‹ La Fausse ConversionChapitre 6 sur 8 · Scène VII

Scène VII

CÉLINDE, FLORINE, LE DUC.

CÉLINDE.

Ciel ! le duc !

FLORINE.

Monseigneur ! quoi ! c’est vous ?

LE DUC.

Moi-même,… charmante sauvage, je vous trouve enfin l Voilà trois semaines que mes grisous battent la campagne pour vous déterrer.

FLORINE.

Le fait est que nous étions au bout du monde.

LE DUC.

Vous me haïssez donc bien, mauvaise, que vous vous êtes expatriée pour ne plus me voir ! À propos, voilà l’écrin que vous m’avez renvoyé, comme si j’étais un traitant. — Un homme de qualité ne reprend jamais ce qu’il a donné.

CÉLINDE.

Monsieur !

FLORINE.

Il n’y a que les gens de race pour avoir de ces procédés-là.

LE DUC.

Vous aviez un caprice pour ce petit freluquet ; ce n’était pas la peine de vous enfuir pour cela. — Un homme d’esprit comprend tout. Je me serais arrangé de façon à ne pas rencontrer Saint-Albin, ou plutôt il fallait me le présenter. Je l’aurais poussé s’il avait eu quelque mérite. Une jolie femme peut avoir un philosophe comme elle a un carlin, cela ne tire pas à conséquence.

CÉLINDE.

Saint-Albin a su m’inspirer l’amour de la vertu.

LE DUC.

Lui ! Je n’en voudrais pas dire du mal, car j’aurais l’air d’un rival éconduit ; mais ce cher monsieur n’est pas ce qu’il paraît être, comme on dit dans les romans du jour, ou je me trompe fort.

FLORINE.

Je suis de l’avis de M. le duc, M. Saint-Albin a des allures qui ne sont pas claires pour un homme patriarcal et bocager.

CÉLINDE.

Florine…

LE DUC.

Ma chère Célinde, je vous aime plus que vous ne sauriez le croire d’après mon ton léger et mes manières frivoles. Je ne vous ai jamais dit de phrases alambiquées : — pourtant j’ai fait pour vous des sacrifices devant lesquels reculeraient bien des amants ampoulés et romanesques. Sans parler de deux ou trois coups d’épée que j’ai donnés et que j’aurais pu recevoir, — pour que vous pussiez écraser toutes vos rivales, pour que votre vanité féminine ne souffrît jamais, j’ai engagé le château de mes pères, le manoir féodal peuplé de leurs portraits, dont les yeux fixes semblent m’accabler de reproches silencieux. Les juifs ont entre leurs sales griffes les nobles parchemins, les chartes constellées de sceaux armoriés et d’empreintes royales ; mais Célinde a pu faire ferrer d’argent ses fringants coursiers, mais sa beauté, fleur divine, a pu s’épanouir splendidement au milieu des merveilles du luxe et des arts, ce joyau sans prix a vu son éclat doublé par la richesse de la monture. Et moi, l’air dédaigneux et le cœur ravi, tout en ne parlant que de chiens et de chevaux anglais, j’ai joui de ce bonheur si doux pour un galant homme d’avoir réparé une injustice du sort en faisant une reine… d’opéra de celle qui eût dû naître sur un trône.

FLORINE.

Comme monsieur le duc s’exprime avec facilité, bien qu’il n’emprunte rien au jargon des livres à la mode ! — Je n’aime pas les amoureux qui donneraient leur vie pour leur maîtresse, et qui lui refusent cinquante louis ou la quittent pour quelque plat mariage.

CÉLINDE.

Cher duc, ah ! si j’avais pu savoir !… Hélas ! il est trop tard… Saint-Albin m’adore… je dois finir mes jours dans cette retraite… loin du bruit, loin du monde, loin des succès.

LE DUC.

Renoncer ainsi à l’art, à la gloire, à l’espoir de se faire un nom immortel pour un grimaud qui vous trompe, j’en suis sûr… Laisser cette grosse Rosimène faire craquer sous son poids les planches que vous effleuriez si légèrement du bout de votre petit pied, c’est impardonnable ! Le public a si mauvais goût, qu’il serait capable de l’applaudir.

CÉLINDE.

Le parterre prend souvent l’indécence pour la volupté et la minauderie pour la grâce.

LE DUC.

Vous n’auriez qu’à reparaître pour la faire rentrer parmi les figurantes à vingt-cinq sous la pièce, dont elle n’aurait jamais dû sortir.

CÉLINDE.

Pourquoi parler de cela, puisque mon sort est à jamais fixé ?

LE DUC.

Ce sont là des mots bien solennels.

SUZON, une lettre à la main.

Madame, voilà une lettre qu’un petit garçon m’a donnée pour vous.

CÉLINDE.

C’est l’écriture de Saint-Albin… Qu’est-ce que cela signifie ? Il vient de sortir à l’instant : que peut-il avoir à me dire ? Je tremble… rompons le cachet. — Duc, vous permettez.

LE DUC.

Comment donc !

CÉLINDE lit.

« Ce que j’avais à vous dire était tellement embarrassant, que j’ai pris le parti de vous en informer par une lettre. Vous allez m’appeler perfide, je ne fus qu’imprudent ; la destinée qui s’acharne sur moi ne veut pas que je sois heureux selon le vœu de mon cœur. — Homme simple et vertueux, j’étais fait pour le bonheur des champs, et voici qu’un événement, que j’aurais dû prévoir, me rappelle à la ville. — Vous savez, Célinde, que, partageant les idées de Jean-Jacques, je formais à la vertu une jeune âme dans le sein d’une famille riche. Mon élève avait une sœur qui venait souvent écouter mes leçons ; comme Saint-Preux, mon modèle, mon héros, j’avais besoin d’une Julie pour admirer la lune sur le lac et me promener dans les bosquets de Clarens… Que vous dirai-je ? j’imitai si fidèlement mon type d’adoption, que bientôt ma Julie ne put cacher que, méprisant de vils préjugés, elle avait cédé aux doux entraînements de la nature, et se trouvait dans la position de donner un citoyen de plus à la patrie. Les parents, s’étant aperçus de l’état de leur fille, me sommèrent de réparer l’outrage fait à son honneur, en sorte que je me suis vu forcé de promettre d’épouser une héritière qui n’a pas moins de cent mille écus de dot… Cela n’est-il pas tout à fait contrariant pour moi, qui fais profession de mépriser les richesses et qui ne demande qu’un lait pur sous un toit de chaume ? Ô Célinde ! ne m’en voulez pas. Le destin impérieux m’entraîne, tâchez de m’oublier : vous êtes heureuse, vous, rien ne vous empêche de couler dans la retraite, au sein des plaisirs simples, des jours exempts d’orages.

« Adieu pour jamais,

« Le malheureux Saint-Albin. »

CÉLINDE.

Le scélérat ! comme il m’a trompée ! Oh ! j’étouffe de douleur et de rage !

LE DUC.

Qu’est-ce donc ?

CÉLINDE.

Lisez.

LE DUC.

Cela n’a rien qui m’étonne. Les gens romanesques font toujours des folios avec les riches héritières.

FLORINE.

C’était un gueux, un libertin, un hypocrite ; je ne l’ai jamais dit à madame, mais il m’embrassait toujours dans le corridor sombre, et si j’avais voulu… Heureusement j’ai des principes.

CÉLINDE.

Et j’ai pu le préférer à vous !

LE DUC.

Tant pis pour lui s’il ne ressemblait pas à votre rêve.

FLORINE.

Maintenant nous n’avons plus de raison de rester dans les terres labourées ; si nous retournions un peu voir en quel état est le pavé de Paris ?…

CÉLINDE.

Adieu, marguerites à la couronne d’argent, arômes du foin vert, fumées lointaines montant du sein des feuillages, ramiers qui roucoulez sur la pente des toits couverts de fleurs sauvages ; mon cœur a connu des plaisirs trop irritants pour pouvoir goûter votre charme doux et monotone.

LE DUC.

Votre églogue est donc terminée ?

CÉLINDE.

Oui. — Donnez-moi la main et conduisez-moi.

LE DUC.

J’ai précisément ma voiture au coin de la route.

FLORINE.

Vivat ! Pour une soubrette, il vaut mieux porter des billets doux que traire des vaches.

Ils sortent.

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