‹ La FaustinChapitre 45 sur 64 · XLV

XLV

Lindau, villa Isemburg, un jour de juillet.

« Enfoncée la tragédie ! enfoncée dans le troisième dessous ! — et ta sœur fait aujourd’hui un pied de nez à tous ces vieux Chinois en carton de l’histoire ancienne. Plus tard on ne dira pas de moi, que, ma dernière heure arrivée, j’ai pris un fiacre pour aller, dans un chien de mauvais temps, contempler dévotement la façade du Théâtre-Français. Je te le dis : l’actrice est bien morte et enterrée chez moi. Ce n’est pas faute d’avoir eu peur au commencement. En arrivant ici, les premiers jours, je me tâtais, en me disant : « Ça va-t-il me repousser, ma maladie du théâtre ? » Mais rien ! rien ! et ça ne perce pas, et ça ne me chatouille nulle part. Oui, certes, bonne sœur, il est tout à fait agréable d’être applaudie, mais ce que ça coûte, tu le sais, et n’est-ce pas vraiment payé trop cher ! Au fond, la gloire, ça pourrait bien être tout simplement des bêtises : une exploitation de notre bonheur par une vanité imbécile ! Une idée de campagne, de plein air, quoi ! Aimer, vois-tu, pour nous autres femmes, c’est meilleur que tout. Toi, tu ne connais pas cela, tu n’as jamais eu que des caprices, des toquades, des fantaisies de mauvais sujet d’homme. Mais, pour moi, aimer, véritablement aimer, aimer à fond, c’est encore plus doucement amusant que de produire des effets. Par exemple si j’ai pris gaillardement ma retraite du théâtre, il y a ici une personne qui n’a pas fait comme moi. C’est ma vieille Guénegaud. Tu n’as pas l’idée de la tristesse de sa figure, et de la désolation de ses robes sur l’ennui de sa personne. Ah ! la malheureuse ! dans ce pays-ci, elle semble tout à fait travestie en « une qui s’embête ». Je voudrais que tu la visses, montrant les crocs aux autres domestiques, faisant grise mine à lord Annandale, qu’elle déteste comme le chourineur de mon talent dramatique, et toujours seule dans un coin, et son terrible pince-nez à cheval sur la figure, à épeler, à réépeler d’anciens comptes rendus sur moi, glanés dans les journaux qui ont servi à empaqueter mes affaires. Mais tout ce silence grognonnant du jour, toutes les paroles ravalées par elle dans la société des Anglais et des Allemands, il faut entendre cela, voir cela, débonder le soir, quand elle me couche. Alors, c’est une suite de bavards rappels de la vie d’autrefois, de notre cabotinage à deux, une série d’interminables : « Madame se rappelle-t-elle comme… » (mets ici une admiration amoureuse de pompier, de collégien, d’un quelconque). « Madame se souvient-elle que… (mets là l’apport d’une couronne de lauriers bronzés, par une députation de provinciaux crottés, ou ce que tu voudras dans le même genre). La chère fille ! tu comprends bien que je n’ai pas le courage de la faire taire, de lui gâter la seule bonne demi-heure qu’elle ait dans la journée, et de brutaliser ces : « Madame se souvient-elle ? ces Madame se rappelle-t-elle ? » qui lui font tant de plaisir, et qui ne font pas monter en moi le plus mince regret de la détermination que j’ai prise.

« C’est tout plein gentil ici. Il y a partout autour de l’habitation une eau, une eau particulière, comment exprimer cela, tiens, une eau comme l’eau d’une cuvette où tournoie un morceau de savon, et les maisons sont presque entièrement enveloppées de grandes, d’immenses plantes grimpant jusque sur les toits, dont je ne te dirai pas, bien entendu, les noms. Mais, mon Dieu ! quels légumes ! Les pois ont sur leurs cosses des grands poils comme il y en a dans les oreilles de Carsonac. Et quels fruits ! Figure-toi des poires qui sont du vert des poireaux de chez nous. Quant aux gens, ce sont tous des voleurs, si voleurs, que tout est enfermé, mis sous clef, scellé, et qu’on dit qu’ici la maîtresse de maison délivre elle-même à la cuisinière la pincée de sel. Et ça te suffit, n’est-ce pas, ces renseignements topographiques et autres finissant également en iques ?

« Quant au seigneur et maître, que te dire de lui, sinon que je l’aime encore plus follement que jamais. Non, mon lord n’a pas l’amour parleur, démonstratif à la française, mais c’est un particulier qui est toujours aux aguets de ce qui peut vous faire un petit ou un grand bonheur, et la pensée de l’homme est à tout instant occupée, presque sournoisement, de l’agrément de l’être qu’il aime. Et il travaille sans faire de bruit, et comme un vrai filou, non seulement à vous la faire plaisante l’existence, mais à vous la faire sereine, à y prévenir tout ennui, à la balayer de la plus petite, de la plus minime contrariété, et cela coûte que coûte. Je lui dis quelquefois, en plaisantant, que, dans la vie d’une femme, il est le faiseur d’un chemin de sable, où ses souliers de chevreau ne rencontrent jamais un petit gravier. Tu connais mon procès avec le Théâtre-Français et la ridicule indemnité qu’on m’a demandée. J’étais convenue avec mon avoué qu’on me laisserait tranquille ici, et que le procès suivrait son cours, sans qu’on m’ennuyât des incidents. Mais il y eut une signature à donner, et la vue de ce papier d’affaires, je dois l’avouer, me porta sur les nerfs toute une journée. Puis je n’y pensai plus, et le papier fut oublié plusieurs jours. Quand je le renvoyai, je reçus une lettre de Paris qui m’annonçait qu’on n’en avait plus besoin, que lord Annandale avait donné des ordres pour que l’indemnité fût intégralement payée. Et il ne m’en avait pas soufflé un traître mot. Je sais bien que ce procès, il m’était fait à cause de lui, mais je trouve que payer 100,000 francs, au lieu de 40, de 30,000 peut-être, et cela pour m’éviter à l’avenir le petit agacement de la vue d’un papier timbré, je trouve cela pas mal gentleman, et méritant de l’amour.

« Enfin, je suis parfaitement heureuse, et je mange comme un loup, et je dors comme un loir. Tiens, à propos, il faut que je te raconte un rêve, que j’ai fait cette nuit, après une course de tous les diables à cheval et deux verres de porto à dîner. Je me sentais, je me voyais ma cervelle, je ne sais pas comment, dans un panier à salade, que le beau bras, la belle main de l’assassine qu’on voit moulés chez les marchands de plâtres, secouaient à toute volée. Et ce bras et cette main n’appartenaient à rien. Est-ce insensé ce qu’on rêve, quand on a bu un peu trop de porto !

« Là-dessus, envoie-moi des nouvelles de Paris et ne crains pas de m’envoyer des nouvelles de théâtre. Le petit Luzy se marie, n’est-ce pas ? Je parie que c’est contre la danseuse de l’Opéra aux si beaux yeux, au si grand nez, et que tu as baptisée : « l’enfant de l’Amour et de Polichinelle. » Au fait as-tu été au cimetière ? As-tu vu si le jardinier avait arrangé les fleurs autour du monument de Blancheron, comme il en était convenu avec moi ? Je ne l’ai guère adoré, le pauvre garçon ! j’ai même été bien dure pour lui ; eh bien, je veux que sa tombe ait au moins l’apparence de la tombe d’un homme qui aurait été un peu aimé sur la terre.

« Ta sœur affectionnée,
« Juliette. »

Te désempotes-tu, selon ton expression ? Sors-tu de ton chez toi, cet été ? Vas-tu à Hombourg ? Dans ce cas, tu devrais venir passer ici quelques jours avec ton gamin.