Scène VI.
MADEMOISELLE DE KERDIC, seule un instant ; — puis HECTOR DE MAULEON, YVONNET, FRANÇOIS.
Mademoiselle de Kerdic, pensive.
Il faudrait être, je le crains, plus qu’une fée… Il faudrait être un ange même du Seigneur pour retirer un homme d’un si profond abîme… (On entend des coups violens frappés du dehors contre la porte de la maison.) Quel est ce bruit ? (Les coups se répètent.) C’est à ma porte ? Qui peut venir à cette heure ? (Elle a entr’ouvert la grande porte du fond et prête l’oreille ; on entend des bruits de voix.) Le vicomte de Mauléon !… Ah ! cet ami dont il me parlait… Faites monter, Marthe. (Elle prend un ouvrage de tapisserie et s’assoit. Entre Hector, suivi d’Yvonnet ; Hector est en costume de chasse et porte deux pistolets passés dans sa ceinture ; Yvonnet se tient un peu en arrière et paraît intimidé ; tous deux promènent un regard curieux autour du salon ; mademoiselle de Kerdic, qui s’est levée pour rendre à Hector son salut, reste debout et continue de travailler à sa tapisserie, tout en parlant.)
Hector.
Madame, je suis un peu confus de forcer votre porte ; mais un devoir impérieux m’y a contraint. — Madame, je me nomme…
Mademoiselle de Kerdic.
Le vicomte Hector de Mauléon, je pense ?
Yvonnet, qui se trouble de plus en plus, le tirant par la manche.
Elle sait votre nom, monsieur !
Hector.
Oui, madame, je me nomme Hector, et j’ai le malheur, je vous en demande pardon, de rappeler, par les côtés les plus fâcheux de son caractère, mon illustre et bouillant homonyme.
Mademoiselle de Kerdic, gravement.
Le fils de Priam ? — Jeune homme un peu emporté, mais au fond excellent.
Hector.
Vous l’avez peut-être connu, madame ?
Mademoiselle de Kerdic.
Peut-être.
Hector.
En ce cas, madame, il y a fort à parier que vous n’ignorez pas le genre d’intérêt qui m’amène ici.
Mademoiselle de Kerdic.
Fort possible en effet.
Hector.
Quoi qu’il en soit, je vais vous le dire.
Yvonnet, à demi-voix.
C’est bien inutile, allez, monsieur.
Hector.
Veux-tu te taire, toi ?
Yvonnet.
Vous n’en serez pas le bon marchand, monsieur, croyez-moi. Je suis Bas-Breton de naissance, et je suis ferré à glace sur ces histoires-là… Monsieur, je vous en prie, là, raisonnons un peu ensemble… Je ne manque pas d’instruction, monsieur, tel que vous me voyez, et si ce n’est la lecture et l’écriture à quoi je n’ai jamais pu mordre…
Hector.
Animal !
Yvonnet.
Sérieusement, monsieur, en conscience, j’ai remarqué une chose très importante. (Il le tire un peu à l’écart.) Monsieur, il y a deux espèces de phénomènes dans la nature, ceux qui sont naturels, — et ceux qui ne sont pas naturels (Impatience d’Hector.) Eh bien ! monsieur, tout ce que nous voyons ce soir n’est pas naturel. Cette sombre forêt, cette tempête effroyable, cette maison isolée, — cette dame majestueuse qui fait tranquillement de la tapisserie, — tenez, regardez comme ses yeux brillent, monsieur !… À son âge, est-ce naturel, je vous le demande ?… D’où je conclus…
Hector.
Si tu ajoutes un mot, je te vais jeter par la fenêtre, et ce sera un phénomène naturel, celui-là. — Veuillez m’excuser, madame : je reprends. Un ami à moi, le meilleur de mes amis…
Mademoiselle de Kerdic.
Monsieur Henri de Comminges ?
Hector.
Oui, madame. (Sur ces entrefaites, François est rentré sans bruit par la petite porte du fond et est venu se placer discrètement à côté d’Yvonnet.)
Yvonnet, l’apercevant.
Monsieur,… monsieur,… regardez celui-là,… si ce n’est pas le vieux Merlin en personne, que je meure !… Croyez-moi, monsieur, je suis Bas-Breton de naissance, je vous en donne ma parole d’honneur… Remarquez, monsieur, qu’il a toutes ses dents… À son âge, ça n’est pas…
Hector.
Morbleu ! drôle, te tairas-tu ? Va-t’en, si tu as peur !
Mademoiselle de Kerdic.
Rassurez-vous, mon ami ; ne voyez-vous pas que votre maître porte tout un arsenal à sa ceinture ?… Et à ce propos, monsieur de Mauléon, — daignez excuser une provinciale peu au fait du bel usage ; — mais est-ce là le costume adopté maintenant à Paris pour emporter d’assaut les boudoirs et les cœurs ?… C’est commode ;… cela simplifie les procédés…
François, de sa voix décrépite.
Eh ! eh ! C’est cavalier ! (Il remonte un peu le théâtre. Hector les regarde avec surprise.)
Yvonnet.
Ils se moquent des armes à feu, monsieur… Je les connais, vous dis-je ;… je suis né, moi, dans le pays des sorciers et des fées.
François, au fond, d’une voix mâle, en pliant une serviette.
Vous y êtes.
Hector, se retournant vivement.
Qui a parlé ? (Mademoiselle de Kerdic travaille tranquillement.)
Yvonnet.
Monsieur, allons-nous-en, — ou ma tête va en craquer.
Hector, s’échauffant.
Stupide poltron ! — Je ne serai point dupe, madame, de puériles jongleries. Je ne partirai pas sans avoir revu sain et sauf un ami qui m’est cher… Je sais qu’il est entré dans cette maison il y a plus d’une heure…
Mademoiselle de Kerdic.
Et vous a-t-il chargé de l’y venir réclamer ? S’il a trouvé ici le personnage mystérieux qu’il espérait rencontrer, pensez-vous qu’il vous sache gré de le troubler dans sa bonne fortune ?
Hector.
Le personnage mystérieux ?… Eh ! madame, je ne crois ni aux fées, ni aux esprits, ni aux tables tournantes, je vous en avertis : il n’y a pas de fée ici, il y a une intrigue, — dangereuse peut-être, — et dont j’aurai le secret.
Mademoiselle de Kerdic.
Vous ne croyez pas aux fées, monsieur de Mauléon ?… Si cependant je vous donnais la preuve irrécusable que vous êtes en présence d’un de ces êtres supérieurs à l’humanité, que diriez-vous ?
Yvonnet.
Là, monsieur ! me croirez-vous maintenant ? Elle l’avoue ; c’en est une !
Hector, le repoussant.
Je dirais, madame, je dirais… Eh ! c’est impossible !
Mademoiselle de Kerdic.
Àdeux pas d’ici je vous donne cette preuve. Je l’épargne à ce garçon, qui n’y résisterait pas. (Elle prend un flambeau.) Suivez-moi, si vous l’osez.
Yvonnet, s’attachant à son maître.
N’y allez pas, monsieur ! sur votre vie en ce monde et sur votre salut en l’autre, n’y allez pas !
Hector, après un moment d’hésitation, repoussant violemment Yvonnet.
Je vous suis !
(Mademoiselle de Kerdic sort par la porte latérale ; Hector la suit.)