I
LA FAUSTIN
Il faisait nuit sous un ciel étoilé, au-dessus d’une mer phosphorescente.
Dans le creux d’une falaise, battue par la molle lamentation de l’Océan, gisaient, étendues à terre, des silhouettes d’êtres, aux corps sans formes, aux visages sans traits.
On percevait vaguement deux femmes : l’une couchée tout de son long sur le dos, les bras repliés en couronne au-dessus de la tête, et les yeux aux étoiles ; l’autre tendrement ramassée et pelotonnée aux pieds de la première, qu’elle tenait appuyés contre la chaleur de son corps.
Àquelques pas des deux femmes, étaient assis sur le sol, et le dos accoté l’un à l’autre, trois hommes obscurs, dont les figures, une seconde, s’entrevoyaient dans l’éclair d’un cigare.
De temps en temps, la brise de la mer, soulevant les flasques vêtements des femmes immobiles et comme endormies, faisait courir sur le modelage des deux corps, un moment dessiné par le puissant souffle, de petites vaguettes d’étoffes.
Et dans le grand spectacle noir du ciel et de la mer, et dans le rythme de la vague paresseuse, et dans la tiédeur de l’heure, et dans la langueur des âmes, la conversation entre ces hommes et ces femmes était morte.
Soudainement s’éleva parmi le silence et l’ombre, à propos d’un nom d’homme prononcé, il y avait plus d’un quart d’heure, la voix de la femme couchée tout de son long, une voix qui était comme un ressouvenir passionné qui parlerait tout haut dans un rêve.
— Non… entre nous, il n’y avait eu encore qu’un baiser… un baiser, je me le rappelle, donné dans ma loge, sur la pointe du pied, pardessus le paravent derrière lequel je m’habillais… Il partait dans la soirée pour sa légation… Ces Anglais, quand ils sont mal, ils le sont tout à fait… mais lorsqu’ils sont bien… puis il avait de sa mère, qui était Française… Ce n’est que trois mois après que j’allais à Bruxelles, dans une tournée théâtrale… Il m’avait fait retenir une chambre dans un hôtel, l’hôtel de Flandres… Oui, c’est bien celui-là… Cette nuit, ah ! cette nuit est inoubliable… L’amour, bien sûr, n’est pas fait de l’amoureux tout seul… N’aimons-nous pas quelquefois un homme pour les circonstances dans lesquelles nous l’avons aimé ?… Allez, c’était bien étrange, cet hôtel… il sortait des murs une musique d’un doux, d’un doux ineffable… et ses baisers me couraient sur la peau avec des ondes sonores m’y faisant presque des chatouillements… des ondes sonores qui sortaient de dessous l’oreiller… et il y avait des ouragans lointains d’harmonie qui semblaient m’emporter dans ses bras au ciel… et je sentais je ne sais quoi de divin, mêlé à ses caresses… J’ai toujours gardé de cette première nuit, c’est bête ce que vais dire, le souvenir d’amours comme on se figure que peuvent être les amours des anges… Oui, cet hôtel de Flandres est contigu à l’église Saint-Jacques, et l’orgue, je l’ai su le lendemain, est encastré dans le mur contre lequel était notre lit. Enfin je ne sais pas comment cela s’est fait, mais ce qu’il y a de certain, c’est qu’il est le seul homme que j’aie aimé d’amour… lui ! »
— « Ma Faustin adorée, si vous ménagiez un peu la jalousie du patron ? » dit une voix d’homme dans laquelle, sous l’intonation blagueuse, on sentait un cœur blessé.
— « Mon ami, répondit la femme, sereinement ironique, l’air de la mer vous fait perdre le sens des choses et des positions… Vous, un boursier si pratique… Restez donc l’homme de Paris que vous êtes, et avec tant d’intelligence… Nous sommes un ménage, n’est-ce pas, nous ne sommes pas des amants, nous ! »
Et la Faustin, détournant un peu la tête, jeta un regard à l’horizon, où la déchiqueture de petits nuages ténébreux semblait plaquer dans le bas du ciel, au-dessus de la ligne pâlement lumineuse de l’Océan, une interminable frise de Chimères découpées dans de l’ébène ; — puis elle reprit ses confidences, sollicitée par la belle nuit amoureuse.
— « Il y a une suite à cet épisode…, William m’emmenait, à quelque temps de là, dans un château en Écosse… Je ne sais plus dans quel comté, et je n’ai jamais voulu le ressavoir. Ce souvenir, je l’aime dans le vague, l’effacement, l’espèce de somnambulisme où j’ai vécu ce temps… Un château à l’état de ruine, au milieu d’un parc qui s’était rapproché d’année en année… et qui faisait une habitation dans une forêt… et des verdures, des verdures pâles, comme il doit y en avoir dans les Limbes, secouées par de grands vents mélancoliques d’automne… Oh ! mais, il y avait une chose tout à fait charmante en ce château… une troupe de paons blancs, qui venaient, avec le crépuscule, se percher sur les escaliers, les perrons, les fenêtres… Non, vous ne pouvez avoir une idée de l’effet dans la nuit tombante, et dans la vieille pierre, et dans la mousse des murs, de ces grands et immobiles oiseaux tout blancs… Et à l’heure où la lune se levait, on aurait dit, dans toutes les embrasures des fenêtres, de blanches âmes de trépassées, habillées du satin d’une robe de mariée… C’est singulier, dans les féeries je n’ai jamais vu un décor pareil à celui-là !… Elle était bizarre tout de même cette existence… Par moments, il me semblait n’être pas parfaitement assurée que j’étais bien vivante… Ça ne fait rien, c’est le meilleur mois de ma vie… Du temps sans durée, des journées où il n’y avait pas d’heures… »
— « Et des nuits chouette, » — lança la femme étalée aux pieds de la Faustin.
Un petit coup de talon de bottine fut la réponse de la Faustin, sur la cheville de laquelle aussitôt la femme mit un baiser en riant, et en disant : « Allons, petite sœur, laisse-nous un brin folichonner. »
— « C’est vrai, voilà assez longtemps, ma bonne Juliette, que tu nous vends ton piano, ce soir, » — jeta une jeune et gaie voix d’homme.
— « Aussi est-ce fini, mon cher ! — fit la Faustin en se levant de terre par un ressaut nerveux du corps — et je crois le moment venu d’aller prendre son thé. »
— « Chère madame, — dit l’homme qui était resté silencieux jusque-là, — à quand décidément, au Théâtre-Français, votre début dans Phèdre ?… Le journal tient à l’annoncer dès maintenant. »
— « Dans deux mois, je crois, dix semaines au plus. »
— « Mesdames, fit l’homme en s’inclinant, — et pas de commissions pour Carsonac ? »
— « Merci, aucune, répondit la sœur de la Faustin, mon homme chéri me possédera après-demain. »
— « Adieu, Blancheron, adieu, mon petit Luzy… Oui, je retourne de ce pas au Havre, pour le train de nuit. »
La Faustin avait pris le bras de sa sœur, et, suivie des deux amis, elle gravissait dans Sainte-Adresse une petite ruelle montueuse, la rue de Bellevue, se dirigeant vers un chalet en pierre, à la construction toute neuve.