V
La petite troupe composée de dix-huit personnes en comptant les enfants, débarqua à Heyst le 30 juin par un temps épouvantable.
Depuis la veille, un terrible vent soufflait de l’ouest, soulevant des vagues énormes dont le mugissement s’entendait jusqu’à Bruges.
Debout sur le quai, parmi des paquets de toutes sortes, les Bruxellois se regardaient avec une angoisse comique.
Comme si ce n’était pas assez que l’ouragan tourmentât sans relâche les jupes des dames et les buses des hommes, il fallut encore qu’une âpre bande de portefaix galonnés, aboyant des noms d’hôtels, s’abattît sur les voyageurs et tentât de s’emparer de leurs innombrables colis.
Mais nos amis, enfermant au milieu d’eux les enfants et les bonnes, formèrent aussitôt le bataillon carré et se défendirent avec bravoure contre les entreprises des faquins.
Ce fut une chaude lutte où M Rampelbergh se distingua entre tous par la vigueur de ses invectives flamandes et poussa des cris qui eussent réellement effrayé une locomotive avec son tender.
Quand le tumulte causé par cette agression imprévue se fut apaisé, Joseph Kaekebroeck prononça quelques paroles éloquentes sous l’auvent de la station. Il célébra la tempête et proposa de se rendre incontinent sur la digue : l’occasion de contempler un gros temps n’était pas déjà si fréquente. Il plaisanta, remonta le moral de tout le monde ; puis, s’étant assuré que les enfants étaient assez chaudement vêtus, il donna le signal du départ.
La troupe, courbée sous la bourrasque, s’engagea joyeusement au milieu de la place de la gare, enfila une rue et se trouva tout à coup sur la digue en face de la mer démontée, hurlante.
Un grand cri d’admiration sortit des poitrines, tandis que les enfants, saisis de peur, se collaient aux jupes des femmes.
Le spectacle était magnifique. Même les bonnes et les cuisinières étaient empoignées à l’aspect de ces vagues échevelées, furibondes. Léontine, qui portait le petit Kaekebroeck, restait bouche bée, les yeux fixes. Elle voyait la mer pour la première fois et ce phénomène l’emplissait de stupeur. Elle finit par s’écrier gentiment dans son bon cœur filial qui regrettait d’éprouver une joie qu’il ne pouvait partager :
— Mon Dieu, si ma mère verrait ça !
Adolphine eut alors une inspiration charmante. Elle saisit le petit Albert endormi sur l’épaule de sa bonne, courut jusqu’au bord de l’estran. Et là, au milieu des flocons d’écume jaunâtre cueillis, éparpillés par la tempête, elle souleva son fils, le tint à bras tendus, face à la mer, devant sa valeureuse poitrine. C’est ainsi qu’elle le présentait solennellement à la « Grande Verte », demandant pour lui la santé et la force.
L’enfant ouvrit ses yeux bleus et, tout à coup, il sourit à la mer. Et rien n’était si impressionnant que le calme sourire du petit garçon devant ces montagnes liquides qui roulaient, s’entrechoquaient, s’effondraient avec un fracas formidable !
⁂
Le matin du troisième jour, ils se retrouvèrent tous sur la plage vers onze heures, afin de prendre leur premier bain.
La mer, intensément verte au large, houlait sans colère et poussait sur la plage deux ou trois rangs de vagues.
Joseph déclara que l’eau était à souhait et que la baignade serait gaie. Mais M. et M Van Poppel, pressés tendrement l’un contre l’autre, s’interrogeaient avec anxiété et ne pouvaient réprimer un frisson. On eût remis la partie au lendemain qu’ils en auraient éprouvé un vrai soulagement.
M. Posenaer, les deux jambes écartées dans l’attitude du colosse de Rhodes, regardait l’eau avec une certaine crânerie.
— C’est dommage, dit-il d’un ton mal affermi, c’est dommage que les vagues ne soient pas un peu plus fortes…
Mais sa femme protesta et tout le monde avec elle.
— Merci bien, s’écria M Rampelbergh de sa voix enrouée, la mer est déjà assez sale comme ça !
Ils restaient là hésitants, avec une petite émotion dans l’estomac, quand plusieurs baigneurs s’élancèrent joyeusement dans les flots. À cet exemple, ils cédèrent aux sollicitations des femmes de la plage et envahirent les cabines.
Dix minutes après, ils sautaient sur le sable et partaient en éclats de rire à l’aspect de leur déguisement balnéaire.
Adolphine et M Posenaer, sous un élégant costume de flanelle bleue avec collet et jupe bordés de rouge, ne démentaient pas les promesses de la robe. Si l’une était pleine de robustesse, l’autre avait la grâce ; tout le nu qu’on leur voyait, le cou, les attaches des épaules, les bras, les jambes, étaient d’une proportion et d’un galbe parfaits. Pauline était gentille aussi avec ses rondeurs naissantes. Par contre, la pauvre M Van Poppel affirmait une maigreur qu’on n’eût pas supposée si aiguë. Elle était vraiment « seiche comme ung os de cimetière ». Sans le bonnet de bain qui retenait ses cheveux assez opulents, on l’eût prise pour un homme.
La plastique du sexe masculin n’avait rien de fort remarquable. Kaekebroeck et Van Poppel montraient une minceur nerveuse ; toutefois, M. Posenaer fut une surprise : en son costume rayé blanc et rouge, il révélait des lignes plus harmonieuses que ne l’aurait fait deviner sa forme habillée. Son « dodu » était de bon aloi, son nu fraîchement rosé et très ferme. Le plein air lui était évidemment favorable.
Quant à M. Rampelbergh et au père Verhoegen, couverts d’abominables tricots de louage cent fois ravaudés et d’une couleur malade, ils apparaissaient peu séduisants, sans compter qu’ils étaient velus comme des singes et pourvus d’une lourde bedondaine. Leurs pieds aussi laissaient à désirer : ils manquaient de distinction et même de propreté, les gros orteils surtout dont les ongles étaient outrageusement longs et noirs. Tout cela ne les empêchait pas de poser les poings sur les hanches comme des athlètes olympiques et de se cambrer d’un air résolu.
— Eh bien, est-ce que nous y sommes ? demanda soudain Joseph Kaekebroeck.
En ce moment, on s’aperçut de l’absence de M Rampelbergh.
Aussitôt, le droguiste s’en fut frapper de grands coups de poing contre la paroi d’une cabine en jetant des mots d’impatience. La porte de la maisonnette s’ouvrit brusquement et M Rampelbergh s’élança sur le sable. Mais soit qu’elle eût mal calculé son élan ou que sa corpulence hippopotamesque perdît facilement le centre de gravité, la grosse dame mit un genou en terre comme Christophe Colomb en débarquant sur le Nouveau Monde. Elle poussa un cri aigu, mais, se sentant observée, elle se força aussitôt à rire afin de décourager les railleurs.
— Allons, fit son mari furieux, est-ce que vous allez vous relever, Malvina ? Tout le monde gèle à cause de vous.
Elle se redressa non sans peine et apparut alors dans toute sa splendeur d’apoplectique. Elle était habillée comme Erôs d’un court chitton de serge rose où saillaient les arêtes d’un corset formidable. Au moindre mouvement, sa gorge flasque, presque liquide, ballottait comme ces tripailles sous les cahots des camions d’abattoir. Ses bras rouges, monstrueux, se contournaient en anses loin du corps, et les jambes sans dessin étaient pareilles aux fûts qui supportent le mastodonte. Telle, elle ressemblait à une de ces terribles femmes de foire qui se font tirer le canon sur le ventre !
Àsa vue, toute la plage accourut. Ce fut un véritable événement. Joseph, redoutant l’honneur d’un burlesque triomphe, jugea qu’il était temps de chercher dans les flots une abri contre la curiosité publique. Il commanda à la bande de se prendre par la main.
— Une, deux, trois !
Ils se précipitèrent dans la mer en poussant des cris de Peaux-rouges. Mais, à la première petite vague qui se jeta sur leurs cuisses, M Van Poppel et M Rampelbergh, suffoquées, rompirent la chaîne et s’enlacèrent à la grande joie des badauds massés sur les brise-lames. Les sauveteurs eux-mêmes, encore qu’ils fussent habitués au grotesque des baigneurs et des baigneuses, s’esbaudissaient au spectacle de cette infiniment grosse et de cette infiniment maigre cramponnées désespérément l’une à l’autre comme dans les affres suprêmes d’un naufrage.
C’est en vain que les amis, qui avaient courageusement gagné des endroits plus profonds, invitaient les deux femmes à les rejoindre. Celles-ci s’obstinaient à demeurer là, grelottantes, avec de l’eau seulement jusqu’aux genoux. Pourtant, elles finirent par se rassurer. Alors, se prenant par la main, elles s’accroupirent et commencèrent tout un jeu de trempettes peureuses et comiques qui redoubla la gaieté de la plage.
Le gros de la troupe, sans plus s’inquiéter d’elles, folâtrait maintenant au milieu des vagues. Après une ronde joyeuse dont une grosse lame avait brusquement disséminé tous les danseurs, Joseph craignant la traîtrise d’un courant, s’était rapproché de sa femme et de Pauline qu’il avait saisies toutes deux par la ceinture et retenait d’une main ferme.
Adolphine, transportée de joie, signalait chaque paquet d’eau avec une feinte terreur.
— Oeïe, oeïe, s’écriait-elle tandis qu’ils sautaient tous les trois dans l’écume, mon Dieu, ça est tout de même gai !
Ce n’était certes pas le sentiment de Théodore Van Poppel qui, resté seul là-bas, perdait à tout instant l’équilibre et s’abreuvait copieusement à l’onde amère.
— Hé, ne buvez pas tout ! lança un vieux baigneur qui marsouinait dans ces parages.
Le Bruxellois s’ébrouait de son mieux, quand une nouvelle vague lui passa sur la tête et le roula juste sous les pieds de M. Rampelbergh et du père Verhoegen qui tritonnaient de conserve.
Les deux compères poussèrent un cri d’effroi à cet attouchement sous-marin qui leur faisait présager le voisinage de quelque monstre.
Mais soudain, à leur stupéfaction, Van Poppel sortit de l’eau sa tête lamentable :
— Je m’en vais, dit-il quand il eut repris un peu d’haleine, ça est trop dangereux…
Et il se dirigea, non sans encombre, vers sa femme qui regagnait le sable avec M Rampelbergh au milieu d’un grand concours de spectateurs.
Cependant, M. et M Posenaer s’ébattaient à quelque distance de leurs amis. L’épicier, bien d’aplomb dans l’eau, souriait à la jeune femme qu’il pressait avec tendresse contre lui. Elle le regardait amoureusement, surprise de sa force, émerveillée de sa belle chair rose. Aussi, avec quelle fougue enfantine elle jetait ses jolis bras autour du cou robuste du brave homme quand s’avançait une vague sourcilleuse ! Et lui, tressaillant à ces caresses épeurées, sentait sourdre au fond de lui une inquiétude délicieuse et inexplicable. On eût dit qu’il voyait enfin la beauté de sa femme. Ses sens, autrefois si tranquilles, bougeaient à présent.
— J’ai froid, dit enfin la mignonne baigneuse, rentrons, veux-tu ?
Il rougit sous l’ardent regard de sa compagne. Soudain, il passa le bras autour de sa taille et l’entraîna vivement vers la plage…
⁂
En vérité, personne ne reconnaissait plus M Posenaer. La jeune femme étonnait ses amis par la bonté de son cœur et le naturel parfait de ses manières.
Elle déployait une activité charmante. Levée de bonne heure, elle descendait la première dans la salle à manger, faisait de l’ordre, époussetait les meubles, renouvelait les bouquets dans les vases ; puis, montée sur un escabeau, elle arrosait les corbeilles fleuries de la véranda. Elle aimait ces mille petits soins de la maîtresse de maison et fredonnait sans cesse. Rien ne pouvait altérer sa bonne humeur.
Vêtue d’une robe sombre, elle se rendait chaque matin au marché et se mêlait sans répugnance à la foule des cuisinières. Elle achetait les poissons, les viandes, les légumes, les épiceries et s’en revenait le long de la digue avec son filet chargé de provisions. Tant pis si l’on y trouvait à redire : elle ne voulait plus être qu’une bonne ménagère.
Son mari la contemplait avec une tendresse qui n’avait plus rien de paternel. Elle charmait tout le monde, les jeunes et les vieux. Les bambins surtout l’adoraient, car souvent elle se joignait à Pauline pour les divertir sur la plage. Avec eux, elle bâtissait des forts, dansait à la corde, s’amusait à lancer la balle ou le volant, toute surprise de retrouver tant de plaisir aux jeux de sa jeunesse.
Jusque dans son repos, elle s’occupait à des choses utiles. Elle avait entrepris de fleurir d’arabesques une toile flamande dont elle se proposait de faire une belle nappe de gala. Rien ne lui était si doux, par les chauds après-midi, que de venir s’asseoir auprès de ses amies, à l’ombre des cabines, de bavarder en brodant, tandis que la mer chantait là-bas au bord de la plage ensoleillée.
La jeune femme éprouvait cette béatitude infinie des convalescents. Il lui montait au cerveau comme des bouffées d’espérance. La vue des enfants lui donnait une émotion délicieuse. Parfois, laissant tomber son ouvrage sur ses genoux, elle s’oubliait dans la contemplation du petit Albert qui, les membres libres, se roulait sur le sol, enfonçait dans le sable ses jolies poignes roses.
Et alors elle faisait un beau rêve…
⁂
Au bout de quinze jours, ils furent méconnaissables. Les figures s’étaient hâlées profondément, fors celle de M Rampelbergh qui s’entourait d’un triple voile de gaze afin de protéger sa couperose contre l’ardeur brunisseuse du soleil.
Le bout de leur nez brasillait. Presque tous, ils engraissaient à vue d’œil.
— Oeïe, mais regardez une fois Joseph, disait joyeusement Adolphine à ses amies, est-ce que vous ne trouvez pas qu’il devient si gros ? Voyez un peu son derrière ! Je ne sais vraiment pas ce que ça va devenir…
Par un phénomène étrange, et alors que la fluette M Van Poppel elle-même forcissait et s’étoffait, un seul d’entre eux semblait perdre chaque jour un peu de son embonpoint, devenait plus svelte, plus desgourd, et c’était M. Posenaer.
Une révolution d’âme et de sens était en train de déboursoufler l’épicier. L’air chargé d’iode lui enflammait le sang. Une joie intérieure étincelait dans ses yeux, animait, transfigurait sa physionomie d’ordinaire si placide. Il s’éveillait d’un long sommeil ; il savait à présent le vrai mot de la vie. Sa femme avait commencé le doux miracle et la mer l’achevait.
Pleins d’ivresse, les époux s’abandonnaient tous deux à des sensations neuves, se dépensaient avec cette folle et fougueuse générosité des jeunes amants.
Ce fut une exquise idylle dont les dunes, dans leurs anfractuosités sablonneuses, abritèrent souvent les tendresses impatientes, bien mieux que ces blés d’or ne cachaient les amoureux de Fragonard…
Ils ne se quittaient guère et recherchaient la solitude, peu embarrassés de fausser compagnie à leurs amis.
Tous les après-midi, ils s’en allaient par les routes gazonnées et doux fleurantes du Hase Gras, en se répétant des mots d’amour. Ils entraient dans les fermes pour boire du lait, s’asseyaient au milieu des prairies, cueillaient des brassées de grandes marguerites et d’eupatoires. Alors, regagnant le sable, ils s’en revenaient le long de la mer sonore qui déjà s’empourprait sous le soleil déclinant.
Ils sautaient par-dessus les amarres serpentines qui gardent les grosses barques échouées et rentraient à Heyst comme sonnait la cloche des hôtels pour le souper. Heure charmante de tranquille et mélodieuse lumière, où le spectacle de la plage toute fourmillante de bébés abandonnant à regret leurs châteaux-forts sur l’ordre des mamans et des bonnes, leur ôtait la voix et les attendrissait d’une vision de bonheur ineffable.
Et quelle douceur, le soir, de se promener sur la digue loin de leurs bruyants compagnons, d’écouter les romances qui s’envolaient par les portes larges ouvertes des villas et se mêlaient à l’harmonieuse rumeur de la mer ! Jamais la musique ne leur avait semblé si impressionnante ni si belle. Elle retentissait jusqu’au fond d’eux-mêmes et leur tirait des larmes…
Puis, fuyant les terrasses remplies de buveurs, ils descendaient sur la plage et s’en allaient au loin, près des petites vagues ourlées qui parlent sans cesse sur la grève, car elles sont les lèvres de la mer…
De grands steamers passaient au large, mystérieux et illuminés, qu’ils contemplaient avec un émoi de pitié pour les voyageurs aventureux. Et ils sentaient mieux le charme du bonheur tranquille sur le sol bien-aimé…
Souvent, ils s’attardaient aussi à guetter ces lumières lointaines, dansantes étoiles marines, qui annoncent le retour des hardis pêcheurs.
Ils rentraient enfin, un peu las d’une journée si bien remplie. Et, quand le chant éternel des vagues les avait endormis aux bras l’un de l’autre, ils ne cessaient de se contempler encore et reprenaient en rêve leurs courses de joie et d’amour…
⁂
Un matin que M Posenaer arrosait les corbeilles de capucines suspendues aux poutres de la véranda, elle se sentit tout à coup mal à l’aise.
Elle n’eut que le temps de descendre de son petit escabeau et tomba dans un fauteuil d’osier. Elle voulut appeler la cuisinière qui balayait là-bas dans la salle à manger, mais la voix lui resta dans la gorge. Elle faiblit.
Quand elle reprit le sens, M. Posenaer la tenait sur ses genoux et la considérait avec angoisse. Elle lui jeta les bras autour du cou dans un élan de gratitude. En même temps, elle se redressa et regarda son mari dans les yeux, longuement, tendrement, sans mot dire, et soudain des pleurs se mirent à couler sur ses joues.
— Mais qu’est-ce que tu as ? Qu’est-ce que tu as ? s’écria enfin le brave homme bouleversé. Où souffres-tu ? Je vais chercher le docteur…
Elle posa la main sur sa bouche :
— Non, non, dit-elle, c’est inutile, mon bon Frans. Vois, c’est fini. Il me semble même que je suis bien plus forte qu’auparavant. Oh que je suis heureuse !
En ce moment Adolphine apparaissait sur la digue avec le petit Albert sur les bras. Aussitôt M Posenaer fut debout et s’élança au devant de son amie.
— Oh donnez-moi Bébé, implora-t-elle, nous ferons une promenade de cinq minutes sur la plage avant de déjeuner.
Déjà, elle emportait l’enfant qui riait, se trémoussait de joie à la vue des flocons d’écume soufflés par le vent. Et elle le baisait éperdûment, lui prodiguait ces mille petits noms absurdes et charmants, comme en invente la tendresse des mères.
Du haut de la véranda, son mari ne la quittait pas des yeux. Il demeurait inquiet, ne sachant que penser de cette saute d’humeur joyeuse.
— Hé papa Posenaer, cria en ce moment le jovial Kaekebroeck, si nous allions rejoindre la mère et l’enfant…
Àces mots, l’épicier resta interdit : une pensée confuse se démêlait en sa grosse cervelle. Très ému, il regardait sa femme qui remontait l’escalier de la plage en lutinant le petit Albert avec des risettes et des claquements de langue. Et, tout à coup, il alla vers elle et, saisissant le blond fardeau qu’on lui offrait en souriant, il pressa contre sa poitrine le joli bambin, tandis que son visage s’éclairait d’une flamme paternelle…
⁂
Un dimanche, nos amis projetèrent une promenade à ânes en accomplissement d’une promesse faite aux enfants.
On ne s’accorda pas tout de suite sur le but de l’excursion et l’on discuta avec quelque vivacité. Joseph et le gros de la troupe opinèrent enfin pour Knocke, proposant de pousser jusqu’au Zwin. Cela déplut à la femme du droguiste qui rêvait depuis longtemps de se rendre à Blankenberghe afin d’y paonner dans une robe de piqué blanc.
Àvrai dire, Heyst lui semblait déjà assez insipide comme cela : la mesquine population de bourgeois, de curés et d’Allemands qui arpentait la digue ne méritait pas ses frais de toilette. Dès lors, la grosse dame se souciait peu de parader sur une plage encore bien plus morne. Aussi fit-elle une horrible moue à la proposition de Kaekebroeck. Elle s’entêta, s’épuisa en mauvais arguments pour dissuader ses amis d’une expédition qu’elle prédisait fatigante, interminable, encore qu’elle ne l’eût jamais entreprise.
Mais personne ne se ralliait à sa manière de voir. Alors, dans son dépit, elle prétexta une certaine lassitude et déclara qu’elle resterait à la maison.
— C’est de l’enfantillage ! éclata M. Rampelbergh. Voyons où est-ce que vous voudriez aller ?
— Nulle part, fit-elle sèchement.
Elle enrageait davantage de n’être pas soutenue par son mari, et, comme ce dernier insistait imprudemment :
— Laissez-moi tranquille, je vous dis. Allez seulement vous autres. On n’a pas besoin d’attendre après moi. Je suis assez grande pour rester toute seule !
— Eh bien, je vous tiendrai compagnie, dit la bonne M Van Poppel, saisissant l’occasion de demeurer à Heyst, car les ânes l’effrayaient un peu.
— Et moi aussi ! s’écria M Posenaer qui ce matin-là ne laissait pas que d’être pâlotte.
Il n’en fallut pas plus pour que MM. Van Poppel et Posenaer prétendissent ne pas abandonner leurs femmes.
Ces défections successives provoquèrent un vif désappointement chez les excursionnistes que les enfants tourmentaient sans trêve et s’efforçaient d’entraîner vers le poste aux baudets.
Joseph était devenu très fébrile tant cette mijaurée de M Rampelbergh lui portait sur les nerfs. Il se contint pourtant et s’avisa d’un stratagème pour vaincre la résistance de la boudeuse dondon.
— Puisque c’est comme ça ; dit-il résolument, eh bien nous partirons seuls avec les petits.
En même temps, il adressa un clin d’œil au cordier qui, flegmatiquement, attendait qu’on se décidât, en fumant sa pipe.
— Dites-moi donc, père Verhoegen, est-ce que les De Myttenaere ne sont pas à Knocke pour le quart d’heure ?
— En effet, répondit le bonhomme, Jérôme m’écrit ce matin qu’ils doivent être partis avant hier avec les Scheppens…
Et Joseph de feindre un joyeux étonnement :
— Ça tombe bien ! Une idée ! Si nous emportions nos costumes ? Nous nous baignerons là-bas avec nos amis.
En apprenant que les De Myttenaere et les Scheppens se trouvaient si près d’elle, M Rampelbergh changea de physionomie. Ses traits contractés par la mauvaise humeur se détendirent comme par enchantement. Elle ne put résister à l’envie d’étaler en face de ses connaissances cette toilette de baigneuse dont la plage de Heyst se régalait tous les jours :
— Non, non, dit-elle enfin à ses amies, vous êtes bien trop bonnes. Je ne veux pas qu’on se sacrifie à cause de moi. Eh bien j’irai à Knocke avec tout le monde…
Ainsi croyait-elle dissimuler ses projets vaniteux et donner à son tardif consentement le mérite d’une concession arrachée à son bon cœur.
⁂
Les ânes partirent d’un pas allègre, malgré la charge qui enfonçait profondément leurs fins sabots dans le sable.
En tête de la troupe, Adolphine et M Van Poppel s’en allaient de conserve, montées sur de sombres ânesses tandis que Joseph et son oncle, attentifs au moindre obstacle, accompagnaient de flanc, la main posée sur la peau de mouton de la selle. Puis, venaient Pauline sur un vieux roussin et ses jeunes frère et sœur chevauchant ensemble un paisible grisonnet.
M. Rampelbergh et le père Verhoegen suivaient, bedonnant sur des montures vigoureuses et de tout repos.
Un peu en retrait de la cavalcade, sur l’aile droite, trottait M Posenaer qui avait fait choix d’un petit baudet dont son mari tenait la bride et modérait l’allure quelque peu fringante.
Enfin, tout en queue, c’était M Rampelbergh étalée sur une bourrique blanchâtre au ventre plein rasant presque le sable, et que les âniers excitaient de la voix, à défaut de la trique dont Joseph leur avait expressément interdit l’usage, sous quelque prétexte que ce fut. Encore que la bête marchât placidement, le cou baissé, le moindre remuement de ses oreilles jetait la grosse femme dans une feinte terreur qu’elle exprimait par des cris perçants.
Furieux, le droguiste se retournait alors et, au risque de perdre un aplomb conquis non sans effort, il invectivait sa femme, lui enjoignant de se taire.
Cependant, les âniers s’étant parlé bas, l’un d’eux s’avança et, sous couleur de resserrer une sangle, piqua traîtreusement la bourrique dans la fesse. La pauvre bête fit un écart et, soudain, partit au grand trot comme mordue par un taon.
Cette fois, M Rampelbergh poussa des clameurs sincères. Presque renversée sur le dos, elle tressautait, hoquetait, bavait, tirant sur les guides de toute sa force.
Dans ce péril évident, l’intrépide Kaekebroeck, oubliant sa rancune, vola au secours de l’absurde amazone et parvint à la maintenir en selle jusqu’à ce que la bourrique voulût bien stopper près d’une borne kilométrique.
Aussitôt, M Rampelbergh mit pied à terre où elle s’empressa d’injurier la bête et les âniers.
Cet incident maintint les excursionnistes en belle humeur, d’autant que le droguiste ne décolérait pas et fulminait contre la maladresse de Malvina.
— Eh bien, savez-vous ce que vous faites, lui dit brusquement Joseph encore tout essoufflé, changez d’âne avec votre femme !
Le droguiste n’avait pas prévu cette permutation que la sollicitude conjugale ne lui eût du reste jamais suggérée. Il fit d’abord la sourde oreille, puis, devant l’ironique insistance de tous, il déclara qu’il se trouvait trop bien sur son âne pour en changer.
On protesta si fort qu’il fut obligé de descendre de sa bête et de la céder à Malvina. Mais il se garda d’enfourcher la fantasque bourrique ; sous prétexte de se dérouiller les jambes, il marcha prudemment à côté d’elle en la guettant du coin de l’œil et sans entendre les brocards que le père Verhoegen lui décochait de loin.
On s’était remis en route. Déjà, les cabines de la plage de Knocke se détachaient avec précision et les silhouettes des baigneurs prenait de la consistance. Dix minutes encore, et l’on serait arrivé.
Il faisait un beau ciel clair avec de gros nuages blancs dont l’ombre glissait comme une caresse sur la mer ensoleillée.
De nouveau, les Posenaer s’étaient écartés de leurs bruyants amis et cheminaient les yeux dans les yeux. La jeune femme avait recouvré ses bonnes couleurs. Dans la corolle du bolivar, sa figure souriait, rose et tendre comme l’églantine des haies ; son buste se balançait avec grâce sur les hanches au pas cadencé du baudet. Elle babillait avec gaité, s’interrompant sans cesse pour éponger le front de son cher conducteur :
— Mais Frans, comme tu as chaud ! Je serai bien contente quand nous serons arrivés.
Il assurait qu’il n’était pas fatigué et marcherait ainsi des heures comme Saint Joseph, pourvu qu’elle ne cessât pas de sourire…
Il lui découvrait de nouveaux charmes en amazone et il hennissait en dedans. Très excité, il insinuait la main sous les jupes, tâtait ses mollets avec délices.
— Mais Frans, voulez-vous finir ! On nous remarque…
Alors, il remontait un peu plus haut afin d’atteindre la chair nue, si fraîche et si douce.
Tout allait sans encombre, quand les deux petits Platbrood, Hermance et Hippolyte, qui chevauchaient le même âne se prirent de querelle. La sœur exigeait que son frère lui cédât la place sur le devant de la selle afin qu’elle pût tenir les guides à son tour. Mais le gamin refusait obstinément d’abandonner une position dont il était fier. Il se mit à donner du coude dans la poitrine de sa compagne qui, rageuse, riposta par des coups dans le dos et finit par saisir le cavalier aux cheveux. Pauline essaya bien d’intervenir, mais, obligée de tourner la tête, elle ne se sentait pas très ferme, si bien que ses objurgations manquaient d’autorité.
— Pardaff ! s’écria le cordier.
Les deux gosses venaient de rouler sur le sable. On s’arrêta au milieu des cris.
Les enfants continuaient de se gourmer, sans compter qu’ils s’empêtraient dans un tas de cordes et de rênes. On eut fort à faire pour les séparer.
Ils se relevèrent dans un état lamentable. Ils pleuraient.
— Qu’est-ce que j’avais dit ? gronda Pauline. Regardez-vous maintenant, vous êtes tout noirs dans votre figure !
Elle prit son mouchoir qu’elle humecta à leurs bouches afin de les débarbouiller — car ils étaient heureusement parvenus à l’âge où l’on se sert enfin de votre salive à vous, pour vous nettoyer la figure…
— Allons en route, dit Joseph, et tâchons cette fois de ne plus nous arrêter.
Il avait à peine exprimé cet espoir que M. Rampelbergh poussa un cri. La bourrique, qu’il s’était décidé à enfourcher, venait de prendre le trot et se dirigeait tout droit vers la mer.
Rien ne put la détourner de son projet. C’était chez elle une idée fixe. Elle entra dans le flot avec son cavalier pétrifié de peur et daigna seulement s’arrêter quand elle eut de l’eau jusqu’au poitrail. Alors elle ne bougea plus.
On ne sait combien de temps elle serait demeurée là dans une immobilité parfaite si deux âniers ne se fussent dévoués pour la ramener sur la plage.
— Godferdoum ! rugissait le droguiste en considérant ses bottines et son pantalon trempés, je suis propre maintenant !
Et il invectivait les âniers, déclarant qu’il ne paierait pas un centime et déposerait une plainte contre le propriétaire d’un animal aussi dangereux.
Tandis que Joseph le calmait de son mieux, la petite troupe atteignait aux premières cabines de Knocke.
En ce moment, M Posenaer s’inclina sur le cou de son l’âne. Elle fut certainement tombée si M. Posenaer ne l’avait attrappée dans ses bras. La jeune femme venait de s’évanouir.
— Au secours, au secours ! s’écria l’épicier affolé, aidez-moi, aidez-moi !
On l’obligea d’étendre la malade sur le sable. Des baigneurs étaient accourus et bientôt toute la plage de Knocke entoura les amis.
— Mais sacrebleu, écartez-vous, criait au centre du groupe un monsieur inconnu. Vous ne voyez donc pas que vous empêchez cette femme de respirer !
Et il repoussait brutalement les curieux, bousculait même M. Posenaer tout à fait ahuri, menait un tapage du diable.
Gros, trapu, c’était le monsieur qu’on voit dans presque tous les accidents, principalement dans les attaques d’épilepsie, l’Auguste qui pérore, fait l’important, réclame de l’espace sans se douter que c’est lui qui tout le premier, avec sa gesticulation effrénée et le rempart de son corps, raréfie l’air autour de la victime.
Soudain, à force de poings et de coudes, un homme perça la foule et repoussa violemment l’orateur.
C’était encore une fois le bon Kaekebroeck. Il se pencha sur M Posenaer toujours inerte ; sans hésiter, il lui arracha sa bassolontje, la délaça en un tour de main ; puis il frotta ses tempes avec l’eau d’un flacon que lui avait passé Adolphine.
La malade rouvrit les yeux. Alors, Joseph l’aida à se soulever, la mit sur son séant. Mais, dès qu’elle put distinguer tout ce monde assemblé autour d’elle, et se vit ainsi exposée, le corset défait, la gorge nue, elle rougit et, croisant les bras sur sa poitrine du geste charmant de la Vierge antique :
— Frans, Frans, emmène-moi !
M. Posenaer enleva sa femme comme une plume et se mit en marche vers le plus proche hôtel.
Une foule immense le suivait.
Il monta lentement l’escalier de la digue. Vu de dos, il était vraiment majestueux et semblait un sublime sauveteur qui vient de repêcher une noyée…
⁂
Septembre était venu avec ses opulents nuages qui amortissaient les feux du soleil et faisaient la température d’une douceur exquise. Et la mer chatoyait, verdoyait comme une immense prairie où bondissent de joyeux agneaux blancs.
Depuis longtemps, le père Verhoegen avait quitté ses amis afin de rejoindre les époux Mosselman qui rentraient enfin à Bruxelles après deux mois d’absence.
M. et M Rampelbergh annonçaient leur départ pour la fin du mois. Mais les Kaekebroeck et les Van Poppel ne se décidaient pas encore, comptant bien du reste prolonger leur séjour jusqu’au 15 octobre. Quant aux Posenaer, ils fussent demeurés à Heyst toute leur vie, tant ils avaient de reconnaissance envers les flots magnifiques auxquels ils attribuaient une vertu d’amour.
Toutefois, et bien qu’il pressentît maintenant la cause des fréquents malaises qui accablaient sa femme, l’épicier s’inquiétait souvent et parlait de mander à Heyst son médecin ordinaire.
Mais Adolphine l’avait bientôt rassuré en lui expliquant sans fard ses premières sensations maternelles.
Ainsi fuyait le temps, joyeux et rapide. Les enfants profitaient de ces derniers jours, ne quittaient plus la plage, bâtissaient des forteresses gigantesques que leurs disputes arrêtaient souvent en plein essor comme la Tour de Babel. Et ce n’était pas assez de Pauline et des bonnes pour gouverner ce monde turbulent et rageur où le petit Albert, quoiqu’il rampât encore comme un crabe, affichait déjà une humeur volontaire qui ravissait sa marraine.
Souvent, M Posenaer venait regarder les bâtisseurs et causait tendrement avec eux. Elle affectionnait surtout Albert et Jeanne et ne se lassait pas d’entendre Pauline vanter leurs mérites extraordinaires :
— C’est qu’il comprend tout, savez-vous, s’extasiait la jeune fille, même des mots très difficiles ! Oh ça sera un petit malin ! Et Jeanne, elle est si en avance pour son âge ! Elle sait déjà ses lettres. Moi je pense que ça n’est tout de même pas bon de leur apprendre si vite aux enfants…
Et s’il arrivait en ce moment que la belle Adolphine et sa tante rejoignissent leur amie, on pense si la conversation s’éternisait sur ces mioches prodiges devant qui pâlissaient tous les autres bébés de la plage.
⁂
Cependant, les yeux de M Posenaer s’enfiévraient, se meurtrissaient de bistre. Sa figure maigrissait, s’amenuisait aux pommettes. Par contre, la taille n’apparaissait plus aussi fine : la gorge se gonflait, prenait une ampleur inaccoutumée. À vrai dire, pour qui l’eût regardée de face, rien n’aurait encore semblé anormal dans cette rotondité séduisante qui se contenait dans les limites de l’élégance et pouvait passer pour l’un des attributs de l’automne féminin. Mais de profil, à ce ressaut dessous la ceinture, à ce pli droit de la jupe dont le bord ne caressait plus la boucle des souliers et se relevait avec un léger flottement, personne ne s’y fût trompé et qui n’eût deviné le doux mystère.
Malgré tout, et alors que les plaisanteries de leurs compagnons devenaient chaque jour plus transparentes, Frans et Charlotte n’osaient s’abandonner librement à la joie. Ils n’étaient pas sûrs…
Tour à tour confiants et puis découragés, ils vivaient dans l’attente d’un phénomène qui tardait à se produire et dont seul pouvait dépendre pour eux la certitude du bonheur.
Au milieu de cette anxiété, l’épicier ne perdait pas de vue que le 21 septembre était le jour anniversaire de la naissance de sa femme. Déjà, il avait longuement conféré avec Adolphine sur le banquet de fête. M Kaekebroeck s’était chargée de tous les apprêts, car aucune ne s’entendait comme elle à l’organisation des belles frairies. Et tout le monde se réjouissait de témoigner à M Posenaer, dans cette occasion solennelle, la gratitude que lui méritaient sa complaisance et ses bons offices, et d’exprimer les vœux ardents qu’on faisait pour la réalisation de ses espérances.
Tandis que tous ces préparatifs se poursuivaient en cachette, Charlotte s’efforçait de ne se douter de rien, tant elle voulait que sa surprise doublât la joie de ses bons amis. Elle réussissait d’autant mieux dans la dissimulation que les doux soucis de son cœur l’emportaient le plus souvent au-delà des nuages et la laissaient indifférente à ce qui se tramait autour d’elle.
Pour tout dire, elle avait des visions. Le regard fixé sur la mer, elle voyait venir l’ange Gabriel dans un vol de mouettes annonciatrices…
⁂
Le grand jour arriva où M Posenaer eut trente ans.
Dès le matin, elle reçut les hommages de ses compagnons et sentit profondément la joie d’être aimée. Les bouquets des enfants l’émurent jusqu’aux larmes ; elle pressa longuement sur son cœur les jeunes Platbrood, Jeanne et surtout le petit Albert qui lui tendait à deux menottes un gros dalhia.
La villa embaumait, toute fleurie d’œillets et de roses.
Il faisait un temps magnifique. Le soleil, très chaud en dépit de la saison, rutilait sur la mer scintillante de paillettes.
On se mit à table à une heure précise. Aussitôt après le potage, on commença de trinquer et la belle humeur prit son élan.
Les soles normandes très réussies provoquèrent des acclamations générales que le vin blanc, un petit Sauterne d’or, fit encore monter de plusieurs tons.
Tout le monde demanda la recette à M Posenaer qui attribua l’honneur de la préparation à la vieille Mélanie, un vrai cordon bleu d’archevêque.
— Non, non, s’écria le droguiste déjà allumé, une cuisinière de pape, godferdoum !
Le filet jardinière n’eut pas moins de succès. On s’extasia sur les carottes à la crème et les pommes de terre rissolées. D’où venaient-elles ?
Joseph expliqua que tous les légumes cultivés dans les environs, et principalement les pommes de terre, avaient une saveur exquise à raison de la nature du sol sablonneux. Et, très sérieusement, il entama un petit cours de culture maraîchère.
— C’est une bonne idée, interrompit M Rampelbergh sanglée dans un corsage de piqué blanc. Moi je vais commander ma provision de patates ici. Ce sera meilleur et bien moins cher je suis sûre…
M. Posenaer fit alors remarquer que, malheureusement, les pommes de terre n’étaient pas très abondantes dans le pays. Et puis, on ne devait pas l’oublier, il y avait les frais de transport…
— Oui, dit Adolphine, ça coûte tout de suite. Mais moi, je ne peux qu’à même pas me plaindre. Nous avons de très bonnes pommes de terre à Bruxelles, n’est-ce pas, Jefke ? J’ai un marchand de confiance…
Elle allait donner des détails très intéressants, quand elle s’arrêta pour allonger une taloche à son frère Hippolyte qui s’amusait à fourrer des boulettes de pain dans le cou de la petite Jeanne.
— Vous n’aurez pas de dessert, savez-vous ! gronda-t-elle.
— Je pense que ces enfants s’ennuient, intercéda M Posenaer, ils sont si vite fatigués de rester tranquilles ! Allons, mes chéris, je vous donne la permission de jouer sous la véranda…
En ce moment, la bonne du petit Albert s’approcha d’Adolphine et lui parla à l’oreille. Elle paraissait bouleversée. M Kaekebroeck se leva aussitôt.
— Eh bien, qu’est-ce qu’il y a ? s’écrièrent en même temps tous les convives.
— Rien, rien, répondit la jeune femme, je suis de suite de retour.
Et elle disparut avant que Joseph eût pu la questionner davantage. Quelques instants après, elle revenait avec le petit Albert sur les bras. L’enfant avait la figure toute bouffie et décomposée par les larmes. Il ne pleurait plus, mais un hoquet intermittent lui rejetait la tête en arrière.
Très émue, Pauline se précipita pour le caresser :
— Figurez-vous, expliqua Adolphine, que le gamin ne voulait pas manger sa panade. Et c’était toujours « Maan, Maan ». La fille ne savait plus de chemin avec. Et puis il s’est mis à sangloter…
Tout le monde s’attendrit.
— Och, voyez un peu sa petite figure, dit M Posenaer, il a eu tant de chagrin ! Là c’est tout, c’est tout, mon amour. Allons faites risette à moi…
Le gosse sourit et agita les bras en criant : « à ba, à ba. »
— Mon Dieu, gémit Pauline, il a soif d’avoir si fort pleuré !
Vite, elle prépara un peu d’eau sucrée que l’enfant but à grand bruit. Après quoi, Adolphine assit le marmot sur une haute chaise à côté d’elle.
Joseph essaya de protester :
— Voyons, dit-il sévèrement à sa femme, ça va embêter le monde. Tu es incorrigible !
On se récria d’une voix unanime.
— À votre aise alors, déclara le jeune père. Mais vous verrez comme ça sera drôle tout à l’heure avec ce pistolet !
Une poularde énorme que la servante apportait à bras levés, opéra une joyeuse diversion et retendit tous les esprits vers la gourmandise.
— Passez-la à mon oncle Théodore, jeta Kaekebroeck en manière de farce, il découpe si bien !
M. Van Poppel, silencieux comme une tombe selon son ordinaire, tressauta sur sa chaise et rougit jusqu’aux oreilles.
— Mais, mais, bégaya-t-il, je suis incapable… Je… n’est-ce pas, Adèle ?
Il lançait des regards désespérés à sa femme. Mais celle-ci, partagée entre le désir de venir en aide à son mari et la crainte qu’on ne la chargeât à sa place d’une besogne dont elle était sûre qu’elle ne viendrait pas à bout devant une telle assemblée, affecta de ne pas comprendre et se leva brusquement sous prétexte d’aller voir un peu ce que faisait la petite Jeanne.
— Allons, Frans, s’écria gaiement M Posenaer, rends-toi utile. Tu ne fais rien du tout. On sait bien que tu découpes comme un ange !
On poussa la poularde devant l’épicier qui, très flatté, aiguisa son couteau en souriant et fonça sur la bête avec vigueur.
C’était décidément un virtuose, d’une dextérité sans égale. En un clin d’œil, il eut enlevé les cuisses, arraché les ailes. Mais son talent s’affirma surtout dans la manière dont il découpa les aiguillettes, en tranches fines, presque transparentes.
Ce fut un plat délicieux et l’on en fit compliment à l’aimable jubilaire.
— Oh ce n’est pas moi qu’il faut féliciter, protesta Charlotte avec modestie, mais cette dame que vous voyez là-bas…
Et elle désignait Adolphine qui tendait justement un os de cuisse au petit Albert afin qu’il demeurât tranquille.
— Oui, oui, c’est elle qui a tout fait, qui a soigné pour les provisions… car moi, vous comprenez, j’étais trop patraque…
M Kaekebroeck se défendit, assura qu’elle n’avait aucun mérite à cela.
— Non, non, dit M Rampelbergh en crachant des noyaux de compote sur son assiette, on a beau dire, au bord de la mer on ne l’a pas comme on veut. Et puis ça sont des voleurs ; ils font tout payer double et triple. Figurez-vous…
Elle partait dans une histoire, quand le Champagne détonna. Joseph fit aussitôt sonner son verre et proposa de boire à la santé de M Posenaer. Les flûtes s’entrechoquèrent au milieu d’un grand tapage de voix et de rires qui arrêtaient les passants sur la digue. Et les enfants, rappelés du dehors, tournaient autour de la table pour trinquer avec tout le monde.
Cependant, excité par le bruit, le petit Albert s’était dressé sur sa chaise et brandissait son os de cuisse en poussant des cris aigus. On eût dit d’un jeune chef d’orchestre prodige — beaucoup plus précoce que Mozart — dirigeant à huit mois une ouverture compliquée et superbement polyphonique.
Par malheur, il continua de brailler quand l’animation des convives se fut apaisée ; et rien ne réussit à le réduire au silence, ni les mots de douceur d’Adolphine, ni les yeux chargés de menaces de son père. Il allait ainsi crescendo, s’enivrant de son vacarme, criant, riant, tapant son os de cuisse sur tout ce qui se trouvait à sa portée, lorsque Joseph, à bout de patience, courut à lui et le soulevant de sa chaise, le secoua dans les airs avec une frénésie furieuse :
— Ah ça, est-ce que tu vas te taire, sacré crapaud !
Des clameurs indignées accueillirent cet acte violent.
— Voyons, vous allez lui faire mal ! Non ça n’est pas permis !
Adolphine était devenue très pâle et des larmes brillaient dans ses yeux.
— Donnez-le moi, donnez-le moi ! s’écria Pauline en pleurs, je l’emporterai à la cuisine.
Elle arracha le gosse suffoqué de peur des mains de son beau-frère et disparut avec lui.
Un silence tomba dans la pièce. Très bouleversée, M Posenaer se mouchait avec force.
— C’est vrai aussi, grommela Joseph, regrettant déjà son emportement, ça vous ferait sortir de vos gonds. Ah je l’avais dit, je l’avais dit !
Le malaise ne se dissipa qu’à l’apparition d’une superbe bombe vanille framboise.
— Vive la glace ! clama le droguiste. Sapristi elle fond déjà ! Regardez c’est la Tour de Pise. Il fait trop douf pour elle…
De vrai, la chaleur était accablante et perlait en sueur au front des convives. Par surcroît, des petites bêtes d’orage s’abattaient à tout instant sur les figures, les chatouillaient, les picotaient, s’acharnant à leur besogne en dépit des coups de mouchoirs exaspérés.
— Mais voyez un peu là-bas, dit M. Posenaer le bras étendu dans la direction de la mer, ça va se gâter tout à l’heure…
En effet, de gros nuages noirs montaient lentement dans l’azur du ciel.
— Écoutez…
Des grondements lointains se faisaient entendre par intervalle.
— Oui, oui ça y est, confirma M. Rampelbergh, le tonnerre se rapproche.
Alors, M Posenaer, encore tout émue de l’éclat de Joseph, demanda la permission de se lever pendant une minute :
— Je suis un peu drôle, dit-elle à son mari en souriant avec effort, je crois que c’est le Champagne… Le grand air me remettra… Non, non, je t’en prie, ne m’accompagne…
Elle n’acheva pas. Soudain, elle jeta un cri étouffé et roula sur le tapis avant que personne eût pu la retenir…
En ce moment, un coup de tonnerre éclatait qui fit tressauter les verres et les assiettes…
⁂
Quand Charlotte se réveilla sur le divan du salon, une joie intense rayonnait dans ses yeux. Elle jeta les bras au cou de son mari agenouillé près d’elle et s’écria d’une voix exaltée par le bonheur :
— Il a remué ! Il a remué !
Il remua si bien que, cinq mois après ces événements surprenants, M Posenaer le mettait au monde, et c’était un beau gros garçon.
L’année suivante, elle donna à son mari une belle grosse fille.
M Posenaer s’est beaucoup épaissie, il est vrai, et accuse sur les bascules automatiques de très nombreux kilos. Elle a échangé sa vénusté juvénile contre les formes opulentes, les grosses joues du bonheur.
Charlotte est devenue une bonne femme tout simplement.
Et c’est là toute la vengeance de M Posenaer.