II
Sur un guéridon, entre deux sacs de bonbons, l’un portant l’étiquette de Boissier, l’autre l’étiquette de Siraudin, étaient posés un plat de perdrix aux choux et une salade sentant le vinaigre.
Dans le boudoir, où l’on déjeunait, des morceaux d’habillements de femmes traînaient sur le divan, qui faisait le tour de la pièce, et dans des coins, des vitrines de Boule modernes laissaient apercevoir un fouillis de porcelaines et de choses d’un grand prix, mêlées à des objets de deux sous, semblables à celui-ci : un bocal dans lequel un Deburau en verre filé, représenté le serre-tête noir aux tempes, perdait à tout moment l’équilibre, sous le coup de queue indolent d’un gros poisson rouge, éternellement tournoyant.
Derrière la pendule, une petite merveille du siècle dernier, figurant la statuette qu’anime l’adoration amoureuse d’un Pygmalion, agenouillé à ses pieds sur le marbre blanc, se voyait, fichée dans la glace, la carte d’un acteur du Palais-Royal : un décrassoir en ivoire, où les dents cassées du peigne, les lentes de la tête, les poux écrasés, étaient un chef-d’œuvre de laborieuse imitation sur le lisse carton.
Une porte entre-bâillée donnait à deviner, dans de l’ombre suspecte, un cabinet de toilette qui n’était pas encore fait, des serviettes frippées, de vieilles moitiés de citrons desséchées ; et de ce cabinet, les parfums, à base de musc, faisaient irruption dans l’odeur de choux et de bouts de cigarettes éteintes de la salle à manger.
Trois femmes assises, l’une sur une chaise, l’autre sur un pouf, la dernière sur un escabeau, tassées et serrées aux côtés de la sœur de la Faustin, mangeaient de la perdrix, tout en cueillant, du bout des doigts, une feuille de barbe de capucin dans le saladier, ou un bonbon au fond d’un des deux sacs. Et la tétonnière de la troupe, débraillée dans sa robe mal ragrafée, pour se gaver plus à l’aise, avait ôté son corset, posé sur l’angle d’un meuble.
Cette femme était la grosse Moumoute, une ancienne lorette à aspirations bourgeoises, et qui avait fini par épouser un chef d’orchestre du boulevard du Crime, une femme de quarante ans, ayant conservé, dans la pléthore de la graisse, de doux yeux d’enfant.
La plus jeune, une fillette de dix-sept à dix-huit ans, avait le nez friand, du vice et de l’intelligence de Paris sur un minois fûté, des bottines qui reniflaient l’eau, une tenue de petite rouleuse du quartier latin, une voix éraillée, une conversation agrémentée de termes médicaux. Elle vivait encore, pour le moment, en traduisant du Darwin à l’usage des revues et des journaux, et répondait au nom enfantin de Lillette.
La troisième, une femme de vingt-six ans, une femme silencieuse, aux impatiences frémissantes du corps, à la tiède pâleur que rosaient à tout moment des animations passagères du sang, au bleu foncé de la prunelle se répandant dans le blanc de l’œil comme du crépuscule, à la coiffure bouffante montrant de délicats modelages des tempes, et des oreilles ciselées en des contours transparents. Elle était vêtue de la toilette qu’elle portait toute la journée chez elle et chez les autres, une robe de chambre de piqué blanc, où les épaules étaient enveloppées d’un petit châle de crépon de Chine sang de bœuf, noué par derrière à l’enfant : toilette où rayonnait sa pâle et vivace beauté, et sur laquelle, le matin, dans sa voiture découverte, elle avait jeté une fourrure. Après avoir fait du dressage pendant quelques années pour les femmes de la société, Joséphine se trouvait aujourd’hui entretenue par un grand marchand de chevaux des Champs-Élysées.
Et autour du guéridon allait et venait, se reposant d’un genou familier sur le rebord du pouf, une petite bonne enceinte, au visage minable d’une figure du moyen âge, après les grandes famines. Elle avait aux pommettes du rouge volé à sa maîtresse, et une égratignure lui balafrait en travers la physionomie. Coiffée d’un zest de bonnet envolé en haut de la tête, et traînant ses pas las dans des babouches algériennes, elle jurait et faisait claquer la porte, à l’ordre ou au coup de sonnette, qui la poussaient à chaque instant dans l’antichambre.
— « Ça se soutient, la pièce ? hasarda la grosse mangeuse, entre deux bouchées.
— « Oui, oui, » répondit la maîtresse de la maison.
— « Nous sommes toujours dans les cinq mille… il m’a dit ça… hier…, le nouveau régisseur… j’avais couru après lui dans les coulisses, » — chanta la voix flûtée d’un petit garçon de sept ans, à moitié caché par un mantelet de dentelles de Chantilly.
Couché sur un coin du divan, la tête en bas, les jambes croisées en l’air, il se faisait les ongles avec une lime minuscule. Le col droit, un mouchoir passé entre sa chemise et son gilet, tout chez le bambin, depuis la semelle immaculée de ses bottines jusqu’à la raie correcte du milieu de sa tête, sentait le rassis d’un vieux gandin, d’un vieux gommeux. Petit bonhomme déjà entré dans la vie de ce monde, prenant part à ses conversations, écoutant ses confessions, et témoin de ses débats d’affaires et de toutes sortes. Misérable enfant, amené comme un joli petit animal dans les soupers de cabinet, et qu’on oubliait, et qu’à moitié réveillé, un garçon de café ramenait, au petit jour, à sa mère.
— « Vois-tu, Moumoute », reprit la mère, « avec l’effet de lumière électrique sur l’empoisonnée au quatrième acte, les cent représentations, c’est comme si nous les tenions. »
— « Et la reprise de l’autre, quand passe-t-elle au Châtelet ? »
— « La semaine prochaine… et voilà 700 fr. qu’il va me devoir… oui, il me donne gentiment 500 fr. pour les premières, et 200 fr. pour les reprises… Ça ne fait rien, cette existence avec ce Machabée, ce n’est pas drôle… Au fond, mes bichettes, j’étais née pour épouser un Laruette, et tenir en province une table d’hôte de cabots… Tiens, j’ai envie de partir pour Turin, » — dit-elle, en se lançant tout à coup à travers le boudoir, puis, au milieu de son bondissement, se retournant soudainement par une brusque vire-volte vers ses amies, elle ajouta en brandissant sa fourchette au bout de laquelle il y avait une bouchée de perdrix : « Je ferais peut-être le Roi ! »
Et aussitôt : — « Lillette, rougis ou fiche ton camp ! »
— « J’aime mieux rougir, » dit Lillette avec une candeur d’effronterie vraiment prometteuse.
La sœur de la Faustin vint se rasseoir à sa place, où mélancoliquement elle se passa, quatre ou cinq fois, par derrière la main sur le cou : « Hein, cette vilaine chose lugubre, qu’a Moumoute, là où j’ai la main… oui la bosse de quarante ans ; il me semble, certains jours, que ça me pousse dix ans avant l’âge… Mais, la Mal-Fichue, on sonne ! »
— « Madame… le médecin des eaux de Hombourg ! », fit la bonne entre-bâillant la porte du boudoir.
— « Dis-lui : « Ouste pour l’Allemagne ! » — lança la maîtresse de maison, en tapant du dos d’une de ses mains dans le creux de l’autre. »
— « Tiens, voilà Ragache, » dit la sœur de là Faustin à un monsieur apparaissant derrière la bonne, et marchant les jambes pliées, avec des gestes implorant le silence des quatre points cardinaux.
— « Ragache, Ragache, Ragache, » ce fut comme un écho sur trois modulations différentes, dans la bouche des trois femmes.
Ragache était un quadragénaire gastralgique, qui disait des drôleries avec des traits convulsés, et s’extrayait péniblement et douloureusement, du talon de ses bottes, des paradoxes, des calembours, des mots sans queue ni tête, des imitations d’acteurs, de l’esprit au forceps. Ragache avait été baptisé dans la maison : la gastrite de Bobèche.
— « Chut… chut… chut… — faisait Ragache en s’avançant dans le boudoir comme sur une scène de théâtre. — Il s’est répandu dans la capitale… que le nommé Ponsard est pour le moment en train de lutiner Titania… Qué chef-d’œuvre, mes enfants, va naître de cette flirtation… Favorisons le mystère… et parlons piano, pianissimo… Chut… chut… »
Puis subitement les sourcils de Ragache devinrent circonflexes, sa bouche se dessina en un O immense, sur lequel se colla gourmandement un doigt de pitre, et se contournant dans une pose d’adoration devant la grosse femme dont la gorge prenait l’air : « Oh ! les petites phâmes, les petites phâmes, et voire même les grosses… Moumoute, Moumoute… un feuilleton de deux cent cinquante lignes… pas une de plus… et un seul…, l’écrire sur ton blanc pupitre qui palpite… Parle, ordonne… ; pour cela que te faut-il ?… veux-tu que je foule aux pieds les principes de 89… là devant toi… dis… Madame, ça me paraît cependant assez topique… Non, tu ne veux pas, Moumoute, tu refuses ma flamme… Eh bien flûte, » — et il fit signe, comme on se mouche, d’arroser le parquet de ses larmes. — « On eut, on a la chair faible, mais on est en même temps pourri d’aspirations vertueuses… L’abbé Poiloup fut mon maître… et je ne te l’envoie pas dire : Catholicisme et Markowski, c’est ma devise », — jeta Ragache dans une intonation à la Grassot.
— « Eh, l’ahuri de Vichy ! laisse-nous donc un peu en repos, tu nous courbatures l’entendement ! As-tu bientôt fini tes épates pour les bourgeois de province ? » lui cria Lillette qui avait une antipathie pour l’homme.
— « Tais-toi, tais-toi, petite élève du pensionnat de la Génération spontanée. »
— « Madame… Madame… l’expéditeur des asperges d’Aranjuez à la Halle de Paris. »
— « Où diable ai-je pu connaître ce particulier, » murmura, en fouillant dans le lointain de ses souvenirs voyageurs, la sœur de la Faustin. « Eh bien, cette fois, ouste pour l’Espagne. »
— « Oh ! l’Espagne, — fit Ragache en levant en l’air les yeux blancs d’un hypnotique, — pays de soleil, de poésie, du Cid, et d’amoureuses qui rotent ! »
Carsonac, le maître du logis, le populaire auteur du Crime de Puidarieux, occupé à boutonner son paletot sur un habit noir, fit son entrée, venant de l’intérieur de l’appartement.
Un gros homme ventru, aux cheveux gris coupés en brosse, aux moustaches teintes et hérissées aux deux coins de la bouche, à l’œil dormant, voilé d’une paupière plissée, d’où jaillissaient, quand il disait une méchanceté, des bluettes d’acier, c’était Carsonac, le type de l’homme gras à la graisse méchante.
— « Tiens ! vous déjeunez ici, pourquoi pas dans la salle à manger, dis donc, Bonne-Âme ? »
— « C’est plus intime, nous sommes bien mieux à nous, n’est-ce pas, les bichettes ? » répondit la maîtresse de Carsonac.
— « Parfaitement, je comprends… et puis vous avez sous la main le cabinet de toilette pour les indigestions et les attaques de nerfs… à la suite d’explications amicales… Oh ! ma fille, caches-tu caches-tu, » — grimaça Carsonac en s’adressant à la mangeuse sans corset, — « comme tu jouerais d’une manière nature les Gargamelle au théâtre. »
Et passant à une autre amie de sa maîtresse : « Espèce de Sarah l’indolente, tu sais que l’homme qui t’aime dans les gros prix, est sur le point de se laisser pincer par la Provençale, je suis heureux de t’en donner la première nouvelle. »
Joséphine, dont il s’était approché, sans lui répondre, avança la tête avec de lentes et sinueuses inflexions du cou, et quand elle fut à la hauteur du gras de son bras, elle le mordit, par-dessus son paletot, de ses dents blanches.
— « Ça fait mal ça, c’est idiot ! »
La femme sourit légèrement de ses yeux profonds, et allumant un gros cigare, et se laissant glisser de sa chaise à terre, son peignoir blanc et son châle rouge répandus autour d’elle, elle entra en une immobilité dans laquelle tressaillaient des lascivités de panthère repue.
— « Au fait, ma Bonne-Âme, ça ne va pas du tout, à ce qu’il paraît, au Théâtre-Français, on assure qu’il s’y apprête le plus joli des fours… »
— « Tu m’embêtes… tu sais, ma sœur, je n’aime pas que tu y touches, » fit Bonne-Âme, en appuyant sur les mots.
— « Et tu viens, toi ? » dit Carsonac, en se tournant vers Ragache, qu’il n’avait pas fait semblant d’apercevoir jusque-là.
— « Pour une baignoire à ta reprise ? »
— « Un strapontin dans un courant d’air, c’est tout ce que j’ai à t’offrir ! »
Ragache, impassible, alla parler dans le dos de Bonne-Âme, que ses amies entendirent lui dire : « Ne fais pas attention : ce matin, il est grincheux, mais si tu es gentil, tout à fait gentil, pour la pièce, je t’en ferai faire une avec lui, et tu sais, mon petit, quand il a commencé à faire quelque chose avec quelqu’un, il ne veut plus travailler qu’avec celui-là…Voudrais-tu un petit verre de n’importe quoi ? »
Ragache piqua avec un tire-bouchon un abricot à l’eau-de-vie dans un bocal, et mangeant à même le fruit jaune, il s’écria : « Stupendum ! ainsi que s’exprime l’antiquité ; je me fais l’effet de mordre dans la tunique de M Duchesnois. »
— « Comprends pas ! » lança durement Carsonac.
Ragache, toujours impassible et sérieux comme un âne qui boit dans un seau, se retira le dos tourné à la porte, tout en faisant l’imitation d’un Chinois qui joue du triangle, et en adressant ces paroles à Carsonac comme adieu :
« Très illustre carcassier, as-tu réfléchi à ce que doit être le remords d’un crime chez un concierge… Songes-tu pour une de tes pièces, que la nuit, chaque coup de cordon doit réveiller sa conscience ! »
Ragache fut aussitôt remplacé par un long garçon blondasse et larveux, au crâne en pain de sucre d’un mystique, et tenant contre sa poitrine un chapeau gras, et tendant aux gens une main de somnambule, avec quelque chose dans toute sa personne de la silhouette obséquieuse du fils de Diafoirus.
Carsonac, rejetant d’un coup sec les doigts inertes qu’il avait pris, lui dit brutalement : « Vrai, Planchemol, tu devrais te faire drainer les mains… tu as là dedans une humidité dont tu gratifies les autres ! »
Planchemol s’éloigna de Carsonac, avec les pas de l’effarement, et, cherchant un refuge auprès des femmes, il s’assit près de Bonne-Âme que ses amies entendirent aussitôt lui dire : « C’est ton ami intime maintenant, n’est-ce pas ? Eh bien, si tu obtiens de lui un feuilleton comme nous le désirons, je te ferai faire avec lui une pièce, et tu sais, mon petit, quand une fois… »
— « Monsieur, le petit jeune homme qui est déjà venu trois fois pour parler à monsieur ! »
— « Faites-le entrer. »
— « Monsieur Gregelu », annonça la bonne.
Un débutant myope, doué de la double timidité des myopes et des débutants, pénétra dans la pièce, tout troublé par la vue du grand homme, et par le spectacle vague des attitudes abandonnées des quatre femmes.
— « Écoutez, jeune homme, — lui dit Carsonac sans lui offrir un siège, — toutes les idées de pièces qu’on me présente, je les trouve d’abord détestables. Trois mois, quatre mois se passent ; l’idée qu’on m’a proposée me revient, et, particularité bizarre, je la trouve alors excellente… Mais j’ai complètement oublié l’individu qui me l’a apportée, et la chose me paraît absolument de moi. Je vous préviens. »
Le petit jeune homme atterré se mit à chercher la porte.
— « Par ici, par ici, jeune homme ; par là, vous allez dans le cabinet de toilette de ces dames. »
— « Dis donc, Lillette, — fit au bout de quelques instants Carsonac, — quand je te fais l’honneur de te confier des sexagénaires sérieux pour te reconduire chez ton papa, je te serais bien reconnaissant de t’asseoir plutôt sur la banquette du fiacre que sur les genoux de ces vieillards ! »
— « Oh ! là là, soyez tranquille, quand je m’assoirai sur les genoux de messieurs, ce ne sera pas sur les genoux d’un souscripteur au Manuel des hommes affaiblis, comme vous. »
— « Pas trop mal, petite, » laissa échapper Carsonac, presque égayé par le ferraillement d’une méchanceté à l’image de la sienne. »
Puis, interrompant le dialogue à voix basse de Planchemol avec sa maîtresse : « Eh ! Planchemol, as-tu fait de nouveau parler, dans une table de nuit, l’ombre de Mürger, t’a-t-il confié ses dernières cascades d’outre-tombe ? »
— « Oui, oui, en voilà une, mais je ne peux pas la dire devant ces dames. »
— « Merci, ils vont bien dans l’autre monde, si les dames qui sont là ne peuvent pas entendre ton mot ! »
Planchemol s’était approché tout près de Carsonac, et lui bava deux ou trois paroles dans l’oreille.
— « Jobard… c’est moi qui suis le père de cette ordure ! »
— « L’ancien domestique de monsieur fait demander le certificat que monsieur lui a promis, » dit la bonne.
— « Prends-le sur la cheminée et donne-le-lui. »
— « Tiens, tous l’avez renvoyé, pourquoi ? » dit bêtement Planchemol, cherchant à reprendre contenance en mettant un mot dans la conversation.
— « Un domestique excellent, fit Carsonac, avec sa voix mauvaise… mais il sortait de chez M. Ricord… et, en ouvrant, ne s’avisait-il pas de dire bonjour aux amies de Bonne-Âme ! »
Du glauque passa dans l’azur de la prunelle de Bonne-Âme, dont les lèvres remuèrent sans rien dire, et qui, machinalement, renversant deux ou trois gouttes qui se trouvaient dans le fond de son verre, se mit à les étendre sur la toile cirée, avec un doigt où brillait une bague antique représentant une priapée.
L’évocateur de l’ombre de Mürger était sorti, et Carsonac, devant la cheminée, s’entortillait le cou d’un foulard blanc.
— « Tu as quelque chose, Bonne-Âme ? » ne put s’empêcher de remarquer tout haut Carsonac, devant la concentration de sa maîtresse.
— « Rien… oh ! rien… ; seulement, c’est curieux… Il vient de me revenir à l’instant une bêtise… je n’y pensais plus du tout… Enfin, tu veux le savoir, ami ? »
Et la maîtresse de Carsonac, avec une voix pénétrée et qui semblait lui sortir des entrailles, modula, comme une musique, ces paroles :
« J’ai fait cette nuit un songe étrange. J’étais dans un jardin… un jardin comme il y en a dans les rêves. J’ai vu s’approcher de moi une ombre blanche, que j’ai parfaitement reconnue pour être celle de Rose Chéri. En un instant elle était tout près de moi et m’a dit : Nous avons été amies sur la terre, pourquoi me fuis-tu ? On est très heureux ici, et bientôt, bientôt tu y viendras… Derrière elle j’ai vu deux ou trois ombres chères, de personnes mortes ou qui vont mourir, et qui m’ont aussi parlé… Là-dessus, je me suis réveillée plutôt souriante qu’attristée… J’ai pensé, tant ce songe avait de réalité, que le bon Dieu avait permis à Rose Chéri de me prévenir pour que j’aie le temps de me préparer… Mais enveloppe-toi bien aujourd’hui, c’est le vent du nord-est… et avec la fluxion de poitrine que tu as eue, il y a deux ans. »
Carsonac devint sérieux, mit indéfiniment ses gants, les ôta, les remit dans sa poche, fit le mouvement de s’en aller, revint à la cheminée, enfin se décida à aller à la porte, l’ouvrit, la referma, la rouvrit, et, passant à demi la tête, penché sur un pied, jeta à sa maîtresse : « — Tu ne m’as pas vu dans le jardin, derrière Rose Chéri, hein ? »
La femme, sans se retourner, fit de la nuque un non pas bien affirmatif, et, aussitôt qu’elle entendit les pas de son amant s’éloigner, elle partit d’un long éclat de rire strident, entrecoupé de phrases hachées :
« — Mes bichettes, riez donc avec moi… le voilà avec le trac pour huit bons jours… la sale vermine… avec cela qu’il a une venette de la mort… Ah ! cet homme… jamais on ne saura quelle dégoûtante cuisine il me contraint à faire de mon corps pour la réussite de ses machines… Elle est bonne… Ils disent, ces messieurs, qu’ils nous donnent de l’argent… Allez, cet argent est bien à nous ; la traite des blanches, ils la font tous les jours avec notre jeunesse, notre beauté. S’agit-il d’une subvention, d’une levée d’interdit de la censure, d’une faveur, d’une décoration, de n’importe quoi ? Ils nous lancent aux culottes des puissances, des ministres, des secrétaires, des valets. Sans Flamme-de-Punch, croyez-vous que Machin aurait eu le renouvellement de son privilège pendant dix ans, et croyez-vous que sans le Cachalot, Chose aurait eu la collaboration d’une Excellence… Ah ! les vieux gâteux du ministère d’État, les jeunes scrofuleux du bureau de la Presse, les bons hommes embêtants du feuilleton dramatique, ce qu’il m’a été commandé d’en subir… Ne s’est-il pas mis dans la tête d’être officier de la Légion d’honneur ? va-t-il falloir coucher pour ça ! »
Et se levant et allant d’un bout à l’autre du petit salon, sur son parcours violent, il s’échappait de la maîtresse les confidences d’une de ces épouvantables haines, qui existent souvent dans ces couples mariés par des infamies, — par cela, que la langue du peuple appelle la connaissance à deux d’un cadavre — : ménages qui semblent être le côte à côte, rivé à un même boulet, de deux forçats prêts à s’entre-dévorer.
Peu à peu la tourmente coléreuse du visage de la maîtresse de Carsonac se rasséréna. À ses traits monta une douceur canaille. Et la femme, se laissant tomber sur le divan, mollement étalée sur le dos, et la tête enfoncée dans les coussins, se mit à dire avec un petit tournoiement de l’œil, qui le faisait délicieusement trouble :
— « Mais, mes bichettes, chaque fois qu’il m’impose un amant pour son entreprise commerciale… voici ma vengeance… j’en prends un pour mon compte… un de mon goût, tout à fait de mon goût. »
— « Oh oui, un petit officier, — soupira dans un hoquet, la grosse Moumoute, oublieuse dans ce moment de son mari et de son mariage, — ces hommes-là sont charmants… on trouve toujours chez eux des biscuits, du chocolat, des pantoufles en tapisseries, et une robe de chambre avec des pattes dans le dos. »
— « Qui parle ici d’officiers, reprit, avec un mépris sifflant, la sœur de la Faustin, c’est bon du temps où l’on fait des signets à ses livres avec des feuilles cueillies dans les vallées alpestres… Non, les officiers, c’est des ingénus… ça manque de vice ! »
Et le terrible professeur de scepticisme, la femme encore jeune, aux yeux bleus, aux cheveux blonds comme les blés, entra dans des développements cyniques, féroces, abominables, crachant complaisamment, de sa bouche rose, des crapauds, sur tout ce que les amoureux ne voient pas dans l’amour, lorsqu’ils aiment vraiment.
— « Madame, un monsieur avec un nom polonais… qui est croupier des jeux de Monaco ! »
— « Eh bien, cette dernière fois, « ouste » pour l’Italie et la Pologne ! »
— « Et puis le copiste des prières de madame vient de me remettre pour elle ce petit paquet. »
— « Oui, ce sont des prières auxquelles je tiens… les prières de mes gros livres, et que je peux comme cela emporter aux eaux, » — laissa échapper avec un certain embarras la maîtresse de Carsonac, en faisant disparaître le paquet.
— « Tiens », dit Lillette, de son filet de voix gouailleuse, en montrant le plafond avec un geste de gamin : « tu crois encore au vieux de là-haut, toi ? »
— « Petite charogne ! » s’écria Bonne-Âme, en s’élançant sur elle comme pour la battre : « je puis être tout ce que je suis… mais ces blagues-là, je te les défends ici, enfant de malheur !… Tu n’auras pas ma vieille robe de velours que je t’avais promise ! »
Un coup à casser la sonnette retentit dans l’antichambre.
— « Bon Dieu de bois, Vierge de pierre ! ça ne finira donc pas, les visites aujourd’hui ! » jura la Mal-Fichue exaspérée, qui se décida enfin à aller ouvrir.
— « Ça, je le connais, c’est le coup de sonnette de ma sœur, quand elle est dans ses grands tra la la moraux, » murmura Bonne-Âme, sur un ton, où il y avait comme un rien d’appréhension.
Presque aussitôt la Faustin apparut dans une toilette noire de la plus grande distinction. Elle regarda les trois femmes, qu’elle salua, pour ainsi dire, des paupières, et dit simplement à sa sœur : « Je viens te chercher. »
L’entrée de la Faustin avait amené un grand silence gêné dans la compagnie, et la peu timide Bonne-Âme, comme domptée par la brièveté impérative de sa parole, décrochait son chapeau avec des gestes éperdus de pantomime.
La Faustin s’était accoudée d’un coude à la cheminée, où distraitement, elle tendait, par derrière, la semelle d’une bottine à un foyer sans feu.
— « Ah, c’est ton corsage de M Grodesse, madame ma tante, — fit le gamin qui venait de se réveiller, — dis-moi, tata, dis-moi que c’est pour moi que tu l’as mis… ton gilet de jais ; » — et il laissa pendre au bas du divan sa petite tête, aux yeux énamourés de chic, dans le moment tout brillants.
La tante ne répondit pas au neveu.
— « Mais j’ai soif, » dit tout à coup la Faustin,
— « Veux-tu du champagne ? » lui cria du cabinet de toilette, sa sœur.
— « Non. »
— « Qu’est-ce que tu veux boire ? »
Le regard de la Faustin alla aux bouteilles débouchées, de là inconsciemment à la fenêtre donnant sur le quai de la Mégisserie, s’arrêta soudain à quelque chose à la cantonade. Puis on la vit marcher à la table, prendre, dans le bric-à-brac des verres de toutes les époques, un gobelet de Venise aux spirales laiteuses, et elle dit à la bonne : « Tu vois l’homme là-bas, va me chercher un verre de coco, tu me l’apporteras en bas… dans ma voiture.
— « Me voilà, je suis d’attaque, » s’écria la sœur de la Faustin, se servant de l’expression avec laquelle une femme dit au théâtre : « Je suis prête. »
Et la Faustin sortit avec sa sœur.
— « Demain tu montes avec moi ? » — fit Joséphine, en retenant par la manche Bonne-Âme, au moment où elle passait devant elle.
— « Demain, pas possible, ma chère, on enterre le vieux régisseur… Il est convenable que j’aie l’air d’aller prier pour cette vieille rosse ! »