‹ La Famille KaekebroeckChapitre 1 sur 20 · II

II

M. et M Keuterings s’en allaient à Rixensart, pour les noces du fils cadet de M. Van Poppel, le petit Théodore, qui épousait M Adèle Spineux. Car M Keuterings, née Van Poppel, était la propre cousine du futur…

Àla gare du Luxembourg, ils retrouvèrent les « connaissances » invitées comme eux au repas de fête.

C’était le jeune Ferdinand Mosselman, surnuméraire au ministère des finances, pianiste et grand diseur de chansonnettes ; M. et M Rampelbergh, anciens droguistes ; M. et M Timmermans, poëliers-serruriers.

Il y avait encore M. et M Kaekebroeck, ex-marchands de drap depuis longtemps retirés des affaires. Ceux-ci, très âgés déjà, étaient fort cossus : leurs habits plus simples et mieux ajustés dénonçaient un rang bourgeois respectable. Mais ils n’en étaient pas plus fiers pour cela et montraient à tous une cordialité sincère.

Leur fils Joseph les accompagnaient : c’était un grand garçon de vingt-neuf ans qu’ils avaient eu très tard et qui formait avec eux un étrange contraste. Long et mince, très élégant, il était d’une froideur, d’une taciturnité dont rien ne le pouvait sortir. On assurait qu’il vivait plongé dans les livres et on l’appelait le « savant ». À son air las et très distingué, on eût dit d’un jeune et grave attaché d’ambassade fourvoyé dans une bande de Bruxellois en goguette.

Son ami Mosselman, gai, rose, souriant, était sa vivante antithèse.

Toutes les dames, fors la vieille M Kaekebroeck et l’opulente M Keuterings, ruisselaient de chaînes, de croix, de boucles d’oreilles, et se drapaient dans de longs châles des Indes. Et leur tête supportait des chapeaux à fleurs, quelque chose comme tout le massif de rhododendrons de l’avenue Louise !

Quant aux hommes, ils étaient coiffés d’un haut de forme et revêtus d’une redingote de drap noir, hormis Ferdinand Mosselman et Joseph Kaekebroeck, qui avaient endossé le frac et portaient un chapeau Gibus.

Après mille cérémonies, les invités envahirent un compartiment de seconde classe.

M Keuterings surtout rayonnait, car elle sentait qu’elle était la plus belle. Sûre de sa royauté, elle s’agitait, s’étourdissait, s’épanchait en trésors d’affabilité coquette envers tout le monde, quand on vit accourir, sauter sur la voie libre la pimpante M Posenaer, suivie de son mari qui balançait comme une cloche un énorme bouquet blanc, et criait tout essoufflé :

— Charlotte ! attention, attention !

C’étaient les derniers invités.

Aussitôt, le jeune Ferdinand se jeta à la portière ouverte :

— Vite, par ici, madame, il y a encore une place !

Il tendit la main à la jeune femme qui s’élança légèrement dans la voiture, tandis que M. Posenaer escaladait un wagon voisin.

La locomotive siffla et le train partit.

— Il était temps, s’écria M Posenaer haletante. Et elle salua gaiement tous ses compagnons.

Elle était charmante, M Posenaer, pleine de

printemps dans sa jolie robe de foulard crême très ouverte, ceinturée de soie rose. Et sur sa tête vive, elle avait posé un immense, mais léger chapeau de paille où se pressaient un tas de petites roses mortes d’un ton délicieux.

Àcette vue, M Keuterings se renfrogna. Mais son dépit s’accrut davantage encore quand M Posenaer, sous prétexte que des petits charbons volaient dans ses yeux, abaissa sa voilette sur laquelle se trouvaient appliquées deux mignonnes mouches noires.

Décidément, elle était à la dernière mode ! M Keuterings se sentait dépassée !

Alors, tous ces gens joyeux et bavards lui parurent odieux et communs. Sa fièvre heureuse la quitta. Elle devint morne et regarda jalousement la petite M Posenaer qui riait de toutes ses dents blanches, un peu séparées, en écoutant les histoires de Marseillais que contait Ferdinand, un garçon « farce » toujours si amusant en société…

Soudain, pendant l’arrêt à Boitsfort, M. Keuterings interpella sa femme de l’autre côté du wagon.

— Clémence, vous êtes si pâle ! Qu’est-ce que vous avez donc ? Vous êtes malade !

— Mais, je ne suis pas pâle ! s’écria Clémence en rougissant de fureur.

— Moi, je crains que vous êtes un peu serrée, savez-vous !

— Tenez, vous êtes stupide, dit M Keuterings en suffoquant de rage.

Mais, comme elle se redressait, sa poitrine comprimée à outrance fit entendre de longues plaintes.

Ainsi les soirs d’été, dans les soyeux roseaux, se lamentent les vertes grenouilles énamourées…

— Vous voyez bien ! fit son mari convaincu.

Par bonheur, le train repartait.

Déjà Clémence, effarée, simulait une quinte de toux déchirante, mais qui ne trompa personne.

Aussi l’excellent M. Kaekebroeck, voyant la confusion de sa voisine, s’empressa de lui demander des nouvelles de toute la famille Van Poppel. Alors, elle s’anima, parla à tort et à travers, se mit à rire aux éclats tout le temps, car elle ne prévoyait que trop l’injurieux retour des voix intérieures et voulait en couvrir la fanfare odieuse et ridicule.

Au fond, elle appelait de tous ses vœux un épouvantable déraillement qui les eût massacrés, elle et tous ses écouteurs…

L’on devine comme, dans cette affreuse situation, les arrêts à Groenendael, à la Hulpe, lui parurent des siècles de supplices ! Jamais on n’arriverait !

— Rixensart !

Enfin, ô mon Dieu !

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