‹ La Fausse ConversionChapitre 5 sur 8 · Scène VI

Scène VI

FLORINE, CÉLINDE, SUZON.

FLORINE.

Ôla méchante bête que cette vilaine vache rousse ! elle a enlevé mon bonnet d’un coup de corne, et d’un coup de pied renversé le seau de lait dans l’étable ! Nous n’aurons pas de crème pour le fromage, et il faudrait faire deux lieues pour s’en procurer d’autre. Vive Paris, pour avoir ce qu’on veut !

CÉLINDE, rêveuse.

Il doit y avoir opéra aujourd’hui.

FLORINE.

Oui, et la Rosimène danse le pas de madame dans les Indes galantes.

CÉLINDE.

La Rosimène… danser mon pas !… — Une créature pareille… tout au plus bonne à figurer dans l’espalier.

FLORINE.

Elle a tant intrigué, qu’elle a passé premier sujet.

CÉLINDE.

Qui t’a dit cela ? C’est impossible.

FLORINE.

Vous savez, ce jeune peintre décorateur qui me trouvait gentille, je l’ai rencontré l’autre jour dans le bois, il m’a proposé de faire une étude d’arbre d’après moi, et, pendant que je posais, il m’a raconté toutes les histoires des coulisses.

CÉLINDE.

Mais elle n’est pas seulement en dehors ; elle a volé deux balustres à quelque balcon pour s’en faire des jambes.

FLORINE.

M. de Vaudoré fait des folies pour elle ; il lui a donné un hôtel dans le faubourg, une argenterie magnifique de Germain, et, l’autre jour, elle s’est montrée au Cours-la-Reine en voiture à quatre chevaux soupe-de-lait, avec un cocher énorme, et trois laquais gigantesques par derrière. Un train de princesse du sang !

CÉLINDE.

C’est une horreur ! un morceau de chair taillé à coups de serpe !

FLORINE.

Quand je pense que madame, qui est si bien faite, s’est ensevelie toute vive dans un affreux désert par amour pour un petit jeune homme, assez joli, il est vrai, mais sans la moindre consistance…

CÉLINDE, effrayée.

Florine, Florine, regarde !

FLORINE.

Qu’y a-t-il ?

CÉLINDE.

Un crapaud qui est entré par la porte ouverte, et qui s’avance en sautant sur le parquet.

FLORINE.

L’affreuse bête ! avec ses gros yeux saillants, il ressemble à faire peur à M. de Vaudoré.

CÉLINDE.

Je vais m’évanouir ; Florine, ne m’abandonne pas dans ce péril extrême.

FLORINE.

Où sont les pincettes, que je l’attrape par une patte, et que je le jette délicatement par-dessus le mur ?

CÉLINDE.

Prends garde qu’il ne te lance son venin à la figure.

FLORINE.

Ne craignez rien, je suis brave. Nous voilà débarrassées de ce visiteur importun.

CÉLINDE.

Je respire. Dans les descriptions d’ermitages et de chaumières, les auteurs ne parlent pas de crapauds qui veulent se glisser dans votre intimité.

FLORINE.

Je l’ai toujours dit à madame, que les auteurs étaient des imbéciles. La campagne est faite pour les paysans et non pour les personnes bien élevées.

CÉLINDE.

Grand Dieu ! une guêpe qui se cogne en bourdonnant contre les vitres ! Si elle allait me piquer !

FLORINE.

Avec deux ou trois coups de mouchoir, je vais tâcher de la faire tomber à terre ; nous l’écraserons ensuite.

Elle tue la guêpe.

CÉLINDE.

Quel aiguillon et quelles pinces ! C’est affreux d’être ainsi poursuivie par les animaux malfaisants ; hier, j’ai trouve une araignée énorme dans mes draps.

FLORINE.

Il faut bien que les champs soient peuplés par les bêtes, puisque les hommes comme il faut sont à la ville.

CÉLINDE.

Il me semble que la peau me cuit ; j’ai peur d’avoir attrapé un coup de soleil, j’ai arrosé les fleurs dans le jardin sans fichu.

FLORINE.

La peau de madame est toujours d’une blancheur éblouissante.

CÉLINDE.

Tu trouves ?

FLORINE.

Ce n’est pas comme cette Rosimène, avec son teint bis et sa nuque jaune ! Je voudrais avoir l’argent qu’elle dépense en blanc de perles et en céruse.

CÉLINDE.

J’entends les sabots de Suzon qui accourt en toute hâte. Il faut qu’il y ait quelque chose d’extraordinaire.

Entre Suzon.

SUZON.

Madame, faites excuse d’entrer comme ça tout droit, sans dire gare, dans votre belle chambre comme dans une étable à pourceaux. Il y a là un beau mossieu qui voudrait parler à vous.

FLORINE.

Fais entrer le beau monsieur.

CÉLINDE.

Non ! non !…

FLORINE.

Cela nous amusera. — Je serais si contente d’apercevoir un visage humain !

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