III
Toute la noce, revenue de l’église, bruyait déjà dans la maison de M. Spineux, l’hôtelier, quand on signala les parents de Bruxelles.
Ce furent de grands cris. Pendant un quart d’heure, on s’embrassa à s’étouffer.
Il y avait quarante-sept convives.
— À table ! s’écria enfin le jovial M. Spineux, quand il trouva qu’on avait fait assez de compliments. Et d’une voix comique :
— M. et M Théodore Van Poppel sont servis !
Aussitôt, une porte s’ouvrit et, dans la grande salle de l’hôtel, on aperçut trois longues tables pleines de fleurs, de verres, de serviettes pliées en mitre…
Il y eut quelques amusantes bousculades avant que tout le monde fût placé.
Àla table d’honneur, étaient assis les mariés, le petit Théodore Van Poppel, timide et rougissant sous ses cheveux hérissés, et Adèle Spineux, une grande fille maigre, aux yeux candides, toute blanche à force d’être blonde — ce qui n’empêchait pas les époux de se regarder avec l’extase des amants célèbres et chromolithographiés. Puis venaient M. et M Van Poppel, M. et M Spineux et les parents très rapprochés.
Aux deux autres tables, se rangeaient les cousins éloignés, tous ceux qui étaient un peu « famil » et les connaissances.
Pour Ferdinand Mosselman, il avait trouvé le moyen de s’asseoir entre M Keuterings et M Posenaer, tandis que le pauvre Joseph Kaekebroeck s’était laissé conduire très loin de son ami, à côté de deux grosses dames de Wavre à qui il ne disait pas un mot.
Pendant le potage, presque tout le monde fut silencieux ; seul, le loquace M. Spineux élevait la voix pour conter ses impressions de la matinée.
— Oui, disait-il, quand j’ai vu cette petite se « prostituer » au pied des autels, ma foi, ça m’a fait quelque chose ! Une fille unique, on a beau dire !
Àces mots, la douce M Spineux ruissela dans sa serviette.
— Allo, allo, maman, dit le bon M. Van Poppel, en lui tapant familièrement dans le dos, vous pleurerez encore, hein, quand vous aurez de beaux petits-enfants ! Dans « not’ famil » on connaît pas ça, les enfants uniques !…
Mais, dès que les bouteilles furent débouchées, les conversations s’engagèrent de toutes parts.
Cependant, le jeune Ferdinand se lançait dans une causerie éperdue avec ses deux voisines. Car il avait remarqué que, si M Posenaer offrait toutes les grâces de la beauté mignarde et coquette, par contre, M Keuterings montrait un corsage d’une abondance sincère et dont le galbe un peu lourd avait bien son excuse.
Émoustillé, pris d’une fièvre joyeuse, il s’agitait, pétulait, riait de tout son cœur et partageait si bien son amabilité que les deux femmes croyaient l’avoir conquise tout entière.
M Keuterings, un peu troublée encore par son aventure du matin, renaissait à la douce espérance.
Elle oubliait même d’être jalouse quand elle vit M Posenaer verser ses pâles gants de Suède à six boutons dans sa flûte à vin de Champagne.
— Comme dans le grand monde ! hasarda Mosselman qui dînait parfois chez son chef de bureau.
— Mais oui, pourquoi pas ? repartit la folle petite femme avec un rire de chevrette.
Alors, M Keuterings sentit se réveiller son dépit. Elle n’avait que des gants de peau noirs à quatre boutons. Hélas, ça ferait comme de l’encre dans son verre…
Mais, déjà, Ferdinand se penchait vers elle :
— Vous verrez, dit-il, avec un sourire narquois, vous verrez qu’on finira par mettre ses bas dans son verre !
— Oh ! sale garçon ! fit M Keuterings. Vous, vous mettez déjà les pieds sur la nappe…
— Très joli, très joli ! s’écria Mosselman.
Vivement, il se retourna vers M Posenaer, qu’une servante prétendait embarrasser d’une foule de plats et de saucières.
— Oh ! laissez-moi vous servir, dit-il, d’une petite voix suppliante.
— Faites donc. Oh ! mais c’est trop, c’est trop !
— Bah, nous partagerons ! Aussitôt il s’inclina du côté de M Keuterings.
— Et vous, madame, permettez que je vous serve aussi…
— Oh ! très peu, très peu. Mais vous remplissez mon assiette !
— Bah ! nous partagerons !
La servante s’éloignait, quand les deux femmes, présentèrent en même temps leur assiette au jeune homme.
— Partagez, monsieur Ferdinand, dirent-elles, en se lançant un regard agressif.
— Sapristi, pensa le sémillant Mosselman, voilà le conflit !
Il ne savait à laquelle des deux il obéirait d’abord, craignant de montrer la préférence de son cœur. Brusquement, il eut une inspiration :
— Eh bien ! servez-moi, dit-il, en riant.
Aussitôt, d’une fourchette impétueuse, les deux femmes firent couler les portions dans son assiette. Mais elles avaient compté sans le jus qui, tout à coup, jaillit, éclaboussa la nappe et l’idéal plastron de Ferdinand.
— Oeie, Oeie ? s’écrièrent les deux femmes consternées.
— Ce n’est rien, ce n’est rien ! grinça le jeune homme qui retint un juron de fureur.
Mais, déjà, ses voisines tamponnaient avec leur serviette la chemise éprouvée.
— Hé, vous me chatouillez ! dit Ferdinand en
se renversant, et, soudain, il les pinça à la taille toutes deux.
Elles poussèrent un petit cri.
— Qu’est-ce qu’il y a là-bas ! lancèrent tous les dîneurs et dîneuses, sortant une seconde de leurs conversations particulières.
Les deux dames étaient très rouges.
Tout à coup, M. Keuterings, qui était au bout de la table et dont le vin de Bourgogne commençait à cardinaliser la face, s’écria :
— Clémence ? Comment est-ce que ça va avec votre corset ?
— Oh ! éclata M Keuterings, Dieu, que cet homme est insupportable !
Cependant, M Posenaer se penchait sur son assiette en étouffant de rire et Ferdinand vidait son verre pour contenance, quand le jeune homme fut lui-même interpellé par M. Keuterings :
— Ah ça, pourquoi vous n’êtes pas venu à la maison, jeudi soir ? On s’est si fort amusé !
— Bé, j’ai beaucoup regretté, déclara Mosselman, mais j’avais attrapé une sacrée bronchite !
— Brronchite ! brronchite ! s’exclama M. Keuterings avec une ironie joyeuse. De mon temps, ça on connaissait encore pas. Brronchite, brronchite ! Allo do ! un rrhume oui !
Et flûtant sa voix :
— Brronchite… stouffer !!!
Alors, toute la table s’égaya.
— Mais ça est pourtant vraïe ! dit M Kaekebroeck à M Rampelbergh.
— Oui, répondit celle-ci, le jour d’aujourd’hui on est tout pour le fransquillon. Les maladies ont des beaux noms et les médecins comptent plus cher…
Ferdinand, un peu interdit, riait péniblement, quand les premiers bouchons de vin de Champagne sautèrent au plafond.
Alors, les voix s’apaisèrent un peu dans l’attente respectueuse des toasts et l’on n’entendait plus à la première table que M. Van Poppel lancé dans la politique et qui discutait avec MM. Spineux et Kaekebroeck vote plural et représentation proportionnelle.
⁂
Cependant, M Posenaer poussait, à chaque instant, le coude du jeune Mosselman.
— Allons, levez-vous, prenez la parole, disait-elle en faisant une jolie moue railleuse.
— Merci bien, pour que vous vous moquiez de moi, n’est-ce pas ?
Oh ! vous avez peur ! Voyons, levez-vous, levez-vous, insistait l’agaçante petite femme.
Mais, à ce moment, un verre tinta à la deuxième table Chut ! Chut ! Un grand silence tomba dans la salle.
M. Rampelbergh se leva et, d’un geste solennel, il frotta ses moustaches avec sa serviette.
Il n’avait rien dit encore et déjà M Spineux, Van Poppel, Timmermans et Kaekebroeck fondaient en larmes.
Et les mariés, se prenant les mains pour mieux supporter le coup d’émotion, se tenaient un peu éperdus, la tête dans les épaules, comme lorsqu’on va tirer un coup de fusil au théâtre.
Cependant, M. Rampelbergh commença son toast d’une voix frémissante, mais forte :
— Mesdames et Messieurs, dit-il avec modestie, je vous préviens que je ne suis pas orateur, je ne suis qu’un ancien droguiste… En cette qualité et comme vieil ami…
Tandis qu’il parlait, diffus et prolixe, empêtré dans une incohérente histoire de la famille Van Poppel, Ferdinand, que M Posenaer ne cessait de pincer dans le bras, faisait des efforts surhumains pour ne pas éclater de rire. La serviette appuyée en tampon sur le nez et la bouche, il défaillait véritablement quand il s’avisa de se tourner vers M Keuterings pour se donner un peu de relâche. Mais, quelle ne fut sa stupeur en voyant son opulente voisine immobile, les yeux fixes, la face décomposée, et pâle comme une morte… Mon Dieu, qu’est-ce donc qu’elle avait ?
Hélas, M Keuterings, après la sotte interpellation de son mari, avait voulu prouver d’une manière indiscutable qu’elle nageait dans son corset. Elle s’était laissé servir par Ferdinand une grosse portion de tête de veau en tortue, qu’elle avait ingérée lentement, avec beaucoup d’héroïsme.
Tout de même, c’était vrai qu’elle était trop serrée. Elle se l’avouait à présent. À cette heure solennelle, elle sentait que cette tête de veau ne serait pas comme les timbaliers de la ballade, qu’elle ne passerait pas avant longtemps et même qu’elle ne passerait jamais !
Imbue de ce préjugé bourgeois et populaire que les liquides peuvent tout entraîner, des cailloux, des maisons et même des villages entiers dans leurs flots tumultueux, elle avait tari coup sur coup quelques flûtes pétillantes, mais elle n’avait réussi qu’à introduire un élément anarchique de plus au milieu de l’émeute. Et, maintenant, dans son estomac s’élevaient des barricades !
Son malaise s’aggrava. Sa détresse devint extrême. Au coin de ses lèvres décolorées se formaient deux plis amers. Alors, elle se tint dans une rigidité de statue.
Ferdinand la regardait et il allait s’écrier :
— Madame, qu’avez-vous ? quand il se rappela les paroles du poète qui a dit que, lorsque la coupe est trop pleine, il suffit du ras du vol d’un insecte pour la faire déborder !
Et, stupéfait mais prudent, il garda le silence. Heureusement, M. Rampelbergh terminait son long toast. Toute la noce partit en exclamations enthousiastes. Bravo ! bravo ! Et l’on choquait les flûtes harmonieuses.
Puis, tous les invités se précipitèrent vers la première table pour cogner le verre des époux.
Alors, la folle petite M Posenaer, dont les yeux brillaient comme du feu, prit le bras de Mosselman et, renversant sa tête blonde et rose, elle dit :
— Oh, que j’ai chaud ! Menez-moi dans le jardin, vous voulez ?
Et, comme le jeune homme restait là contraint et souriant :
— Oh si, venez…
Et sa voix avait une inflexion de tendresse excessive et ses paupières s’abaissaient lentement sur des yeux de langueur.
Et Ferdinand, éperdu, murmura :
— Allons-y…