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Le seul homme qu’on recevait à la villa, et qui y faisait assez souvent des séjours d’une huitaine de jours, était un secrétaire de la légation d’Angleterre en Bavière.
Celui-ci était le type du diplomate pêcheur à la ligne.
Il aurait refusé le plus beau poste du monde, en un pays, où dans les rivières ne se seraient pas trouvées des truites. Ce qui se passait dans le royaume près duquel il était accrédité, les questions politiques, militaires, religieuses, commerciales, quelconques enfin, il ne s’en occupait, ne lisant jamais un livre, un journal, un carré de papier allemand, ne sachant rien du coin de terre qu’il habitait, que ce que la conversation de la légation lui apprenait huit jours après, et au fond plus touché par la perte d’une cuiller-amorce emportée par un brochet, qu’il ne l’aurait été par une déclaration de guerre de l’Allemagne à sa patrie. Sa pensée tout entière appartenait aux poissons.
Et le soir, après sa journée passée sur le lac, on le trouvait toujours silencieusement penché sur une petite table, dans un coin du salon, et les doigts occupés à fabriquer la mouche de saule (Sallow Fly), ou une éphémère jaune de mai (May Fly), ou un cricri d’eau (Water Cricket) ; ou bien il nouait des dessous, ou bien il découpait du fer-blanc en forme de petits poissons. Il faisait cela avec des doigts religieux et qui semblaient toucher à des choses sacro-saintes. Un jour, il arriva même au diplomate anglais de s’élever à la confection d’un rat, d’un rat très susceptible de tromper les yeux d’un poisson, et c’était presque fantastique de voir dans le cercle de lumière projeté par la lampe, les longs cils roux de l’homme faisant comme un battement d’ailes de guêpe au-dessus de son regard clair, en l’effort de l’attention qu’il apportait pour arriver à la parfaite imitation de l’amorce vivante. Et la connaissance de l’histoire naturelle avec laquelle il construisit le carcasse de la bestiole, et l’art avec lequel il l’englua, et la légèreté de main avec laquelle il appliqua le poil, et comme adroitement il fixa deux imperceptibles yeux d’émail, et comme petit à petit il le fit vivant son rat ! — et comme il fut heureux au mouvement de peur, que laissa échapper la Faustin, quand il le lui jeta sur les genoux.
Puis, lorsque onze heures sonnaient, l’Anglais songeant à son réveil matinal du lendemain, ramassait prestement les bouts de crin, les petits morceaux de métal, les outils délicats, avec lesquels il façonnait ses œuvres de patience, et les remettait dans sa grande boîte de pêche, qu’il ne refermait qu’après avoir donné un regard amoureux à chaque compartiment. Cette boîte, il n’avait trouvé rien de mieux pour égayer les premières soirées de son mariage, que d’en faire l’inventaire à sa femme. Et ça avait été une série de graves et de solennelles conférences, où le mari dépaquetant chaque menu objet empaqueté, le frottait une seconde avec une peau à couteau, en expliquait l’usage, le réempaquetait immédiatement, et faisait ainsi passer sous les yeux de sa très jeune femme, expliquée et agrémentée par de doctes commentaires, toute sa petite boutique.