‹ La FaustinChapitre 31 sur 64 · XXXI

XXXI

Mais ce qui faisait surtout le charme de la femme, c’était l’originalité de sa nature. Elle plaisait, elle ravissait par l’imprévu de sa féminilité. Elle recevait du contact des choses et des humains des impressions particulières, dont l’expression se traduisait d’une façon inattendue, insolite, différente des autres femmes. Elle voyait, elle sentait, elle aimait d’une manière toute personnelle. Parmi les femmes de naissance et d’éducation bourgeoises, l’être féminin, du grand au petit, et de haut en bas, est toujours, pour ainsi dire, le même être, et la sensitivité des unes et des autres semble fabriquée sur un patron identique. Sous l’action des choses extérieures, la femme bien élevée ou à peu près bien élevée, a des répulsions, des tendresses, des commisérations, voire même des attaques de nerfs qui paraissent avoir été prévues et décrites dans un programme dressé pour la classe entière et cela dans une mesure, une pondération, un convenu qui ne sont jamais dépassés. Chez toutes, les premiers mouvements de l’âme sont des seconds mouvements, des mouvements corrigés, amendés et rendus bienséants, et chez toutes, sauf de petites nuances apportées par un tempérament, par une nervosité exceptionnelle, tout se passe de même sous le despotisme d’un certain comme il faut, atténuant et effaçant la personnalité. Ces femmes, même les plus intelligentes, ont également des idées faites d’avance sur toutes choses au monde, d’après des clichés reçus, un formulaire courant de la distinction, un catéchisme de la pensée des gens bien. Elles n’osent rien montrer au dehors de ce qui se rébellionne, s’insurge, fait le diable dans leur cervelle, de ce qui pourrait paraître singulier, anormal, excentrique, enfin dissemblable de ce que leurs semblables pensent. Ainsi refaçonnées par l’éducation, ainsi matées dans la production de premier coup de leurs sensations et de leurs pensées, ces femmes sont d’une uniformité désespérante, et n’apportent aux riches ennuyés des vieilles civilisations, à leurs maris, à leurs amants, rien qui révolutionne leur apathie, la secoue, l’amuse, la distraie violemment. — Et vous avez là, l’explication de bien des liaisons d’hommes de la couche d’en haut avec des femmes de la couche d’en bas.

Chez la Faustin, au contraire, il y avait la saveur âpre, et sui generis qui se dégage d’une créature du peuple, dont elle était restée, et dont elle aimait la nourriture de crudités et de charcuterie, et au milieu duquel elle se plaisait à se retrouver parmi les feux d’artifice, les fêtes populaires, les foires des environs de Paris. Et de cette origine, elle avait gardé des mouvements de l’âme moins disciplinés, des impressions plus rapprochées de la nature, des sensations plus extérieures, et un entrain, et un montant, et une gaieté de pauvre diable conservée dans l’existence heureuse, et une vie au pouls précipité, une vie agissante, remuante, tourbillonnante, qui n’était pas le fouettement maladif des femmes du monde, mais bien un peu la bruyance et le tapage d’un sang, où serait restée de l’enfance : une vie si vivante, que sa fréquentation avait je ne sais quoi de capiteux pour les autres, et les faisait parlants, causants, spirituels.

Et si, comme toutes les femmes, elle avait de certains jours ses nerfs, et plus violemment que d’autres, c’étaient de courts accès dont elle sortait bien vite par une folichonnerie.

Mais pour être une créature du peuple, et être demeurée peuple par certains côtés, la Faustin était en même temps la créature d’élection douée aristocratiquement, et se témoignant soudainement en ces élégances supérieures de l’âme et du corps non apprises, et trouvées on ne sait comment, et par quelle intuition, et que ne rencontrent pas toujours les gens nés dans les milieux de ces élégances. D’une gaminerie elle passait à un rire mouillé, d’une grosse fâcherie à une caresse d’une gentillesse de son invention, d’une vivacité risquée au suprême bon ton, corrigeant un mot ou un goût canaille, par une grâce, une recherche, une exquisité à elle, et s’il lui prenait envie, comme chez sa sœur, de boire un verre de coco, elle le buvait dans un verre de Venise, — montrant enfin, à toutes les heures du jour et de la nuit, un être divers et multiple, dans lequel, tour à tour, la duchesse alternait avec la grisette.

Et c’étaient des transformations, des métamorphoses, de subites transfigurations, où la femme, se renouvelant, pour ainsi dire, se faisait aimer toujours et toujours sous une forme nouvelle. Et encore des folies, et des drôleries et de la sensibilité là où on ne l’attendait pas, et de l’ironie se moquant spirituellement de sa propre personne, et des trouvailles dans les ingéniosités de la délicatesse aimante, et des pensées pas éduquées, et des mots tout neufs, et une succession extraordinaire de rapides et de fugaces sensations, exprimées à la bonne franquette, et telles qu’elles traversaient la femme. Toute cela mêlé d’une ignorance de petite fille, d’une ignorance qu’elle avouait avec une ingénuité si charmante, qu’elle donnait envie de l’embrasser.

C’est ainsi qu’un jour, la Faustin écrivant une lettre à son directeur, sous les yeux de William, et celui-ci la lisant par dessus son épaule, et lui ayant fait remarquer deux ou trois fautes d’orthographe, et la priant de la recommencer, la tragédienne disait, sur un petit ton adorablement mutin : « Non, je vais l’envoyer comme cela, c’est plus nature ! »

Et la femme qui écrivait si mal, qui écrivait comme une femme du siècle passé, s’exprimait divinement, et personne au monde n’avait dans l’accueil un charme pareil au sien, et ne s’emparait des gens, et les faisait siens, par un plus joli et plus impérieux commandement, se dégageant des grâces de son corps.