‹ La Femme qui a raisonChapitre 14 sur 20 · Scène VIII.

Scène VIII.

M. DURU, LE MARQUIS revenant avec ÉRISE.

Érise.

Eh ! mon Dieu, quel lutin,
Quand on va se coucher, tempête à cette porte ?
Qui peut crier ainsi de cette étrange forte ?

Le Marquis.

Faites donc moins de bruit, ne vous a-t-on pas dit
Qu’après qu’on a dansé l’on va se mettre au lit ?
Jurez plus bas tout seul.

M. Duru.

Jurez plus bas tout seul.Je ne peux plus rien dire.
Je suffoque.

Érise.

Je suffoque.Quoi donc ?

M. Duru.

Je suffoque. Quoi donc ?Est-ce un rêve, un délire ?
Je vengerai l’affront fait avec tant d’éclat.
Juste ciel ! et comment son frère l’avocat
Peut-il souffrir céans cette honte inouïe,
Sans plaider ?

Érise.

Sans plaider ?Quel est donc cet homme, je vous prie ?

Le Marquis.

Je ne sais ; il paraît qu’il est extravagant :
Votre père, dit-il, l’a pris pour son agent.

Érise.

D’où vient que cet agent fait tant de tintamarre ?

Le Marquis.

Ma foi, je n’en fais rien ; cet homme est si bizarre !

Érise.

Est-ce que mon mari, monsieur, vous a fâché ?

M. Duru.

Son mari !… J’en suis quitte encor à bon marché.
C’est là votre mari ?

Érise.

C’est là votre mari ?Sans doute, c’est lui-même.

M. Duru.

Lui, le fils de Gripon ?

Érise.

Lui, le fils de Gripon ?C’est mon mari, que j’aime.
À mon père, monsieur, lorsque vous écrirez,
Peignez-lui bien les nœuds dont nous sommes ferrés.

M. Duru.

Que la fièvre le serre !

Le Marquis.

Que la fièvre le serre !Ah ! daignez condescendre !…

M. Duru.

Maître Isaac Gripon m’avait bien fait entendre
Qu’à votre mariage on pensait en effet ;
Mais il ne m’a pas dit que tout cela fût fait.

Le Marquis.

Eh bien, je vous en fais la confidence entière.

M. Duru.

Mariés ?

Érise.

Mariés ?Oui, Monsieur.

M. Duru.

Mariés ? Oui, Monsieur.De quand ?

Le Marquis.

Mariés ? Oui, Monsieur. De quand ?La nuit dernière.

M. Duru, regardant Le Marquis.

Votre époux, je l’avoue, est un fort beau garçon ;
Mais il ne m’a point l’air d’être fils de Gripon.

Le Marquis.

Monsieur fait qu’en la vie il est fort ordinaire
De voir beaucoup d’enfants tenir peu de leur père.
Par exemple, le fils de ce monsieur Duru
En est tout différent, n’en a rien.

M. Duru.

En est tout différent, n’en a rien.Qui l’eût cru ?
Serait-il point aussi marié lui ?

Érise.

Serait-il point aussi marié lui ?Sans doute.

M. Duru.

Lui ?

Le Marquis.

Lui ?Ma sœur dans ses bras en ce moment-ci, goûte
Les premières douceurs du conjugal lien.

M. Duru.

Votre sœur ?

Le Marquis.

Votre sœur ?Oui, Monsieur.

M. Duru.

Votre sœur ? Oui, Monsieur.Je n’y conçois plus rien.
Le compère Gripon m’eût dit cette nouvelle.

Le Marquis.

Il regarde cela comme une bagatelle.
C’est un homme occupé toujours du denier dix,
Noyé dans le calcul, fort distrait.

M. Duru.

Noyé dans le calcul, fort distrait.Mais jadis
Il avait l’esprit net.

Le Marquis.

Il avait l’esprit net.Les grands travaux et l’âge
Altèrent la mémoire ainsi que le visage.

M. Duru.

Ce double mariage est donc fait ?

Érise.

Ce double mariage est donc fait ?Oui, monsieur.

Le Marquis.

Je vous en donne ici ma parole d’honneur ;
N’avez-vous donc pas vu les débris de la noce ?

M. Duru.

Vous m’avez tous bien l’air d’aimer le fruit précoce,
D’anticiper l’hymen qu’on avait projeté.

Le Marquis.

Ne nous soupçonnez pas de cette indignité,
Cela ferait criant.

M. Duru.

Cela ferait criant.Oh ! la faute est légère.
Pourvu qu’on n’ait pas fait une trop forte chère,
Que la noce n’ait pas horriblement coûté,
On peut vous pardonner cette vivacité.
Vous paraissez d’ailleurs un homme assez aimable.

Érise.

Oh ! très fort.

M. Duru.

Oh ! très fort.Votre sœur est-elle aussi passable ?

Le Marquis.

Elle vaut cent fois mieux.

M. Duru.

Elle vaut cent fois mieux.Si la chose est ainsi,
Monsieur Duru pourrait excuser tout ceci.
Je vais enfin parler à sa mère, et pour cause…

Érise.

Ah ! gardez-vous-en bien, monsieur ; elle repose.
Elle est trop fatiguée ; elle a pris tant de soins…

M. Duru.

Je m’en vais donc parler à son fils.

Érise.

Je m’en vais donc parler à son fils.Encor moins.

Le Marquis.

Il est trop occupé.

M. Duru.

Il est trop occupé.L’aventure est fort bonne.
Ainsi, dans ce logis, je ne peux voir personne ?

Le Marquis.

Il est de certains cas où des hommes de sens
Se garderont toujours d’interrompre les gens.

Vous voilà bien au fait ; je vais avec madame
Me rendre aux doux transports de la plus pure flamme.
Écrivez à son père un détail si charmant.

Érise.

Marquez-lui mon respect et mon contentement.

M. Duru.

Et son contentement ! Je ne fais si ce père
Doit être aussi content d’une si prompte affaire.
Quelle éveillée !

Le Marquis.

Quelle éveillée !Adieu : revenez vers le soir,
Et soupez avec nous.

Érise.

Et soupez avec nous.Bonjour, jusqu’au revoir.

Le Marquis.

Serviteur.

Érise.

Serviteur.Tout à vous.

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