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LXIV

La chambre où lord Annandale se trouvait couché dans un grand lit, aux matelas recouverts de soie rouge, était une froide, haute et immense pièce, meublée de meubles aux formes raides du moyen âge, et de ce gothique moderne, qui fait sur les théâtres du boulevard, le mobilier des drames du passé.

Sur une toilette à la glace en ogive, parmi de petites cuillers poisseuses, il y avait une rangée de fioles et de médicaments débouchés, et, à travers une porte vitrée, on apercevait deux gigantesques laquais à demi sommeillants sur les fauteuils d’un salon.

Au dehors, c’était la tristesse morne et un peu inquiétante des grandes étendues d’eaux mortes, et de temps en temps, par une fenêtre ouverte, entraient, comme des vols de chauves-souris, de petits souffles balayant la flamme à demi couchée de la lampe, et qui mettaient, à tout moment, dans la chambre désolée, de brusques alternatives de clartés et de livides ténèbres.

Assise au pied du lit, la Faustin pleurait, la tête enfoncée dans les couvertures, pleurait au-dessous du malade, au corps immobile, mais dont les pâles doigts, affreusement crispés, ramassaient, sur sa poitrine les draps en petits paquets.

Quand elle releva la tête, il y avait auprès du lit, le médecin qu’elle n’avait pas entendu entrer, un vieillard aux longs cheveux rejetés à la Jenner, derrière les oreilles, et habillé de la redingote ecclésiastique d’un ministre protestant, et qui marmottait entre ses dents : « Oui, elle commence ! » en sous-entendant le mot.

— « Ah mon Dieu ! vous dites… » et la Faustin s’arrêta au milieu de son interrogation.

— « Du courage, madame ! » laissa tomber le médecin.

Et il s’assit à côté d’elle, fixant l’agonisant de l’œil froid de la science étudiant la mort.

La Faustin avait pris les mains de William, et sous des caresses pareilles à celles avec lesquelles les mères cherchent à calmer la nervosité colère des menottes de leurs tout petits enfants, elle s’efforçait de pacifier les inquiètes mains, et de faire cesser cet affreux tortillage des draps.

Le médecin, lui, contemplait toujours la figure du mourant, avec une fixité singulière et une attention, qui, à un moment donné, eut comme un étonnement. Il se pencha à droite, à gauche, pour mieux voir, fit un : « Pas possible », tira de sa poche un foulard, dont il essuya longuement le verre de ses lunettes, se leva enfin, remonta l’abat-jour de la lampe, dont la lueur éclaira en plein la figure du jeune lord.

Et tout debout devant le lit, sa rigide silhouette projetée sur les draps et répétant ses gestes de stupéfaction, le médecin disait dans des phrases entrecoupées :

— « Non, ce n’est pas une illusion, non… un cas, comme il s’en présente une fois par hasard… Voyez-vous, madame, les jeux bizarres du muscle risorius et du grand zygomatique ?… un cas qui n’a jamais été observé scientifiquement… Les livres de médecine allemands, anglais, français, la nomment cette agonie… et vraiment la nomment-ils ?… mais aucun livre d’aucun pays ne la décrit… et nous n’avions la certitude de son existence que par la mention qu’en fait, d’après le récit de Tronchin, madame d’Épinay, une de vos compatriotes qui a laissé des mémoires dans le siècle dernier…

» Mais regardez-donc, le dessin du rire commence à être parfaitement indiqué ?… Ah ! chère madame, vous allez assister à un spectacle bien douloureux… apprêtez-vous à être témoin d’une agonie sardonique… Je ne vous quitte que pour un moment, et reviens aussitôt après ma visite à la villa Kallenberg… Je veux noter les phénomènes qui vont se produire. »

Restée seule dans cette chambre, la femme fut prise d’une terreur indicible. Elle voulut aller fermer la fenêtre à ces souffles de la nuit qui faisaient, par moments, la pièce plus effrayante, elle n’osa pas ; elle voulut appeler les domestiques qu’elle voyait dormir de l’autre côté, elle ne s’en trouva pas le courage ; — et incapable de se sauver de là, devant le visage du mourant, où la mort riait, elle se voila les yeux de ses deux mains.

Les heures de la nuit passaient, et le médecin ne revenait pas, et les heures devenaient plus noires, plus silencieuses, plus pleines de l’approche menaçante de minuit pour celle qui veille au chevet d’un mourant, et la Faustin enfoncée dans sa peur et clouée à la même place ; restait les mains sur les yeux, n’osant pas voir.

Au bout d’un long, d’un très long temps, elle se hasarda cependant à regarder entre ses doigts un peu desserrés, regarda une seconde fois, regarda encore, soudainement prise d’une sauvage curiosité, au milieu de laquelle elle sentait s’en aller d’elle, et sa terreur et quelque chose de son chagrin.

Puis tout à coup elle se trouvait impuissante à détacher ses yeux du visage à l’agonie étrange.

Et ses mains abandonnant sa figure et tombant sur ses genoux, elle regardait immobile, elle regardait malgré elle.

Et à force de regarder, peu à peu, ainsi que dans une salle d’hôpital il s’établit un courant contagieux de crises nerveuses entre les malades, la bouche, les lèvres de la tragédienne, sans qu’elle pût ne pas le vouloir, se mirent à faire tous les mouvements de la bouche et des lèvres du mourant, à répéter le poignant et l’horrible de ce rire sur des traits d’agonisant.

Car ce n’était plus le sourire informulé et contestable du commencement. C’était, cette fois, bien le rire, oui un rire montant et descendant en même temps que le râle dans une gorge, un rire retroussant d’une manière atrocement ironique des lèvres violacées, un rire courant dans le sinistre rictus des dernières convulsions de la vie sur une face humaine, un rire — le rire, cette si douce enseigne, sur un visage, du bonheur et de la joie, — devenu une sorte d’épouvantable caricature satanique ; enfin la plus étonnante chose qu’il fût donné à un artiste dramatique de voir.

Et ce spectacle, tuant pour un moment l’amante, faisait rentrer de force l’actrice dans la femme.

Et insensiblement, de l’imitation nerveuse, involontaire, et contre son gré de tout à l’heure, la Faustin était despotiquement amenée à une imitation étudiée, comme pour un rôle, pour une agonie de théâtre à effet ; et le rire qu’elle surprenait sur les lèvres de son amant, bientôt elle arrivait à chercher, si c’était bien celui-là qu’elle avait sur ses lèvres à elle, en se retournant et le demandant à l’ogive de la glace verdâtre de la vieille toilette, placée derrière elle.

Toute à son travail de comédienne, la Faustin entendit soudainement un formidable coup de sonnette dans le fond du lit, et aussitôt la tête détournée de la glace, elle rencontra les yeux du mourant, où la connaissance était venue comme par un miracle.

Les deux domestiques étaient entrés dans la chambre.

— « Turn out that woman ! » — dit le jeune lord d’une voix, dans laquelle s’était réveillée toute l’implacabilité de la race saxonne.

La Faustin se jetait la bouche sur les mains de son amant. Il la repoussait brutalement, et avec ces mots :

— « Une artiste… vous n’êtes que cela… la femme incapable d’aimer ! »

Et, s’enfonçant, pour mourir, le visage dans la ruelle, lord Annandale jetait, une seconde fois, par-dessus son épaule, et plus impérativement encore :

« Turn out that woman ! »

FIN

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