‹ La FaustinChapitre 44 sur 64 · XLIV

XLIV

Pour les gens de théâtre, la vie en plein air est un bonheur tout particulier : une sorte de jouissance capiteuse.

Ces hommes et ces femmes, vivant le jour dans les ténèbres des répétitions, et qui n’ont pour soleil que le gaz du soir, et pour herbe sous les pieds que le vert d’un tapis, et pour ombre de forêt sur leurs têtes que le portant d’une coulisse, et qui ne respirent que des senteurs de colle, d’huile de quinquet, de pissat de chat, et dont enfin toute l’existence se passe dans une création de toile peinte, avec des tonnerres faits au moyen de remuement de casseroles, et de la neige fabriquée avec de petits morceaux de papier, — ces hommes et ces femmes, la Nature, la vivace nature les grise, pour ainsi dire, les emplit d’une ivresse intérieure, de l’ivresse riante et brisée des enfants, qui ont bu un doigt de vin de trop.

Ah ! de l’air du bon Dieu ; ah ! du soleil qui hâle la peau, que cela leur paraît bon ! Et les voilà, les gens de théâtre, quand ils sont sous le firmament des campagnes, à humer le ventilement des matins bleus, à aspirer cet air frigide, qui est comme le souffle de lèvres amies sur des tempes mouillées d’eau de Cologne. Les voilà, marchant à petits pas, par les étroits sentiers, avec toutes sortes de choses vagues, douces et flottantes dans la cervelle, et s’arrêtant, de temps en temps, pour taquiner, du bout d’une canne ou d’une ombrelle, la promenade d’un insecte. Les voilà, à l’heure de midi, couchés sur la mousse, dans un repos doux et ensommeillé, à écouter le silence bourdonnant des dessous de bois, ou à regarder, par une percée, les grands horizons poudroyants, l’infini lointain des bois, des prés, des champs, où s’élève tout là-bas un pauvre clocher. Les voilà encore dehors, à l’heure de l’allongement des ombres, et de l’endormement du jour dans le crépuscule. Et de l’ensoleillement de ces journées, des aromes des arbres, des fragrances des herbes, de la tonicité de l’air, de tous ces effluves généreux, de tous ces cordiaux versés par le ciel et la terre sur ces créatures de la vie artificielle, naît chez eux, avec une élévation du pouls, une allégresse un peu fiévreuse, dans un heureux et tranquille ramassement sur soi-même

Il pleuvait le lendemain de l’arrivée de la Faustin à Isemburg. La tragédienne commença, de sa fenêtre, à faire la mine au mauvais temps. Cela dura une demi-heure. Enfin elle n’y put tenir. Elle prit son ombrelle et descendit. C’était une de ces pluies orageuses d’été aux grosses gouttes qui mouillent si bien. Un moment sur le perron elle hésita à sortir, puis soudainement s’aventura dehors, s’abritant de son mieux de l’ombrelle, et se mettant sous un arbre quand l’averse augmentait. Mais bientôt, cette tiède et gaie pluie rayant l’air lumineux, l’appela, la sollicita ; et quittant le dessous des arbres, et jetant son ombrelle sur l’épaule, elle se mit à marcher bravement sous l’eau qui tombait.

Et, trempée jusqu’aux os, elle allait parmi l’ondée redoublante, avec de petits rires frissonnants, et de temps en temps, de ses deux omoplates rapprochées et resserrées, elle s’amusait à retenir, un instant, en son chatouilleux cheminement, la goutte d’eau coulante dans le creux de son dos.