnes à chaſſer, & d’autres à trouver du plaiſir à la pêche. Voïez les travaux & les peines ſans nombre que ſe donnent les Antiquaires, les Botaniſtes, & ceux qui font des collections de Papillons, de Coquillages, & d’autres productions merveilleuses de la Nature. penſez aux termes magnifiques uſités dans ces diverſes études, à ces noms pompeux qu’on a ſouvent donnés à ces objets que les Perſonnes dont le goût eſt différent, regardent comme indignes d’occuper des Mortels. La curiosité eſt ſouvent un attrait auſſi puiſſant pour le Riche, que le lucre peut l’être pour le Pauvre. La vanité produit en quelques-uns, ce que l’intérêt produit en quelques autres ; & un heureux mélange de ces deux principes, a quelquefois produit des choſes très - merveilleuſes. N’eſt-il pas ſurprenant qu’un Homme raiſonnable puiſſe dépenſer quatre ou cinq mille Pièces par an, ou ce qui revient au même, perdre l’intérêt de plus de cent mille Pièces, & cela pour avoir la réputation de poſſéder des raretés & des babioles en grande quantité, dans le même tems que cet Homme aime l’argent, & qu’il en eſt l’eſclave ſur ſes vieux jours ? Ce ſont les eſpérances du gain ou de la réputation, de jouïr de grands revenus, ou de parvenir à des Emplois éminens, qui excitent à la Sience ; & lorſque nous voïons que quelque Vocation, quelque Art, ou quelque Sience n’eſt pas encouragée, nous ne penſons non plus à nous y perfectionner, que les Maîtres ou les Profeſſeurs qui ne ſont pas ſuffifamment dédommagés de leurs peines, ſoit par l’honneur, ſoit par le profit, ne ſont portés à les enſeigner. Je n’excepte pas même de cette règle les ſaintes Fonctions. Il eſt peu de Miniſtres de l’Evangile qui ſoient aſſez deſintéreſſés, pour mépriſer davantage les honneurs & les penſions qui font, ou qui doivent être attachés à leurs fonctions, que les autres ne mépriſent les récompenſes qui accompagnent leur profeſſion. Il ſeroit bien difficile de prouver qu’entre tant d’Eccléſiaſtiques qui s’appliquent avec aſſiduïté à l’étude, il y en ait un grand nombre qui ſoient ſoutenus, dans les peines extraordinaires qu’ils ſe donnent, par l’amour du Bien Public, ou par l’intérêt particulier qu’ils prennent au bon état ſpirituel des Laïques. Au contraire, n’eſt-il pas viſible que le plus grand nombre de ces Meſſieurs ſont excités par l’amour de la gloire & par l’eſpérance de la penſion ? Est-il extraordinaire de leur voir négliger les articles principaux de la Sience, pour s’attacher aux plus frivoles, lorſque par ces derniers ils peuvent eſpérer de trouver plus d’occaſions de briller que par les prémiers ? L’oſtentation, l’avarice & l’envie ont fait plus d’Auteurs, que la vertu & la bienveillance. Les Perſonnes d’une capacité & d’une érudition reconnue, ſe donnent quelquefois beaucoup de mouvement pour éclipſer & pour ruiner la gloire d’un autre. Quel eſt le principe qui, ſuivant vous, doit diriger deux Antagonistes, l’un & l’autre pleins de ſens & de connoiſſances, qui, malgré toute leur habileté & leur prudence, ne ſauroient cacher aux yeux du Public l’animoſité dont leur cœur eſt rempli, la haine & l’envie qui les excitent à écrire l’un contre l’autre ?

HOR. Je ne dirai point que cela prend ſa ſource dans la Vertu.

CLEO. Cependant vous connoiſſez les originaux de cette peinture en la perſonne de deux Théologiens très renommés & d’un grand mérite, qui ſeroient fort choqués s’ils ſoupçonnoient que quelqu’un doutât le moins du monde de leur vertu.

HOR. Lorsque les Hommes peuvent, ſous prétexte de zèle pour la Religion, ou pour le Bien Public, donner l’eſſor a leurs paſſions, ils ſe donnent de grandes libertés. Quel étoit le ſujet de la querelle ?

CLEO. De land caprina.

HOR. Quoi une bagatelle ? Je ne puis me la remettre.

CLEO. La diſpute rouloit ſur la Poëſie des anciens Poëtes Comiques.

HOR. Je me la rappelle à-préſent.

CLEO. Y a-t-il dans la Littérature un ſujet moins important, & moins utile ?

HOR. Je ne le crois pas.

CLEO. Le grand ſujet de la conteſtation qui a éclaté entr’eux, eſt, comme vous le voïez, de ſavoir qui entend le mieux cette matière, & qui la connoit depuis plus longtems. Cet exemple, je penſe, nous montre que quand même les Hommes ſeroient conduits uniquement par l’envie, par l’avarice & par l’ambition, il ſeroit cependant fort probable qu’on cultiveroit dans une Nation auſſi opulente & auſſi nombreuſe que la nôtre, toutes les parties des Siences, même des plus inutiles, dès-qu’elles s’y ſeroient établies, & qu’il y auroit autant de places d’honneur & de revenus deſtinées aux Savans.

HOR. Mais ſi, comme vous l’avez inſinué, on peut, avec des connoiſſances très-bornéés, remplir la plupart des Poſtes, pourquoi ſe donneroit-on la peine de s’attacher à l’étude ? Pourquoi travailleroit-on à acquérir plus de ſience qu’on n’en a beſoin ?

CLEO. Je crois avoir déjà répondu à cette difficulté. Il y auroit pluſieurs Perſonnes qui s’appliqueroient, parce qu’ils trouveroient du plaiſir à étudier & à avancer en connoiſſances.

HOR. Mais il ſe trouve des Gens qui étudient avec tant d’application, qu’ils en dérangent leur ſanté, & qu’ils abrègent leurs jours, par les efforts extraordinaires qu’il font pour perfectionner leurs lumières.

CLEO. N’y a-t-il pas de même un grand nombre de Perſonnes qui aſſoibliſſent leur tempérament, & qui ſe donnent réellement la mort à force de boire : vice qui procure cependant un plaiſir beaucoup plus déraiſonnable, & beaucoup plus fatiguant. Au reſte, je ne nie pas abſolument qu’il n’y ait des Gens qui prennent la peine de cultiver leur Eſprit pour rendre ſervice à leur Patrie tout ce que j’aſſure, c’eſt que le nombre de ceux qui ſont les mêmes choſes pour ſe rendre ſervice à eux-mêmes, ſans aucun égard pour leur Patrie, eſt infiniment plus grand. Mr. HUTCHESON, dans l’Ouvrage qu’il a écrit, intitulé, Recherches sur l’origine de nos idées concernant le Beau & la Vertu, fait paroître beaucoup d’habileté pour peſer & pour meſurer la quantité d’affection, de bienveillance &c. Je ſouhaitterois à préſent que Quelque curieux Métaphyſicien ſe donnât la peine de penser à loiſir deux choſes ſéparément. Prémièrement, l’amour réel que les Hommes ont pour leur païs, indépendamment de l’intérêt particulier. En ſecond lieu, le deſir ambitieux qu’ils ont de vouloir paſſer pour gens qui agiſſent par cet amour, quoiqu’il n’en ſentent point. Il faudroit qu’enſuite il prît tout ce qu’il pourroit ramaſſer de ces deux qualités dans quelque Nation, & qu’il nous montrât par ſa méthode mathématique la proportion qu’elles ont l’une avec l’autre. On ne ſauroit disconvenir que c’eſt non le ſoin des autres, mais le ſoin de nous-mêmes que la Nature a confié & commis à chaque Individu. Lorsque les Hommes cherchent à briller par quelques moïens extraordinaires, ils ont pour but d’en tirer quelque avantage : ils veulent ſurpaſſer les autres, faire parler d’eux, être préférés à ceux qui ſuivent la même vocation, & qui courent aux mêmes faveurs.

HOR. Croïez-vous qu’il ſoit probable, que les Perſonnes qui ont des talens & des connoiſſances ſoient préférées aux autres qui ont moins de capacité ?

CLEO. Oui, je le crois cæteris paribus ; car la queſtion change, ſi tout le reſte n'eſt pas égal.

HOR. Vous devez donc avouer qu’il doit du moins y avoir des principes de Vertus dans ceux qui diſpoſent des Emplois.

CLEO. Je n’ai point dit qu’il n’y en eût pas ; mais il revient auſſi de la gloire & de l’honneur aux Gens en crédit qui avancent les Perſonnes de mérite ; & quiconque aïant un bon Bénéfice à diſtribuer y appelle un Homme capable, eſt applaudi, chaque Paroiſſien croit lui avoir une obligation particulière. Une Perſonne ſuſceptible de vanité n’aime pas plus à voir ſon choix condamné, & à être diffamé dans le monde, qu’un Homme vertueux. L’amour de l’applaudiſſement, qui eſt inné en nous, ſuffiroit ſeul pour engager le général des Hommes, & même la plus grande partie des Vicieux, à choisir le plus digne des Candidats. Cela même arrivera toujours, ſi ce mérite leur eſt connu, & qu’il ne s’élève pas des motifs plus puiſſans, comme ceux de parenté, d’amitié, d’intérêt, ou d’autres motifs ſemblables, qui empêchent l’effet de celui dont je parle.

HOR. Mais votre Syſtême ne porte-t-il pas que ceux-là ſeront plutôt préférés, qui ſont les plus lâches Adulateurs ?

CLEO. Parmi les Perſonnes habiles il s’en trouve qui, capables d’art & d’adreſſe, peuvent s’appliquer à l’étude ſans négliger le monde. Ce font-là des gens qui ſavent comment il faut s’y prendre avec les Perſonnes de qualité, & qui ſavent tirer de leurs talens & de leur habileté le meilleur parti poſſible, pour ſe concilier la protection des Grands. Examinez ſeulement la conduite & les démarches de ces éminens Perſonnages dont nous avons parlé, & vous connoîtrez quel eſt le but, quels ſont les avantages qu’ils paroiſſent ſe propoſer dans leurs études pénibles & dans leurs veilles. Lorsque vous voïez des gens qui ont reçu les Saints Ordres fréquenter aſſidûment les Cours des Princes ſans vocation & ſans néceſſité, lorſque vous les voïez continuellement attendre à la porte d’un Favori & briguer ſon ſuffrage, lorſque vous les entendez déclamer contre le luxe du ſiècle, & ſe plaindre de la néceſſité où ils ſont de s’y conformer, & qu’en même tems vous les voïez ſe piquer dans leur manière de vivre d’imiter le Beau Monde autant qu’ils le peuvent, & trouver de la ſatisfaction dans les eſſorts qu’ils ſe donnent pour approcher de ceux qu’ils ont pris pour modèles lors, dis-je, que vous voïez tout cela, il eſt impoſſible de réſiſter à l’évidence qu’on apperçoit dans ces circonstances réunies : on eſt obligé de reconnoître les principes par lesquels ils ſont conduits, & le but de leurs travaux ; ſurtout ſi dès-qu’ils ſont en poſſeſſion de quelque Bénéfice, on les voit ſolliciter pour un autre Pofte qui ſoit & plus lucratif & plus honorable ; & ſi dans toutes les occaſions on apperçoit qu’ils ambitionnent d’être riches, d’avoir du crédit, de jouïr des Emplois les plus diſtingués, & de dominer.

HOR. J’ai peu de choſe à dire des Prêtres, & ce n’est pas chez eux que j’irois chercher de la vertu.

CLEO. Cependant vous y en trouveriez tout autant que chez les Perſonnes de quel-que autre profeſſion ; mais partout il y en a moins qu’il n’y en paroît. Il n’eſt qui que ce ſoit, qui voulût qu’on le crût manquer de ſincérité, & uſer de prévarication : avec tout cela il y a très peu de Perſonnes, même parmi celles qui ſeroient aſſez ſincères pour avouer ce qu’elles poſſèderoient, qui vouluſſent nous apprendre la vraie raiſon pour laquelle ils le poſſèdent, & les moïens qu’ils ont mis en uſage pour ſe le procurer. Aufſi le contrafte qu’on découvre entre les paroles & les actions des Hommes n’eſt jamais plus ſenſible, que lorsque nous voulons connoître les ſentimens qu’ils ont ſur le mérite réel des choses. La Vertu eſt ſans-doute le plus précieux tréſor que l’Homme puiſſe poſſéder, chacun le dit : mais où eſt le Païs où on la pratiqueroit, ſi l’on ôtoit toutes les récompenſes qui y ſont attachées ? On appelle, d’un autre côté, l’argent la racine de tous les maux, & c’eſt avec raiſon. Il n’y a pas eu un Satyrique, ni un Moraliſte tant ſoit peu célébre, qui n’ait combattu l’attachement que les Hommes ont pour les richeſſes : cependant quelles peines ne prend-on pas, quels hazards ne court-on pas pour en amaſſer, ſous prétexte qu’on en veut faire divers bons uſages ! Quoi qu’il en ſoit, je crois fermement qu’entre les cauſes acceſſoires, il n’en est aucune qui ait plus produit de mal dans le Monde que celle-là : cependant il ſeroit bien difficile d’en nommer une autre qui fût auſſi abſolument né-ceſſaire à l’ordre, à l’économie, & à la conſervation de la Société Civile, qui, uniquement fondée ſur nos divers beſoins, ne pourroit ſe conferver, ſi l’on en excluoit les ſervices réciproques que nous nous rendons les uns aux autres. Il n’eſt point dans la vie de ſoins ni plus grands, ni plus conſtans, que ceux que nous nous donnons pour engager les autres à s’acquiter envers nous de ces importans devoirs. Mais il ſeroit déraisonnable d’attendre que les autres ſerviſſent pour rien : d’où je conclus que tout le commerce que les Hommes ont les uns avec les autres, doit être un échange continuel qu’ils ſont d’une choſe contre une autre. Le Vendeur qui transfère à l’Acheteur la propriété qu’il a ſur une choſe, n’a pas moins ſon intérêt particulier à cœur que l’Acheteur, qui recherche cette propriété : & ſi vous avez besoin, ou que vous trouviez quelque choſe de votre goût, le Propriétaire ne vous la cèdera pas, à-moins que vous ne lui donniez en échange quelque choſe qui fera plus de ſon goût que celle qu’il poſſède & que vous ſouhaitez. Il ne ſe départira jamais de cette règle, quelque abondante que ſoit la proviſion qu’il a de cette marchandise, & quelque beſoin que vous en aïez. Quel moïen emploïerois-je pour engager quelqu’un à me rendre ſervice, lorſque ce que je pourrois lui rendre lui eſt inutile, ou qu’il ne s’en ſoucie pas ? Il n’eſt perſonne qui, s’il n’a aucun diſſérend, ni aucun procès avec un autre Membre de la Société, veuille faire quelque choſe pour un Avocat. Un Médecin ne peut rien prétendre d’une Famille dont tous les individus ſont en parfaite ſanté. L’argent ſeul prévient & ôte toutes les difficultés, en fourniſſant une récompenſe commode & précieuſe pour païer tous les ſervices que les Hommes peuvent ſe rendre les uns aux autres.

HOR. Mais ſi les Hommes s’eſtiment tous plus qu’ils ne méritent, chacun appré-ciéra ſon travail au-delà de ſa valeur. Cela ne découle-t-il pas de votre Syſtême ?

CLEO. Sans-doute, & l’expérience le confirme auſſi. Mais ce qu’il y a d’admirable, c’eſt que plus il y a d’individus dans une Société, plus leurs deſirs ſont divers & nombreux ; plus la coutume a rendu pénible l’accompliſſement de ces deſirs, & moins ces inconvéniens ſont conſidérables, lorſque l’uſage de l’argent eſt introduit. Si cela n’avoit été ainsi, plus le nombre des Membres de la Société auroit été petit, plus les Hommes ſe feroient tenus aux beſoins

CLEO. Sans doute, & l'expérience le confirme auſſi. Mais ce qu'il y a d'admirable, c'eſt que plus il y a d'individus dans une Société, plus leurs deſirs ſont divers & nombreux; plus la coutume a rendu pénible l'accompliſſement de ces deſirs, & moins ces inconvéniens ſont conſidérables, lorſque l'uſage de l'argent eſt introduit. Si cela n'avoit été ainsi, plus le nombre des Membres de la Société auroit été petit, plus les Hommes ſe ſeroient tenus aux be ſoins abſolument néceſſaires, plus auſſi il leur auroit été facile de s’accorder ſur les ſervices réciproques dont je parle. Mais il ſeroit auſſi difficile de procurer tous les agrémens de la vie, & ce qu’on appelle le bonheur temporel, dans une grande Nation civiliſée, ſans y introduire le langage, qu’il ne l’auroit été d’y vivre agréablement ſans l’uſage de l’argent ou de quel que équivalent qui en tînt la place. Dès-qu’une fois cet uſage eſſ connu, & que les Magiſtrats y ont l’œil, l’argent ſert de meſure commune pour connoître exactement le mérite de chaque choſe. Il naît pluſieurs avantages de la néceſſité. Le beſoin où les Hommes ſont de boire & de manger, eſt le lien de la Société Civile. Que les Hommes eſtiment tant qu’ils voudront leur ouvrage, il fera toujours très-bon marché, ſi pluſieurs perſonnes ſont capables de l’exécuter. Quel-que utile qu’une choſe puiſſe être à l’Homme, jamais elle ne ſera chère, tandis qu’il y en aura en abondance. C’eſt la rareté, plutôt que l’utilité, qui hauſſe le prix des choses. D’où il paroît évidemment, pourquoi ces Arts & ces Siences, qui demandent un génie particulier & peu commun, ou qu’on ne ſauroit apprendre qu’avec beaucoup de tems, de peines, d’application & d’ennui, ſont plus lucratifs que les autres. De plus, on ne peut diſconvenir que dans toute Société une occupation également pénible & vile, que peu d’Ouvriers veulent entreprendre, tombera toujours en partage à ceux qui ne ſauroient faire mieux. Mais vous avez pu voir cette idée pouſſée dans la FABLE DES ABEILLES.

HOR. Aufſi l’ai-je très-bien vu. Il ya ſurtout un endroit remarquable ſur ce ſujet que je n’oublierai jamais. Rien, dit cet Auteur, ne peut ainſi éguillonner les Pauvres à travailler pour les autres, que leurs besoins. Il est donc de la prudence de les ſoulager ; mais ce ſeroit une folie que de les guérir.

CLEO. Je crois la maxime très-juſte, & autant propre à procurer l’avantage réel du Pauvre, qu’à faire goûter des agrémens au Riche. Car parmi ceux qui travaillent, ceux-là ſeront toujours les moins miſérables en eux-mêmes, & les plus utiles au Public, qui étant nés dans la baſſeſſe, & aïant été élevés dans la pauvreté, ſe foumettront avec joie à leur condition, & ne ſouhaiteront autre choſe par rapport à leurs Enfans, que de les voir leur ſuccéder dans leur baſſe condition : auſſi dès la plus tendre enfance ils les endurciront à la fatigue, & les accoutumeront à la ſoumiſſion, à la frugalité & aux haillons. Qui ſont ceux au contraire que vous croïez les plus malheureux, & les moins utiles aux autres ? Ne ſont-ce pas ceux qui mépriſant le travail auquel ils ſont appellés, ſe plaignent de la baſſeſſe de leur condition, en ont honte, & qui, ſous prétexte de rechercher l’avantage de leurs Enfans, recommandent leur éducation à la charité des autres ? Que dis-je ! Vous trouverez toujours que la plus grande partie des Pauvres de cette dernière claſſe, ſont des pareſſeux, des ivrognes, qui, accoutumés à l’intempérance, négligent leurs familles, & penſent uniquement à tirer de la bourſe des honnêtes gens autant d’argent qu’ils peuvent, pour diminuer leurs peines, & ſe diſpenſer du ſoin de pourvoir à leurs Enfans.

HOR. Je ne m’érige point en Défenſeur des Ecoles de Charité, cependant il me paroît qu’il faut être barbare pour forcer les enfans des pauvres Ouvriers, & toute leur poſtérité à vivre dans cette condition, & dans cet eſclavage, ſans que ceux d’entr’eux qui auroient & des talens & du génie, puſſent jamais s’élever à un plus haut rang.

CLEO. Je l’avoue, on pourroit regarder cela comme barbare, ſi eſſectivement on faiſoit ce dont vous parlez, ou qu’on eût deſſein de le faire. Mais dans le Chriſtianisme, il n’eſt aucun ordre de Perſonnes qui ſoit forcé d’être eſclave, & de voir ſa poſtérité dans cet état. Parmi les Gens du plus bas état, il y a dans tous les Païs des fortunés ; & tous les jours nous en voïons quelques-uns, qui ſans éducation, & ſans protecteurs, s’élèvent par leur induſtrie & par leur application, au deſſus de la médiocrité, & même quelquefois au prémier rang, s’il leur arrive d’aimer l’argent, & de trouver du plaiſir à le ménager : ſentimens dont les perſonnes du commun, & les plus petits génies ſont plus ſufceptibles, que ceux dont les qualités ſont plus éclatantes. Mais il y a bien de la diſſérence entre empêcher les Enfans des Pauvres de s’élever, & ne pas approuver qu’on force l’éducation de mille d’entr’eux, lorſqu’on pourroit les emploïer plus utilement ſuivant le cours ordinaire des choſes, ſi quelques Riches doivent devenir pauvres, & quelques Pauvres riches. Mais cette bienveillance univerſelle qui engage à faire les eſſorts les plus induſtrieux pour tirer l’Ouvrier indigent de ſa pauvreté, n’eſt pas moins pernicieuſe à tout un Royaume, que le pourroit être un pouvoir tirannique, qui ſans ſujet priveroit les Gens riches de l’aiſe & de l’abondance où ils vivent. Suppoſons que les ouvrages pénibles & vils qu’il y a à faire par tout le Royaume demandent trois millions de moins, & que tous ces ouvrages ſubalternes ſoient tous exécutés par les enfans des Pauvres, gens illétrés, qui n’ont reçu que peu ou point d’éducation : dans ce cas il eſt évident, que ſi la dixième partie de ces Enfans étoient détournés ou par force, ou par quelqu’autre moïen, de ces baſſes occupations, il arriveroit qu’il manqueroit trois-cent-mille Hommes pour faire tout l’ouvrage qui doit être fait : nombre qui doit être ſupléé par les Enfans de ceux qui ſont nés dans une ſituation plus élevée.

HOR. De forte que la charité qu’on exerce envers quelques perſonnes, doit tourner en cruauté envers quelques autres ?

CLEO. La choſe eſt certaine, n’en doutez point. Dans toutes les Nations bien réglées, il doit y avoir entre les diſſérens ordres une certaine proportion par rapport au nombre, afin que le mêlange ſoit bien & duement fait. Comme donc cette juſte proportion eſt le réſultat, & une fuite naturelle de la diſſérence qu’il y a dans les conditions, & des viciſſitudes qu’on y obſerve, on ne ſauroit rien faire de mieux, que d’empêcher que les conditions ne ſe confondent. Tout cela nous apprend, combien les Perſonnes d’un eſprit borné peuvent, avec les meilleures intentions du monde, nous faire faire perdre de cette félicité, qui découleroit naturellement d’une Société nombreuſe, ſi perſonne n’en détournoit ou n’en interrompoit le cours.

HOR. Je ſuis incapable de comprendre des matières ſi abſtraites. N’avez-vous plus rien à dire pour finir l’éloge de l’Argent ?

CLEO. Mon deſſein n’eſt point de parler en faveur de cette inſtitution, ni de la blâmer. Qu’elle ſoit bonne ou mauvaiſe, toujours eſt-il certain que ſon pouvoir & ſon empire eſt d’une vaſte étendue, & que ſon influence n’eſt jamais plus forte, ni plus univerſelle, que dans les Empires, les Etats & les Roïaumes où les Connoiſſances & la Politeſſe, les Arts & les Siences ſe trouvent accompagnées d’une grandeur & d’une proſpérité extraordinaires. Auſſi l’invention de l’Argent monnoïé me paroît-elle plus ſagement accommodée au panchant de notre nature, qu’aucune autre découverte. On n’auroit pu trouver un meilleur remède contre l’oiſiveté, ou l’opiniâtreté. J’ai ſouvent vu avec étonnement la manière empreſſée & vive avec laquelle les gens les plus orgeuilleux, conduits par ce ſeul motif, rendoient hommage à leurs Inférieurs. L’argent nous procure tous les ſervices, & anéantit toutes les dettes. Que dis-je ! il fait plus. Lorsqu’un bon Païeur donne de l’ouvrage à quelqu’un, l’Ouvrier a obligation à celui qui l’occupe, quelque pénible, difficile & ennuïante que ſoit l’occupation qu’il en exige.

HOR. Ne croïez-vous pas qu’il ſe trouvât parmi ceux d’un rang élevé, bien des perſonnes qui vous nieroient tout cela ?

CLEO. Je le crois ſans doute ; mais ils auroient tort, à moins qu’eux-mêmes ils ne recherchaſſent point de l’occupation & de l’emploi. HOR. Ce que vous dites eſt vrai à l’égard des Mercenaires : mais ſur les cœurs généreux qui mépriſent le lucre, l’Honneur a plus de pouvoir que l’Argent.

CLEO. Les Perſonnes dont les tîtres ſont les plus faſtueux, & qui voient couler dans leurs veines le ſang le plus illustre, ne ſont point à couvert de l’avarice. Ceux même de la prémière qualité, qui ſe diſtinguent actuellement par leur généroſité & par leur magnificence, ſont ſouvent tout auſſi ſenſibles à un gain proportionné à leur élevation, que les plus ſordides Artiſans peuvent l’être à des bagatelles. Tant de Perſonnes du prémier rang, qui tous les jours ſe laiſſent corrompre, nous montrent qu’il eſt bien diſſicile de trouver de ces Perſonnes généreuſes qui mépriſent le lucre, lorsqu’elles peuvent eſpérer de faire des gains conſidérables. D’ailleurs rien n’eſt d’un goût plus général que l’Argent, il convient dans tous les états : les Riches & les Pauvres, les Supérieurs & les Inſérieurs y trouvent des avantages très-réels. Il n’en eſt pas de même de l’Honneur, qui n’a que bien peu d’inſſuence ſur les Petits, & ſur le Commun-Peuple accoutumé à l’eſclavage, & qui affecte très rarement le Vulgaire ; tandis que l’Argent étend ſon pouvoir ſur tous les rangs où l’Honneur étend le ſien. Diſons de même, les Richeſſes font honneur à tous ceux qui ſavent en faire uſage, ſuivant que la Mode l’exige. L’Honneur au contraire a beſoin des Richeſſes pour ſe ſoutenir ; ſans elles l’Honneur est un peſant fardeau, qui accable celui qui en eſt animé. La Pauvreté accompagnée de tîtres d’honneur, eſt plus à charge que la Pauvreté toute ſeule ; puisque plus un Homme eſt élevé en naiſſance, & plus ſes beſoins ſont conſidérables, & que plus on a d’argent, & plus on eſt en état de fournir aux dépenſes les plus extravagantes. On ne peut imaginer de meilleur reſtaurant. Je le dis dans le ſens naturel, ce reſtaurant opère méchaniquement ſur les eſprits : car c’eſt non ſeulement un éguillon qui excite les Hommes à travailler, & un motif qui fait aimer la peine ; mais encore il ſoulage la fatigue, prévient l’ennui, & ſoutient les Hommes au milieu de toutes les diſſicultés & de tous les embarras qu’ils ont à eſſuïer. Un Ouvrier, de quelque eſpèce qu’il foit, qu’on païe à proportion de ſa diligence, peut faire plus d’ouvrage qu’un autre qu’on païe par jour ou par ſemaine, & qui a des gages règlés & ſixes.

HOR. Ne croïez-vous donc pas qu’il y ait des Perſonnes qui s’acquitent des devoirs de leur vocation avec diligence & aſiduïté, lors même que leurs gages ſont ſixés & déterminés ?

CLEO. Oui, je crois qu’il y en a pluſieurs. Mais il n’eſt aucun Poſte, ni aucun Emploi où l’on exige, & même où l’on attende une attention auſſi ſcrupuleuſe, & une aſſiduïté auſſi ſoutenue qu’on en voit dans ceux qui travaillant par choix, tirent une nouvelle récompenſe de chaque redoublement de peines & de travail. Jamais vous n’avez vu d’Ouvriers ſi entièrement dévoués à leur vocation, pour s’acquiter des fonctions qu’elle demande avec autant d’ardeur, de persévérance & de promtitude, s’ils ſont païés par année, que le ſont ceux qui voient les récompenſes accompagner proportionnellement leur travail ; ſoit que ces récompenſes précèdent le ſervice qu’on rend aux autres comme cela a lieu avec les Gens de Loi ; ſoit qu’elles le ſuivent, comme chez les Médecins. Je ſuis perſuadé que dans notre prémière converſation vous étiez dans ces idées, & que vous avez inſinué la même opinion.

HOR. Vous pouvez dire tout ce qu’il vous plaîra.

CLEO. Vous n’êtes pas fàché de ce que j’ai dit ?

HOR. Afſurément je le fuis. J’aurois été charmé de vous entendre parler des Rois, & des autres Souverains avec la même candeur, & la même liberté que vous avez traité les Prémiers Miniſtres & leurs envieux Adverſaires. Lorsque je vois un Homme impartial, je lui fais toujours la justice de penser que s’il se trompe dans ce qu’il dit, il eſt du moins ſür qu’il tâche de trouver la vérité. Plus j’examine vos ſentimens ſur ce que je vois dans le Monde, & plus je les approuve : & ſi ce matin j’ai paru vous faire quelques objections, je n’ai eu en vue que de m’éclaircir, en vous donnant occaſion de vous expliquer vous-même plus amplement. Je ſuis votre Proſélite, & desormais j’enviſagerai la FABLE DES ABEILLES, tout autrement que je ne l’ai enviſagée juſqu’à préſent. Le ſtile des Caractéristiques peut être meilleur ; peut-être même que le Syſtême de la Sociabilité qui y eſt proposé, eſt plus aimable, & plus vraiſemblable, à cauſe de l’art merveilleux avec lequel tout y eſt propoſé : cependant l’autre eſt plus conforme à la vérité & à la nature.

CLEO. Liſez encore une fois cet Ouvrage, & vous conviendrez qu’il n’y eut jamais deux Auteurs qui aïent écrit dans des vues ſi différentes. L’Auteur de la FABLE DES ABEILLES a voulu engager ſon Lecteur, mettre ſon eſprit dans une aſſiète agréable, & badiner en un mot pour dévoiler la corruption de notre Nature. Après avoir exposé l’Homme à diſſérens jours, il le place indirectement dans le point de vue néceſſaire pour découvrir la néceſſité de la Révélation, de la Foi, & de la Pratique du Chriſtianiſme.

HOR. Je n’y ai rien vu de ſemblable. Qu’est-ce que vous appellez indirecteCLEO. En expoſant d’un côté la vanité du Monde & les plaiſirs les plus polis qu’on puiſſe s’y procurer, & de l’autre l’inſuffiſance de la Raiſon Humaine & de la Vertu Païenne pour procurer la Félicité. Car je ne vois point quelle autre idée pourroit ſe propoſer par-là un Homme qui vit dans un Païs Chrétien, & au milieu d’un Peuple dont tous les Individus prétendent rechercher le Bonheur.

HOR. Que dites-vous donc de Milord Shaftsbury ?

CLEO. Prémièrement, je conviens avec vous que c’étoit un Homme ſavant, & un Ecrivain très-poli. Il a déploré une belle & riche imagination, & montré qu’il ſavoit penſer finement, & exprimer ſes penſées avec des expreſſions brèves & pleines de force. Mais on doit avouer, que ſi d’un autre côté ſes ſentimens ſur la Liberté & ſur l’Humanité ſont nobles & ſublimes, & qu’en un mot il n’y a rien de trivial & de vulgaire dans ſes Charactériſtiques ; de l’autre côté on ne ſauroit nier que les idées qu’il s’eſt formé de la bonté & de l’excellence de notre Nature, ne ſoient romaneſques & chimériques, en même tems qu’elles ſont aimables & belles ; & qu’il n’ait pris beaucoup de peine pour réunir deux choſes abſolument contraires, l’Innocence des Mœurs, & la Grandeur Mondaine. Si même on y fait attention, on trouvera que pour parvenir à ce but, il favoriſe le Déiſme ; qu’en faiſant ſemblant de cenſurer les Fourberies des Prêtres, & la Superftition, il attaque la Bible-même ; & qu’enfin, en tournant en ridicule pluſieurs paſſages des Ecrits Sacrés, il montre qu’il veut ſaper les fondemens de toute Religion Révélée, dans le deſſein d’établir la Vertu Païenne ſur les ruïnes du Chriſtianiſme.

FIN.