‹ La Fable des abeillesChapitre 36 sur 37 · Dialogue V

Dialogue V

LA FABLE

DES

ABEILLES,

OU

LES FRIPONS

DEVENUS

HONNETES GENS.

AVEC

LE COMMENTAIRE,

Où l’on prouve que les Vices des Particuliers tendent à l’avantage du Public.

TRADUIT DE L’ANGLOIS

Sur la Sixième Edition.

ТОМЕ QUATRIEME.

Pars ſanitatis, velle ſanari, fuit, ANN. SENEC. Hypol. Act. I.

A LONDRES.

AUX DEPENS DE LA COMPAGNIE

MDCCXL.

DIALOGUE V.

HORACE & CLEOMENE.

CLEOMENE.

VOILA un très-bel Ananas, on ne peut rien manger de plus délicieux. Sa chair, quoique fibreuſe, ſe fond toute en eau dans la bouche ; mais bien loin d’être fade, comme on devroit naturellement s’y attendre, elle pique agréablement la langue & le palais. Il n’y a point de fruit, du-moins que je connoiſſe, qui ait un pareil goût ; & il me paroît qu’il en fort une odeur, qui ſemble compoſée de celles qui s’exhalent de différentes eſpèces de Fruits délicieux, mais qui tous enſemble ne valent pas celui-là.

HOR. Je fuis charmé que vous le trouviez de votre goût.

CLEO. Son odeur fait auſſi revenir le cœur. Dans le tems que vous le pelliez, il ſembloit que l’on répandoit dans la chambre un parfum exquis.

HOR. L’intérieur de l’écorce contient une huile dont l’odeur n’eſt point desagréable. Lorsqu’on broie cette écorce entre les doigts, les particules onctueuſes s’y attachent, & y reſtent longtems. Quoique je vienne de laver & d’eſſuyer mes mains, l’odeur n’en fera pas encore entièrement paſſée demain matin.

CLEO. Voilà le troiſième Ananas, que j’aïe jamais goûté, qui ait crû dans notre Ile. La production de ce Fruit dans les Climats Septentrionaux eſt une forte preuve de l’induſtrie humaine, & des progrès que nous avons faits dans le Jardinage. Avouez qu’il eſt bien agréable de reſpirer l’air fain des Régions Tempérées, & de pouvoir en même tems amener à une parfaite maturité un Fruit qui, parvenir à état de bonté ou de perfection demande naturellement la chaleur de la Zone Torride.

HOR. Il n’est pas fort difficile de donner de la chaleur, mais le grand art conſiſte à en trouver & à en règler les de grés comme l’on veut, ſans quoi il ſeroit impoſſible de faire mûrir un Ananas dans les Régions Septentrionales. Une des belles inventions de l’Eſprit Humain eſt ſans-contredit celle du Thermomètre. On peut par ſon moïen trouver exactement les degrés de chaleur néceſſaires pour faire venir ce Fruit à une pleine maturité.

CLEO. Je ne me ſoucie pas de boire davantage.

HOR. Vous en êtes parfaitement le maître cependant j’allois vous porter une ſanté qui venoit ici fort à propos.

CLEO. Quelle est-elle, je vous prie ?

HOR. C’étoit celle du Chevalier Decker, qui dans ce Roïaume a le plus contribué à la production & à la culture de ce Fruit étranger, dont nous venons de parler. Le prémier Ananas qui en Angleterre ſoit venu à une parfaite maturité, a crû dans ſon Jardın à Richemond.

CLEO. Je veux de tout mon cœur boire cette ſanté ; mais nous finirons, s’il vous plaît, par celle-là. Ce Chevalier eſt liberal, & je le crois un très-honnête homme.

HOR. Il ſeroit bien difficile de nommer une autre Perſonne qui, avec la même connoiſſance du monde, & les mê mes talens pour gagner de l’argent, fût auſſi defintéreſſe & bienfaiſant.————

CLEO. Avez-vous examiné les choſes dont nous diſcourûmes hièr ?

HOR. Depuis que je vous ai quité, je n’ai pensé à autre choſe. Ce matin j’ai parcouru tout l’ESSAI SUR LE GOUVERNEMENT du Chevalier Temple, mais avec beaucoup plus d’attention que je ne l’avois lu ci-devant. Cet Ouvrage me plaît, à la réſerve du paſſage que vous lûtes hièr, & de quelques autres qui vont au même but. Je ne puis point concilier ces endroits avec ce que la Bible nous apprend de l’Origine de l’Homme. Puiſque tout le Genre Humain deſcend d’Adam, & par conſéquent de Noé & de ſa Poſtérité, comment les Sauvages font-ils donc venus dans le Monde ?

CLEO. L’Hiſtoire du Monde, par rapport aux prémiers ſiècles, eſt très-imparfaite. Nous ignorons quels ravages ont fait la Guerre, la Peſte & la Famine ; à quelle miſere e certains Hommes ont été réduits ; & de quelle étrange manière notre Race a été diſperſée & répandue ſur la ſurface de la Terre, depuis le Déluge.

HOR. Mais puiſque les Perſonnes bien élevées ne manquent jamais d’inſtruire leurs Enfans, nous n’avons aucune raiſon de croire que des Hommes éclairés & civiliſés, comme l’étoient les Fils de Noé, aïent négligé leur Poſtérité. Tous les Hommes descendent de ces prémiers Parens. eſt-il donc croïable que les Générations ſuivantes, au lieu d’avancer en expérience & en ſageſſe, aïent plutôt reculé, & qu’elles aient de plus en plus abandonné leurs Enfans à eux-mêmes, en forte qu’ils aïent enfin dégénéré juſqu’au point de tomber dans ce que vous appellez l’Etat de Nature ?

CLEO. Je ne ſai point ſi vous avancez cela en badinant, ou ſi vous parlez ſérieuſement. Quoi qu’il en ſoit, toutes ces réflexions ne ſont point capables de rendre ſuſpecte la vérité de l’Histoire Sacrée. L’Écriture Sainte nous Inſtruit de l’Origine miraculeuſe de notre Eſpèce, & du petit nombre de Perſonnes qui furent ſauvées du Déluge : mais il s’en faut beaucoup qu’elle ne nous apprenne toutes les révolutions que le Genre Humain a ſubies depuis ce tems-là. Le Vieux Teſtament touche à-peine quelques-unes des particularités qui ne concernent point les Juifs. Moïse ne prétend pas non plus donner un détail circonstancié de tout ce qui arriva à nos prémiers Parens, ou de tout ce qui ſe paſſa parmi eux. Il ne nomme aucune des Filles d’Adam, & ne fait point mention de diverſes choſes qui doivent être arrivées au commencement du Monde. C’eſt ce qui paroît clairement par la manière abrégée dont il parle de la Ville que Caïn bâtit, & de pluſieurs autres évènemens conſidérables de ces ſiècles reculés. D’où il fuit évidemment que Moïſe ne s’embarraſſoit que de ce qui étoit eſſentiel à ſon but. Deſſein qui, dans cette partie de ſon Hiftoire, conſiſtoit à tracer la manière dont les Patriarches deſcendoient du prémier Homme. Mais qu’il y ait des Sauvages, c’eſt un fait certain. La plupart des Nations de l’Europe ont trouvé, dans différentes parties du Monde, des Hommes & des Femmes ſauvages qui, ignorant l’uſage des Lettres, n’étoient ſoumis à aucune Forme de Gouvernement, & n’avoient aucunes Loix établies entr’eux pour diriger leur conduite ; du-moins on n’y a rien obſervé de ſemblable.

HOR. Je ne doute point qu’il n’y ait des Sauvages. Le grand nombre d’Eſclaves qu’on tire toutes les années de l’Afrique, prouve manifeſtement que dans certaines parties du Monde il y a d’immenſes Fourmillières de Peuples qui n’ont pas encore fait de grands progrès dans la Sociabilité. Mais comment les faire tous deſcendre des Fils de Noé ? j’avoue que cela paſſe ma portée.

CLEO. Vous ne trouverez pas moins de difficulté à expliquer la perte que le Monde a certainement faite de pluſieurs beaux Arts, & de diverſes Inventions utiles, que les Anciens avoient réellement trouvées. Mais ſi l’ESSAI du Chevalier Temple eſt défectueux, c’eſt, ſuivant moi, dans le caractère qu’il attribue à ſon Sauvage. Il n’eſt pas naturel à un tel homme de raiſonner juſte, & de procéder ſi méthodiquement que cet Auteur le ſuppoſe. Ses paſſions doivent être impétueuſes, & ſe ſuccéder continuellement les unes aux autres. Il est impoſſible que celui qui n’a point reçu d’éducation, penſe avec beaucoup d’ordre, & pourſuive un deſſein avec fermeté & conftance.

HOR. Vos idées ſur notre Eſpèce ſont étranges. Mais l’Homme parvenu à un âge mûr, n’a-t-il pas naturellement quelques notions du Juſte & de l’Injuſte ?

CLEO. Avant que de répondre à votre queſtion, je vous prie de conſidérer que les Sauvages doivent toujours diſſérer beaucoup les uns des autres dans la facilité qu’il y a d’apprivoiſer leur naturel féroce. Tous les Animaux aiment naturellement leurs Petits, pendant que ces innocentes créatures ſont hors d’état de ſe procurer les choſes néceſſaires. Les Hommes ont les mêmes ſentimens pour leurs Enfans. Mais par rapport à l’éducation de ces jeunes plantes, ils ſont dans l’état ſauvage expoſés à un plus grand nombre d’accidens & de malheurs, qu’ils ne le ſont lorsqu’ils vivent en Société. D’où il ſuit que les Enfans des Sauvages, devenus grands, doivent fort ſouvent être embarraſſés à diſtinguer, & même à ſe ſouvenir qu’ils avoient des Pères & dés Mères. Je m’explique. Si, avant que d’avoir atteint l’âge de quatre ou cinq ans, ils viennent à s’échapper & à ſe perdre, ils ne peuvent preſque manquer de périr ; ou parce qu’ils ſeront privés de tout ſecours, ou qu’ils ſeront dévorés par les Bètes ſauvages. Mais ſuppoſé qu’il ſe trouve par hazard quelque Créature qui prenne ſoin de quelques-uns de ces Infortunés, ceux qui ſurvivront à ce malheur, deviendront fort jeunes leurs propres maîtres, & par conſéquent, lorſqu’ils ſeront parvenus à un âge mûr, ils feront beaucoup plus féroces, que ceux qui auront été ſoumis durant plufieurs années à l’autorité paterHOR. Mais l’Homme, quelque ſauvage que vous le ſuppoſiez, n’auroit-il pas naturellement quelques idées du Bien & du Mal Moral ?

CLEO. Je crois qu’un tel Homme ſans beaucoup réſſéchir ſur le cas dont il s’agiroit, regarderoit comme ſien tout ce qui lui tomberoit ſous la main.

HOR. Si donc deux ou trois de ces Sauvages venoient à ſe rencontrer enſemble, ils feroient bientôt deſabuſés ?

CLEO. Il est très-probable qu’il s’élèveroit d’abord entr’eux des diviſions & des querelles, mais je ne crois pas qu’ils ſe détrompaſſent jamais.

HOR. A ce ce compte, les Hommes n’auroient jamais pu ſe réunir en un ſeul Corps. Comment eſt-il donc arrivé qu’on ait commencé à ſe joindre en Société ?

CLEO. Les Sociétés ont commencé, comme je vous l’ai déjà dit, par les Familles particulières. Mais cette union n’a pu ſe former ſans que l’on ait éprouvé de grandes difficultés, qui n’ont pu être levées que par le concours de pluſieurs accidens favorables. Il a fallu bien des Générations, avant que ces diverſes Familles ſe ſoient réunies pour former une Société.

HOR. Que les Hommes compoſent des Sociétés, nous le voïons de nos yeux. Mais ſi tous les Hommes étoient nés avec cette fauſſe notion dont vous parlez, & qu’ils ne puſſent jamais être détrompés, comment pourriez-vous expli-quer la formation des Sociétés ?

CLEO. Voici ce que je penſe ſur cette matière. La conſervation de ſoi-même ordonne à toutes les Créatures de ſatisfaire leurs appétits, & celui de propager ſon eſpèce aſſecte toujours un homme qui ſe porte bien, pluſieurs années avant que d’avoir atteint cet âge de conſiſtence où il ne croît plus. Si un Homme & une Femme dans l’état ſauvage ſe rencontroient fort jeunes, & qu’ils vécuſſent tranquilement enſemble durant cinquante ans dans un Climat doux, ſain & ſertile, ils pourroient ſe voir une nombreuſe poſtérité. Car, dans le ſimple état de Nature, l’Homme travaille beaucoup plutôt à la multiplication de ſon Eſpèce, qu’on ne peut le permettre dans aucune Société règlée. Un Garçon à l’âge de quatorze ans ne ſeroit pas longtems ſans une Femme, lorsqu’il pourroit s’en procurer une; & une Fille de douze ans ne ſeroit point la mutine lorsqu’elle ſeroit recherchée, & ne reſteroit pas longtems ſans Amant.

HOR. Si l’on conſidère que la proximité du ſang ne ſeroit point un obſtacle à l’union de ces perſonnes, il faut avouer que les Deſcendans de ces deux Sauvages monteroient bientôt au nombre de cent : c’eſt-là tout ce que je puis vous accorder. Mais des Parens qui n’auroient pas de meilleures qualités que celles que vous vous leur ſuppoſez, ne pourroient donner à leurs Enfans de fort bonnes pas inſtructions. D’où il fuit qu’il leur ſeroit impoſſible de gouverner leurs Fils & leurs Filles, lorsqu’ils ſeroient grands ; puis-qu’ils n’auroient, ni les uns ni les autres, aucune notion du Juſte & de l’Injuſte. Vous voïez donc que vous n’avez rien avancé pour expliquer l’Origine de la Société, vous en êtes autant éloigné que jamais. Le faux principe dont vous dites que les Hommes ſont imbus dès leur enfance, eſt un obſtacle que l’on ne pourra jamais ſurmonter.

CLEO. De ce faux principe, vous l’appellez, de ce droit que les Hommes prétendent avoir naturellement ſur tout ce qui eſt à leur bienſéance, il doit ſuivre qu’une perſonne regardera ſes Enfans comme ſiens, & comme lui appartenans en propre, dont par conſéquent il peut ſe ſervir & difpoſer ſuivant qu’il convient le mieux à ſes intérêts.

HOR. Quels ſont les intérêts d’un Sauvage, qui, ſuivant vous, ne pourſuit aucune choſe avec fermeté & conſtance ?

CLEO. Ce qu’exigera la paſſion dominante, tandis qu’il en ſera obſédé.

HOR. Mais cette paſſion peut à votre avis changer à tout moment, ainſi ces Enfans feroient fort mal dirigés.

CLEO. Cela eſt vrai, mais encore ils ſeroient dirigés ; je veux dire qu’on les tiendroit en ſujettion, & qu’on les obligeroit à exécuter ce qu’on leur ordonneroit, du moins juſqu’à ce qu’ils fuſſent aſſez forts pour ôſer réſiſter à ceux qui leur commandoient auparavant. D’ailleurs l’affection naturelle porteroit un Sauvage à aimer & à chérir ſon Enfant, elle l’engageroit à procurer à ſon Fils la nourriture, & les autres choſes qui lui ſeroient néceſſaires, jusqu’à ce qu’il eût atteint l’âge de dix ou douze ans, peut-être même plus longtems. Mais cette aſſection n’est pas la ſeule paſſion qu’il doive ſatisfaire. Si ſon Fils l’irrite par ſon opiniâtreté, ou par ſa desobéiſſance, cet amour est pour ainſi dire ſuſpendu ; & ſi le déplaiſir qu’il reſſent de la conduite de ſon Fils eſt aſſez fort pour exciter ſa colère, paſſion qui lui eſt auſſi naturelle qu’aucune autre, il y a dix à parier contre un qu’il le frappera. S’il le maltraite, & que l’état où il aura réduit ſon Fils émeuve ſa pitié, ſa colère ceſſera ; & l’affection naturelle reprenant le deſſus, il le careſſera, & ſera même faché de ce qu’il aura fait. A préſent, ſi l’on conſidère que toutes les Créatures haïſſent la peine, qu’elles cherchent à l’éviter, & que les bienfaits produiſent l’amour dans ceux qui les reçoivent, on trouvera que l’Enfant d’un Sauvage apprendra ainſi à aimer & à craindre ſon Père. Ces deux paſſions, jointes avec l’eſtime que l’on a naturellement pour pour tous ceux qui ſont beaucoup plus excellens que nous, doivent presque toujours produire ce Compoſé que l’on appelle Reſpect ou Vénération.

HOR. J’y ſuis à préſent, vous m’avez ouvert les yeux, & j’apperçois l’Origine de la Société auſſi diſtinctement que je vois cette table.

CLEO. Je crains bien que vous ne voïiez pas encore les choſes auſſi clairement que vous vous l’imaginez.

HOR. Pourquoi donc ? les grands obſtacles ſont levés. Il est vrai qu’on ne peut jamais gouverner les Hommes faits qui n’ont abſolument reçu aucune éducation ; & notre ſujettion n’eſt jamais ſincère, lorsque la ſupériorité du Chef ne ſe fait pas très-clairement ſentir & appercevoir. Ces deux propoſitions ſont certaines, mais vous avez prévenu ces deux difficultés. Nous continuons aiſément à conſerver, durant toute la vie, le reſpect que nous avons eu pour une perſonne dans notre jeuneſſe ; & lorsque l’autorité eſt une fois reconnue & bien établie, il n’eſt pas difficile de gouverner & de ſe faire obéïr. Si un Homme peut conſerver ſon autorité ſur ſes Enfans, il la confervera encore beaucoup plus aiſément ſur ſes Petits-Fils & Petites-Filles : car un Enfant qui a quelque reſpect pour ceux qui lui ont donné le jour, refuſera rarement de rendre hommage à une Perſonne qu’il voit honorée par ſon Père & par ſa Mère. Enfin la vanité ſeroit un motif ſuffifant pour engager ce Chef à conſerver l’autorité qu’il auroit une fois acquiſe ſur ſes Deſcendans ; & ſi quelques-uns d’entr’eux venoient à faire les revêches, il mettroit tout en œuvre pour les ranger à leur devoir, en ſe ſervant pour cet effet de ceux qui lui ſeroient reſtés fidèles. Lorsque ce Chef accablé par le poids des années viendroit à mourir, ſon autorité ſeroit dévolue à l’aîné de ſes Fils, & ainſi de fuite.

CLEO. Il me ſemble que vous allez trop vite en beſogne. Ce que vous dites ne ſouffriroit aucune difficulté, ſi un Sauvage connoiſſoit la nature des choſes, que les lumières s’étendiſſent généralement ſur tout, & qu’il pût d’abord parler, comme tout cela eſt arrivé miraculeuſement à Adam. Mais une Créature plongée dans une profonde ignorance, & qui ne fait rien que ce que ſa propre expérience lui a appris, n’eſt pas plus capable de gouverner, qu’elle ne l’eſt d’apprendre les Mathématiques.

HOR. D’abord il n’auroit que deux ou trois Enfans à gouverner, & à mesure que ſa Famille augmenteroit, il avanceroit auſſi en expérience. Cela n’exigeroit pas de fort grandes connoiſſances.

CLEO. Je ne dis point qu’il fallût être ſi éclairé. Pour commencer, il ſuffiroit d’avoir un génie médiocre, & d’être aſſez bien élevé ; mais un Homme qui n’auroit jamais appris à reprimer aucune de ſes paſſions, ſeroit presque incapable de remplir une telle tâche. D’abord que ſes Enfans ſeroient en état de le ſoulager dans les peines qu’il ſe donne pour fournir à l’entretien commun, il les obligeroit à lui aider, il leur apprendroit où ils doivent aller chercher cette ſubſiſtance, & comment ils doivent s’y prendre pour l’obtenir. A meſure que les Enfans d’un Sauvage augmenteroient en forces, ils tâcheroient d’imiter toutes les actions qu’ils verroient faire à leurs Parens, & tous les ſons qu’ils leur entendroient produire ; mais toutes les inftructions que ces Jeunes-gens reçevroient, ſe borneroient à ce qui leur eſt immédiatement néceſſaire. Souvent ces Sauvages ſe fâcheroient ſans ſujet contre leurs Enfans déjà parvenus à un certain âge. A meſure que ceux-ci croîtroient en âge, l’affection naturelle que leurs Pères & Mères ont pour eux diminuéroit. ainſi il arriveroit ſouvent que les Enfans ſouffriroient pour des fautes qu’ils n’auroient point commiſes. Ces Sauvages découvriroient ſouvent des défauts dans les coutumes autoriſées par l’uſage, mais ils ne ſeroient pas capables d’établir des règles qui dirigeaſſent la conduite que l’on devroit tenir à l’avenir ; & s’ils en trouvoient quelqu’une, ils ne l’approuveroient pas long-tems. Le manque de pénétration ſeroit un fond inépuiſable de changement dans leurs réſolutions. Le Sauvage & ſa Femme ſeroient charmés de voir que leurs Filles fuſſent enceintes, & qu’elles miſſent des Enfans au monde ; & tous les deux goûteroient un véritable plaiſir à la vue de leurs Petits-Fils & Petites-Filles.

HOR. Je croïois que dans toutes les Créatures l’aſſection naturelle étoit uniquement bornée à leur Progéniture.

CLEO. Cela eſt vrai de toutes les Créatures, il n’y a que l’Homme ſeul d’excepté. Notre Éſpèce eſt ſi prévenue en ſa faveur, qu’elle s’imagine que tout lui appartient. Le déſir de dominer eſt une fuite néceſſaire de la vanité qui eſt commune à tous les Hommes. Cette paſſion n’eſt pas moins naturelle à un petit Marmot né de Parens ſauvages, qu’au Fils d’un Empereur. La bonne opinion que nous avons de nous-mêmes, fait que non ſeulement les Hommes prétendent avoir droit ſur leurs Enfans, mais qu’ils croient encore être plus fondés à étendre leur jurisdiction ſur leurs Petits-Fils & Petites-Filles. Dès-que les Petits des autres Animaux peuvent s’aider eux-mêmes, ils ſont libres ; mais l’autorité que les Parens prétendent avoir ſur leurs Enfans, ſubſiſte toujours. Que cette prétention éternelle, générale & déraiſonnable, ſoit naturellement dans le cœur de l’Homme, on le voit par les Loix que chaque Société Civile eſt obligée de faire pour prévenir l’uſurpation des Parens, & délivrer les Enfans de leur domination, en limitant l’autorité paternelle à un certain nombre d’années : Notre Couple de Sauvages auroient ſur leurs Petits-Fils & leurs Petites-Filles une autorité doublement fondée puisque, prémièrement, ils auroient un droit inconteſtable ſur les Père & Mère, par cela même que ce ſeroit leurs Enfans ; &, en ſecond lieu, comme tous deſcendroient en droite ligne de leurs Fils & de leurs Filles, ſans aucun mélange de ſang étranger, ils regarderoient toute leur Poſtérité comme leurs Vaſſaux naturels. Je ſuis même perſuadé que plus ce prémier Couple auroit acquis de lumières & de facilité à raiſonner, plus il trouveroit juſte & inconteſtable la ſouveraineté qu’il exerceroit ſur ſes Defcendans, quand même ces deux Chefs vivroient aſſez longtems pour voir la cinquième ou la ſixième Génération.

HOR. N’est-ce pas quelque choſe d’étrange que la Nature ait donné à tous les Hommes, en venant au monde un violent déſir de gouverner tandis qu’elle nous refuſe abſolument les qualités néceſſaires pour cela ?

CLEO. Ce qui vous paroît étrange, eſt une preuve incontestable de la Sageſſe Divine. Car ſi les Hommes n’étoient pas nés avec ce déſir, il n’y en auroit jamais eu aucun qui eût voulu commander ; & par conſéquent jamais il ne ſe ſeroit formé de Sociétés, ſi quelques-uns d’entr’eux n’avoient pas été tourmentés par cette ſoif de dominer. Les Créatures peuvent ſe faire violence à elles-mêmes, apprendre à plier leurs appétits naturels, & à les détourner des objets qui ſont propres à ces appétits mais on ne peut jamais acquérir, ni par art, ni par inſtruction, les instincts particuliers qui appartiennent à toute une Eſpèce ; & ceux qui naiſſent deſtitués de ces qualités eſſentielles, en ſont privés pour toujours. Dès-que les Canards ſont éclos, ils courent ſe plonger dans l’eau ; mais il ſeroit auſſi impoſſible de faire nager un Poulet, qu’il le ſeroit de lui aprendre à tetter.

HOR. Je vous comprens fort bien. Si la Vanité n’avoit pas été naturelle à tous les Hommes, jamais il n’y auroit eu d’Ambitieux. Et par rapport à l’habileté néceſſaire pour gouverner, l’expérience nous apprend qu’on doit l’acquérir : mais je ne fai non plus que votre Sauvage, comment on eſt venu à former des Sociétés. Ce que vous m’avez dit de ſon incapacité & de ſon manque de pouvoir à ſe gouverner lui-même, a entièrement détruit toutes les eſpérances que j’avois conçues ſur la manière dont cette Famille auroit pu enfin former une Société. Mais la Religion n’y auroit-elle eu aucune part ? Dites-moi, je vous prie, comment a-t-elle été introduite dans le Monde ?

CLEO. Par le moïen de Dieu, & par miracle.

HOR. Obſcurum per obſcurius, vous expliquez une choſe obſcure, par une autre qui eſt encore plus obſcure. Je n’ai point d’idées de ces miracles qui interrompent & qui bouleverſent l’ordre de la Nature, Je n’ai point de notions de ces choſes qui doivent arriver en dépit du bon-ſens, & qui ſont telles que tout Homme ſage ſe croira mathématiquement aſſuré de leur impoſſibilité, dès qu’il en jugera par la Droite Raiſon, & par ce que l’Expérience lui apprend.

CLEO. Il eſt certain que le mot de Miracle déſigne un concours de la Puiſſance Divine, dont les opérations s’éloignent du cours ordinaire de la Nature.

HOR. Oui, comme lorsque des matières fort combuſtibles, jettées au milieu d’un feu très-vif & très-ardent, ne reçoivent aucune altération ; ou que des Lions vigoureux, & qu’on a aſſamés à deſſein, s’abſtiennent de dévorer ce dont ils ſont le plus avides. Ces Miracles ſont d’étranges choſes.

CLEO. Chacun s’accorde à en donner cette idée ; l’étimologie même du mot emporte cette ſignification. Mais il eſt presque auſſi difficile de s’en former une idée, qu’il l’eſt d’expliquer comment des Hommes peuvent les rejetter, & ſe dire d’une Religion qui eſt entièrement fondée ſur les Miracles.

HOR. Mais lorsque je vous ai formé cette queſtion générale, pourquoi vous êtes-vous borné à la ſeule Religion Révélée ?

CLEO. Parce que rien, à mon avis, ne mérite le nom de Religion, ſi elle n’a été révélée. Ainſi celle des Juifs a été la prémière Religion Nationale, & la Chrétienne a été la ſeconde.

HOR. Mais Abrabam, Noé & Adam n’étoient point des Juifs ; cependant ils avoient une Religion.

CLEO. Ils n’en avoient point d’autre que celle qui leur avoit été révélée. D’abord que Dieu eut créé nos prémiers Parens, il leur apparut, & leur donna des préceptes. Dans la ſuite l’Etre Suprême continua également à ſe communiquer aux Patriarches. Pour le Pére d’Abrabam, il fut idolâtre.

HOR. Mais les Egyptiens, les Grecs & les Romains n’avoient-ils pas une Religion, tout comme les Juifs ?

CLEO. Non ſans-doute ; car j’appelle Superſtition leur groſſière Idolatrie, & leur Culte abominable.

HOR. Quelque partialité qu’il y ait dans vos jugemens, vous devez cependant convenir que tous ces Peuples donnoient à leur Culte le nom de Religion, comme nous le donnons au nôtre. L’Homme, dites-vous, n’apporte en venant au monde que ſes paſſions. Lors donc que je vous ai demandé comment la Religion s’étoit introduite ſur la Terre, j’ai eu deſſein de vous demander ce qu’il y avoit eſſentiellement dans la nature de l’Homme, qui le portât vers la Religion ; qu’est-ce qui le diſpoſe à cela ?

CLEO. La Crainte.

HOR. Quoi ? La Crainte est la prémière Cause qui a introduit les Dieux dans le Monde ? Etes-vous de ce ſentiment ?

CLEO. Il n’y a pas un Mortel ſur la Terre qui ſoit plus éloigné d’avoir une telle opinion. Ce fameux Axiôme Epicurien, ſi chéri des Libertins, fait pitié. Il eſt également abſurde & impie, de dire que la Crainte a enfanté la Divinité. Vous pourriez dire avec autant de fondement, que c’eſt la Crainte qui a produit la Terre, le Soleil ou la Lune. Mais lorsque je parle des Sauvages, il n’eſt contraire ni au Bon-Sens, ni à la Religion Chrétienne, d’aſſurer que pendant qu’ils ignorent le vrai Dieu, & qu’ils ne ſont encore que des Enfans dans l’art de penſer & de raiſonner, la Crainte ſoit la paſſion qui la prémière leur donne occaſion d’entrevoir, à travers un nuage fort épais, une Puiſſance inviſible. Comme de telles Perſonnes deviennent tous les jours plus habiles par l’uſage ou par l’expérience, & qu’ils ſe perfectionnent de plus en plus dans les opérations du cerveau, & dans l’exercice de leurs plus nobles facultés, il eſt incontestable que ces idées confuſes qu’ils ont d’abord eues de la prémière Cauſe, les ont naturellement conduit dans la fuite à une connoiſſance certaine d’un Etre infini & éternel. Plus même ils acquerront de pénétration & de lumières, plus auſſi ils admireront la ſageſſe & le pouvoir de l’Etre Suprême. Admiration qui continuera toujours, quand même leur ſavoir & leur ſagacité ſurpaſſeroient de beaucoup tout ce à quoi notre nature peut jamais atteindre.

HOR. Je vous demande pardon des ſoupçons que j’ai eus ſur votre compte ; cependant je ſuis ravi que cela vous ait donné lieu de vous expliquer. Le mot de Crainte ſeul, & ſans aucune autre addition, ſonne fort mal ; & même je ne puis point concevoir encore, comment une Cauſe inviſible peut devenir l’objet de la crainte d’un Homme qui n’auroit abſolument reçu aucune éducation, & qui ſe rencontreroit dans les circonstances où vous avez placé le Sauvage dont vous avez d’abord parlé. Comment ſe peut-il que quelque choſe d’inviſible, qui n’affecte aucun de ſes ſens, faſſe impreſſion ſur une Créature Sauvage ?

CLEO. Chaque accident & chaque malheur qui lui arrive, dont elle ne voit pas clairement & diſtinctement la cauſe ; l’excès du chaud & du froid ; l’humidité & la ſechereſſe qui lui cauſent quelque dommage ; les éclairs, & le tonnerre même lorsqu’il ne fait pas viſiblement du mal ; un bruit entendu dans les ténèbres ; l’obſcurité elle-même & tout ce qui eſt effraïant & extraordinaire ; toutes ces choſes, dis-je, ſont propres à faire naître cette crainte & à la fortifier. Quelque féroce que vous ſuppoſiez un Homme parvenu à un âge mûr, il ſera aſſez ſage pour ſavoir qu’il ne peut pas toujours & en tous lieux ſe procurer des fruits, ou en général de la nourriture. Cette expérience le conduira naturellement à mettre en réſerve une grande quantité de proviſions, lorsqu’il fera quelque récolte abondante. La pluïe peut gâter ſes denrées ; il verra les arbres broués, quelquefois ils ne produiront que peu de fruits ; il ne ſera pas toujours en ſanté ; ſes Enfans peuvent tomber malades, & mourir ſans avoir reçu aucune bleſſure, ou ſans qu’il puiſſe appercevoir aucune cauſe extérieure de cet accident. Quelques-uns de ces malheurs peuvent d’abord échapper à ſon attention, ou s’il les remarque, ils ne feront qu’exciter des allarmes dans ſon Eſprit foible. Il faudra bien du tems avant qu’il en prenne occaſion de faire de ſérieuſes réflexions. Mais comme ces maux reviendront ſouvent, il commencera certainement à ſoupçonner qu’ils ſont l’eſſet de quelque cauſe inviſible, & à mesure qu’il avancera en âge & en expérience, il ſe confirmera dans ſes ſoupçons. De plus il eſt très-probable que la grande variété des accidens qu’il éprouvera, lui fera craindre qu’il n’y ait différentes Cauſes diſpoſées à lui nuire ; de forte qu’enfin il ſera porté à croire qu’il y a un très-grand nombre de ces Cauſes qu’il doit redouter. Ce qui contribuera beaucoup à faire naître ces ſoupçons & à les confirmer, c’eſt une fauſſe notion dont nous ſommes imbus dès l’âge le plus tendre, & que nous pouvons obſerver dans les Enfans, auſſi-tôt qu’ils commencent à ſe faire entendre par leurs regards, par leurs geſtes, ou par leurs ſignes.

HOR. Quelle eſt cette fauſſe notion, je vous prie ?

CLEO. Il eſt manifeſte que tous les petits Enfans s’imaginent que les objets dont ils ſont environnés, penſent & ont du ſentiment comme eux. Pour ſe convaincre qu’ils ont généralement cette fauſſe opinion des Créatures inanimées, on n’a qu’à conſidérer ce qu’ils ſont presque toutes les fois que par étourderie ou par nonchalance ils s’attirent quelque malheur. Dans ces ſortes de cas on les voit ſe fâcher, & frapper une table, une chaiſe, le plancher, ou tel autre corps qui peut leur paroître avoir contribué au mal qu’ils endurent, ou être en quelque manière cauſe d’une lourde chute qu’ils ont faite. Les Nourrices, par condescendance pour cette foibleſſe, feignent d’avoir ces mêmes ſentimens ridicules, & elles appaiſent réellement les petits Enfans lorsqu’ils ſont courroucés, en affectant de prendre leur parti contre ces objets. ainſi on les verra ſouvent gronder & battre très-ſérieuſement, ou les objets qui ont eſſectivement cauſé l’indignation de leurs Nourriçons ou ceux qui peuvent en quelque manière paroître avoir occaſionné le mal qu’ils ſe ſont faits. On ne doit pas s’imaginer qu’un Enfant, privé de toute éducation, & de tout commerce avec ceux de ſon eſpèce, puiſſe ſe guérir auſſi aisément de cette folie naturelle, que celui qui élevé dans la Société apprend tous les jours quelque choſe de nouveau en converſant avec des Perſonnes plus ſages que lui. Je ſuis même perſuadé qu’un Sauvage paſſeroit toute ſa vie, ſans jamais ſe dépouiller entièrement de ce préjugé.

HOR. Je ne faurois croire que l’Entendement Humain ſoit auſſi foible & auſſi borné que vous le ſuppoſez.

CLEO. D’où ſont venues les Dryades & les Hamadryades ? Comment a-t-il jamais pu ſe faire qu’on ait regardé comme un impie, celui qui abbattoit, ou même qui faiſoit quelques inciſions à des Chênes vénérables par leur groſſeur, ou à d’autres Arbres de haute futaie ? D’où tirent leur origine des Divinités qui, ſuivant le Vulgaire Païen, préſidoient ſur les, fleuves & les Fontaines ? HOR. Toutes ces fictions ſont dues à la friponnerie des Prêtres ruſés qui connoiſſoient fort bien le Monde, & à d’autres Impoſteurs qui ont fabriqué ces menſonges & inventé ces fables pour leur propre avantage.

CLEO. Je conviens con de tout cela ; mais encore ne faut-il pas que l’Entendement des Hommes ait été bien borné, & qu’ils aïent eu une teinture, ou un reſte de cette folie que l’on découvre dans les petits Enfans. Sans cela jamais on n’auroit pu leur perſuader des Fables auſſi abſurdes. Pour que ces Impofteurs tiraſſent parti de ces fictions, ne falloit-il pas qu’il y eût réellement des Foux capables de ces foibleſſes ?

HOR. Il peut y avoir quelque choſe de vrai dans ce que vous dites ; mais vous avez avoué que l’Homme aime naturellement ceux qui lui ſont du bien : d’où vient donc que s’il trouve qu’il doit à une Cauſe inviſible tout ce qu’il poſſède de biens, il ne ſeroit pas porté à avoir de la Religion, plutôt par un principe de Reconnoiſſance que par un principe de Crainte ?

CLEO. Il y a de très-bonnes raiſons qui empêchent que la choſe n’arrive de cette manière. Tout ce que l’Homme tient de la Nature, il le regarde comme ſien. Il croit qu’en ſemant & en moiſſonnant il mérite la récolte qu’il fait. Il ſuffit qu’il ait la moindre part dans quelque ouvrage que ce ſoit, pour que toujours il s’en croie l’auteur, & qu’il l’enviſage comme une choſe qui lui appartient. Tout art que nous avons appris, ou toute découverte que nous avons faite, eſt à nous, & à nous en propre. Nous nous aimons ſi fort que nous étendons même le droit de propriété ſur toutes les choſes que nous opérons par le moïen de ces arts ou de ces découvertes. C’eſt ainſi que nous faiſons usage de la Fermentation, & de toutes les Opérations Chymiques que la Nature ſeule exécute, ſans qu’il nous vienne dans l’eſprit que nous en ſoïons redevables à quelqu’autre cauſe qu’à nos propres lumières. La Femme qui s’occupe à battre la crême pour en faire du beurre, ne s’informe point de la cauſe qui oblige les particules les plus fines & les plus limphatiques à ſe ſéparer & à se détacher des plus onctueuſes. J’en dis de même des autres Arts, comme de celui de braſſer la Bière, de celui de faire le Pain, ou d’apprêter les Viandes, & en général de tous les travaux que les Hommes exécutent. Dans tout cela c’eſt la Nature qui eſt l’auteur de tous les changemens, & qui fait la plus grande partie de l’ouvrage : malgré cela encore, c’eſt nous qui à notre avis opérons tout & qui faiſons tout. D’où il ſuit que l’Homme, qui naturellement rapporte tout à lui-même comme à un centre commun, doit dans le ſimple état de Nature être fort diſpoſé à conſidérer tout ce dont il jouït, comme une choſe qui lui eſt due, & toutes les choſes auxquelles il met la main, comme ſon propre ouvrage. Il faut qu’un Homme poſſede bien des connoiſſances, qu’il ſoit capable de beaucoup de réflexions, & qu’il ait déjà fait de grands progrès dans l’art de penſer juſte & de raiſonner conſéquemment, pour qu’il puiſſe par ſes propres lumières, & ſans avoir jamais été Inſtruit, ſentir les obligations qu’il a à Dieu. Moins un Homme a de connoiſſances, moins ſon entendement eſt étendu, & moins il eſt capable, ſoit d’enviſager les objets ſous leurs diſſérens points de vue, ſoit de tirer des conſéquences du petit pe nombre d’idées que ſon génie lui fournit. Un Novice ignorant, & ſans éducation, ſixe uniquement ſes yeux ſur ce qui ſe préſente immédiatement devant lui ; ou pour m’exprimer vulgairement, il ne voit pas plus loin que ſon nez. Si la gratitude agiſſoit ſur un Sauvage, il rendroit beaucoup plu-tôt ſes reſpects à l’Arbre qui lui rapporte des noix, qu’à celui qui l’a planté ; & il n’eſt point de propriété ſi bien fondée qu’un Homme civililé ne révoquât plutôt en doute, que l’Homme Sauvage ne mettroit en queſtion le droit abſolu qu’il croit avoir ſur ſon propre ſoufle.

Une autre raiſon pourquoi la Crainte eſt un motif à la Religion plus prochain que la Reconnoiſſance, c’eſt qu’un Sauvage ne ſoupçonneroit jamais que le même Etre qui lui accorde tant de biens, fût auſſi la cauſe de tout le mal qu’il reſſent. Or il eſt certain que ce fera ce mal qui le frappera prémièrement.

HOR. Les Hommes en effet paroiſſent ſe ſouvenir beaucoup plus d’un mauvais tour qu’on leur a joué, que de dix ſervices eſſentiels qu’on leur a rendus. Que l’on ſoit malade un mois, ou que l’on ſe porte bien dix ans de ſuite, le prémier s’imprimera beaucoup plus profondément dans la mémoire que le ſecond.

CLEO. L’Homme travaillant à ſa propre conſervation, eſt attentif à éviter avec ſoin tout ce qui peut lui nuire : mais pendant qu’il jouït de ce qui lui fait plaiſir, ſon eſprit ſe repoſe, & il eſt exempt de tout ſouci. Il peut goûter ſucceſſivement mille plaiſirs diſſérens, ſans faire aucune réflexion ; mais au moindre il deviendra actif, il fera d’exactes recherches ſur la cauſe de cette infortune, toutes ſes penſées tendront à l’éloigner. En effet, il eſt fort important de connoître d’où procède le mal ; mais il n’eſt presque d’aucune utilité de connoître la cauſe du bien, qui eſt toujours fort bien reçu ; je veux dire qu’une telle connoiſſance ne paroît pas devoir rien ajouter au bonheur dont il jouït. Dès-qu’on a ſuppoſé que l’Homme craint une pareil ennemi inviſible, il eſt raiſonnable de croire qu’il ſeroit bien-aiſe de l’appaiſer, & de ſe le rendre propice, s’il pouvoit en trouver le moïen. Pour parvenir à ſon but, il est très-probable qu’il viſiteroit, fouilleroit, & examineroit avec ſoin tout ce qui l’environne, & que trouvant inutiles toutes les recherches qu’il auroit faites ſur la Terre, il tourneroit ſes vues du côté du Ciel.

HOR. Ainſi un Sauvage pourroit examiner aſſez longtems les choſes d’ici-bas, & élever enſuite ſes yeux en haut, avant qu’il en devînt plus ſage. Il n’eſt pas difficile de concevoir qu’une Créature qui craint quelque Etre, doit néceſſairement avoir de terribles inquietudes, lors-qu’elle ne ſait ni quel il eſt, ni où il eſt. On comprend auſſi aiſément que quand même elle auroit toutes les raiſons du monde de croire que cet Etre eſt inviſible, elle en auroit beaucoup plus de peur dans l’obſcurité, que lorsqu’elle pourroit voir les objets qui l’environnent.

CLEO. Cette Cauſe inviſible ne fait peut-être que bien peu d’impreſſion ſur l’Homme, tandis qu’il ne penſe encore qu’imparfaitement, & qu’il eſt entièrement occupé, ſoit à travailler de la manière la plus ſimple à la conſervation de ſoi-même, ſoit à éloigner les obſtacles qu’il rencontre immédiatement dans ſon chemin. Mais lorsqu’il commence à raiſonner aſſez bien, & qu’il a le loiſir de faire des réflexions, quelles idées étranges & chimériques ne doit-il pas ſe former de cette cauſe ? Deux Sauvages n’auroient pas long-tems commercé enſem-ble, qu’ils chercheroient à ſe communiquer l’un à l’autre leurs penſées ſur cette matière ; & comme avec le tems ils inventeroient, & conviendroient de certains ſons pour diſtinguer les différentes choſes dont l’idée ſe préſenteroit ſouvent à leur Eſprit, je crois que cette Cauſe inviſible ſeroit un des prémiers objets à qui ils donneroient un nom. Ces Sauvages n’auroient pas moins ſoin de leurs Enfans encore jeunes, que les autres Animaux ; & il n’y a pas d’apparence que ces jeunes Plantes, qu’ils nourriroient & entretiendroient, remarquaſſent cette crainte que leurs Parens ont pour un Etre inviſible, avant qu’ils euſſent atteint l’âge de dix ans, puisqu’on ne leur donneroit aucune éducation, & qu’on ne leur ſeroit obſerver aucune diſcipline. D’ailleurs, ſi l’on conſidère combien les Hommes diffèrent les uns des autres dans les traits du viſage, dans la complexion & dans le tempérament, on verra qu’il n’eſt pas poſſible que tous aïent les mêmes idées de cet Etre. D’où il ſuit que dès-qu’un nombre aſſez conſidérable de Perſonnes pourroient converſer enſemble & ſe comprendre les uns les autres, ils trouveroient qu’ils différeroient extrêmement entr’eux dans l’opinion qu’ils auroient de cet Etre. Malgré cette extrême diſſérence, ils s’accorderoient tous à reconnoître l’exiſtence de cette cauſe & à la craindre : & comme les Hommes attribuent toutes leurs paſſions à tous les objets qu’ils croient capables de penſer, il eſt certain que chacun chercheroit avec un ſoin mêlé d’inquietude à prévenir les effets de la haine & de la mauvaiſe volonté de cette Puiſſance inviſible. Chacun même tâcheroit de ſe concilier ſa bienveillance, & d’obtenir ſa protection, s’il pouvoit découvrir quelque moïen pour cela. Peſons attentivement ces choſes, réſſéchiſſons ſur ce que nous connoiſſons de la nature de l’Homme, & nous conviendrons qu’il n’eſt presque pas poſſible qu’une multitude de Créatures Humaines aïent pendant longtems quelque fréquentation, ſans qu’il se débite entr’elles des menſonges prémédités à l’égard de cette Puiſſance ; & il y aura même des gens aſſez impudens pour oſer aſſurer qu’ils ont vu ou entendu cet Etre, tout inviſible qu’il eſt. Il eſt aiſé d’expliquer comment des opinions différentes ſur cette Cauſe inviſible peuvent, par la malice & par la fourberie des Impoſteurs, occaſionner des haines mortelles entre les Peuples. Suppoſons, par exemple, que les Campagnes aïent extrêmement beſoin de pluïe, & qu’on vienne à me perſuader que c’eſt vous qui êtes cauſe qu’il ne pleut point, il n’en faut pas davantage pour exciter entre nous des querelles & des diſſenſions. En un mot, il n’y a eu dans le Monde aucun acte de friponnerie Eccléſiaſtique, ou d’inhumanité, & il ne s’y eſt rien dit d’extravagant, ou d’abominable par rapport à la Religion, dont on ne puiſſe donner une très-bonne ſolution, dès-que l’on conviendra de tout ce que je viens de dire, & que l’on reconnoîtra ce principe de la Crainte.

HOR. Je crois que je dois vous accorder que la Crainte a été le prémier motif qui détermina les Sauvages à ſe former quelques idées de Religion : mais il faut que vous m’accordiez à votre tour, que dans le tems que les Hommes ont commencé à être plus ſages & plus civiliſés, la plus grande de partie de leur Religion a été fondée ſur la gratitude. Vérité que je prouve d’une manière incontestable, par la reconnoiſſance que les Nations ont conſtamment témoignée à leurs Dieux, toutes les fois qu’elles ont eu quelques heureux reux ſucce ſuccès, ou qu’elles en ont reçu des bienfaits fignalés ; par le grand nom-bre d’Hécatombes qu’on leur oſſroit après les victoires qu’on avoit remportées ; & enfin, par les différens Jeux & les diverſes Fêtes qu’on avoit inſtituées en leur honneur.

CLEO. Vous vous donnez bien du mouvement, à ce que je vois, pour défendre l’honneur de notre Eſpèce cependant je n’y vois rien de fort eſtimable. Je vous prouverai même que ſi l’on pèſe mûrement, & que l’on examine à fond notre Nature, on y trouvera beaucoup plutôt des ſujets d’humilité que des prétextes d’orgueil. Prémièrement, il n’y a point de différence entre un Sauvage & un Homme Civiliſé, à les conſidérer par rapport à leur nature, telle qu’ils l’ont reçue dès le commencement. Tous les deux apportent en naiſſant des principes de Crainte ; & s’ils ſont capables de ſentimens, ils ne peuvent ni l’un ni l’autre vivre longtems, ſans qu’un Pouvoir inviſible devienne l’objet de cette Crainte. Perſonne n’en fera exempt, il ſuffit qu’on ſoit Homme ; il n’importe qu’on ſoit Sauvage & qu’on vive ſeul, ou qu’on ſoit membre d’une Société, & qu’on reçoive une excellente éducation. L’expérience nous apprend que les Arts, les Siences, la Politeſſe, & toute la Sageſſe mondaine peuvent exceller dans les Empires, les Roïaumes & les Etats, lors même qu’on y eſt eſclave de la plus groſſière Idolatrie, & qu’on y digère toutes les abſurdités qu’une fauſſe Religion peut produire. Les Peuples les plus civilisés ſont tombés par rapport au Culte Divin dans des extravagances auſſi ridicules, qu’il ſeroit poſſible à des Sauvages d’en commettre. Souvent même les prémiers ont exercé de propos délibéré des cruautés, auxquelles les derniers n’auroient jamais penſé. Quoique les Carthaginois fuſſent un Peuple fin, ruſé, floriſſant, opulent & formidable, & que ſous la conduite d’Hannibal ils euſſent déjà presque entièrement vaincu les Romains ; cependant on le vit encore alors ſacrifier à leurs Idoles les Enfans de leur prémière Nobleſſe. Nous trouverons la même chose, ſi nous examinons ce qui s’eſt paſſé chez les Particuliers. Les Siècles les plus polis nous fourniſſent des exemples ſans nombre de Perſonnes qui, diſtinguées d’ailleurs par leur bon-fens & par leur vertu, avoient cependant conçu de l’Etre Suprême les notions les puériles, les plus indignes & les plus extravagantes. Quelles idées obſcures & bizarres ne doivent pas avoir eu de la Providence certaines Perſonnes, pour agir comme elles ont fait ! Alexandre Sévère, Succeſſeur d’Héliogabale réforma bien des abus, & il paſſa pour un auſſi bon Prince que ſon Prédéceſſeur avoit été méchant. Dans ſon Palais il avoit un Oratoire, un Cabinet deſtiné pour y faire ſes dévotions particulières, où il avoit les images d’Appollonius de Tyane, d’Orphée, & Abrabam, de Jéſus-Chriſt, & d’autres Dieux de cette nature, comme dit ſon Hiftorien. Pourquoi ſouriez-vous ?

HOR. Je penſe à l’induſtrie des Prêtres, qui ne parlent point des foibleſſes d’une perſonne, lorsqu’ils veulent qu’on penſe avantageuſement ſur ſon compte. Cherchant un jour quelque choſe dans le Dictionnaire de Moréry, je jettai par hazard les yeux ſur l’article de cet Empereur, où il n’eſt fait aucune mention ni d’Orphée, ni d’Apollonius. Rappellant dans ma mémoire le paſſage de Lampridius, qui rapporte ce que vous avez dit d’Alexandre Sévère, je fus ſurpris de ce ſilence. D’abord je crus de m’être trompé ; mais en conſultant de nouveau cet Auteur, je trouvai que la choſe étoit comme vous l’avez rapportée. Je ne doute point que Moréry n’ait gardé le ſilence ſur ce ſujet, en reconnoiſſance des égards que cet Empereur a eu pour les Chrétiens ; car cet Auteur nous dit qu’il leur fut très-favorable.

CLEO. Il n’est rien dans cette omiſſion que de très-ordinaire aux Auteurs Catholiques-Romains. Mais ce dont je voulois parler en ſecond lieu, c’eſt des Fêtes dont vous avez fait mention, des Hécatombes que l’on oſſroit après le gain d’une Bataille, & de cette reconnoiſſance que toutes les Nations témoignoient généralement à leurs Dieux. conſidérez, je vous prie, que dans les Matières Sacrées, comme dans toutes les Aſſaires Humaines, on obſerve quantité de rites, de cérémonies, & bien des marques de reſpect, qui à la prémière vue ſemblent procéder céder de la gratitude ; mais qu’on les examine attentivement, & l’on trouvera que la Crainte en eſt la cauſe primitive. Il eſt incertain dans quel tems les Jeux floraux ſurent prémièrement inſtitués ; mais on ne les célébra régulièrement toutes les années, qu’après qu’un Printems fort déréglé eut engagé le Sénat à faire un Decret qui les déclaroit annuels. L’Amour & l’eſtime, il est vrai, ſont des ingrédiens aufſi néceſſaires de la vénération ou du reſpect que la Crainte ; cependant il n’y a que la Crainte ſeule qui puiſſe porter les Hommes à contrefaire l’amour & l’eſtime. C’est ce qu’on ne peut point révoquer en doute, dès-qu’on fait attention aux devoirs que l’on rend extérieurement aux Tirans, lors même qu’on les déteſte, & qu’on les abhorre intérieurement. Les Idolâtres ſe ſont toujours conduits à l’égard de la Cauſe inviſible qu’ils ont adorée, comme les Hommes ſe conduisent à l’égard d’une Puiſſance arbitraire qui ne ſuit point de loix, lorsqu’aſſurés de ſa fourberie, de ſa hauteur & de ſes caprices, ils conviennent qu’elle a un pouvoir ſans bornes, & auquel il faut que tout cède. En effet, par quel motif auroit-on réitéré ſi ſouvent les mêmes ſolemnités, toutes les fois qu’on ſoupçonnoit qu’on avoit Ômis la moindre partie dans ces ſacrées bagatelles ? Vous ſavez que ſouvent on jouoit pluſieurs fois la même Farce, lorsqu’on avoit lieu de craindre qu’on n’eût omis ou négligé quelque choſe dans une des repréſentations précédentes. Je vous prie ſeulement de rentrer en vous-même, & de rappeller dans votre mémoire ce que vous avez lu ſur ce ſujet. Conſidérez cette variété infinie d’idées que les Hommes ſe ſont formé de la Puiſſance inviſible, qui ſuivant eux influoit ſur les Aſſaires Humaines ; jettez les yeux ſur ce grand nombre de diviſions que ces différentes Opinions ont occaſionnées ; parcourez l’Hiſtoire de tous les ſiècles ; enviſagez chaque Nation conſidérable, ſoit dans ſes revers & ſes infortunes, ſoit dans ſes victoires & ſes heureux ſuccès ; examinez la vie des grands Généraux, & des autres Perſonnages fameux, ſoit dans leur adverſité, ſoit dans leur proſpérité ; prenez garde au tems où leur dévotion étoit la plus fervente, quand on conſultoit plus religieusement les Oracles, & dans quelles occaſions on s’adreſſoit plus ordinairement aux Dieux, Vous n’avez qu’à peſer tranquilement, & ſans préoccupation, chacun de ces articles, & vous vous rappellerez que tout ce qui regardoit la Superſtition étoit également eſſentiel, ridicule & exécrable. Premièrement donc vous trouverez que les Païens, & tous ceux qui n’ont point connu le vrai Dieu, ont repréſenté leurs Divinités non comme des Etres ſages, bénins, équitables & miſéricordieux ; mais comme des Etres paſſionnés, vindicatifs, capricieux & inexorables. Cependant un grand nombre de ces Idolâtres étoient d’ailleurs des perſonnes très-éclairées, très-judicieuſes, & d’une probité éprouvée. Je paſſe ſous ſilence les vices abominables, & les dérèglemens grofſiers qu’on apprenoit au Vulgaire à attribuer à leurs Dieux. En ſecond lieu, vous verrez que ſi une fauſſe Religion peut nous fournir un ſeul exemple pour prouver que les Hommes ont eu recours à une cauſe inviſible par un principe de gratitude, on pourroit en alléguer mille qui vous convaincroient que les Créatures Humaines ont ont toujours agi par un mouvement de crainte, en rendant quelque culte à leurs Divinités, & en témoignant leur ſoumiſſion pour le Ciel. La Religion & la Crainte de Dieu ſont même des termes ſynonimes. Les Impoſteurs auroient envain emploïé l’artifice & la fraude pour tirer parti de la reconnoiſſance, ſi cette paſſion avoit eu pour prémier principe l’Amour & non la Crainte. Tous les commerces ſi vantés, qu’ils prétendoient avoir avec les Dieux & les Déeſſes, auroient été inutiles, ſi les Hommes avoient été conduits par un ſentiment de gratitude à adorer les Puiſſances Immortelles ; c’eſt ainſi qu’ils appelloient leurs Idoles.

HOR. Tous les Légiſlateurs & les Conducteurs des Peuples ne ſont-ils pas parvenus à ce qu’ils ſouhaitoient par ces communications, qu’ils prétendoient avoir immédiatement avec les Dieux ? N’ont-ils pas produit par-là dans les Peuples le reſpect & la vénération pour tout ce qu’ils ſtatuoient ? C’étoit-là le ſeul but qu’ils ſe propoſoient, & dont la réuſſite pouvoit combler leurs déſirs. Cependant vous avez avoué vous-même que, pour exciter cette paſſion, l’Amour & l’Eſtime n’étoient pas des ingrédiens moins néceſſaires que la Crainte.

CLEO. Mais par les loix qu’ils impoſoient aux Hommes, & par les peines attachées à l’omiſſion ou à la violation de ces règlemens qu’ils avoient faits, il n’eſt pas difficile de voir ſur quel de ces trois ingrédiens ils faiſoient le plus de fond.

HOR. Il ſeroit difficile de nommer un Roi, ou quelqu’autre grand Perſonnage qui, dans les anciens ſiècles, ait entrepris de gouverner une Nation encore dans l’enfance, ſans prétendre qu’un Etre inviſible ne ſe fût communiqué ou à lui-même, ou à ſes ancêtres. La ſeule différence qu’il y a entre ces Perſonnes & Moïse, c’eſt que celui-ci étoit un vrai Prophète, réellement inſpiré de Dieu ; au lieu que tous les autres ont été des Impoſteurs.

CLEO. Que prétendez-vous inférer de là ?

HOR. Que nous ne pouvons rien dire de plus en faveur de nous-mêmes, que ce qui a été dit dans tous les ſiècles par tous ceux qui avoient des Religions & des Opinions différentes je veux dire que tous les Hommes ont aſſuré qu’eux ſeuls avoient la vérité de leur côté, & que ceux là marchoient dans l’erreur qui n’étoient pas dans les mêmes ſentimens.

CLEO. Ne ſuffit-il pas qu’après l’examen le plus ſévère, nous puiſſions dire cela de nous-mêmes avec vérité & avec justice ? Ne ſuffit-il pas que la créance des autres ne puiſſe ſoutenir l’épreuve impartiale qu’on en voudroit faire ? Un Homme peut rapporter des miracles qui n’ont jamais été opérés, & raconter des choſes qui ne ſont jamais arrivées mais dans mille ans d’ici tous les Savans s’accorderont à dire que perſonne n’a pu compoſer les PRINCIPES du Chevalier Newton, à-moins qu’elle n’ait été très-habile dans les Mathématiques. Lorsque Moïse communiqua aux Iſraélites ce qui lui avoit été révélé, il leur dit une vérité inconnue à tous les Habitans de la Terre, excepté à lui-même.

HOR. Vous voulez parler de l’unité d’un Dieu, & de la création de cet Univers.

CLEO. C’eſt cela même.

HOR. Mais toute Perſonne de ſens n’eſt-elle pas capable de connoître ces vérités par les ſeules lumières de la Raiſon ?

CLEO. Oui, lorsque l’art de raiſonner eſt parvenu, par une fuite néceſſaire, à ce point de perfection où il eſt depuis quelques ſiècles, & lorsque l’on a acquis la méthode de penſer juſte. Dès-que l’on a eu découvert la propriété de l’Aimant, & inventé la Bouſſole, chaque Matelot médiocrement habile put naviger au milieu de l’Océan ; mais avant ce tems-là, le Marinier le plus expert auroit tremblé à la ſeule vue d’un telle entrepriſe. Dans le tems que Moïse apprit ces ſublimes & importantes vérités à la poſtérité de Jacob, elle étoit devenue l’eſclave de la Superſtition qui dominoit dans le païs qu’elle habitoit ; & les Egyptiens, leurs Maîtres, quoique très habiles dans un grand nombre d’Arts & de Siences, même beaucoup plus verſés dans les Myſtères de la Nature qu’aucune autre Nation de ce tems-là, avoient cependant de la Divinité les notions les plus abjectes & les plus abominables qu’il eſt poſſible de concevoir. Il n’eſt point de Sauvages qui les euſſent ſurpaſſé en ignorance & en ſtupidité touchant l’Etre Suprême, cette Cauſe inviſible qui gouverne le Monde. Moïse enſeigna les Iſraélites à priori ; ainſi leurs Enfans ſurent, avant l’âge de neuf ou de dix ans, ce que les plus grands Philoſophes n’ont pu connoître par les lumières naturelles, que pluſieurs ſiècles après.

HOR. Les Partiſans des Anciens ne vous accorderont jamais qu’aucun des Phi-lofophes modernes ait mieux penſè ou rai-fonné, que les Perſonnes qui ont vécu dans les ſiècles les plus reculés.

CLEO. Il faut bien qu’ils en croient leurs yeux. Qu’ils liſent l’Histoire ancienne, & ils s’allureront de la vérité de ce que j’avance. Toute perſonne de ſens peut, en prenant ſa raiſon pour guide, voir qu’à Rome il y a eu des Hommes très-célèbres qui, au commencement du Christianifme, ont conteſté, & montré beaucoup de zèle à nier ce que vous dites. Celſe, Symmaque, Porphyre, Hiéroclès, & d’autres fameux Rhéteurs, tous gens qui de l’aveu de tout le monde avoient beaucoup de ſens, n’ont-ils pas écrit en faveur de l’ldolatrie ? N’ont-ils pas ſoutenu avec beaucoup de vigueur la pluralité & la multiplicité de leurs Dieux ? Moïse a vécu plus de quinze-cens ans avant le règne d’Auguste. Si, me trouvant dans un endroit où je ſerois aſſuré que perſonne n’entend le Deſſein ou la Peinture, quelqu’un me diſoit qu’il a acquis cet Art par inſpiration Divine, je ferois plus porté à me moquer de lui qu’à le croire : mais ſi en ma préſence je le voïois tirer pluſieurs beaux portraits, mon incrédulité ceſſeroit, & il ſeroit ridicule d’avoir plus longtems des doutes ſur ſa véracité. Les Hiſtoires, que les autres Légiſſateurs, ou Fondateurs de Nations, ont débitées à l’égard des Divinités, qui ſe ſont communiquées ou à eux-mêmes, ou à leurs ancêtres, contiennent toutes des idées indignes de l’Etre Suprême. Par les ſeules lumières de la Raiſon on peut aiſément en faire voir la fauſſeté. Mais dans l’image que Moïse traça aux Juifs de l’Etre Suprême, il leur dit qu’il étoit un dans ſa nature, & qu’il avoit créé les Cieux & la Terre. C’eſt-là une vérité à toute épreuve, & qui durera plus que le Monde. Il me ſemble à préſent que j’ai clairement prouvé ces deux choſes prémièrement, que toute véritable Religion doit être révélée, & que, pour être reçue dans le Monde, il eſt abfolument néceſſaire qu’elle ſoit confirmée par des miracles : en ſecond lieu, que la Crainte eſt le ſeul motif qui porte naturellement les Hommes à avoir quelque Religion, avant que d’avoir reçu aucune inſtruction.

HOR. Vous m’avez convaincu qu’à plufieurs égards nous ſommes naturellement de chetives Créatures : mais je ne puis m’empêcher de me ſoulever contre ces mortifiantes vérités, lorsque je les entends propoſer pour la prémière fois. Quoique je fois dans une grande impatience de vous entendre expliquer l’Origine de la Société, je vous arrête continuellement par de nouvelles queſtions.

CLEO. Vous ſouvenez-vous où nous en ſommes reſtés ?

HOR. Je ne crois pas que nous aïons encore avancé beaucoup à cet égard. Tout ce que nous avons dit ſur ce ſujet, ne s’étend pas au-delà d’un Sauvage, de ſa Femme, de leurs Enfans, de leurs Petits-Fils & Petites—Filles qui ne ſont capables, ni les uns ni les autres, de donner quelques inftructions pour gouverner & ſe faire obéir.

CLEO. Il me paroît cependant que nous avons déjà bien avancé dans notre question. N’avois-je pas fait voir que lors-qu’un Fils demeure avec ſon Père, il a toujours plus ou moins de reſpect pour celui qui lui a donné le jour, quelque féroces qu’on les ſuppoſe tous deux ?

HOR. Avant que vous que vous euſſiez pris la peine de vous détruire ire vous-même, il me paroiſſoit auſſi que nous n’en étions plus au prémier pas. J’avois conçu de grandes eſpérances de ce reſpect que les Enfans ont pour leurs Pères, & je croïois que ce ſentiment ſuffiſoit pour civiliſer ces jeunes Plantes ; mais vous m’avez montré que les Parens Sauvages étoient incapables d’en faire uſage. Puis donc que, ſuivant moi, nous ſommes encore autant éloignés de l’Origine de la Société que nous l’aïons jamais été, ou que cela puiſſe l’être, je vous prie qu’avant de paſſer au point capital, vous répondiez à la question que je vous ai déjà formée ſur les notions du juſte & de l’Injuſte, vous n’avez fait que gliſſer ſur cette matière. Je ne faurois être tranquile, avant que vous me diſiez clairement votre ſentiment ſur ce ſujet.

CLEO. Votre demande est très-raiſonnable, & je chercherai auſſi à vous ſatisfaire de mon mieux. Toute perſonne de ſens, qui par une bonne éducation a acquis des lumières & de l’expérience, trouvera toujours entre le Juſte & l’Injuſte, la même diſſérence qu’il y a entre les choſes diamétralement oppoſées : ainſi il eſt de certaines actions qui feront toujours condamnées, & d’autres qui feront constamment approuvées par une perſonne de ce caractère. On enviſagera toujours comme de mauvaiſes actions, celles de voler, ou de tuer un Membre de la même Société qui ne nous a point offenſé ; tandis que guérir un Malade, & faire du bien au Public, ſeront des actions qu’on déclarera toujours bonnes en elles-mêmes. On dira toujours que c’eſt une bonne règle de conduite, que celle qui porte qu’on doit faire aux autres ce qu’on voudroit qui nous fût fait. Ce ne ſeront pas ſeulement les Perſonnes ornées des meilleures qualités, & ceux qui ont appris à penſer d’une manière abſtraite, quí conviendront de ces maximes : mais encore, dans tous les païs & dans tous les tems, les Génies médiocres, élevés dans la Société, y donneront leur conſentement. Tous ceux qui ſavent un peu réſſéchir, ne trouveront pas moins évident, qu’avant que les Hommes euſſent formé quelque Société, & que par aucun contract, ou autrement, ils euſſent fait quelque partage, tous avoient un droit égal ſur les biens de la Terre. Mais ſi notre Sauvage n’avoit jamais vu d’autres Créatures Humaines que ſon Epouſe & ſes Enfans, croïez-vous qu’il eût auſſi les mêmes notions du juſte & de l’Injuſte ?

HOR. J’ai bien de la peine à me le perſuader. Son peu d’habileté dans l’art de raiſonner, l’empécheroit de porter un jugement ſi équitable. D’ailleurs le pouvoir qu’il auroit ſur ſes Enfans, le rendroit très-deſpotique.

CLEO. Mais, ſans nous embarraſſer de cette incapacité, ſuppoſons qu’à ſoixante ans il acquît miraculeuſement un jugement ſain, la faculté de penſer & de raiſonner conſéquemment, & qu’il obtînt ces qualités au point de perfection que le plus Sage les ait jamais poſſédées, croïez-vous qu’il changeât jamais d’idées au ſujet du droit qu’il a ſur toutes les choſes qu’il peut ſe procurer ? Est-ce que jamais il pourroit avoir, ſoit par rapport à lui-même, ſoit par rapport à ſes deſcendans, d’autres ſentimens que ceux que ſa conduite témoignoit qu’il avoit, lorsqu’il paroiſſoit agir presqu’entièrement par inſtinct ?

HOR. Sans-contredit. Car s’il venoit miraculeuſement à poſſéder un jugement ſain, & une raiſon droite, qui l’empêcheroit de faire le même uſage de ces facultés que les autres ?

CLEO. Vous ne faites point attention, ce me ſemble, que perſonne ne peut raiſonner qu’à poſteriori, & qu’on ne peut tirer des conſéquences que de ce que l’on ſait, ou de ce que l’on ſuppoſe vrai. Lorsque j’ai parlé de perſonnes qui découvriroient de la différence entre le Juſte & l’Injuſte, il s’agiſſoit de gens qui avoient vécu en Société, & qui n’avoient pas entièrement oublié les inſtructions qu’on leur avoit données dans l’enfance ; ou du-moins il s’agiſſoit de gens qui en avoient vu d’autres de leur eſpèce, ſur lesquels ils n’avoient viſiblement aucune autorité, & qui étoient ou leurs égaux ou leurs ſupérieurs.

HOR. Je commence à croire que vous avez raiſon. Cependant à préſent que j’y réſſéchis bien, pourquoi un Homme ne pourroit-il pas très-juſtement ſe croire Maître d’une Place où il ne connoîtroit point d’autre Créature Humaine que ſa Femme, & les Enfans qu’il en a eus ?

CLEO. Je vous accorde tout cela de bon cœur. Mais ne peut-il pas y avoir dans le Monde cent Sauvages, qui aient chacun une nombreuſe Famille, ſans qu’ils ſe ſoient jamais rencontrés, ni même ſans avoir jamais entendu parler les uns des autres ?

HOR. Il y en aura mille ſi vous voulez, & alors ce fera tout autant de Souverains formés nés par la Nature.

CLEO. C’eſt fort bien. Tout ce que je ſouhaitois de vous faire remarquer, c’eſt qu’il y a des choses qui paſſent généralement pour des vérités éternelles, quoique cent, ou même mille perſonnes de ſens & de jugement ne puiſſent en avoir aucune idée. Si donc il étoit vrai que chaque Individu fût né avec un Eſprit de domination, & qu’on ne pût l’en guérir que par le commerce qu’il auroit avec les autres, & par l’expérience dont il ſeroit redevable au raiſonnement fondé ſur les faits, comment pourroit-il ſe convaincre qu’il n’a droit ſur tout ce qui eſt à ſa bienféance ? Parcourons toute la vie de l’Homme, ſuivons-le depuis ſon enfance jusqu’à ſa mort, & voïons quel de ces deux attributs paroît lui être le plus naturel ; ou le déſir de dominer & de s’emparer de tout ce qu’il rencontre ; ou le panchant à agir conformément aux notions du juſte & de l’Injuſte. Dans cet examen nous trouverons que le prémier ſe fait remarquer très-ſenſiblement dès la plus tendre jeuneſſe ; qu’il ne paroît rien du ſecond avant que l’on ait reçu quelques inſtructions ; & que moins une Perſonne ſera civiliſée, moins auſſi ces principes du juſte & de l’Injuſte auront d’influence ſur ſes actions. D’où je conclus que ces notions ſont acquiſes ; car ſi elles nous étoient auſſi naturelles, ou qu’elles nous affectaſſent d’auſſi bonne heure que cette opinion, ou plutôt cet inſtinct avec lequel nous naiſſons, & qui nous fait régarder tout comme nôtre, on n’entendroit jamais un Enfant pleurer pour avoir le jouet de ſon Frère aîné.

HOR. Je crois qu’il n’y a point de droit & plus naturel, & plus raiſonnable, que celui que les Pères ont ſur leurs Enfans ; & jamais nous ne pouvons nous acquiter envers nos Parens de tout ce que nous leur devons.

CLEO. Nous avons certainement de grandes obligations à nos Pères & à nos Mères pour les ſoins qu’ils prennent & de nous, & de notre éducation.

HOR. C’eſt le moins que nous leur devions. Nous leur ſommes principalement redevables de notre exiſtence. Cent autres perſonnes auroient pu nous élever, mais ſans eux nous n’aurions jamais existẻ.

CLEO. Oui, tout comme il auroit été impoſſible de nous procurer les liqueurs qu’on tire du Malt, ou de la Drèche, ſans le terrein qui produit l’orge. Pour moi je ne crois point que l’on ait aucune obligation à une perſonne qui, ſans le ſavoir, répand ſes bienfaits ſur nous. Suppoſons que quelqu’un, voïant une grande quantité de belles Ceriſes, fût tenté d’en manger, & qu’il fatisfit ſon envie avec un peu trop d’avidité il pourroit fort bien arriver qu’il avalleroit quelques noyaux, qu’il lui ſeroit impoſſible de digérer, comme l’expérience nous l’apprend. Si douze ou quatorze mois après il trouvoit un petit Ceriſier dans un endroit de la campagne, où il ne ſe ſeroit guères attendu d’en voir, il n’eſt pas hors de vraiſemblance que se rappellant le tems où il auroit été dans ce même lieu, & le ſujet qui l’y avoit amené, il ne pût trouver la véritable raiſon pourquoi ce petit Arbriſſeau y auroit pris racine. Il eſt auſſi très-poſſible que cette même perſonne prenne ſoin par curioſité de cette Plante, & qu’elle l’élève. Or je fuis aſſuré que le droit qu’elle auroit ſur cet Arbre, en vertu du mérite de ſon action, ne differeroit en rien de celui qu’un Sauvage auroit ſur ſon Enfant.

HOR. Il me ſemble qu’il y a bien de la différence entre ces deux cas. Le noyau de Ceriſe n’a jamais été une partie de lui-même, ni mêlé avec ſon ſang.

CLEO. Je vous demande pardon, la diſſérence n’est pas auſſi grande que vous vous l’imaginez. Elle conſiſte uniquement en ceci : c’eſt que le noyau de Ceriſe n’a pas fait partie de celui qui l’a avallé auſſi longtems, & qu’il n’a pas reçu d’auſſi grands changemens dans ſa figure, qu’il en ſeroit arrivé à quelqu’autre choſe qui ſe ſeroit digérée dans ſon eſtomac.

HOR. Mais celui qui a mangé le noyau de Ceriſe, n’a contribué en rien à la production de cette Plante. Elle a cru comme un Végétable ; ce qui ne ſeroit pas moins arrivé, quand même on n’auroit point avallé le noyau d’où eſt venu cet Arbre.

CLEO. Cela eſt vrai, & j’avoue que vous avez raiſon par rapport à la cauſe qui a produit cette Plante. Mais il eſt manifeſte que j’ai parlé du mérite de l’action qui, dans l’un & l’autre de ces cas, dépendroit uniquement de l’intention des Agens, conſidérés comme des Etres libres : & lorsqu’un Sauvage fait un Enfant il peut agir, & il eſt même très-probable qu’il agit ſans aucun deſſein. Il reſſemble à cet égard à celui qui en mangeant les Ceriſes, ne penſoit point à planter un Arbre. On dit communément que nos Enfans ſont notre chair & notre ſang ; mais cette manière de parler eſt étrangement figurée. Je veux cependant accorder encore qu’elle ſoit juſte. Mais qu’est-ce que cela prouvera ? quelle bienveillance eſt-ce qu’elle ſuppoſe en nous ? quelle bonté à l’égard des autres ?

HOR. Vous direz tout ce qu’il vous plaîra, mais je crois que rien n’eſt plus propre à rendre les Enfans chers à leurs Père & Mère, que de réfléchir que ces Innocens ſont leur propre chair & leur propre ſang.

CLEO. Je ſuis de votre avis. Mais qu’eſt-ce que cela prouve ? Rien autre choſe, ſi ce n’eſt que nous avons une eſtime exceſſive pour nous-mêmes, & pour tout ce qui vient de nous, pourvu cependant que ce qui vient de nous ſoit bon ou en quelque manière louable. Car, à l’égard des autres choſes qui ſont mauvaiſes, on a grand ſoin de les cacher & de les diſſimuler, quoique nous en foïons également les auteurs. Dès-que l’on eſt convenu de regarder quelque choſe comme malhonnête, & de l’enviſager comme une choſe quí tend plutôt à nous couvrir de honte qu’à nous élever, c’eſt aujourd’hui une impoliteſſe que de la nommer, ou ſeulement de l’inſinuer. Nous ne contribuons en rien aux différentes métamorphoſes que ſubiſſent les viandes tandis que l’eſtomac les prépare, ſoit qu’elles deviennent du ſang, ſoit qu’elles ſouffrent quelque autre changement. II n’y a que la ſeule manducation, qui de notre part ſe faſſe avec connoiſſance de cauſe. Pour tout le reſte l’Economie Animale l’opère ſeule, l’Homme n’y entre pour rien, & il n’y a non plus de part qu’il n’en a à faire marcher ſa montre. C’eſt-là un nouvel exemple qui prouve combien nous ſommes malfondés dans le droit que nous prétendons avoir ſur tous les effets eſtimables auxquels nous avons tant ſoit peu contribué, lors même que c’eſt la Nature qui en eſt la principale cauſe. N’eſt-il pas évident que quiconque ſe fait un mérite de ſa vertu prolifique n’a aucune raiſon de ſe plaindre, ſi on le blâme d’être attaqué de la gravelle ou de la fièvre ? Si les Hommes n’étoient pas vivement affectés par ce principe de folie naturelle, il n’y auroit point de Créature raiſonnable qui pût s’eſtimer pour une action qu’elle auroit exécutée librement, & en même tems prétendre d’être louée pour quelque action qui n’auroit abſolument point dépendu de ſa volonté. La vie eſt dans toutes les Créatures une action compoſée, où nous n’avons d’autre part que celle d’être purement paſſifs. Nous ſommes obligés de reſpirer, avant que nous ſachions ce que c’eſt que la reſpiration ; & ſi nous continuons à exiſter, nous en ſommes uniquement redevables à la Nature, qui comme une Garde vigilante eſt inceſſamment occupée à détourner les accidens qui pourroient trancher le fil de nos jours. Tous les Ouvrages de la Nature, je n’en excepte pas même l’Homme, ſont un miſtère impénétrable, où nous ne pouvons rien découvrir par toutes nos recherches. Non contente de nous fournir tout ce qui eſt néceſſaire pour notre ſubſiſtance, elle ne ſe repoſe point ſur notre ſageſſe pour faire uſage de la nourriture. Elle nous a donné l’appétit, qui nous ſollicite & nous force à manger lorsque nous avons faim. Après nous avoir appris par inſtinct à macher ce que nous prenons pour nous nourrir, elle nous y engage par le plaiſir que nous éprouvons en mangeant. Mais comme cet acte paroît en quelque manière dépendre de notre choix, & que nous ſavons que nous faiſons cet acte, on peut dire que nous y avons quelque part : mais dès que nous avons avallé les alimens, la Nature reprend ſes fonctions, & travaille à notre conſervation d’une manière ſi miſtérieuſe, que nous n’y comprenons abſolument rien. Nous n’y contribuons en quoi que ce ſoit, ou du-moins nous ne nous appercevons pas que nous nous y aïons la moindre part. Puis donc que c’eſt la Nature ſeule qui dirige, & qui produit ſur la nourriture que nous avons priſe, tous les changemens requis pour nous faire vivre, quelle honte ou quel honneur pouvons-nous tirer de ce qu’elle produit, ſoit qu’elle agiſſe pour produire la génération, ſoit que par des ſecours certains elle procure l’accroiſſement & la conſervation des Animaux ? C’eſt la Nature qui nous porte à travailfer à la propagation de notre eſpèce, tout comme à manger. ainſi un Sauvage multiplie ſon eſpèce par ce par inſtinct, comme les autres Animaux : il ne penſe non plus à conſerver ſon eſpèce, qu’un Enfant nouvellement né ſe propoſe de conferver ſa vie en tettant.

HOR. Cependant, c’eſt pour ces raiſons que la Nature a donné à l’un & à l’autre les différens instincts qui les conduiſent.

CLEO. Il n’en faut pas douter mais je veux dire par-là que l’un n’agit pas plus avec connoiſſance de cauſe que l’autre ; car tous les deux ignorent l’effet qui doit réſulter de leurs actions. Je ſuis pleinement perſuadé qu’une Femme Sauvage qui n’auroit jamais réfléchi ſur la maniere dont les Animaux ſe propagent, auroit pluſieurs Enfans avant qu’elle pût deviner la véritable cauſe de ſa groſſeſſe. Cette cauſe ne lui viendroit non plus dans l’eſprit, qu’elle ne ſoupçonneroit qu’elle a la colique pour avoir mangé quelque fruit délicieux, ſurtout ſi elle s’en étoit régalée durant pluſieurs mois ſans en avoir été incommodée. Dans tous les Païs du Monde les Femmes m’accouchent jamais qu’elles ne ſouffrent plus ou moins ; douleur qui ne ſemble pas avoir grand rapport avec le plaiſir. Ainſi une Créature privée de toute éducation, quelque docile & attentive qu’on la ſuppoſe, auroit beſoin de pluſieurs expériences très-claires pour croire que l’un produit l’autre, ou en eſt la cauſe.

HOR. La plupart des gens ne ſe marient-ils pas dans l’eſpérance & dans le but d’avoir des Enfans ?

CLEO. Je ne le nie pas. Cependant je ſuis perſuadé que, même dans l’état du mariage, il y a bien autant de perſonnes qui préfèreroient de n’avoir point d’Enfans, ou qui du-moins ſouhaiteroient de n’être pas ſitôt chargés d’une nombreuſe Famille, comme cela arrive ſouvent, qu’il y en a qui ſeroient charmés de ſe voir des Héritiers. Mais lorsque ſans être mariés on jouït des plaiſirs que procurent les embraſſemens les plus étroits, le plus grand malheur qui puiſſe arriver à ces Amans paſſionnés, c’eſt d’avoir des Enfans. Ainſi il arrive ſouvent que l’Enfant, qui, ſans qu’ils y aïent penſé, ni qu’ils l’aïent ſouhaité, a été le fruit d’un amour criminel, eſt détruit par une vanité encore plus criminelle, qui leur fait commettre, volontairement & de propos délibéré, une cruauté abominable. Mais tout cela ne regarde que les Perſonnes qui, Membres d’une Société, ont des lumières, & connoiſſent les ſuites naturelles des choſes. Pour moi, je ne parle que de Sauvages qui n’auroient abſolument point reçu d’éducation.

HOR. Malgré cela, le but que tous les Animaux de l’un & de l’autre ſexe ſe propoſent dans leurs amours, eſt la conſervation de leur eſpèce.

CLEO. Je vous ai déjà accordé tout cela. Mais encore une fois, ce n’eſt point cette conſidération qui porte le Sauvage à faire l’amour. Il travaille à la propagation de ſon eſpèce, avant que de ſavoir quelle en fera la ſuite. Je doute même beaucoup que la conſervation de l’eſpèce ait été un principe qui ait jamais fait agir les Perſonnes les plus civiliſées dans leurs embraſſemens les plus chaſtes. Un Riche peut déſirer impatiemment d’avoir un Fils, qui hérite de ſes titres & de ſes biens. Il peut même arriver qu’il ſe mariera dans ce ſeul but, & par cet unique motif. Mais toute la ſatisfaction qu’il paroît goûter dans l’idée flatteuſe d’une heureuſe poſtérité, peut uniquement venir des réſſexions qu’il fait ſur lui-même, lorsqu’il ſe conſidère comme la cauſe qui a donné l’existence à ceux qui deſcendront un jour de lui. Quelque conſidérables que l’on ſuppoſe les obligations que la Poſtérité doit avoir à cet Homme dont elle tire ſon origine, il eſt cependant certain que le motif qui l’a fait agir, a été de ſe procurer à lui-même du plaiſir. Mais dans ce cas là encore, y a-t-il un déſir de ſe voir de la Poſtérité ? Ce Riche, en ſe mariant, penſe à avoir des Enfans, c’eſt-là le but qu’il ſe propoſe ; au lieu qu’on ne peut pas dire que que notre Couple Sauvage ait un tel deſſein, en s’uniſſant. Ils ne peuvent ſe glorifier de rien de ſemblable. Cependant ils ſeront aſſez vains pour s’imaginer qu’ils ſont la cauſe principale de l’exiſtence de tous leurs Deſcendans, quand même ils vivroient aſſez longtems pour voir leur cinquième ou leur ſixième Génération.

HOR. Je ne vois pas qu’il y ait en cela la moindre vanité. Si j’étois à leur place, je ferois à l’égard de cette Poſtérité dans les mêmes idées.

CLEO. Cependant il ſeroit clair que, comme Agens libres, ils n’auroient contribué en rien à l’existence de leur Poſtérité.

HOR. Pour à-préſent il eſt certain que vous allez trop loin. Comment rien ?

CLEO. Non, ils n’y contribuent en rien de propos délibéré, pas même à celle de leurs propres Enfans, ſi du-moins vous convenez que les Hommes tiennent leurs appétits de la Nature. Dans l’Univers il n’y a qu’une ſeule cauſe réelle, qui produiſe cette variété infinie d’eſſets ſurprenans, & tous ces grands travaux qui s’exécutent dans la Nature, tant ceux qui ſont à la portée de nos ſens, que ceux qui en ſont fort éloignés. A proprement parler, & dans l’exacte vérité, les Pères & Mères ne ſont pas plus les cauſes efficientes de leurs Deſcendans, que les outils faits & inventés par un Artiſte ne le ſont de ſes Ouvrages les mieux travaillés. La Machine deſtituée de tout ſentiment, qui élève l’eau dans la chaudière, & la Cuve où l’on met ſermenter le Grain, toute paſſive qu’elle eſt, contribuent autant à faire la Bière, que l’Homme & la Femme les plus ardens à produire un Enfant.

HOR. Vous faites de l’Homme un tronc & une pierre. N’eſt-il pas en notre pouvoir d’agir, ou de ne pas agir ?

CLEO. Qui, il dépend à préſent de moi de me caſſer la tête contre la muraille, ou de n’en rien faire. Mais j’eſpère que vous n’êtes pas fort embarraſſé à deviner quel de ces deux partis je choiſirai.

HOR. Ne dirigeons-nous pas notre corps comme nous voulons ? Chaque action n’eſt-elle pas déterminée par la vo- lonté ?

CLEO. Qu’est-ce que cela fait dans les cas où la paſſion dirige manifeſtement, & gouverne despotiquement la volonté ?

HOR. Toujours ſera-t-il vrai de dire que nous agiſſons avec ſentiment, & que nous ſommes des Créatures intelligentes.

CLEO. Non pas dans le cas dont je parle ; car ſoit que nous le veuillions, ou que nous ne le veuillions pas, nous ſommes violemment portés, pour ne pas dire forcés, à coopérer avec la Nature, à rechercher cet acte, & à prendre bon-gré malgré nous ce plaiſir, qui ſurpaſſe infiniment notre entendement. La comparaiſon que j’ai faite, eſt juſte dans toutes ſes parties. Les Amans les plus paſſionnés, & ſi vous voulez les plus induſtrieux que vous pourrez concevoir, ſont tous également ignorans dans la manière dont ſe fait la génération. Que dis-je ! Je ſoutiens qu’après avoir eu vingt enfans enſemble, ils ſeront tout auſſi ignorans qu’auparavant ſur cette matière, & ſur les voies que ſuit à cet égard la Nature. Même alors ils ne connoîtront non-plus les opérations de la Nature ſur ce ſujet, & ce qui s’eſt paſſé au dedans d’eux, que les outils inanimés ne connoiſſent les plus miſtérieuſes & les plus ingénieuſes opérations auxquelles ils ont été emploïés.

HOR. Je ne connois perſonne qui ſoit plus habile à décrire la Vanité Humaine, & qui ſache mieux nous rabaiſſer que vous. Lorsque vous entamez une fois cet article vous ne l’abandonnez pas aiſément. Je ſouhaiterois bien que laiſſant toutes ces digreſſions, vous vouluſſiez à préſent m’apprendre la manière dont les Hommes ont pu ſe réunir pour compoſer des Sociétés. Je vous avoue qu’il m’eſt abſolument impoſſible de voir comment une Famille Sauvage a pu former une Société. C’eſt-là où nous en étions reſtés. Lorsque ces Enfans ſeront devenus grands, il eſt certain qu’ils ſe querelleront très-ſouvent. La choſe ne ſauroit aller autrement. Il ſuffit que des Hommes aïent les trois appétits les plus communs, pour qu’ils ne vivent jamais paiſiblement enſemble, tant qu’ils ne ſeront pas ſoumis à quelque forme de Gouvernement. Je veux ſuppoſer qu’ils aïent tous de la déférence pour leur Père. Si cependant ce Chef manquoit abſolument de prudence, & qu’ainſi il ne fût point en état de leur preſcrire de bonnes règles de conduite, je ſuis perfuadé qu’ils ſeroient continuellement en guerre. Plus le nombre de ſes Defcendans deviendroit grand, & plus ce Vieillard ſeroit embarraſſé du déſir qu’il auroit de commander, & de l’incapacité où il ſeroit de s’en acquiter. A meſure qu’ils ſe multiplieroient, ils ſeroient forcés d’étendre leurs limites, parce que le terrein où ils auroient reçu le jour, ne pourroit pas longtems les contenir tous. Cependant il n’y en auroit aucun qui voulût quiter ſon païs natal, ſurtout s’il étoit fertile. Plus j’y penſe, plus j’examine de pareilles multitudes, & moins je puis concevoir comment elles pourroient jamais venir à former des Sociétés.

CLEO. La prémière choſe qui engageroit ces Hommes à vivre en Société, ce ſeroit un de ces dangers qui, commun à toute l’eſpèce, unit même les plus mortels Ennemis. Or il eſt évident que ce danger eſt celui où le Genre Humain a été à l’égard des Bêtes féroces ; puisque dans tous les Païs déſerts il y a de pareils Animaux, & que l’Homme, en venant au monde, ſe trouve dans un état ſi faible, qu’il eſt abſolument incapable de ſe mettre à couvert de leur rage. C’eſt cet inconvénient inévitable, qui doit ſouvent avoir empêché l’accroiſſement de notre eſpèce.

HOR. Si cela eſt, il n’eſt donc pas probable, comme vous l’avez ſuppoſé, que notre Sauvage pût vivre tranquilement avec ſa Poſtérité durant cinquante ans ; & il n’eſt pas néceſſaire de chercher à répondre à l’Objection qu’on peut tirer de l’embarras où ce Père ſeroit, à cauſe du grand nombre de Defcendans qu’il auroit a conduire.

CLEO. Vous dites fort bien. Il eſt à préſumer que des Hommes qui manqueroient d’armes pour ſe défendre, deviendroient bientôt la proie des Bêtes féroces, qui ſe nourriſſent de tous les Animaux qu’elles peuvent attraper, & qui, au péril de leur vie & ſans ſe donner aucun relâche, cherchent de tous côtés des alimens pour appaiſer leur faim dévorante. Si j’ai fait cette ſuppoſition, c’étoit pour vous montrer, premièrement, qu’il n’étoit point vraiſemblable qu’un Sauvage, qui n’auroit reçu aucune éducation, eût les lumières & le diſcernement que le Chevalier Temple lui attribue. J’ai voulu, en second lieu, vous faire ſentir que des Enfans qui auroient commercé avec leur eſpèce, étoient cependant capables d’être gouvernés, quand même ils n’auroient été élevés que par des Sauvages ; & que, par conséquent, tous ces Hommes, parvenus à un âge mûr, étoient propres à vivre en Société, quelque ignorance & quelque incapacité qu’on ſuppoſat dans leurs Parens.

HOR. Je vous remercie de votre ſuppofition ; car elle m’a fait voir que la prémière Génération des Sauvages les moins diſciplinés a ſuffi pour produire des Créatures Sociables ; mais que, pour produire un Homme capable de gouverner les autres, il falloit quelque choſe de plus.

CLEO. Je reviens à ma conjecture ſur le prémier motif qui pourroit avoir déterminé les Hommes à ſe réunir enſemble pour compoſer une Société. Il est vrai qu’on ne peut rien dire de certain ſur ces commencemens, parce qu’alors on ignoroit l’art d’écrire. Cependant, ſi l’on conſidère la choſe en elle-même & dans ſa nature, on trouvera, ce me ſemble, qu’il eſt très-probable que ce prémier motif doit avoir été le danger des Bêtes féroces, qui étoit commun à toute notre Eſpèce. Celles qui ont été plus ruſées ont dreſſé des embuches aux Enfans, & ont fait ſervir à leur nourriture les Animaux ſans défenſes, tandis que celles qui ont été plus hardies ont attaqué à force ouverte les Femmes & les Hommes faits. Ce qui ne ſert pas peu à me confirmer dans cette opinion, c’eſt cet accord général qui se trouve dans toutes les Relations que nous avons des diſſérens Païs, ſur ce qui s’eſt paſſe dans les tems les plus anciens ; car l’Histoire Prophane eſt toute remplie de deſcriptions de combats que les Hommes ont eu à ſoutenir contre les Animaux Sauvages, lorſque les Nations n’étoient encore que dans leur enfance. C’eſt-là où nous liſons les grands travaux de ces Héros de l’Antiquité la plus reculée, qui ont fait voir leur valeur en tuant les Dragons, & en ſubjuguant les autres Monſtres.

HOR. Croïez-vous donc qu’il y ait eu des Sphinx, des Baſilics, des Dragons volans, ou des Taureaux qui vomiſſojent des flammes ?

CLEO. Pas plus que je ne crois qu’il y a aujourd’hui des Sorciers. Mais je ſuis perſuadé que toutes ces fictions ont tiré leur origine des Bêtes féroces, des maux qu’elles ont cauſé, & d’autres objets réels qui ont inſpiré de la terreur aux Hommes. Ainſi l’on n’auroit jamais entendu parler de Centaures, ſi l’on n’avoit jamais vu perſonne à cheval. La force prodigieuſe & la rage terrible que l’on remarque dans dans certains Animaux ſauvages ; le pouvoir étonnant que doit avoir le venin caché certainement dans quelques Créatures, ſi l’on en juge par les divers poiſons que renferment d’autres plus connues ; les attaques ſubites & imprévues des Serpens, leur diverſité, & l’énorme groſſeur des Crocodiles ; la figure irrégufière & extraordinaire de certains Poiſſons, & les aîles de quelques autres ; tous ces objets ſont autant de choſes qui peuvent allarmer l’Homme naturellement timide. Il eſt incroïable quelles chimères la crainte peut enfanter dans un eſprit qui en eſt agité. Les dangers que les Hommes ont couru le jour, les inquiètent ſouvent pendant la nuit. Il leur ſemble quelquefois que l’objet qui a cauſé leurs allarmes pendant la veille, eſt couché à leur côté, & qu’il les pourſuit partout. Leur Eſprit échauffé fait qu’ils s’imaginent d’être dans un dans un très-grand danger, & de voir réellement ce qu’ils ne voient point. En faut-il davantage pour que les Hommes, ſe rappellant leurs ſonges funeſtes, viennent à ſe perſuader que ces phantômes de leur imagination exiſtent réellement ? D’ailleurs, ſi vous conſidérez que l’Homme, naturellement ignorant, deſire avec ardeur d’acquérir des lumières, vous conviendrez qu’il doit avoir beaucoup de crédulité : foibleſſe qui a pour prémière cauſe l’eſpérance & la crainte. Faites enſuite attention au deſir que les Hommes ont généralement pour les Applaudiſſemens, à l’amour exceſſif qu’ils ont preſque tous pour le Merveilleux, pour ceux qui diſent en avoir été les témoins, ou pour ceux qui le rapportent, & vous comprendrez aiſément comment il a pu arriver qu’on ſoit venu à parler de pluſieurs Créatures, à les décrire, & à les peindre, quoiqu’elles n’aient jamais exiſté,

HOR. Je ne suis point ſurpris de l’origine des Figures monftrueuſes, ni de celle des Fables. Mais ce que vous avez allégué en faveur du prémier motif qui engageroit les Hommes à ſe réunir, me paroît renfermer quelque choſe de fort embarraſſant. Je vous avoue même que je n’y avois jamais pensé auparavant. Pour moi, il m’eſt impoſſible de concevoir comment notre Eſpèce a pu ſubſiſter, lorſque je réfléchis ſur la condition de l’Homme, que vous avez repréſenté comme nud, incapable de ſe défendre, & environné d’une multitude d’Animaux rapaces, qui, avides de ſon ſang, le ſurpaſſent en force, & ſont parfaitement armés par la Nature.

CLEO. La remarque que vous faites, mérite bien que nous nous arrêtions un moment.

HOR. Il eſt en effet ſurprenant qu’il y ait encore des Hommes ſur la Terre. Que les Lions & les Tigres ſont de vilaines & d’abominables Bétes !

CLEO. Je les regarde comme de fort belles Créatures. Il n’eſt rien qui excite plus mon admiration qu’un Lion.

HOR. Il y a quelque choſe d’extraordinaire dans les récits qu’on nous fait de ſa généroſité & de ſa gratitude ; mais croïez-vous qu’ils ſoient réels ? CLEO. C’eſt de quoi je m’embarraſſe fort peu. Ce que j’admire dans cet Animal, c’eſt ſa figure, ſa conſtruction, & ſa férocité, qualités qui ſont ſi bien aſſorties les unes aux autres. Dans tous les Ouvrages de la Nature on remarque de l’ordre, de la ſymétrie, & une ſageſſe infinie ; mais il n’y a point de Machine comme le Lion, dont chaque partie réponde plus viſiblement à la fin pour laquelle le tout a été formé.

HOR. Vous voulez dire pour la deſtruction des autres Animaux ?

CLEO. C’eſt juſtement cela. Cette fin ne ſauroit être plus manifeſte. Aucun miſtère ni aucune obſcurité ne la cachent. Que les Raiſins aïent été faits pour le Vin, & l’Homme pour vivre en Société, ce ſont des vérités inconteſtables, quoiqu’elles ne ſe trouvent pas confirmées par tous les Individus : au lieu que chaque Lion porte avec foi une majeſté réelle, dont la ſeule vue oblige les Animaux les plus courageux à trembler & à lui rendre hommage. Si nous conſidérons la ſolidité, la groſſeur & la longueur de ſes griſſes ; ſi nous examinons la manière ferme & exacte avec laquelle elles ſont liées & jointes à ſon énorme patte ; ſi nous enviſageons ſes dents terribles, la force de ſes machoires, & la largeur de ſa gueule épouvantable, on découvrira d’abord l’uſage qu’il peut faire de ces deux parties : mais ſi outre cela nous faiſons attention à toute ſa ſtructure, à la figure de ſes membres, à la dureté de ſa chair, à celle de ſes tendons, & à la ſolidité de ſes os comparée avec ceux des autres Animaux ; ſi nous réfléchiſſons ſur ſa colère qui ne l’abandonne jamais, ſur ſa diligence & ſon agilité tandis que ce Roi des Animaux rode dans le Déſert : Si, dis-je, nous examinons toutes ces choſes, il faut être ſtupide pour n’y pas obſerver le but de la Nature, qui d’une main habile a formé avec un art merveilleux cette belle Créature pour agir offenſivement, & pour remporter la victoire dans tous les combats qu’elle donne.

Si ce que ce grand Poëte dit en cet endroit eſt vrai, quelle étoit donc la nourriture du Lion dans le Paradis Terreſtre ? Avec quoi ſe nourriſſoient alors tous les Animaux de proie ?

CLEO. Je n’en ſai rien. Il n’y a perſonne qui, regardant la Bible comme un Livre Divin ne croie que toute l’économie du Paradis, & le commerce qu’il y a eu entre Dieu & l’Homme, n’aient été des choſes autant ſurnaturelles, que l’acte de créer cet Univers de rien. Ainſi l’on ne ſauroit prétendre que la Raiſon Humaine puiſſe jamais en donner aucune explication : & ſuppoſé qu’on voulût expliquer quelque fait qui regardât, des tems ſi reculés, on ne peut légitimement rendre Moïse reſponſable que de ce qu’il a lui-même avancé. L’Hiſtoire qu’il nous a laiſſée de ces tems-là, eſt très-ſuccincte. On ne doit donc point la charger d’aucune de ces choſes, qui ſont contenues dans les Commentaires que les autres Auteurs en ont faits dans la ſuite.

HOR. Milton n’a rien avancé du Paradis Terrestre, qui ne puiſſe être juſtifié par ce qu’en a dit Moïſe.

CLEO. On ne trouvera dans aucun endroit des Livres de Moïſe, que l’état d’innocence ait duré aſſez longtems, pour que les Chèvres, ou les autres Animaux vivipares aïent pu produire & mettre au monde des Créatures de leur eſpèce.

CLEO. Vous pourriez aujourd’hui vous figurer une choſe toute pareille ſur au Lion que vous trouveriez endormi. Ce-lui qui n’auroit jamais vu de Taureau par qu’au milieu d’un troupeau de Vaches où il paîtroit tranquilement, pourroit s’imaginer que ſes cornes lui ſont abſolument inutiles : mais s’il voïoit un de ces Animaux attaqué par des Chiens, par un rival de ſon eſpèce, bientôt il découvriroit l’uſage & l’utilité qu’il peut retirer de ſes cornes. Le Lion n’étoit pas fait pour reſter toujours dans le Paradis.

HOR. Voilà où je voulois vous amener. Si le Lion a été fait pour qu’il ſervit, & qu’il répondît à ſa fin, quand il ſeroit hors du Paradis, il eſt donc manifeſte que la chute de l’Homme fut déterminée & prédeſtinée avant la Création du Monde.

CLEO. Elle a été prévue. Que rien ne ſoît caché à l’Etre qui ſait tout, c’eſt un fait certain mais je nie abſolument qu’elle ait été prédeſtinée, en ſorte que cette prédeſtination ait influé en quelque manière ſur le libre arbitre d’Adam. Le mot de Prédestination a fait tant de bruit dans le monde, & eſt une matière inexplicable, qui a déjà occaſionné un ſi grand nombre de funeſtes diſſenſions, que je ſuis Réſolu à ne jamais entrer en diſpute ſur ce ſujet.

HOR. Je ne prétends pas non plus vous y obliger mais cette force du Lion, que vous avez ſi bien exaltée, doit avoir fait périr, au commencement, des milliers de Créatures Humaines. Il me paroît impoſſible que les Hommes, pendant qu’ils étoient en petit nombre, aïent pu de défendre avant que d’avoir des armes à feu, ou du-moins des arcs & des flèches. Combien d’Hommes & de Femmes nuds ne faudroit-il pas pour faire tête à une couple de Lions ?

CLEO. Cependant nous exiſtons encore, & il n’eſt aucune Nation civiliſée où on laiſſe ces Animaux donner des marques de leur férocité. Notre habileté ſupérieure a prévenu leur rage naturelle.

HOR. La Raiſon me dit bien que la choſe doit avoir été ainſi : mais je ne puis m’empêcher de remarquer, que lorsque vous avez besoin de l’entendement humain pour réſoudre quelque difficulté vous ne manquez jamais d’y recourir, & de lui attribuer une grande pénétration ; tandis que d’autres fois la connoiſſance & le raiſonnement ne ſont, ſuivant vous, que l’ouvrage du tems, en ſorte que les Hommes ne ſont capables de penſer juſte qu’après qu’il s’eſt écoulé pluſieurs générations. Avant que les Mortels euſſent des armes, que pouvoit faire, je vous prie, l’habileté humaine contre les Lions ? & qui empêchoit les Bêtes féroces de dévorer les Humains d’abord après leur naiſſance ?

CLEO. La Providence.

HOR. II est vrai que Daniel fut miraculeuſement délivré de la gueule des Lions ; mais qu’est-ce que cela fait par rapport au reſte du Genre Humain ? On ſait que les Animaux ſauvages ont déchiré, en différentes occaſions, des multitudes de Perſonnes. Je voudrois bien ſavoir pourquoi ils n’ont pas détruit entièrement toute l’Eſpèce Humaine ? D’où vient qu’il eſt reſté quelques-uns des Individus, dans le tems que les Hommes n’avoient encore point d’armes pour ſe défendre, ni de places fortes pour ſe mettre à couvert de la furie de ces Créatures impitoïables ?

CLEO. Je vous ai déjà dit que c’étoit la Providence.

HOR. Mais comment pouvez-vous prouver que c’eſt ce concours miraculeux ?

CLEO. Vous parlez encore de Miracles, tandis que je ne fais mention que de la Providence, ou de cette Sageſſe avec laquelle Dieu gouverne le Monde.

HOR. Eris mibi magnus Apollo, ſi vous pouvez me faire voir, que dans la manière dont cette Sageſſe a agi, au commencement du Monde avec notre Eſpèce & celle des Lions, il n’y avoit pas plus de miracle qu’il n’y en a préſentement. Car je fuis aſſuré qu’un Lion qui n’auroit point été apprivoiſé, ſe jetteroit aujourd’hui tout auſſi bien ſur un Homme nud, que ſur un Bœuf ou ſur un Cheval.

CLEO. Ne m’accordez-vous pas que toutes les qualités eſſentielles, les inſtincts, & ce que l’on appelle la nature des choſes, tant animées qu’inanimées, ſont la production & les effets de cetre Sageſſe ?

HOR. Je n’ai jamais penſé autrement.

CLEO. Il ne fera donc pas difficile de prouver ce que vous demandez. Les Lions, qui ſont féroces, naiſſent toujours dans des Païs extrêmement chauds, tandis que les lieux froids ſont la demeure des Ours. Mais la plupart de Hommes, qui aiment une chaleur modérée, ſe plaiſent davantage dans les Régions tempérées. Quoique les Humains puiſſent malgré eux ſe faire au grand froid, ou s’accoutumer par l’uſage & la patience à une chaleur exceſſive, il eſt cependant certain qu’un air doux, & qui tient le milieu entre les deux extrêmes, ſera plus agréable aux Corps Humains. C’eſt auſſi pour cela que la plupart des Mortels préfèreront à s’établir dans les Climats tempérés, & qu’ils ne choiſiront point d’autre demeure, dès qu’ils y jouiront, toutes choſes égales, des mêmes commodités. Vous voïez donc par-là que les Hommes n’auront pas eu beaucoup à craindre des Bêtes les plus féroces & les plus vigoureuſes.

HOR. Mais ces Animaux ſe tiendront-ils ſi exactement renfermés dans leurs limites, qu’ils ne s’en écartent jamais ? Les Lions & les Tigres reſteront ils toujours dans les Païs chauds, & les Ours dans les Païs froids ? CLEO. Je ne le ſuppoſe point ; puisque l’on a ſouvent vu des Lions enlever & des Hommes & du Bétail dans des lieux fort éloignés de ceux où ces Animaux avoient pris naiſſance. Il n’eſt point de Bête féroce qui ſoit plus ſouvent fatale à notre eſpèce, que la nôtre propre. Des Hommes pourſuivis par leurs Ennemis ſe ſont retirés dans des Climats & dans des Régions qu’ils n’auroient jamais choiſis pour leur ſéjour. J’avoue encore que l’Avarice & la Curioſité ont ſouvent expoſé les Humains, ſans néceſſité, ou ſans qu’ils y fuſſent forcés, à des dangers qu’ils auroient pu éviter, ſi contens du néceſſaire ils euſſent travaillé à leur conſervation, en vivant d’une manière ſimple, qui auroit ſatisfait des Créatures moins vaines & moins fantasques. Je ne doute pas que dans toutes ces rencontres, il n’y ait eu un grand nombre de Perſonnes qui aïent ſousfert de la part des Bêtes ſauvages, ou d’autres Animaux malfaiſans. Si l’on ne fait attention qu’à ce dernier article, je ſuis pleinement perſuadé qu’il auroit été impoſſible qu’une Multitude de notre eſpèce eût pu s’établir & ſubſiſter dans des Païs ou fort chauds ou fort froids, avant que les Humains euſſent inventé les arts & les flèches, ou d’autres armes qui les miſſent en état de ſe mieux défendre. Mais tout cela ne renverſe point mon Syſtême. Il me falloit prouver que toutes les Créatures, choifiſſant par inſtinct le degré de chaleur qui leur est le plus naturel, l’Homme doit avoir trouvé aſſez d’endroits dans le Monde pour multiplier, durant pluſieurs ſiècles, ſon eſpèce, ſans courir presque aucun risque d’être dévoré ni par les Lions, ni par les Ours ; & que par conſéquent l’Homme le plus ſauvage a aiſément pu, ſans lui ſuppoſer beaucoup d’eſprit, trouver les moïens de ſe mettre à couvert de la furie de ces Animaux. Voilà ce que j’appelle l’Ouvrage de la Providence. J’entends par-là cette Sageſſe immuable de l’Etre. Suprême, qui paroît avec éclat dans l’arrangement & l’harmonie de l’Univers. C’eſt-ſa la ſource de cette enchaînure incompréhenſible de Cauſes, d’où dépendent ſans-contredit tous les évènemens.

HOR. Vous vous en êtes mieux tiré que je ne l’avois eſpéré mais j’ai bien peur que ce que vous avez donné comme le prémier motif qui a engagé les Hommes à s’unir, en Société, ne devienne inutile par les réſſexions que vous venez de faire.

CLEO. Ne vous en mettez point en peine. Il y a d’autres Bêtes ſauvages dans le Monde, dont les Humains, dénués d’armes, n’auroient jamais pu ſe garantir ſans ſe joindre enſemble, & ſe prêter mutuellement du ſecours. On trouve une grande quantité de Loups dans les Païs les plus incultes de la Zone tempérée.

HOR. J’ai vu de ces Animaux en Allemagne : ils ſont de la grandeur d’un gros Chien, mais je croïois que leur principale proie étoit les Moutons & les Brebis.

CLEO. Ils prennent tout ce qu’ils peuvent attraper. Ce ſont des Créatures terribles, qui, lorsqu’elles ſont preſſées par la faim, tomberont ſur les Hommes, les Vaches & les Chevaux, comme ſur les Moutons & les Brebis. Les dents de ces Animaux ſont comme celles de nos Dogues ; mais ils ont de plus qu’eux des griſſes aigues pour déchirer ce qu’ils tiennent. L’Homme le plus vaillant égale à-peine ces Bêtes ſauvages en force ; & ce qu’il y a de pis, c’eſt qu’elles vont ſouvent par troupes, & qu’elles attaquent quelquefois des Villages entiers. D’ailleurs, comme elles ont d’une portée cinq ou ſix Petits, & même plus, elles auroient bientôt rempli le Païs où elles ont reçu le jour, ſi les Humains réunis ne s’appliquoient à les détruire. Les Sangliers ſont auſſi des Animaux fort cruels. Dans les Climats tempérés il y a peu de grandes Forêts, & de lieux inhabités qui en ſoient exempts.

HOR. Ces Bêtes ont des défenſes qui ſont de terribles armes.

CLEO. Elles ſurpaſſent même de beaucoup, à ce qu’on dit, les Loups en groſſeur & en force. L’Hiſtoire eſt toute remplie des maux qu’elles ont cauſés dans les anciens tems, & de la réputation que les Grands Hommes ſe ſont acquiſe en les tuant. HOR. Cela eſt vrai ; mais ces Héros qui dans les ſiècles reculés ont combattu des Monſtres, étoient bien armés, ou du-moins la plus grande partie d’entr’eux. Que voulez vous, je vous prie, que des Hommes nuds, deſtitués abſolument de toutes armes, oppoſent aux dents & aux griffes des Loups rapaces qui viendroient les attaquer par troupes ? Le plus grand coup qu’un Homme dans cet état pût aſſener, pourroit-il faire une grande impreſſion ſur la peau d’un Sanglier, qui eſt épaiſſe, & couverte de poils rudes & longs ?

CLEO. Si d’un côté j’ai rapporté tout ce que l’Homme avoit à craindre des Bêtes féroces, il ne faut pas de l’autre oublier ce qui eſt en ſa faveur. Prémièrement, un Sauvage endurci à la fatigue l’emporteroit de beaucoup en force, en agilité & en ſoupleſſe ſur un Homme civiliſé. En ſecond lieu, il ſeroit plus facile à ſe mettre en colère ; paſſion qui, dans cet état de ſimple Nature, lui ſeroit plus utile & d’un plus grand ſecours, qu’elle ne ſauroit l’être dans la Société ; où, dès l’enfance, on fait uſage de divers moïens pour apprendre à l’Homme, & pour l’obliger, par l’idée de ſa propre conſervation, à emploïer ſa timidité pour arracher & étouffer le noble préſent de la Nature. On remarque que la plupart des Créatures ſauvages, lorsqu’il y va de leur vie, ou de celle de leurs Petits, ſe battent avec une furieuſe opiniâtreté, & qu’elles continuent à se défendre juſqu’à la dernière extrémité. Tant qu’elles ont un ſouffle de vie, elles ſont dans ces occaſions tout le mal poſſible, ſans faire attention ni à leur foibleſſe, ni aux désavantages qu’elles éprouvent en continuant à combattre. On peut obſerver, d’un autre côté, que plus les Créatures ſont mal élevées & incapables de réflexion, & plus elles ſe laiſſent gouverner deſpotiquement par leur paſſion dominante. L’affection naturelle porteroit les Sauvages de l’un & de l’autre ſexe à ſacrifier leur vie, & à s’expoſer à la mort pour ſauver leurs Enfans. S’ils périſſoient, ce ne ſeroit que dans le combat. Concluons donc qu’un Loup auroit de la peine à enlever un Enfant à des Parens vigilans & Réſolus, quand même on les ſuppoſeroit nuds. Cependant on ne ſauroit comprendre que l’Homme, quoiqu’il naiſſe ſans armes, ne ſentît bientôt la force de ſes bras bientôt il connoîtroit les avantages qu’il peut retirer de l’articulation de ſes doigts, pour prendre & pour ſerrer quelque choſe avec la main. Le Sauvage même le plus ignorant, avant que d’être parvenu à un âge mûr, ſauroit faire uſage d’un bâton, ou d’une maſſue. Comme le danger auquel on ſeroit expoſé de la part des Bêtes féroces, ſeroit de la plus grande importance, on mettroit auſſi tout en œuvre pour ſe garantir de leur funeſte rage. On ſeroit des creux en terre, & on inventeroit divers autres ſtratagemes pour ſe ſaiſir de ces Ennemis, & pour détruire leurs Petits. Dès-qu’on auroit trouvé le moïen de faire du feu, on ſe ſerviroit de cet Elément, & pour ſe mettre en ſureté, & pour nuire à ceux qui chercheroient à nous faire du mal. A l’aide de cette découverte, on apprendroit bien-tôt à rendre pointus des morceaux de bois ; d’où l’on n’auroit qu’un pas à faire, pour inventer les épieux & des armes tranchantes. Lorsque les Humains ſont en colère contre des Créatures juſques à les frapper, & que celles-ci s’enfuïent ou leur échappent, ils ſont portés à courir pour continuer à les maltraiter. Dans ces occaſions ils ſentiroient le peu d’uſage de leurs épieux, ce qui les conduiroit naturellement à inventer les dards & les javelots. Peut-être qu’après cela ils ne feroient pas ſi aisément de nouvelles découvertes ; mais le même enchaînement de réflexions ne manqueroit pas à la longue de produire des arcs & des flèches. Il eſt bien aiſé de s’appercevoir de l’élasticité des bâtons & des branches d’arbres ; & il n’est pas non plus beſoin d’une grande ſagacité pour trouver l’art de faire des cordes avec des boyaux d’Animaux. Ce qu’il y a du moins de très-certain, c’eſt que ces cordes ont été en uſage longtems avant celles du chanvre. L’expérience nous apprend que les Hommes peuvent avoir toutes ces choſes, même beaucoup d’autres eſpèces d’armes, & être très-habile à s’en ſervir, avant qu’il y ait eu aucune autre Forme de Gouvernement établie entr’eux, que celle qui eſt fondée ſur l’autorité que les Parens ont ſur leurs Enfans. On n’ignore pas que des Sauvages qui n’auroient pas de meilleures armes, ſe hazarderoient, s’ils étoient en aſſez grand nombre, à attaquer & à aller à la chaſſe des Bêtes les plus féroces, des Lions mêmes & des Tigres. Il ne faut pas paſſer ſous ſilence une choſe qui favoriſe notre Eſpèce, dans les attaques que peuvent nous faire les Animaux qui ſe trouvent dans les Climats tempérés.

HOR. Vous voulez ſans-doute parler des Loups & des Sangliers ?

CLEO. C’eſt précisément cela. Quoi-qu’il ſoit incontestable que les Loups aïent dévoré un grand nombre de gens, on ne peut cependant nier que ces Animaux ne ſoient plus portés à ſe jetter ſur les Brebis & ſur la Volaille, que ſur notre Eſpèce. Pendant qu’ils trouveront de la charogne, ou quelqu’autre nourriture, ils attaqueront rarement les Hommes, ou d’autres Animaux un peu grands. C’eſt auſſi pour cette raiſon qu’en Eté nous n’avons pas beaucoup à craindre d’en être inſultés. On ne peut pas non plus révoquer en doute que les Sangliers ne ſe ſoient repus de chair humaine cependant ils ſe nourriſſent pour l’ordinaire de gland, de chataignes, de faine, & d’autres eſpèces de fruits. Ils ne ſont carnaſſiers que dans certaines occaſions, & lorsque, preſſés par la néceſſité, ils ne peuvent ſe procurer de végétable pour appaiſer leur faim. Ce qui arrive lorsque, pendant un froid rigoureux, la terre ſtérile eſt entièrement couverte de neige. Concluons donc que ces deux eſpèces d’Animaux n’expoſent les Hommes à aucun danger certain, que dans des Hivers rudes & longs, qui ſont aſſez rares dans les Climats tempérés. Ce n’est pas qu’ils ne nous incommodent, & qu’ils ne ſoient toujours nos ennemis, puisqu’ils gâtent & dévorent tout ce qui peut ſervir à la ſubſiſtance de l’Homme. Il eſt donc très-néceſſaire, non ſeulement d’être continuellement en garde contre ces Bêtes ſauvages, mais encore de ſe réunir pour les détruire.

HOR. Je vois clairement à-préſent que le Genre Humain peut ſubſiſter, & vivre encore aſſez longtems pour multiplier ſon eſpéce, & pour le rendre maîtres des Créatures qui pourroient lui faire la guerre. Je conviens de plus qu’il n’auroit presque pas été poſſible d’en venir à bout, ſi les Hommes ne s’étoient pas mutuellement ſecouru, pour s’oppoſer à la rage & à la ſurie des Bêtes féroces. D’où l’on peut conclure qu’il a pu arriver que la néceſſité où ils ſe trouvèrent alors de s’unir & de ſe joindre enſemble, ait été le prémier motif qui les ait portés à former une Société. Je veux donc bien vous accorder que vous avez démontré la principale partie de votre aſſertion. Mais lorsque vous attribuez tous ces effets à la Providence, ou que vous dites qu’il n’arrive rien à cet égard ſans la permiſſion divine, il me paroît que vous avancez un ſentiment incompatible avec l’idée d’un Etre infiniment bon & miſéricordieux. Il ſe peut que dans tous les Animaux venimeux il y ait quelque choſe d’utile à l’Homme. Je ne veux pas même vous diſputer que les Serpens les plus dangereux par leur venin chaud, corroſiſ & violent, ne contiennent quelque autre excellent remède, qui n’ait point encore été découvert. Mais lorsque je conſidère cette variété infinie de Créatures rapaces & ſanguinaires, qui non ſeulement nous ſurpaſſent en force, mais qui ſont encore viſiblement armées par la Nature, comme ſi elles devoient ſervir à notre deſtruction ; lors, dis-je, que je fais ces réflexions, je ne ſaurois découvrir de quel uſage elles ſont ni à quoi elles ont été deſtinées, ſi ce n’eſt pas pour nous punir. Je puis encore moins concevoir que la Sageſſe Divine ait formé ces Créatures pour nous rendre ſociables, en ſorte que ſi elles n’avoient exiſté, il n’y auroit jamais eu de Société Humaine. Combien n’y a-t-il pas de milliers de notre eſpèce, qui ont été dévorés par ces Bêtes féroces dans les combats que les Hommes ont eu à ſoutenir contr’elles ?

CLEO. Dix troupes de Loups, compoſées chacune de cinquante, ſeroient dans un long Hiver un terrible ravage parmi un million de Créatures de notre eſpèce, ſi elles avoient toutes les mains liées derrière le dos. Cependant il eſt certain que parmi un nombre de Perſonnes la moitié moins grand, la Peſte a fait périr plus d’individus, que cinq cens Loups n’auroient pu en manger dans eſpace de tems ; quoique ceux qui étoient attaqués de cette maladie, fuſſent ſoignés par d’habiles Médecins, & qu’on donnât à ces Malades des remèdes approuvés. Notre vanité naturelle, le grand cas que nous faiſons de notre eſpèce & de nous-mêmes, nous a perſuadé que l’Univers entier avoit été principalement créé pour notre uſage. C’eſt ce préjugé ſi groſſier, qui eſt la ſource de mille extravagances, & des notions les plus puériles & les plus baſſes que nous avons & de Dieu, & de ſes Ouvrages. Il n’y a pas plus de cruauté dans un Loup qui mange de la Chair Humaine, que dans un Homme qui ſe nourrit d’Agneaux ou de Poulets. Nous ne pouvons déterminer ni le but, ni les diverſes fins pour lesquelles les Bêtes féroces ont été formées. Tout ce que nous ſavons certainement, c’eſt que ces Ani-maux-là ont été créés ; & il eſt même presque auſſi certain qu’il y en a eu qui ont cauſé de grands ravages parmi les Nations qui étoient encore dans l’enfance, & qu’ils ſe ſont oppoſés aux établiſſemens que les Humains vouloient former. Vous avez même paru ſi bien perſuadé de cette vérité, que vous avez regardé la cruauté des Bêtes ſauvages, comme un obſtacle qui avoit dû néceſſairement empêcher la conſervation du Genre Humain. Pour répondre à cette difficulté que vous avez propoſée, je vous ai montré par les diſſérens inſtincts, & par les diſpoſitions particulières des Animaux, que la Nature avoit manifeſtement pourvu à la conſervation de notre eſpèce. C’eſt par ſes tendres ſoins que, quoique nuds & ſans défenſe, nous échappons à la rage furieuſe des Bêtes les plus féroces. Nous avons reçu de ſa main bienfaiſante les moïens de nous conſerver nous-mêmes, & de multiplier notre eſpèce, jusqu’à ce que par notre nombre, & par les armes que l’induſtrie nous a procurées, nous aïons pu mettre en fuite, ou détruire les Animaux ſauvages dans tous les endroits du Globe Terreſtre que nous ſommes allés cultiver & habiter. Un Enfant s’apperçoit de la néceſſité & des avantages que nous procure le Soleil ; & l’on peut démontrer que ſans ce corps céleste, il n’y auroit aucune des Créatures vivantes qui eût pu ſubſiſter ſur la Terre. Le Soleil eſt pour le moins huit-cent-mille fois plus grand que la Terre. Si donc il n’avoit d’autre uſage que celui dont je viens de parler, la milliéme partie de cet Aſtre nous ſuffiroit, pourvu qu’à-proportion il fût plus près de nous. Cette ſeule conſidération me fait croire que le Soleil a été fait pour éclairer & échauffer d’autres Corps, outre cette Planète que nous habitons. Les fins du Feu & de l’Eau ſont ſans nombre, & les uſages qu’on en tire ſont infiniment différens les uns des autres. Quoique nous tirions de ces objets des avantages qui nous regardent uniquement nous-mêmes, il eſt cependant très-probable qu’il y a mille choſes, peut-être même nos propres machines, qui, dans le vaſte Syſtéme de l’Univers, ſervent actuellement à des fins très-ſages, que nous ne découvrirons jamais. Quant au plan que le Créateur a ſuivi dans la formation de notre Globe, je veux parler du Syſtême qu’il fuit dans la conduite de cet Univers par rapport aux Créatures qui vivent ſur la Terre, la deſtruction des Animaux eſt auſſi néceſſaire que leur génération.

HOR. C’est ce que j’ai appris dans LA FABLE DES ABEILLES. Je ſuis même perſuadé que, comme vous le dites, ſi une eſpèce de Créatures étoit immortelle, elle détruiroit & engloutiroit avec le tems toutes les autres, quand même les Créatures immortelles feroient des Brebis, & que toutes les autres feroient des Lions. Mais je ne ſaurois me mettre dans l’eſprit, que l’Etre Suprême ait voulu introduire la Société, aux dépens de la vie d’un ſi grand nombre de Créatures Humaines, puisqu’il y avoit d’autres voies plus douces pour produire le même eſprit, que l’Etre Suprême ait voulu introduire la Société, aux dépens de la vie d’un ſi grand nombre de Créatures Humaines, puisqu’il y avoit d’autres voies plus douces pour produire le même effet.

CLEO. Nous parlons de ce qui vraiſemblablement eſt arrivé, & non de ce qui peut être arrivé. Le même Etre qui par ſa puiſſance a créé les Baleines, auroit pu ſans-contredit nous faire hauts de ſoixante & dix pieds, & nous donner des forces à proportion. Mais puisque le plan ſur lequel ce Monde a été formé, veut, comme vous en convenez vous-même, que de chaque eſpèce il meure des Individus à-meſure qu’il en naît d’autres, pourquoi voudriez-vous voir bannis quel-ques-uns des moïens qui ſervent à cauſer la mort aux Créatures ?

HOR. N’y a-t-il pas aſſez de maladies, de Médecins & d’Apoticaires, ainſi que de Guerres par mer & par terre, pour emporter le ſuperſſu de notre eſpèce ?

CLEO. Ces différentes choſes peuvent, je l’avoue, produire le même effet ; mais il eſt incontestable que ces cauſes ne ſont pas toujours ſuffiſantes. On remarque que dans une Nation peuplée, la Guerre, les Bêtes féroces, les Exécutions, les Meurtres, & cent autres accidens de cette nature, ajoutez-y, ſi vous voulez, les Maladies avec toutes leurs ſuites, peuvent à-peine détruire ce que produit une de nos facultés inviſibles, je veux parler de l’inſtinct que les Humains ont pour conſerver leur eſpèce. Tout est également facile à la Divinité ; mais, pour parler à la manière des Hommes, il eſt évident qu’en formant cette Terre, & toutes les choſes qui y ſont, il n’a fallu ni moins de ſageſſe, ni moins de ſoins pour trouver les diverſes manières & les diſſérens moïens de ſe délivrer des Animaux, & de les détruire, qu’il ne ſemble qu’on en a emploïé pour les produire. On peut aiſément démontrer que nos Corps ont été faits tels, qu’ils ne ſauroient ſubſiſter au-delà d’un certain tems : ſemblables en cela à des maiſons qu’on bâtit à deſſein de ne durer qu’un nombre d’années déterminé. C’eſt la Mort conſidérée en elle-même, que tous les Hommes ſans exception abhorrent naturellement. Ils ne diſſerent que dans l’idée qu’ils ont de divers genres de mort ; & je n’ai jamais ouï dire qu’il y en ait eu aucun, qui ait été généralement approuvé.

HOR. Cependant il faut convenir que perſonne n’en choiſit un cruel. Quel ſupplice plus terrible, & en même tems plus douloureux, que celui d’être mis en pièces & d’être dévoré par une Bête féroce ?

CLEO. Il eſt certain que ce genre de mort ne cauſe pas de peines plus aigues, que celles qu’endure une perſonne qui eſt tourmentée ſans relâche de la goute dans l’eſtomac, ou de la pierre dans la veſſie.

HOR. Comment pourriez-vous me prouver ce que vous avancez d’une manière ſi déciſive ?

CLEO. Notre propre conſtitution, & la ſtructure du Corps Humain, démontrent que nous ſommes incapables de ſoutenir des douleurs infinies. Dans cette vie les degrés de Peine & de plaiſir ſont limités, & exactement proportionnés aux forces d’un chacun. Tout ce qui paſſe ces bornes, nous met hors de nous-mêmes ; & 1’Infortuné, qui par la violence de la Torture eſt tombé en pamoiſon, ſait bien juſqu’à quel point il peut ſouffrir, ſi du-moins il ſe ſouvient des douleurs qu’il a reſſenties, lorſqu’il fut appliqué à la Queſtion. Les maux réels que les Bêtes féroces ont cauſés à notre eſpèce, ne ſont rien en comparaiſon de la manière barbare dont les Hommes ont ſouvent agi les uns à l’égard des autres. Jettez les yeux ſur ce vaillant Guerrier, qui aïant eu le malheur de perdre quelqu’un de ſes membres dans la bataille, eſt enſuite foulé aux pieds d’une vingtaine de chevaux. Dites-moi, je vous prie, ſi dans cette ſituation où il agoniſe durant pluſieurs heures, avec la plupart de ſes côtes rompues, & le crane enfoncé, il ſouffre moins que s’il avoit été déchiré par un Lion ?

HOR. Ces deux genres de mort ſont extrêmement douloureux.

CLEO. Le caprice de la Mode & de la Coutume qui règne dans le ſiècle où nous vivons, détermine plus ſouvent notre choix, que la ſaine Raiſon ou l’Entendement. Si l’on meurt d’hydropiſie, & qu’on ſoit enſuite rongé par les Vers, il n’y a rien de plus conſolant dans ce genre de mort, que si l’on étoit jetté dans la mer, & que l’on ſervît de pâture aux Poiſſons. Cependant notre manière de penſer, qui eſt extrêmement bornée, bouleverſe notre raiſon, & corrompt là-deſſus notre jugement. Sans cela, comment ſe pourroit-il que des Perſonnes reconnues pour être d’un diſcernement exquis, aimaſſent mieux pourrir & ſentir mauvais dans un ſépulcre dégoutant, que d’être mis ſur un bucher, dreſſé en plein air, pour être réduits en cendres ?

HOR. Je ne me fais aucune peine d’avouer que j’ai beaucoup d’averſion pour tout ce qui choque, choque, & qui eſt contre la Nature.

CLEO. Je ne ſai point ce que vous voulez dire par ce qui choque & qui est contre la Nature. Tout ce qu’il y a de certain, c’eſt que rien n’eſt plus commun dans la Nature, que de voir les Créatures ſe nourrir les unes des autres. C’eſt-là le cours ordinaire des choſes. Le Syſtême que ſuivent les Etres animés qui vivent ſur la Terre, paroît être établi ſur ce fondement. Il n’eſt point d’Animaux, du-moins que nous connoiſſions, qui ne ſe nourriſſent des individus d’une autre eſpèce. Quelquefois ils ſont ſervir à leur nourriture des Animaux vivans ; d’autres fois ils dévorent ceux qui ſont déjà morts ; & même la plupart des Poiſſons ſont obligés de ſe nourrir de Créatures de leur eſpèce. Ne vous imaginez pas cependant que cela ſoit une faute, ou une omiſſion de la part de la Nature ; puiſqu’elle donne à ces Animaux aquatiques une vertu prolifique, qui leur fournit plus de nourriture, que cette même Nature n’en procure à aucune autre Créature.

HOR. Vous voulez parler de la prodigieuſe quantité d’œufs que les Poiſſons jettent ?

CLEO. C’eſt juſtement cela ; & je dis de plus que ces œufs ne reçoivent leur fécondité, qu’après qu’ils ont’ils ont été jettés. D’où il peut arriver que la Femelle peut avoir dans ſon ventre autant de frai qu’il en peut contenir, & que les œufs eux-mêmes peuvent être ſi bien ſerrés les uns contre les autres, qu’ils ne laiſſeront plus de place pour y introduire la ſemence du Mâle. Car ſi cela n’étoit pas, il ſeroit impoſſible qu’un Poiſſon multipliât auſſi prodigieuſement chaque année.

HOR. Mais le ſperme, ou l’aura ſeminalis du Mâle, ne pourroit-il pas être aſſez ſubtil pour pénétrer tout le pelotton de ces œufs, & pour influer ſur chacun d’eux ſans tenir aucune place, comme cela arrive dans les Oiseaux, & dans les autres Animaux ovipares ?

CLEO. Il faut d’abord en excepter l’Autruche. D’ailleurs il n’eſt point d’Animal ovipare, qui ait des œufs en plus grand nombre, & plus ferrés les uns contre les autres, que le Poiſſon. Mais ſuppoſons que la vertu prolifique pût agir ſur tout cet amas de frai, qu’en réſulteroit-il ? C’eſt que ſi tous les œufs dont quelques Femelles de Poiſſons ſe trouvent remplies, venoient à être rendus féconds tandis que ces œufs ſont encore dans leur ventre, il ſeroit impoſſible que l’aura ſeminalis, ou les parties les plus volatiles de la ſemence du Mâle, quand même elles ne tiendroient point de place, puſſent, comme cela arrive dans les autres Créatures, dilater & enfler plus ou moins chaque œuf. Car la moindre dilatation qui arriveroit à un ſi grand nombre d’individus, augmenteroit le volume de tout le frai à un tel point, qu’il faudroit un beaucoup plus grand eſpace pour le contenir, que celui de la cavité où il ſe trouve renfermé. Peut-on rien voir de plus admirable, que la manière avec laquelle ſe conſerve une Efpèce, dont tous les individus ont un inſtinct qui les porte à se détruire les uns les autres ?

HOR. Ce que vous avez avancé des Poiſſons, n’eſt vrai tout au plus que par rapport à ceux que fourniſſent la plus grande partie des Mers qui environnent l’Europe: Car dans les Eaux douces la plupart des Poiſſons ne ſe nourriſſent point de leurs ſemblables ; cependant ils y frayent de la même manière, & ils ſont auſſi remplis d’œufs, que tous ceux qui vivent dans les Mers. Parmi nous, le Brochet eſt le ſeul deſtructeur de Poiſſons qui mérite d’être mentionné.

CLEO. Auſſi eſt-il ſi vorace, qu’on remarque que les Poiſſons ne peuvent pas multiplier dans les Viviers où l’on ſouffre qu’il y ait de ces deſtructeurs. Mais de plus, dans les Rivières, & dans toutes les Eaux voiſines de la Terre, on trouve pluſieurs ſortes d’Oiseaux amphibies, dont la nourriture ordinaire eſt le Poiſſon ; & il y a même bien des endroits qui fourmillent de ces Oiseaux aquatiques. Outre ces Animaux il y a encore les Loutres, les Bièvres, & pluſieurs autres eſpèces de créatures qui vivent de Poiſſons. Le Héron & le Butor en prennent auſſi leur part dans les Ruiſſeaux, & dans les Eaux peu profondes. Ce qu’ils en enlèvent, est peut-être peu de choſe ; mais le fretin & le frai qu’une Couple de Cignes peut manger dans une année, ſuffiroient de reſte pour peupler une Rivière conſidérable. Toujours eſt-il ſûr que les Poiſſons ſont mangés, il n’importe par qui, que ce ſoit par leur propre eſpèce, ou par une autre. Je voulois vous prouver par-là, que la Nature ne produit aucune Eſpèce, dont les individus ſeroient bientôt en trop grand nombre, qu’elle n’ait en même tems trouvé les moïens néceſſaires pour les détruire. La variété d’Inſectes qu’il y a dans les différentes parties du Monde, paroîtroit incroïable à celui qui n’auroit point étudié cette matière ; & l’on remarque des beautés infinies dans ces fortes d’Animaux. Mais ni leur beauté ni leur diverſité ne ſont pas plus ſurprenantes, que la multiplicité des moïens que la Nature a mis en uſage pour les faire périr. Si les Animaux deſtinés à la deſtruction des Infectes ceſſoient tous à la fois de remplir leur deſtination, s’ils n’avoient plus cette vigilance qu’ils font paroître pour les détruire, il ne leur faudroit pas plus de deux ans pour être les maîtres abſolus de la plus grande partie de la Terre que nous habitons. Bientôt pluſieurs vaſtes païs n’auroient point d’autres habitans.

HOR. J’ai ouï dire que les Baleines ne vivoient d’autre choſe. Si cela eſt, elles doivent conſumer une terrible quantité d’Inſectes.

CLEO. C’eſt-là l’opinion commune. Je crois que ce qui y a donné lieu, c’eſt qu’on ne trouve jamais de poiſſons dans ces Animaux, & que dans les Mers qu’ils habitent, il y a d’innombrables multitu-des d’Infectes, qui couvrent preſque tou-te la ſurface de ace de l’eau. Cette Créature ſert encore beaucoup à confirmer la vérité que j’ai avancée ; c’eſt que la Nature, en produiſant les Individus de chaque Eſpèce, a en même tems donné une attention particulière ſur les moïens qui devoient ſervir à leur deſtruction. Car elle a entièrement changé, à l’égard de cet Animal énorme, l’économie qu’elle obſerve dans tous les autres Poiſſons, parce qu’il eſt trop gros pour être englouti. Ainſi les Baleines ſont des Animaux vivipares, qui par-là même qu’ils engendrent de la même manière que les Bêtes terreſtres à quatre pieds, n’ont jamais plus de deux ou de trois Petits à la fois. Pour que chaque Eſpèce continuât à exiſter parmi un auſſi grand nombre de Créatures différentes qu’il y en a ſur cette Terre, il étoit abſolument néceſſaire que la Nature eût du-moins autant de ſoin pour les détruire, qu’elle en avoit pris pour les multiplier. D’où il faut inférer qu’elle a été viſiblement plus attentive à trouver les moïens qui pouvoient ſervir à leur deſtruction, & à leur conſomption, qu’elle ne l’a été à trouver ceux qui devoient ſervir à leur entretien, & à la conſervation de leur vie.

HOR. Aïez, je vous prie, la bonté de prouver ce que vous venez d’avancer.

CLEO. Il meurt des millions de Créatures chaque année, qui ſont même condamnées à périr, parce qu’elles manquent de nourriture. Mais quelque grand que ſoit le nombre de celles qui meurent, il en reſte toujours aſſez pour les dévorer. La Nature leur ouvre tous ſes tréſors, il n’eſt rien de trop exquis pour les Animaux, elle ne leur refuſe aucun aliment de leur goût. Il n’y a rien qui lui paroiſſe trop bon pour la plus vile de ſes productions. Toutes les Créatures ont également droit à ce qui les accommode. Sa bonté agit avec elles ſans impartialité. Combien n’eſt pas curieux l’art qu’on remarque dans la ſtructure d’une ſimple Mouche ! Quelle n’est pas la célérité de ſes ailes, & la viteſſe de tous les mouvemens que cet Animal exécute un beau jour d’Eté ! Si un Pythagoricien, fort verſé dans les Méchaniques, examinoit, à l’aide d’un Microſcope, toutes les petites parties de cette Créature volage, & qu’il conſidérât attentivement leur uſage, ne regarderoit-il pas comme un grand dommage, que des milliers d’Etres animés, auſſi artiſtement conſtruits, & auſſi admirablement finis, fuſſent expofés tous les jours à être dévorés par de petits Oiſeaux, & par des Araignées, qui nous ſont ſi peu néceſſaires ? Ne croïez-vous pas vous-même, que les choses en ſeroient tout auſſi-bien allées, quand même il y auroit eu moins de Mouches, & que l’on n’auroit jamais vu d’Araignées ?

HOR. Je me ſouviens de la Fable du Glan & de la Citrouille. ainſi je me garderai bien de vous répondre ſur ce point-là.

CLEO. Cependant vous trouvez encore défectueux les moïens que j’ai ſuppofé que la Providence avoit mis en uſage pour engager les Hommes à vivre en Société ; je veux parler du danger commun auquel ils ont été expoſés de la part des Bêtes féroces, lors même que vous avez avoué qu’il étoit vraiſemblable que ç’auroit été-là le prémier motif qui avoit porté le Genre Humain à s’unir.

HOR. Je ne faurois croire que la Providence n’ait pas eu plus d’égard pour notre eſpèce, qu’elle n’en a eu pour les Mouches, & pour le frai des Poiſſons. Je ne puis me perſuader que la Nature ait jamais voulu ſe jouer du deſtin des Créatures Humaines comme de la vie des Inſectes, & qu’elle ait eu deſſein de prodiguer auſſi inutilement les Hommes que les Bêtes. Mais vous qui êtes un ſi zèlé Défenſeur du Chriſtianiſme, comment pourriez-vous, je vous prie, concilier tout cela avec la Religion ?

CLEO. Mon opinion n’a rien qui intéreſſe la Religion. La ſource de nos préventions à cet égard, vient de ce que nous ſommes ſi remplis de nous-mêmes, & de l’excellence de notre eſpèce, que nous ne nous donnons pas ſeulement le loiſir de conſidérer attentivement le Syſtême ſuivant lequel cette Terre eſt formée ; je veux parler du plan ſur lequel toute l’économie de notre Globe eſt batie, par rapport aux Créatures qui vivent dans la Terre & ſur la Terre.

HOR. Ce que j’ai dit ne regarde point notre eſpèce, mais uniquement la Divinité. Comment pouvez-vous dire que la Religion n’ait rien à faire ici, dans le tems que vous faites Dieu auteur d’un ſi grand nombre de cruautés, & que vous lui attribuez une malice auſſi noire ?

CLEO. Il eſt impoſſible que ce que vous avez dit, ne regarde pas notre eſpèce ; puiſque les expreſſions que vous avez emploïées ne peuvent oſſrir d’autres idées, que l’intention que le Créateur a eu en formant les choſes, ou les ſentimens que les Créatures Humaines en ont. Rien ne peut être cruel ou malicieux par rapport à celui qui commet une action, à moins qu’en le faiſant il n’ait eu le but & le deſſein d’en faire une de cette nature. En effet toutes les actions, conſidérées en elles-mêmes & abſtractivement, ſont également indifférentes ; & quelles qu’elles puiſſent être à l’égard des Individus, il eſt certain que la mort n’eſt pas un plus grand mal pour cette Terre, ou pour l’Univers en général, que la naiſſance ne peut l’être.

HOR. Vous faites ainſi de la prémière cauſe un Etre deſtitué d’intelligence.

CLEO. Pourquoi cela, je vous prie ? Ne pouvez-vous pas concevoir un Etre intelligent, & même très-ſage, qui non ſeulement ſoit exempt de toute cruauté & de toute malice, mais qui encore ſoit incapable d’avoir des penſées de cette nature ?

HOR. Un tel Etre n’ordonneroit, ni ne commettroit rien qui marquât de la malice ou de la cruauté.

CLEO. Auſſi Dieu ne fait rien de ſemblable. Mais, ſi nous n’y prenons garde, ceci va nous entraîner dans une diſpute qui roulera ſur l’Origine du Mal. D’où nous viendrons infailliblement à parler du Libre-Arbitre, qui, comme je vous l’ai déjà dit, eſt un myſtère inexplicable, & ſur lequel j’ai Réſolu de garder un profond ſilence. Mais je n’ai jamais rien dit, ni pensé, qui fût indigne de la Divinité. Bien loin de-là, j’ai des idées auſſi ſublimes de l’Etre Suprême, que mon Eſprit peut s’en former de ce qui eſt incompréhenſible. Et je croirois plutôt qu’il ceſſeroit d’exifter, que je ne penſerois qu’il fût l’auteur de quelques Maux réels. Vous me feriez cependant plaiſir, ſi vous m’appreniez la méthode qui, à votre avis, auroit été la meilleure pour introduire la Société. Faites-moi connoître, je vous prie, cette voie plus douce dont vous avez parlé.

HOR. Vous m’avez pleinement convaincu que l’amour naturel que nous prétendons avoir pour notre eſpèce, n’eſt pas plus grand que celui qu’on remarque dans pluſieurs autres Animaux pour leurs ſemblables. Mais ſi la Nature nous avoit réellement donné une aſſection réciproque, qui fût auſſi ſincère & auſſi ſenſible que celle que les Pères & les Mères ont viſiblement pour leurs Enfans, tandis qu’ils ne peuvent pas encore s’aider eux-mêmes, il eſt certain que les Hommes ſeroient déterminés par choix à ſe réunir pour compoſer une Société. Rien n’auroit pu s’oppoſer à leur union, ſoit qu’ils euſſent été en petit ou en grand nombre, ſoit qu’ils euſſent été ignorans ou ſavans.

CLEO. O mentes bominum cæcas ? o pectora caca !

HOR. Vous ferez autant d’exclamations qu’il vous plaîra ; je ſuis cependant perſuadé que le motif dont je parle, auroit été beaucoup plus efficace pour former leur union, que ne l’auroit pu être aucun danger commun de la part des Bêtes féroces. Mais que trouvez-vous à reprendre dans ce Syſtème, & quel inconvénient peut-il réſulter de l’affection mutuelle que je ſuppoſe ?

CLEO. Ce que j’y trouve de défectueux ? Il me paroît incompatible avec le plan que la Providence a viſiblement trouvé à propos de ſuivre dans l’arrangement & dans la diſpoſition des choſes qu’on apperçoit dans l’Univers. Si les Hommes avoient une telle affection, & qu’ils l’euſſent par inſtinct, jamais il ne ſe ſeroit élevé parmi eux ni de ces fatales diviſions, ni de ces haines mortelles, qui ont ſi ſouvent troublé les Sociétés. On n’auroit jamais vu ces actes aſſreux de cruauté qui ont inondé cette Terre. En un mot, jamais on n’auroit vu les Créatures Humaines faire périr, par malice, & par de longues guerres, un grand nombre d’Individus de leur eſpèce.

HOR. Vous êtes un plaiſant Médecin d’Etat, de preſcrire la guerre, la cruauté & la malice, pour procurer la profſpérité & la conſervation de la société Civile.

CLEO. Ne m’attribuez pas, je vous prie, des idées que je n’ai point. Je n’ai jamais eu en vue de pareils remèdes. Mais ſi vous êtes perſuadé que le Monde eſt conſtamment gouverné par la Providence, vous devez auſſi croire que la Divinité emploie les moïens dont elle a beſoin pour exécuter ce qu’elle veut & ce qu’il lui plaît. Par exemple, pour qu’une guerre s’allume, il faut au-paravant qu’il s’élève des meſintelligences & des diſputes entre les Sujets des diverſes Nations, ainſi que des diſſentions parmi les Princes reſpectifs, les Conducteurs, ou les Gouverneurs des Peuples. Il eſt évident que l’Eſprit Humain eſt, pour ainſi dire, le lieu où ſe fabriquent ces fortes de moïens. D’où je conclus, que ſi la Providence avoit diſpofé les choſes ſuivant cette voie douce, qui à votre avis auroit été la meilleure, il y auroit eu très-peu de ſang humain répandu, pour ne rien dire de plus.

HOR. Je ne vois pas qu’il en fût réſulté aucun inconvénient.

CLEO. Mais ſi cela étoit, on ne verroit pas cette variété de Créatures animées qu’il y a aujourd’hui dans le Monde. Que dis-je ! la Terre même auroit été trop petite pour contenir tous les Hommes, & les diverſes choſes qui ſeroient néceſſaires pour leur ſubſiſtance. S’il n’y avoit point eu de guerre, & que juſques à préſent le cours ordinaire de la Providence n’eût pas été auſſi ſouvent interrompu qu’il l’a été, il eſt certain que notre Eſpèce auroit ſeule ſurchargé le Globe Terrestre. Ne puis-je donc pas dire avec juſtice, que cette voie plus douce que vous approuvez, eſt tout-à-fait contraire au Syſtême que le Créateur a ſuivi pour former cette Terre, & qu’elle tend même à le renverſer ? C’eſt là une conſidération à laquelle vous ne donnez point aſſez d’attention. Déjà je vous ai fait ſouvenir une fois, que vous étiez vous-même convenu que la deſtruction des Animaux étoit auſſi néceſſaire que leur génération. On remarque autant de ſageſſe dans les moïens qui ſervent à faire périr & à détruire cette multitude d’Animaux, pour faire place à ceux qui leur ſuccèdent continuellement, que l’on en trouve à faire que toutes ces différentes ſortes Animaux conſervent chacune leur propre eſpèce. Quel eſt, à votre avis, la raiſon pourquoi il n’y a qu’un ſeul chemin pour venir au monde ?

HOR. Parce que celui-là ſeul ſuffit.

CLEO. Donc, par parité de raiſon, nous devons croire que puiſqu’il y a pluſieurs chemins pour ſortir de ce monde, un ſeul ne ſeroit pas ſuffifant. D’ailleurs, ſi la conſervation & l’entretien de ce grand nombre de Créatures qui exiſtent actuellement, demandent auſſi néceſſairement la mort de ces mêmes Créatures que leur naiſſance, pourquoi retranchez-vous les moïens qui ſervent à terminer la vie ? pourquoi ſurtout fermez-vous entièrement une des plus grandes portes de la mort, par où nous voïons paſſer une grande multitude d’Animaux ? N eſt-ce pas-là s’oppoſer au Syſtême que le Créateur a ſuivi en formant cette Terre ? Que dis-je ! eſt-ce que vous ne le renverſez pas autant, que ſi vous vouliez blâmer la génération ? S’il n’y avoit jamais eu de guerres, ni d’autres cauſes de la mort, que celles qui ſont ſuivant le cours naturel des choſes, il eſt certain que cette Terre n’auroit point produit, ou que du-moins elle n’auroit pas ſeulement pu fournir à l’entretien de la dixième partie des Créatures qui y auroient été. Je prens le mot de guerres dans un ſens très-étendu ; je n’entens pas ſeulement par là ces querelles qui s’élevant entre les différentes Nations, ſe vuident par la force & par les armes ; mais encore celles qui s’élevant entre les Sujets d’un même Etat, ſe terminent auſſi par des voies violentes, comme le ſont les maſſacres généraux, les meurtres particuliers commis à l’aide du poiſon ou du fer, & enfin tous les actes d’hoſtilité que les Hommes, malgré l’amour qu’ils prétendent avoir pour leur eſpèce, ont exercé dans tous les païs du Monde, en attentant à la vie les uns des autres depuis que Caïn tua ſon Frère Abel juſqu’à préſent.

HOR. Je ne crois pas que l’Hiſtoire contienne la quatrième partie des deſaſtres de cette nature qui ſont arrivés dans le Monde ; mais ce qu’elle nous apprend, ſuffit pour nous faire voir qu’il eſt péri un nombre prodigieux d’Hommes ; j’oſe même dire qu’il eſt beaucoup plus grand, qu’il n’y en a jamais eu en même tems ſur cette Terre. Mais quelles conſéquences prétendriez vous en tirer ? Ces Hommes n’auroient pas été immortels; & s’ils n’avoient pas été tués à la guerre, ils n’auroient pas tardé à mourir de mort naturelle. Il ſeroit extraordinaire qu’un Homme de ſoixante ans, qui eſt tué d’un coup de feu dans une bataille, eût vécu quatre ans de plus s’il fût reſté tranquilement chez lui.

CLEO. Quoiqu’il y ait peut-être, dans toutes les armées, pluſieurs Soldats âgés de ſoixante ans, on ne ſauroit cependant diſconvenir que le plus grand nombre de ceux qui vont à la guerre, ne ſoient de jeunes gens : car, ſi dans un combat on vient à perdre quatre ou cinq mille hommes, on trouvera que la plupart des de vingt-cinq ans. Conſidérez à préſent, je vous prie, que pluſieurs perſonnes ne ſe marient qu’après avoir atteint cet âge, & que malgré cela ils ne laiſſent pas encore d’avoir dix ou douze enfans.

HOR. Si tous ceux qui meurent de mort violente, devoient avoir une douzaine d’enfans, avant que de mourir ————

CLEO. Cela n’est pas néceſſaire. Je ne ſuppoſe rien qui ſoit abſurde, ou contre la vraiſemblance. Tout ce que je veux dire par-là, c’eſt que ſi tous ceux qu’on a aſſaſſiné de propos délibéré avoient vécu, ils auroient couru les mêmes hazards que le reſte du Genre Humain. Il leur ſeroit arrivé tout ce qui est arrivé à ceux qui n’ont pas été tués de la même manière. Leur Poſtérité auroit ſubi un pareil ſort. Tous enfin ſe ſerojent ſervi de Médecins & d’Apoticaires. Ils auroient été ſujets aux infirmités, aux maladies, & à tous les autres accidens qui abrègent la vie des autres Hommes, ſi l’on en excepte ſeulement la guerre, & les autres, moïens violens dont ils ſe ſervent pour ſe détruire les uns les autres.

HOR. Mais ſi la Terre avoit été trop, peuplée, eſt-ce que la Providence n’auroit pas pu envoïer plus ſouvent des Peſtes, & d’autres fléaux ? D’ailleurs il n’auroit pas été impoſſible que la Mort enlevật dès le berceau un plus grand nombre d’Enfans, ou qu’il ſe fût trouvé une plus grande quantité de Femmes ſtériles.

CLEO. J’ignore ſi la voie douce que vous propoſez, auroit généralement mieux convenu ; mais ce qu’il y a de certain, c’eſt que vous vous formez de la Divinité des notions qui lui ſont injurieuſes. Il eſt vrai que les Hommes pouvoient apporter en naiſſant l’inſtinct dont vous parlez : mais ſi tel avoit été le bon-plaiſir du Créateur, il y auroit eu dans le Monde une économie toute différente, & depuis le commencement les choſes terreſtres auroient été diſpoſées d’une toute autre manière qu’elles ne le ſont aujourd’hui. Il n’y a qu’une Sageſſe finie & bornée qui forme un Syſtême qu’elle est obligée de corriger enſuite, lorsqu’il s’y trouve quelque choſe de défectueux. Il n’appartient qu’à la ſeule Prudence Humaine de réparer les fautes qu’elle a faites. Les Hommes corrigent & redreſſent ce qu’ils n’avoient pas bien exécuté d’abord ; & ce n’eſt que par l’expérience qu’ils apprennent les changemens qu’ils doivent apporter à leurs meſures mal concertées. Il n’en eſt pas de même de la Sageſſe infinie. Dieu est revétu de toute éternité d’une connoiſſance parfaite. Il n’eſt ſujet ni aux erreurs, ni aux mépriſes. Auſſi tous les Ouvrages de de la Divinité ſont univerſellement bons, & elle n’a rien fait qui ne ſoit comme elle le vouloit. Ses Loix ſont fermes & ſtables, & ſes Conſeils ſont éternels. D’où il fuit que ſes réſolutions ſont immuables, & ſes Decrets éternels. Il n’y a pas encore un quart d’heure que vous avez nommé la Guerre, comme un des moïens néceſſaires pour enlever le ſuperflu de notre eſpèce. Comment ſe peut-il donc que vous veniez maintenant à croire que ce fléau eſt inutile ? Je puis vous faire voir que la Nature, dans la production de notre eſpèce, a amplement pourvu aux dégats que la Guerre pouvoit occaſionner parmi nous. Ses tendres ſoins à cet égard ne ſont pas moins ſenſibles, que ceux qu’elle a pris pour ſuppléer à la grande conſomtion de Poiſſons qui ſe fait, en ſervant de pâture les uns aux autres.

HOR. Comment cela, je vous prie ?

CLEO. C’est qu’il nait toujours plus de Garçons que de Filles. Vous m’accorderez ſans peine que notre ſexe exécute tous les travaux pénibles, & qu’il eſſuïe tous les périls que l’on court ſur mer & ſur terre. D’où il ſuit qu’il doit néceſſairement périr un beaucoup plus grand nombre d’Hommes que de femmes. Si donc nous remarquons, comme cela eſt eſſectivement, que parmi le nombre des Enfans qui naiſſent annuellement, il y a conſtamment plus de Garçons que de Filles, n’eſt-il pas manifeſte que la Nature a pourvu à cette grande multitude de Mâles qui, dans les Nations conſidérables, ſeroient & ſuperſſus & d’une dangereuſe conſéquence, s’il n’y avoit rien pour les détruire ?

HOR. C’eſt un fait bien ſurprenant, qu’il naiſſe toujours plus de Garçons que de Filles. Je me ſouviens de la liſte qu’on a publiée il y a quelque tems ; elle avoit été tirée des Extraits tant baptiſtaires que mortuaires, de la Ville & des Faux-bourgs.

CLEO. On a obſervé pendant quatre-vingts ans, qu’il étoit conſtamment né beaucoup plus de Garçons que de Filles ; & il s’est même quelquefois trouvé que le nombre de Mâles l’emportoit de pluſieurs centaines ſur celui des Femelles. Cette proviſion que la Nature a faite de notre ſexe pour réparer les pertes qu’il eſſuïe dans les Guerres, & dans les Voïages par mer, eſt même encore plus grande qu’on ne pourroit ſe l’imaginer. En effet, conſidérez prémièrement que les Femmes ſont ſujettes à presque toutes les maladies dont les Hommes peuvent être attaqués ; & en ſecond lieu que nous n’avons rien à craindre de pluſieurs incommodités, & de divers accidens qui emportent un très-grand nombre de perſonnes du Beau Sexe. HOR. On ne ſauroit regarder cela comme l’effet du hazard ; mais il détruit l’injuſte conſéquence que vous avez tirée du Syſtême de l’Affection, en cas qu’il n’y eut point de guerre. Car la crainte où vous étiez que notre Eſpèce ne devînt trop nombreuſe, eſt entièrement fondée ſur cette ſuppoſition ; c’eſt que ceux qui périroient à la guerre n’auroient pas manqué de Femmes, s’ils euſſent vécu. Cependant cette ſupériorité dans le nombre des Garçons, prouve évidemment qu’ils n’auroient pu trouver tous des compagnes.

CLEO. Votre remarque eſt très-juſte ; mais je me propoſois ſurtout de vous montrer, combien le changement que vous propoſiez, auroit peu convenu à tous égards avec le reſte du Syſtème ſuivant lequel les choſes ſont aujourd’hui manifeſtement gouvernées. Car ſi la Nature eût rendu les Individus du Beau Sexe plus nombreux que ceux du nôtre, & que dans la production de notre eſpèce, elle eût exactement réparé la perte des Femmes qui meurent d’accidens auxquels les Hommes ne ſont point ſujets, il eſt certain qu’alors il y auroit eu aſſez de compagnes pour tous ceux qui n’aïant pas été détruits par leurs ſemblables, auroient vécu plus longtems. D’où il ſuit que ſans guerre la Terre, comme je l’ai dit, auroit été ſurchargée ou bien ſuppoſé que la Nature ait toujours été la même qu’elle eſt aujourd’hui, c’est-à-dire, qu’il ſoit né conſtamment plus de Garçons que de Filles, & que les maladies aïent emporté un beaucoup plus grand nombre de Femmes que d’Hommes, dans ce cas il eſt évident que s’il n’y avoit point de guerre, il y auroit toujours dans le monde trop de perſonnes de notre ſexe ; & que la diſproportion qu’il y auroit entre le nombre des Mâles & celui des Femelles, cauſeroit une infinité de maux qui ſont aujourd’hui uniquement prévenus par le peu de cas que les Hommes ſont naturellement des individus de leur eſpèce, & par les diſſentions qui s’élèvent parmi eux.

HOR. Tout le mal qui en ſeroit arrivé, c’eſt que le nombre des Hommes qui meurent dans le célibat, auroit été plus grand qu’il ne l’eſt aujourd’hui ; mais il eſt fort problématique ſi cela ſeroit un mal réel.

CLEO. Ne croïez-vous pas que le trop peu de Femmes, & le trop grand nombre d’Hommes qu’il y auroit toujours, exciteroient de funeſtes querelles dans toutes les Sociétés, quelle que pût être l’affection que les individus de notre eſpèce auroient les uns pour les autres ? D’ailleurs n’eſt-il pas certain que cette rareté du Beau Sexe en rehauſſeroit tellement la valeur & le prix, que perſonne ne pourroit ſe procurer de compagnes, hormis ceux qui ſeroient aſſez bien à leur aiſe. Cela ſeul ſuffiroit pour changer toute l’économie de l’Univers. Le Genre Humain ne connoîtroit abſolument point la ſource intariſſable & ſi néceſſaire, qui fournit toujours à toutes les Nations où l’eſclavage eſt aboli, des Ouvriers qui ſe vouent volontairement aux occupations baſſes & pénibles ; je veux parler des Enfans du Pauvre, qui procurent à la Société le plus grand & le plus général de tous les biens temporels, d’où dépendent néceſſairement, dans l’état civiliſé, toutes les douceurs de la vie. Il y a bien d’autres choſes qui prouvent manifeſtement que cette aſſection naturelle, que vous ſuppoſez que l’Homme a pour ſon eſpèce, auroit été abſolument incompatible avec le Systême que le Créateur a ſuivi dans la formation de cette Terre. Le Monde auroit été privé de toute l’induſtrie qui eſt produite par l’Envie & par l’Emulation. Il n’y auroit point eu de Peuple qui eût voulu fleurir & s’agrandir aux dépens de ſes Voiſins, & qui eût ſouhaité, ou ſeulement ſousſert de paſſer pour une Nation formidable. Tous les Hommes ſe ſeroient appliqués à applanir les diſſicultés, ainſi on n’auroit pas eu beſoin de Gouvernement. Les intrigues & les tumultes auroient été bannis de la Terre. Jettez les yeux ſur les Héros les plus célèbres de l’Antiquité, & ſur leurs exploits les plus fameux ; faites attention à tous les objets que le Beau Monde a exalté & admiré dans les ſiècles paſſés ; & je vous demande, s’il falloit ramener ces mêmes travaux, rappeller ces mêmes circonstances & ces mêmes occupations, quels ſeroient, à votre avis, les moïens les plus propres pour cela ? Qu’est-ce que la Nature devroit faire pour en venir à bout ? De quelle qualité naturelle aurions-nous beſoin ? Seroit-ce de cet inſtinct, de cette affection réelle qui, ſuivant vous, exclue toute ambition, & tout amour de la gloire ; ou bien de ces principes certains de vanité & d’intérêt, qui agiſſant ſous le prétexte de cette affection, en prennent ſi bien la forme ? Conſidérez, je vous en conjure, qu’il n’y a perſonne qui, s’il étoit conduit par cet inſtinct dont vous êtes ſi amoureux, demandât jamais qu’on lui fit ce qu’il ne voudroit pas faire pour les autres. Or ſi une fois ce principe deſintéreſſé étoit univerſellement pratiqué on verroit changer entièrement toute la ſcène de la Société, tout ce qu’on y remarque aujourd’hui diſparoîtroit. Cet inſtinct pourroit fort bien être d’uſage dans un autre Monde, où l’on auroit ſuivi un Syſtême tout-à-fait différent. A la place de la légèreté, & de l’amour exceſſif pour le changement & pour la nouveauté, on y verroit règner une conſtance univerſelle, que la ſérénité d’un Eſprit content de ſon fort conſerveroit parmi des Créatures qui auroient des appétits diſſérens des nôtres. La frugalité ſeroit exempte d’avarice, & la générosité de vanité. Dans cette vie les Hommes ne ſeroient pas moins actifs, & ne paroîtroient pas ſe donner moins de mouvemens pour parvenir à la félicité future, que nous nous en donnons aujourd’hui pour jouïr du préſent ſiècle. Mais ſi dans le Monde que nous habitons, vous examinez les diſſérens chemins qui conduiſent à la Grandeur Mondaine, & tous les reſſorts que l’on fait jouer pour ſe mettre en poſſeſſion du bonheur temporel, vous trouverez que l’instinct, dont vous parlez, auroit dû, s’il étoit réel, avoir néceſſairement empêché la pompe & la gloire qui ont accompagné les Sociétés Humaines, & avoir détruit les principes qui, à l’aide de la ſageſſe mondaine, ſervent à élever les Nations de la Terre.

HOR. J’abandonne mon Syſtême favori. Vous m’avez convaincu que ſi tous les Hommes avoient été naturellement humbles, bons & vertueux, il n’y auroit eu dans le Monde ni tumultes, ni intrigues, ni cette variété, ni enfin cette beauté qu’on y remarque aujourd’hui. Je crois que toutes les guerres, & toutes les maladies ſont des moïens naturels pour empêcher la trop grande multiplication du Genre Humain. Soit, je vous accorde tout cela ; mais je ne ſaurois m’imaginer que les Bêtes féroces aïent été deſtinées à détruire les individus de notre eſpèce ; car elles ne peuvent ſervir à ce but, que lorsque le nombre déjà trop petit des Hommes, doit plutôt être augmenté que diminué. D’ailleurs, ſi elles avoient été faites à ce deſſein, elles ne pourroient pas répondre à leur destination, dans le tems que les Humains ſont aſſez forts pour s’oppoſer à la rage & à la furie de ces Animaux.

CLEO. Je n’ai jamais dit que les Bêtes féroces fuſſent deſtinées à diminuer le nombre des individus de notre eſpèce. J’ai ſeulement prouvé que pluſieurs choſes avoient été faites pour ſervir à un grand nombre de buts diſſérens ; que dans le Syſtême qui règne ſur cette Terre, il y a pluſieurs objets qui ne regardent en aucune manière l’Homme ; & par conſéquent qu’il eſt ridicule de croire que l’Univers a été créé pour l’amour de nous. J’ai ſoutenu de plus, que puisque nous tirions toutes nos connoiſſances à poſteriori, il étoit dangereux de raiſonner ſur d’autres principes que ſur les faits. Qu’il y ait des Sauvages & des Bêtes féroces, c’eſt un fait avéré ; & il n’eſt pas moins certain, que dans le tems que les Mortels étoient en petit nombre, les Animaux ſauvages les ont conſtamment inquretés, & ſouvent maltraités. Lors donc que je Préſſéchis ſur les paſſions que tous les Hommes apportent en naiſſant, & ſur leur incapacité tandis qu’ils ne ſont point civiliſés, je ne puis trouver aucune autre enufe, ni aucun autre motif, qui vraiſemblablement ait été plus propre, & plus efficace pour les engager à ſe réunir, & pour leur faire épouſer le même parti, que ce danger de la part des Bêtes féroces, qui devoit néceſſairement leur être commun dans tous les païs incultes ; tandis ſurtout qu’ils ne compoſoient que de petites Familles, qui pourvoïoient à leurs propres affaires, ſans que les Individus fuſſent aſſujettis à aucun Gouvernement, ni qu’il y eût aucune dépendance entr’eux. Je suis persuadé que ce prémier pas à la Société eſt un effet, que cette même cauſe, ce danger commun, dont j’ai ſi ſouvent fait mention, produira toujours ſur les individus de notre eſpèce, dès-que nous ſerons placés dans de ſemblables circonſtances. Je ne déterminerai point, comme je vous l’ai déjà dit, quelles ſont les autres fins pour lesquelles les Bêtés féroces ont été formées.

HOR. Quelles que ſoient les autres fins pour lesquelles les Bêtes féroces ont été formées, il ſuit cependant de votre opinion, que la réſolution priſe par les Sauvages de s’unir pour leur défenſe commune, doit avoir été une des fins de la férocité que l’on remarque dans les Animaux ſauvages. Or ce but me paroît abſolument contraire à toutes les idées que nous avons de la Bonté Divine.

CLEO. Tout ce que nous appellons Mal naturel, vous paroîtra tel, dès-que vous attribuérez à la Divinité des paſſions humaines, & que vous meſurerez la ſageſſe infinie à notre entendement foible. Déjà deux fois vous m’avez fait cette même difficulté, je croïois cependant l’avoir Réſolue. Je n’ai pas moins d’éloignement que vous à faire Dieu Auteur du Mal ; mais je ſuis bien perſuadé d’un autre côté, que par rapport à l’Etre Suprême il n’arrive rien par hazard. Si donc vous êtes convaincu qu’il y a une Providence qui gouverne le Monde, vous devez croire que tous les maux que les Hommes ou les Bêtes peuvent nous faire, la guerre, la peſte, & les autres maladies, de quel que nature qu’elles ſoient, ſont foumis à une Sageſſe impénétrable qui dirige tout ce qui arrive dans l’Univers. Tout effet ſuppoſe une cauſe ; & par conſéquent, ſi l’on dit qu’il arrive quelque choſe par hazard, ce ne peut être que relativement à un Etre qui en ignore la cauſe. Quelques exemples ſentibles & familiers mettront cette réſſexion dans tout ſon jour. Un Homme qui n’entendant abſolument point le jeu de paume, y voit jouer pour la prémière fois, s’imagine que les ſauts & les bonds que fait la balle, ſont de purs effets du hazard. Comme il n’eſt point au fait des différentes directions qu’elle recevra avant que de tomber à terre, il regardera comme un effet du hazard la nouvelle direction que lui aura donné l’endroit contre lequel elle aura d’abord été pouſſée. Il ne doutera point que ce ne ſoit un pur hazard, ſi elle tombe dans un endroit plutôt que dans un autre. Mais un Joueur expert, qui connoit parfaitement bien la route que tiendra la balle, s’en va droit à la place, ſi même il n’y eſt déjà, où il eſt aſſuré d’être à portée de la repouſſer. Il n’eſt rien qui ſemble plus dépendre du hazard, qu’un coup de Dez. Cependant les Dez mêmes obéiſſent aux loix de la peſanteur & du mouvement en général, tout comme les autres corps ; & en conſéquence des déterminations qu’on leur a données, il eſt impoſſible qu’ils tombent autrement qu’ils ont fait. Mais comme l’on ignore totalement les différentes directions que reçoivent les Dez pendant toute la durée du coup, & qu’on ne peut les ſuivre des yeux dans toutes leurs ſituations, à cauſe de la rapidité avec laquelle tout cela ſe fait, il eſt certain qu’un coup de Dez eſt un myſtère pour l’entendement humain, ſi du-moins l’on joue avec des Dez non pipés. Qu’on donne à-préſent à deux Cubes, haut chacun de díx pieds, les mêmes directions que les deux Dez en reçoivent du cornet du Joueur, de la table ſur laquelle on les jette, & des coups qu’ils ſe donnent l’un à l’autre depuis qu’on les a mis dans le corner jusqu’à ce qu’ils ſe ſoient arrêtés ſur la table, il en réſultera qu’on aura les mêmes points ; & si la quantité de mouvement, & la force que l’on donne au cornet & aux Dez étoient exactement connues ; & qu’au lieu de faire durer le coup de Dez trois ou quatre minutes, ſecondes, on y emploïât une heure, les Hommes pourroient facilement trouver la raiſon de chaque coup de Dez, & apprendre à prédire avec certitude ſur quel point le Cube doit s’arrêter. Il eſt donc évident que les mots de fortuit, de caſuel & de bazard n’ont d’autre ſignification, que celle qui eſt fondée ſur notre ignorance, & ſur notre manque de prévoïance & de pénétration. Cette réflexion peut nous montrer qu’il y a une différence infinie entre nos lumières & l’intuition univerſelle de l’Etre Suprême, qui voit en même tems toutes choſes ſans exception, ſoit qu’elles nous ſoient viſibles ou inviſibles, ſoit qu’elles ſoient paſſées, préſentes, ou à venir.

HOR. Je me rends. Vous avez levé toutes les difficultés que j’avois formées contre votre Syſtème. J’avoue que votre ſuppoſition ſur le prémier motif qui engagea des Sauvages à ſe réunir pour compoſer une Société, n’eſt contraire ni au bon-ſens, ni à aucune des idées que nous devons avoir de la Divinité. Il y a plus, c’eſt qu’en réſolvant mes objections, vous m’avez montré que votre conjecture étoit très probable, & que la Providence a manifeſté une ſageſſe & un pouvoir ſans bornes dans l’invention & dans l’exécution du Syſtême qu’elle a ſuivi en formant cette Terre. Que dis-je ! Vous m’avez même fait ſentir tout cela d’une manière plus claire & plus palpable, que je n’ai ſenti aucune autre vérité dont j’aïe jamais ouï parler.

CLEO. Quoique je ſois charmé de vous avoir ſatisfait, je fuis cependant fort éloigné de me croire autant de mérite, que vous voulez me l’inſinuer par ce compliment poli.

HOR. Pour moi je vois à préſent clairement, que puisqu’il eſt ordonné à tous les Hommes de mourir, il faut néceſſairement des moïens pour venir à bout de ce deſſein. Or du nombre de ces moïens, ou de ces cauſes de la mort, il eſt impoſſible d’en exclure ni la malice des Humains, ni la rage des Bêtes féroces, ni la furie d’aucun des autres Animaux nuiſibles. Enfin il me paroît inconteſtable que quand même ces Animaux auroient réellement été deſtinés à cela par la Nature, nous ne ferions pas plus fondés à nous en plaindre, que nous ne le ſommes à blâmer la mort elle même, ou à condamner le grand nombre de maladies terribles, qui, à toute heure & à tout moment, couchent les Mortels dans le tombeau.

CLEO. Tous ces moïens ſont également compris dans la malédiction qui fut prononcée avec juſtice contre toute la Terre, après la chute de l’Homme. Si donc ce font-là des Maux réels, il faut les conſidérer comme des ſuites du péché, & comme une juſte punition que la transgreſſion de nos prémiers Parens a transmiſe & attirée ſur toute leur Poſtérité. Je ſuis pleinement perſuadé que toutes les Nations du Monde, & chaque Individu de notre eſpèce, civilisé ou ſauvage, deſcendent de Seth, de Cham, ou de Japhet. D’ailleurs l’expérience, qui nous a appris que les plus grands Empires ont leurs périodes, & que les Etats ou les Roïaumes les mieux gouvernés peuvent venir à tomber, nous convainc que les Peuples les plus policés peuvent bientôt dégénérer, s’ils ſont diſperſés & miſérables ; es ; & que par divers accidens quelques-uns d’entr’eux deviendront enfin des Sauvages très-groſſiers, quoiqu’ils aïent eu des Ancêtres ſavans & bien policés.

HOR. Si la prémière de ces aſſertions dont vous êtes pleinement perſuadé, eſt véritable, elles ſont toutes les deux inconteſtables, puisque la ſeconde eſt évidente par elle-même. Les Sauvages qui exiſtent actuellement, ne nous laiſſent pas lieu d’en douter.

CLEO. Il m’a paru que vous aviez inſinué ci-devant, que les Hommes n’auroient plus rien à craindre de la part des Bêtes féroces, dès-que civiliſés ils vivroient dans une Société nombreuſe & bien règlée. L’exemple de ces Sauvages dont vous parlez, montre cependant que notre Eſpèce ne fera jamais entièrement à couvert de ce danger ; puiſque le Genre Humain fera toujours expoſé à ſe voir réduit dans cet état ſauvage. Si ce malheur eſt réellement arrivé à de vaſtes Multitudes, qui tiroient véritablement leur origine de Noé, il n’eſt point de grand Prince ſur la Terre, qui aïant des enfans puiſſe s’aſſurer qu’aucun de ſa poſtérité n’éprouvera jamais le même deſaſtre. On peut avoir exterminé toutes les Bêtes féroces dans des païs bien cultivés, mais elles multiplient dans les lieux déſerts. Il eſt un grand nombre de ces Animaux, qui rodent à préſent en pleine liberté, & qui ſont maîtres dans bien des endroits, d’où on les avoit ci-devant chaſſés. Je croirai toujours que chaque Eſpèce des Créatures qui vivent dans la Terre & ſur la Terre, continuent toutes ſans exception à être aujourd’hui, comme dès le commencement, ſous la conduite de cette même Providence, qui a trouvé à-propos de les créer.

Vous avez beaucoup de patience, il faut l’avouer ; mais je n’en abuſerai pas davantage. Puiſque nous sommes convenus du prémier principe, qui a engagé les Hommes à ſe réunir enſemble pour former une Société, je crois que nous pouvons bien faire une petite pauſe, & renvoïer cette matière à un autre jour.

HOR. J’y conſens, & même d’autant plus volontiers, que je vous ai fait parler fort longtems. Dès-que vous aurez le loiſir, j’espère que vous ſatisferez à l’impatience que j’ai d’entendre ce qui vous reſte encore à me dire.

CLEO. Je ſuis obligé d’aller dîner demain à Windſor. Si vous n’êtes point engagé ailleurs, & que vous vouliez être de la partie, j’aurai l’honneur de vous mener dans une maiſon où vous ferez parfaitement bien reçu. Mon caroſſe ſera prêt à neuf heures, je vous prendrai en paſſant.

HOR. Voilà ſans-doute une belle occaſion pour babiller trois ou quatre heures.

CLEO. Nous ne ſerons que nous deux pour faire le voïage.

HOR. Je vous attendrai avec plaiſir.

DIALOGUE VI.

HORACE & CLEOMENE.

HORACE.

APRESENT que nous avons quité le pavé, ne perdons point de tems, je vous prie. Je me réjouïs d’entendre ce que vous avez encore à me dire.

CLEO. Le ſecond motif qui a porté les Hommes à vivre en Société, c’eſt le danger où ils ont été de la part les uns des autres. Péril qui tire ſa ſource de ces principes conſtans de Vanité & d’Ambition, que tous les Humains apportent en venant au monde. Différentes Familles peuvent chercher à vivre enſemble, & être prêtes à ſe réunir, lorſque le même danger les menace ; mais ſi elles n’ont pas un ennemi commun à repouſſer, elles ne tirent pas allez d’utilité les unes des autres pour penſer à ſe joindre en Société. Remarquons donc que dans un tel Etat, les qualités les plus eſtimables ſeroient la force, l’agilité, & le courage. D’où l’on doit conclure que pluſieurs Familles ne ſauroient longtems ſubſiſter