IV
La soirée du samedi n’assemblait d’ordinaire chez les Rampelbergh que de vieilles gens pour qui les cartes sont la plus essentielle distraction de la vie.
Quand on pénétrait dans la maison de la Rue Rempart des Moines, on sentait réellement dès le vestibule comme une vague odeur de whist.
Pourtant, ce n’était pas l’attrait de la grande ou de la petite misère qui faisait aujourd’hui plus nombreux que de coutume les hôtes de l’ancien droguiste. La réunion avait cette fois — et pour cette fois seulement — un autre objet que le jeu paisible à un centime la fiche : on y devait conclure des arrangements graves à l’occasion d’un prochain voyage à Heyst, projet depuis longtemps adopté par tous les amis et parents de la famille Kaeltebroeck, et qui, après avoir été étudié en sections, usurpait ce soir le tapis de la Dame de Pique pour un débat définitif.
En réalité, la première idée de cette villégiature « sur le littoral », appartenait à Adolphine que les pâles joues de son petit Albert inquiétaient beaucoup, et qui s’était bien promis dans les fortes chaleurs de l’été de soustraire son fils à l’atmosphère viciée du Papenvest.
Le docteur, consulté, avait fait le plus grand éloge de la mer et montré quels avantages durables l’air salin, chargé d’iode, procure aux jeunes organismes…
Cet avis ne laissa pas que d’impressionner vivement M Van Poppel dont la petite Jeanne commençait à « courir comme un rat ». Aussi, déclara-t-elle bientôt qu’elle accompagnerait sa nièce à Heyst.
Peu après, le voyage qui était devenu le grand sujet de conversation dans l’entourage de Joseph Kaekebroeck, rallia d’autres partisans. Les beaux-parents Platbrood prièrent leur fille d’emmener avec elle ses sœurs Pauline et Hermance, ainsi que son jeune frère Hippolyte ; l’excellente Adolphine y avait consenti avec d’autant plus de plaisir que Pauline, qui était la marraine d’Albert, l’aiderait à prendre soin du petit garçon.
Or, les premières chaleurs étant venues, M. Posenaer proposa un jour en manière de plaisanterie d’imiter l’exemple des époux Kaekebroeck et de partir en bande pour la mer.
Si cette invite excita peu d’enthousiasme chez le cordier et le droguiste, confits tous deux dans leurs habitudes et ennemis des déplacements, par contre elle séduisit tout à fait M Posenaer et Rampelbergh qui voyaient une occasion d’étaler sur la plage des toilettes et des costumes de bains non pareils. Aussi, les deux femmes firent tant et si bien qu’elles vainquirent toute résistance, et le voyage fut décidé.
Tout le monde s’accordait au départ ; mais il s’en fallut que l’entente s’établît tout de suite sur la manière la plus commode et la plus profitable de séjourner au bord de la mer.
Pour les Kaekebroeck et les Van Poppel, la question était seulement résolue depuis ce matin. À bout d’hésitations, excédés de conseils aussi sages que contradictoires, ils venaient enfin de prendre en location sur la digue une grande villa qu’ils comptaient habiter à frais communs.
Adolphine emmenait sa cuisinière ; la bonne du petit Albert et celle de la petite Jeanne assumeraient à tour de rôle la garde des enfants et feraient le service des chambres et de la table.
De ce côté, tout allait bien. Mais dans le camp Rampelbergh — Posenaer — Verhoegen, régnait encore l’anarchie. De fait, nos gens ne savaient pas ce qu’ils voulaient et balançaient toujours, quant au choix d’un logis, entre la villa commune et l’hôtel. Or, il importait qu’ils prissent une décision ce soir même, car, en admettant qu’ils fussent d’avis d’occuper une maison, il devenait urgent qu’on la retînt sans délai. Un véritable engoûment se déclarait cette année pour la mer, et les chalets, de la digue surtout, s’enlevaient avec un entrain sans précédent.
Déjà, M. Verhoegen, les époux Kaekebroeck et Van Poppel se trouvaient réunis autour de la grande table ronde de la salle à manger. On n’attendait plus que M. et M Posenaer.
— C’est drôle, dit le droguiste en jetant un coup d’œil sur la pendule, ils devraient déjà être ici depuis un bon quart d’heure.
— Oui mais, remarqua sa femme avec ironie, qu’est-ce que vous pensez, Madame doit se mettre sur son trente et un, et pour qui donc !
Ce sarcasme enhardit M. Verhoegen : il convint que M Posenaer était vraiment excentrique dans sa mise depuis quelque temps.
— Ça est comme une cocotte, disait-il. Ça va être quelque chose à la mer ! Mais, minute, si elle fait de ses embarras avec ses bassolontjes, ça sera tout de suite fini avec moi, je mettrai un sale costume…
Tout le monde approuva le cordier : en somme, on se rendait là-bas pour respirer l’air pur et non pour changer de toilette trois fois par jour et faire les chicards. M Rampelbergh, qui n’avait pas commandé moins de trois robes compliquées à sa couturière, dans le ferme propos de révolutionner la digue, soutint avec une rare effronterie que, du moment qu’on était convenable, c’était suffisant.
Adolphine, elle, ne voulut cacher à personne qu’elle userait ses vieux « bidons », car elle entendait avant tout se mettre à l’aise et jouer dans le sable avec les enfants.
Sa tante n’emportait aussi que des robes anciennes et une petite toilette de dimanche comme en-cas.
Quant aux hommes, ils protestèrent pareillement du peu d’élégance de leurs costumes de touristes.
M. Verhoegen et son ami Rampelbergh discutaient gravement à propos des chemises de couleur qui offraient la ressource de pouvoir se porter huit jours de suite et même davantage sans paraître sales, quand un violent coup de sonnette retentit dans le vestibule.
Enfin, c’étaient les Posenaer ! Ils apparurent très gais l’un et l’autre et comme des gens qui s’en viennent d’une partie fine.
L’épicier annonça qu’ils avaient été dîner au restaurant. On le devinait sans peine à son teint enluminé et à sa voix résonnante. Mais ce qui frappa immédiatement tout le monde, ce fut le sourire charmant de M Posenaer, son aménité de paroles et de manières, tout l’ensemble affectueux de sa personne, et, surtout, chose improbable, la parfaite simplicité de sa robe. La critique en resta toute interdite et désarmée.
C’est avec un empressement sincère que la jeune femme alla s’asseoir auprès d’Adolphine et de M Van Poppel, pour s’enquérir aussitôt de la santé du petit Albert et de la petite Jeanne.
Joseph Kaekebroeck, qui l’observait avec attention, n’en croyait pas ses oreilles quand il entendait cette mignonne créature, toujours si brève, si indifférente à l’égard de son mari, prodiguer maintenant à M. Posenaer des noms très tendres et détailler avec fanfare tous les achats utiles qu’elle avait faits à son intention dans la journée. Elle avait pensé à tout afin que le gros homme ne manquât de rien et ne pût prendre froid sur la digue. Une telle sollicitude était vraiment étrange de la part d’une femme qui n’en montrait d’ordinaire que pour elle-même. On ne reconnaissait plus cette petite dame si insatiablement coquette ; il semblait qu’elle eût subitement changé de nature.
D’ailleurs, il n’y avait pas jusqu’à M. Posenaer qui, par-dessus la bonne humeur d’une légère « pointe », ne montrât quelque chose de particulier et d’indéfinissable qu’on n’avait jamais remarqué chez lui. Et c’était l’air glorieux de sa face épanouie, son œil plus vif, et ce penchant à une sorte de grivoiserie de langage et de mains, dont une pudeur innée l’avait sans cesse gardé jusqu’à ce jour…
Cependant, M. Rampelbergh, qui était descendu à la cave, poussa doucement la porte du pied et s’avança avec précaution, tenant dans chacune de ses mains un petit berceau où dormait une bouteille de gueuse-lambic.
Quand la bière fut versée et qu’on eût chanté ses louanges, le droguiste commanda le silence et déclara joyeusement que la séance était ouverte pour la discussion de l’ordre du jour : « le voyage à Heyst ».
Sans autres préliminaires, il prit la parole et préconisa la location d’une villa pareille à celle de Kaekebroeck, découvrant les avantages et surtout l’économie d’un phalanstère. Il parla avec éloquence et fit valoir en manière de dernier argument que les habitants des deux villas pourraient s’inviter mutuellement les uns chez les autres et donner des banquets profitables, ce qui ne serait pas une mince distraction les jours de pluie.
M. Verhoegen adhéra tout de suite à ce programme qui ouvrait devant lui de larges perspectives gastronomiques.
— Moi, je suis content, s’écria-t-il emballé, et vous Posenaer ?
Dans les pourparlers antérieurs, l’épicier, pressenti, s’était toujours dérobé soit qu’il en eût reçu l’ordre de sa femme, soit que la question le laissât encore très perplexe. Toutefois, on avait cru deviner qu’il penchait pour le séjour à l’hôtel. La table d’hôte n’offrait-elle pas à M Posenaer une belle occasion de parade ?
On s’attendait donc à une vive opposition de sa part et M. Rampelbergh prenait déjà un air hargneux pour la riposte quand, à la surprise générale, l’épicier répondit :
— Nous aussi nous sommes contents, n’est-ce pas, Charlotte ? Va pour la villa !
Les bravos éclatèrent et l’entente fut scellée au milieu de copieuses rasades.
Sans perdre de temps, les dames s’étaient assemblées en conciliabule. Il n’y avait plus que dix jours avant le premier juillet : comment feraient-elles pour être prêtes ? C’est qu’il en fallait des malles, des paniers ! C’était pis qu’un déménagement. Pleines d’agitation, elles s’interrogeaient sur tout ce qu’il était indispensable d’emporter.
Au milieu de ce bavardage de pies, M. Posenaer dont la bière multipliait les paroles, interpella son ami Verhoegen pour demander des nouvelles de ses « galiards ».
Le cordier ne se fit pas prier : il annonça que les « tourtereaux » étaient arrivés à Venise. La place Saint-Marc, les canaux, les gondoles leur avaient déjà inspiré une carte postale écrite en long et en large et qu’il regrettait bien de n’avoir pas sur lui. Il se préparait néanmoins à la réciter de mémoire, quand Joseph, jugeant la minute favorable, tira de sa poche la fameuse lettre de Mosselman et la lui tendit par-dessus la table.
Mais les dames s’interrompirent pour protester : non, non il fallait que Kaekebroeck lût cette lettre lui-même à haute voix. Alors Joseph déplia les feuillets, illustrés d’une bleuâtre vignette d’hôtel, et, après une petite tousserie de prôneur, il commença au milieu d’une vive attention la lecture de ce document plein d’intérêt.
Dès les premières phrases M Posenaer avait tressailli, car il lui semblait entendre la voix même de Mosselman. Mais elle surmonta son trouble et réussit à prendre une attitude dégagée. Bientôt, elle sourit sans effort avec tout l’auditoire aux passages amusants de cette épitre fantaisiste où Ferdinand exprimait le charme de sa femme et la joie des heures présentes, d’une plume toute remplie de réticences moqueuses. Il y avait tant de bonne humeur entre ses parenthèses, un mouvement, une couleur si comique dans le récit de ses impressions de Brusseleer découvrant la Suisse et les lacs, une telle broderie de finesse autour d’une lourdeur voulue, qu’il eût déridé son plus mortel ennemi.
Mais M Posenaer n’avait plus de haine. À voir la douce expression de sa physionomie, le regard humide et comme alangui qui filtrait à travers ses longs cils, on aurait dit qu’un souffle bienfaisant passait dans son cœur, et l’aérait et le purifiait. De fait, un remords tranquille, sans « lançures », un remords pacifiant et dont elle sentait presque une joie secrète, avait pénétré en elle depuis quelques jours, et lui laissait vaguement entrevoir le charme délicieux de ces tendresses légitimes si longtemps dédaignées.
Ferdinand pouvait aimer la petite stékebees. L’affection de l’époux qui, au courant des lignes, s’épanchait sans fadeur et se voilait d’une constante et pudique ironie, loin de ressusciter sa passion, lui indiquait maintenant le devoir et mûrissait son repentir. Son cœur était affranchi. Elle se sentait doucement devenir heureuse…
Cependant, après quatre feuillets, les jeunes époux débarquaient à l’hôtel du Splügen, au milieu des neiges.
Ici, Ferdinand avait soudain assombri son style dans la manière noire des romans-feuilletons, pour conter un incident nocturne, au souvenir duquel, assurait-il, ses cheveux se dressaient encore sur sa tête, bravant les plus hongroises pommades ainsi que les plus plekkants cosmétiques !
On pense bien qu’il ne s’agissait en définitive que d’une hallucination d’un ordre peu romantique et dont voici l’histoire abrégée.
Une nuit que Ferdinand s’était retiré pour une courte méditation dans un logis exigu de l’hôtel — sorte de kotje primitif surplombant un gave impétueux dont on pouvait apercevoir, en se penchant au-dessus d’une ouverture à air libre, les cabrioles écumeuses, toutes diamantées de lune — il sentit tout à coup contre ses joues comme un frôlement d’ailes. Aussitôt, il se dit de fuir, croyant d’abord que c’étaient des chauves-souris acharnées à sa chevelure. Mais, dans sa frayeur, il ne parvenait pas à ouvrir la porte du réduit. Frémissant d’épouvante, il se met à pousser des cris tandis que, s’étant emparé d’une espèce de disque, il l’agite et le lance désespérément en tous sens avec la force du citoyen antique élevé dans la palestre. Exercice dangereux s’il en fût, car ce disque lui étant une fois retombé sur la tête, il fut obligé de s’asseoir, tant le choc avait été rude…
Il reprenait lentement ses esprits quand il s’étonna de ne plus ouïr aucun bruit : les chiroptères avaient disparu, chassés sans doute par la peur. Vain espoir ; à peine notre héros se fut-il relevé avec confiance que, de nouveau, par l’orifice découvert, ces bêtes maudites rentraient dans la place. Enfer et damnation !
Ferdinand s’apprêtait à appeler au secours. Mais en ce moment une idée fulgura dans sa cervelle et lui restitua tout son sang-froid. Il venait enfin de découvrir que ces chauves-souris n’étaient autre chose que des papelitos folâtres dont « le vent qui souffle à travers la montagne », le vent de Gastibelza, embarrassait la chute nécessaire au point de les relancer voletants et palpitants contre les parois du lieu.
Cette aventure, que Mosselman à force d’expressions horrifiques, de périphrases élégantes et subtiles était parvenu à dépouiller de son caractère trivial, ne laissa pas tout d’abord que de rester assez nébuleuse pour quelques-uns. Mais quand Joseph et Adolphine l’eurent commentée d’une glose familière et expliquée avec des gestes expressifs, elle obtint un succès qui atteignit au délire.
Le père Verhoegen, M. Posenaer et les époux Rampelbergh se claquaient sur les cuisses, riaient à pleine gorge, jetant à leur tour entre deux hoquets quelque remarque énorme qui les roulait dans une hilarité sans cesse renaissante.
Les Van Poppel n’y résistèrent point et pour la première fois de leur vie peut-être, ils furent secoués de véritables convulsions dont le spectacle, si nouveau chez eux, redoubla la joie générale.
Seule M Posenaer souriait d’un air indulgent mais sans aucune pruderie. Aussi bien, la face écarlate de son mari lui donnait de l’inquiétude : elle le suppliait vainement de modérer ses transports, l’avertissant qu’il allait se faire mal…
Soudain, l’épicier recouvra un peu de calme, mais ce fut pour s’écrier :
— Eh bien moi, j’ai eu une farce encore plus drôle ! Figurez-vous qu’une fois on avait peint et verni tout partout dans la maison. Or donc je descends la nuit… Je m’asseois. Oui, mais potferdéke quand je veux m’en aller, impossible ! Je ne savais plus me détacher à cause de la couleur ! Hein, voulez-vous croire que j’ai crié pendant deux heures comme un possédé ! À la fin, Mélanie est descendue… Elle m’a eu seulement dehors avec de l’eau chaude !
— Mais Frans, Frans ! s’écria M Posenaer en se voilant la figure.
Cette anecdote, contée à la flamande avec une profusion d’idiotismes locaux qu’on ne saurait transcrire ici sans rompre la naturelle distinction de ce récit, récolta un bon regain de gaîté.
Alors, M. Rampelbergh s’en fut chercher de nouvelles bouteilles de gueuse, tandis que sa grosse femme, ouvrant une armoire, en retirait une provision de mastels et de pain à la grecque qu’elle déposa sur la table.
— Och, ça donne faim de rire comme ça ! dit-elle en essuyant avec le dos de sa main une larme qui restait au coin de son œil gauche.
Elle se rappela tout à coup qu’elle avait fait des smoutbolles pour le dîner.
— Il y en a encore de reste, est-ce que je veux les chauffer ?
Mais on déclina cette offre empressée dans la crainte des indigestions.
— Oeïe non, s’exclama Adolphine avec sa franchise habituelle, ça me gonfle de trop !
Il commençait à se faire tard. Joseph, qui devait partir pour Heyst le lendemain matin de très bonne heure afin de visiter sa villa et choisir celle de ses amis, protesta d’une certaine fatigue et annonça qu’il allait se coucher. Aussitôt, M. et M Posenaer échangèrent un doux clin d’œil et furent debout les premiers.
Dans le sonore vestibule les amis s’attardèrent un moment encore pour discuter les derniers arrangements. On promit d’être prêts dans huit jours.
M. Rampelbergh, tout glorieux de se rendre à la mer, raconta alors qu’il avait rencontré l’après-midi un tas de connaissances, des gens tirant le diable par la queue, qui allaient pour la plupart aussi « prend’ des bains ». Et il appuyait sur ces derniers mots avec une ironie à la Swift.
Au fond, il était vexé de se découvrir tant d’imitateurs.
— Oui, c’est la mode maintenant, dit-il en ouvrant la porte de la rue. Ils vont tous « prend’ des bains » pour faire des embarras, et les souris, elles meurent dans leurs armoires !… Allo la bonne nuit !