LI
Àquelque temps de là, la villa eut un autre commensal, dont lord Annandale annonça la visite à sa maîtresse comme la visite d’un compatriote un peu original, lui disant qu’il lui serait reconnaissant de lui passer ses bizarreries.
On le trouva, un jour, en revenant d’une promenade, installé dans la maison, et en train de se rafraîchir, en attendant le dîner, avec de l’eau-de-vie, qu’il buvait à pleines lampées dans un verre à pied, porté à sa bouche d’une main tremblotante.
Le nouvel arrivé se mettait aussitôt à parler, sur un mode enthousiaste, des chants des Scaldes, des vieux poèmes du Nord, des traces qu’ils avaient laissées dans la mémoire des habitants de l’Islande qu’il venait de visiter, et, quoiqu’il s’exprimât dans un français assez incorrect, il étonnait la Faustin, qui avait cru d’abord avoir affaire à un ivrogne de grande maison.
On dîna — et tout en buvant, tout le temps, de l’eau-de-vie au lieu de vin, et ne mangeant que d’un potage à la queue de bœuf à faire venir des ampoules sur la langue, et d’une salade de concombre dont il vida le ravier, — « l’honorable » Georges Selwyn fit les frais d’une conversation sur la situation politique de l’Allemagne, les diplomates anglais du continent, les salons de Vienne, le théâtre de Racine et de Corneille, formulant des jugements d’homme d’État, racontant des anecdotes, laissant échapper des mots profonds, tirant de sa mémoire des citations interminables, montrant une connaissance extraordinaire de toutes les littératures de l’Europe, et cela sans un symptôme d’ivresse, et dans une langue française, se débrouillant d’heure en heure, et devenant incisive, méchante, et parfois atrocement gouailleuse.
L’honorable Georges Selwyn intriguait la curiosité de la Faustin, il y avait vraiment de quoi. Cet homme on le sentait encore jeune, mais sous des traits vieux comme le monde, et il avait une peau qu’on aurait dite boucanée, et que seules tannent ainsi, les existences mauvaises, fatales, criminelles. Il était prétentieusement mis avec des vêtements tachés, et portait à la boutonnière une fleur rare, horriblement odorante, dont la queue baignait dans un flacon plat, caché sous le revers de son habit.
Ses mains desséchées d’une manière curieuse, se terminaient aux deux petits doigts par de grands ongles à la chinoise enfermés dans un onglier d’or. Et en dehors de l’excentricité de l’individu, qui ne portait pas de cravate, et dont le décolletage descendait jusque sur la poitrine, il y avait encore en lui un tas de riens indéfinissables qui déplaisaient, malgré la séduction de son intelligence ; c’était surtout au-dessous d’un front d’hydrocéphale, une figure qui ne semblait pas de son sexe, une figure de vieille femme, dans laquelle allait et venait un ricanement perpétuel, pareil à un tic nerveux. L’homme prenait encore un caractère étrange, de ce qu’au milieu de ses cheveux, très noirs, une mèche blanche — la mèche, disait-il, qu’avaient tous les membres de sa famille, — était arrangée et mise en évidence avec une certaine affectation.
Au salon, l’honorable Georges Selwyn continuait à causer de tout en spécialiste, et des choses les plus diverses, et, entre autres des pastilles ambrées du maréchal de Richelieu, dont il aurait obtenu la recette de Cadet Gassicourt, recette qui, dans un voyage en Orient, lui avait permis de voir un tas de choses, que les autres chiens de chrétiens n’avaient jamais vues, grâce à la reconnaissance de vieux pachas, rajeunis, ressuscités, par cette importation de la cour de Louis XV.
Et tout en causant, comme il avançait machinalement la main vers le flacon de sels de la Faustin placé sur la table, un flacon taillé dans une gemme et que la Faustin lui poussait sous les doigts, il le repoussa par un mouvement saccadé, en disant : « Non, je le casserais ! » et sur l’étonnement monté à la figure de la femme, il ajouta :
— « Oui, je jouis d’une maladie particulière, tout à fait particulière… Quand je prends dans la main une chose précieuse, et que j’ai le sentiment qu’elle est précieuse… il se passe chez moi un phénomène bizarre… l’action réflexe du cerveau transmettant sa volonté aux muscles adducteurs et préhenseurs, se transforme en une négation du mouvement qui leur est commandé… Il y a chez moi une impotence fonctionnelle, qui me fait lâcher la chose… et paf !… elle est en mille morceaux par terre… C’est, disent les médecins, la prépondérance du cerveau annihilée par l’influx nerveux de la moelle… remarquez que si la chose, je ne la crois pas précieuse, je la tiens très bien… non, mon ami, ça n’a rien de commun avec la crampe de l’écrivain, c’est, pour ainsi dire, tout le contraire… dans ce cas, la contraction exagérée, tétanisée, arrive à la contracture… tandis que chez moi, il y a paralysie musculaire momentanée… Enfin je suis un cas pathologique… j’intéresse au plus haut degré mon ami le docteur Burnett, et il doit me faire l’honneur d’un paragraphe, dans son prochain livre sur les Troubles nerveux. »